‹ Les ailes rouges de la guerre, poèmesChapitre 23 sur 23 · AU PEUPLE ALLEMAND · texte numérisé non relu

AU PEUPLE ALLEMAND

Dans l'horreur et le meurtre, et la hargne et la rage, Allemagne, Allemagne, est-ce donc à jamais Qu'une bande de rois emploiera ton courage A préparer un crime ou parfaire un forfait?

Seras-tu à jamais hypocrite et brutale Et morne et dure, et celle, hélas, qui n'aime point; Et ton immense effort dans la lutte vitale Ne te servira-t-il qu'à mieux crisper ton poing?

Tu t'entends à régler avec ordre et science La guerre et son horreur, la bataille et son deuil ; Mais quand sentiras-tu, sous ton front, la puissance D'organiser aussi la révolte et l'orgueil?

Tu ne livres tes bras qu'aux besognes cruelles. Ton histoire n'est qu'égoïsme âpre et profond. Pourtant une autre existe et plus grande et plus belle, Celle qui donne une âme aux peuples qui la font.

Comprendras -tu, un jour, cette force dardée, Allemagne, par ceux dont le cœur s'est offert A se battre tragiquement, pour une idée, Afin qu'en soit grandi l'homme, dans l'univers.

Comprendras-tu? - ou bien resteras-tu servile Et liée à tes rois jusques à leur déclin, Avec, sous tes pieds lourds, les pavés immobiles, Dans la honte et la boue et le sol de Berlin?

LES TOxMBES

O peuple de héros par la mort transformés, Depuis que vous voilà disparus sous la terre, Dans l'innombrable deuil et dans la nuit austère Vous êtes la clarté de l'ombre où vous dormez.

Des grèves de la Flandre aux confins de l'Istrie, Où que le sol renferme et blanchisse vos os, Une Europe tout autre éclôt de vos tombeaux Et rassemble les fleurs des nouvelles patries.

2/j4 les ailes rolges de la guerre

Nous ne pouvons plus croire au destin allemand. Mais nous croyons en vous, clairs et prochains miracles, Qui surgirez de la tempête et des débâcles Dont tremble et brûle encor le monde immensément.

Jadis nous nous bercions aux bonheurs qui endorment. Nous ne vivions que pour nous seuls — mais aujourd'hui Tout se fait simple et prompt, mutuel et hardi Et l'oubli de soi-même est devenu la norme.

L'urgence de revivre envahit nos cerveaux ; Les vieilles vérités n'ont plus assez de force Pour armer notre foi et dresser notre torse En face de l'attente et de l'espoir nouveau.

Nous ne laissons rien choir de l'ancienne espérance ;

Mais nous la contrôlons afin de n'avoir point ;

Au lieu d'un frère, un ennemi comme témoin

Du vieux combat dont l'homme attend sa délivrance.

L'Occident redevient et plus clair et plus pur ; Dans notre ciel à nous vers le zénith s'observe Le vol immense et fier et libre de Minerve ; L'essor des aigles noirs en eût souillé l'azur,

O nuages mordus par la gloire et ses flammes !

Peuples, qui secouez l'égoïsme et la mort

Des plis ensoleillés de vos longs drapeaux d'or,

Vos couleurs en faisceaux semblent des faisceaux d'âmes,

C'est vous qui dans vos mains maintenez le flambeau Que l'expirante Athènes mis aux mains de Rome Pour découvrir au cœur dédalien de l'homme Ce qu'il y cache et de plus juste et de plus haut.

C'est vous, vous seuls, qui dans l'Europe de naguère — Malgré l'immense ardeur dont s'exaltent vos bras Dès qu'il faut arracher la victoire aux combats — Aviez l'horreur heureuse et sainte de la guerre.

C'est vous dont a besoin l'imminent avenir Pour se sauver du poing* crispé des tyrannies Et du peuple fatal à tous dont le génie N'org-anise jamais que pour faire souffrir.

C'est vous qui châtierez l'Allemag-ne superbe Et dont l'Europe attend immensément debout La paix organisée et sereine, c'est vous, Belg-es, Anglais, Français, Italiens et Serbes,

C'est vous dont la raison]maintiendra haut le droit Qu'ont les hommes de vivre ardents, libres et fermes, Chacun pour la beauté que son âme renferme Et selon les serments qu'il délivre ou reçoit.

L humanité a soif d'une équité profonde ; L'angoisse du massacre est criante en son sein, Elle veut que d'après un plus tendre dessin On sculpte d'autres traits au visag-e du monde.

0 peuple de héros par la mort transformés, Vous nous conseillerez ce qu'il nous faudra faire, Puisqu'au fond de la tombe et de la nuit, sous terre, Vous êtes la clarté de l'ombre où vous dormez.

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