INTRODUCTION
Une antique tradition, toute semée de merveilles, attribue aux Psylles originaires de l'Afrique, aux Marses descendants de Tenchanteresse Circé, aux Ophiogènes de l'Hellespont, Tart magique de charmer les serpents et. d'en neutraliser les venins.
Grand, sans doute, est le prestige que Tamour du merveilleux a exercé de tout temps, par une sorte de pressentiment invincible, sur l'imagination des hommes. De là, des récits que la poésie pare souvent de ses couleurs et embellit de ses caprices. D'un autre côté, la fable a toujours quelque fond de vérité, et il n'est permis à personne d'éluder les témoignages de l'histoire affirmés par d'imposantes autorités. Entre la
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VI LES AISSAOUA.
réalité et le mensonge il y a nécessairement, même dans les régions nébuleuses, une limite; mais nous n'avons ;, quant aux peuples légendaires dont il est question, ni le désir, ni le moyen de la vérifier.
L'art mystérieux de la fascination des serpents n'a pas été le secret de la seule antiquité. Il s'est perpétué d'âge en âge chez les nations idolâtres, avec le culte hideux rendu au symbole de la première incarnation de l'esprit du mal ; et, de nos jours, on en retrouve les rites suivis par plusieurs sectes disséminées dans diverses contrées de l'Afrique et de l'Asie. Ici encore les mystères de ces races lointaines se dérobent à notre curiosité dans la profondeur de leurs solitudes, et, à ces distances, il est malaisé d'y porter un regard investigateur. ,
Il est, plus près de nous, des faits d'un conirôle plus facile, des témoignages d'un autre crédit Les acteurs sont à nos portes^, les témoins sont nos ccwitemporains j les spectacles en questicm se renouvellent presque tmis les jours; le théâtre «n est connu, et le public peut y êti^ admis sans grandes difficultés. Or, parmi les spectateurs des scènes étranges que nous allons raconter, s'il en est qui varient Sur leur inter^ prétatioa légitime, la plupart émettent peu de doutes ^r leur réalité. l\ s'agit de là secte des i«waatia>
IKTRODUCTION. vu
cfue Ton rénccmtre dans k plupart des contrées de l'Afrique septentrionale et dont l'organisation .se rat-^^ tachant aux autres^ congrégations mmolmahes/ couvre r Algérie de son réseau.
Depuis longtemps déjà le docteiir Lemprière (>!) nous a fait ccmnaltre les iaiis et gestes de ces nouveaux charmeurs de serpents ; et tout récemment le docteur Boudin a tenté d'expliquer leur immunité relative aux venins par le fait de Finniéité et de Thérédité, c'est-à-dire . par une influencé de rewje. Suivant la route tracée par cœ honorables confirères, nous avons démontré (2) que ce privilège^ en <ant qu'il exi^e, est surtout une a£Ësdre de secte.
Or^ une telle quesdon étouffe dans les étroites limites réservées à la science pure. Leîs solutions qu'elle laisse pressentir intéressent non-seutement l'observateur et le savant, mais encore le politique et le moraliste. Elles doivent surtout solliciter fortement l'attention des hommes sérieusement préoccupés de l'avenir de notre belle colonie algériemie, dont la conquête morale, à peiné commencée, est si loin de
(i) Voyage aviovr du monde, p. 212, publié par M. Charlon.
(2) Annales d'hygiène pubUque et de médecine ligaU, V série, U XVI, p. 5.
(3) VArt médical, journal de médecine générale et de médecine pratique. Norembre 1861 et février, mars, avril, mai, juin 1862.
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répondre encore aux vœrix et aux sacrifices de la France.
Ce dernier motif, faisant taire tout scrupule, nous a décidé à donner aujourd'hui à nos recherches tout à la fois un plus large' horizon et une plus vaste publicité. Puisse un tel but nous octroyer Tindulgence de nos nouveaux lecteurs !
Qu'il nous soit permis de remercier ici nos savants compatriotes, résidant en Algérie, en particulier, MM. Berbruger, bibliothécaire de la ville d'Alger, Wamier, ancien consul, 0. Mac-Carthy, publiciste distingué, pour les documents inédits qu'ils ont bien voulu nous adresser avec un empressement et une courtoisie dont nous aimons à conserver le souvenir. Nous avons aussi largement mis à contribution les excellents travaux de M. le colonel de Neveu, du général Daumas, de M. Bellemare, secrétaire de la commission scientifique de l'Algérie, et de M. Brosselard, sous-préfet de Tlemcen. En abordant à la plage africaine, on ne saurait trouver de meilleurs guides. Nous ne pourrons mieux faire que d'invoquer de si précieux témoignages à chaque pas.
Au Val Hermay, 24 juin 1862.
OU
Parmi les ordres religieux que la foi musulmane a répandus en Algérie, celui des Aïssaoua mente une men^ tion particulière par Toriginalité de ses pratiques. Tous ces ordres portent le nom de khouan (frères), et ils se distinguent par le nom de leur fondateur. Les khouan de Sidi-Mhammet-ben-Aïssa, marabout fondateur de Tordre qui nous occupe, prennent, en conséquence, la dénomination d'Aïssaoua,
Dans une note manuscrite (1) que M. 0. Mac-Carthy, Tun des hommes les plus compétents dans la matière, a bien
(1) Extrait d*un ouvrage inédit intitulé : îei Arabes cheZ'Cux.
voulu nous adresser d'Alger, où il réside, sur ce sujet, nous trouvons les renseignements suivants :
« Les Aissaoua ne constituent, à aucun égard, une race à part; ils n'ont absolument rien qui les distingue, physiquement parlant, des races qui forment la population de TAfricpe septentrionale et au milieu desquelles ils se recrutent. On trouve parmi eux des Arabes en majorité, desKébaïles ou Berbères et quelques nègres musulmans. C'est une secte musulmane dont le colonel de Neveu a, le premier, très-exactement indiqué les croyances et la constitution dans son livre intitulé les Khouan (1). Les écrivains qui, depuis, ont parlé des sectes musulmanes, tels que M. Carette, dans YVfdvers pittoresque de M* Didot, ont tous puisé à cette source certaine, et les investigations nouvelles n'ont, pour ainsi dire, rien ajouté à ce qu'a dit M. de Neveu. Théophile Gautier, dans l'un des premiers numéros de la Revtie de Paris, dirigée par Maxime du Camp, a décrit, avec une grande vivacité d'expression et une grande précision, l'une de ces rares exhibitions où ils accomplissent toutes leurs fantastiques cérémonies. Ils ont des séances moins solennelles, pour ainsi dire hebdomadaires, qui ont pour but de recruter de nouveaux adeptes, de familiariser les récipiendaires avec les cérémonies de la secte, d'entretenir le zèle et l'habileté des anciens. Dans les unes comme dans les autres, tout le monde est reçu indistinctement, indigènes ou Européens; on profite de la circonstance pour quêter et ramasser quelques francs qui servent à couvrh- une partie des frais. Les différentes communautés d'Aïssaoua ont, comme toutes les communautés mjusulmane^v. des mokaddem^ espèces d'intendants, de directeurs chargés de l'administration ainsi que de la surveillance des frères ; ce sonft eux qui déterminent les Jours de séance et qui les dirigent. A Alger, lès Aïssaoaa tiennent leurs réunions dans la maison du mokacïdem, rue de Thèbes... »
La première chose à faire est d'initier le lecteur aux faits et gestes des Aïssaouaj et de déterminer le degré de réalité des phénomènes qu'ils présentent à Tobservation.
(1) Les Khouan, ordres reUgieua: chez les Mastihnans de FAlgérie. 1 vol. in-8°. 2« édition. Paris, 1846.