CHAPITRE PREMIER
FAITS BT GESTES
Commençons par Fintéressante rdatîoa du docteur Lemprière, appelé en 1789 à Taroudant, par rempereur dtt Maroc (1).
<c J'avais souvent entendu parler des terribles serpents de la province de Sou^, parmi lesquels, s'il faut en croire les Arabes, se trouvent encore des pythons, capables de fermer les routes .aux caravanes,, et dignes, par leur taille, de figurer près du fajneux serpent de Bagrada, de classique mémoire. C'est de la même province que sortent presque tou» les Aïssaoua, possédant l!art de chàrihec le^ vipères les plus dangereuses. Un matin, sur la place du marché, nous rencontrâmes xxne bande de quatre de ces hommes : trois d'entre çux étaient musiciens; leurs instruments^ longs et grossiers roseaux en forme de flûtes, percés aux deux bouts, produisaient des sons mélancoliques, mais qui n'étaient pas dépourvus d'un certain charme. Les Aïssaoua, invités à nous montrer leurs serpents, s'y prêt^ent de bonne grâce. Élevant d'abord leurs mains, comme s'ils tenaient un livre, ils murmurèrent à l'unisson une prière adressée à la divinité et invoquèrent Sedna-Eiser, qui, dans le Maroc, est le patron des charmeurs de serpents. 11 ne faut pas cpnfonchre Sedna-Éiser (2) avec Sedna-Aïssa, qui est le nom par lequel les Arabes
{{) Voyage taOour du wmdetkç. cit.
(2) Suivant M. de Neveu, au contraire, le mot arabe Alssa, le patron de la secte, est réquiralent de Jésus. Misî Aïdsaoaa pourrait, k la rigueur j être traduit eo français par le mot 3émiiÙe$^ e*est-è-dire Jwmma de tordre de Mai.
i2 LES AISSÂOUA.
désignent le Christ, qu*ils appellent aussi Rohallah (le souffle de Dieu). Leur invocation terminée, la musique conunença; le charmeur de serpents se mit à danser en tournoyant avec vélocité autour d'un panier de jonc, recouvert d'une peau de chèvre, sous laquelle se trouvaient les reptiles. Soudain le charmeur de serpents s'arrête, il plonge son bras nu dans le panier et en retire un cobra capello, qu'il contourne comme si c'eût été son turban; tout en dansant, il l'enroule autour de sa tête; le serpent, paraissant obéir à ses désirs, conserve la position qu'il lui a donnée. Le cobra est ensuite posé à terre ; se redressant alors sur luimême, il commence à balancer sa tête de droite à gauche : on dirait qu'il suit la mesure. Tournant plus rapidement encore, l'Aïssaoui plonge sa main dans le panier dont il retire successivement deux serpents très-venimeux, de l'espèce que les habitants de la province de Sous désignent sous le nom de leffa. Ces reptiles, dont la robe marbrée est tachetée de noir, ont le corps assez gros; leur longueur n'excède pas deux pieds et demi à trois pieds. Ces deux leffas étaient moins dressés et plus ardents que le cobra ; à demi roulés, la tête penchée, prêts à l'attaque, ils suivaient d'un œil étincelant les mouvemeùts du charmeur de serpents ; quand il s'approchait d'eux, s'élançant sur lui la mâchoire ouverte, ils dardaient leur corps avec une incroyable vitesse ; leur queue cependant semblait immobile ; puis ils se repliaient sur euxmêmes. L'Aïssaoui repoussait avec son katk les attaques dirigées contre ses jambes nues, et les leffas épuisaient leur poison sur le vêtement. Invoquant alors Sedna-Eiser, le charmeur saisit un des serpents par la nuque, en continuant toujours sa danse tournoyante ; il ouvrit alors, à l'aide d'une baguette, les mâchoires du reptile, pour faire voir aux spectateurs les crochets qui laissaient suinter une matière blanche et huileuse. 11 présenta ensuite son bras au leffa, qui y enfonça immédiatement ses crochets, pendant que l'homme, faisant de hideuses contorsions, tournoyait toujours rapidement en invoquant son patron. Le reptile continua de mordre jusqu'au moment où l'Aïssaoui, le retirant, nous montra le sang qui coulait de son bras. Déposant ensuite le leffa a terre, il porta sa blessure à sa bouche, et, la pressant avec ses dents, il se mit à danser, la musique hâtant de plus en plus la mesure jusqu'à ce qu'enfin il s'arrêtât épuisé de fatigue.
« Persuadé que ce n'était qu'une jonglerie, et qu'il avait enlevé le venin du leffa, je demandai à toucher le serpent. Êles-vous Aïssaoui, me dit l'homme de Sous, avez-vous une foi inébranlable dans le pouvoir de notre saint? Je répondis négativement. Si le serpent vous mord, me dit-il, votre heure est venue : qu'on me donne une poule ou tout autre
animal, je vou^ donnerai une preuve évidente de ce que j'avance, avant que vous ne touchiez un lefia. On apporta une poule; le charmeur de serpents prit im de ses reptiles et lui laissa mordre Toiseau. On mit la poule à terre ; elle tourna pendant une mmute comme si elle avait des convulsions, chancela et tomba morte ; peu après, sa chair avait pris une teinte bleuâtre. Il va de soi que je n'insistai pas pour toucher le leffa. Remettant ses reptiles dans le panier, notre charmeur en retira d'autres serpents connus dans les environs de Mogador. Je remarquai entre autres le boumenfalhk (le père de l'enflure) ; la morsure de ces serpents n'est pas assez venimeuse pour mettre la vie en danger. L'Aïssaoui joua pendant quelque temps avec eux, et les laissait mordre son corps à demi-nu qui ruisselait de sang pendant qu'il dansait. Puis, saisissant entre ses dents la queue d'un de ses serpents, pendant que les autres s'enroulaient autour de son corps, il, commença à le manger, ou plutôt à le mâcher ; le reptile, se tordant de douleur, mordit le cou et les mains de l'Aïssaoui jusqu'à ce que celui-ci l'eût complètement dévoré : je n'ai jamais vu de plus dégoûtant spectacle. Dans mes courses, j'ai souvent rencontré des Aïssaoua, je les ai toujours vus manier des scorpions et d'autres reptiles venimeux sans en être jamais blessés. Pendant mon séjour à Tanger, un jeune Maure, assistant aux exploits d'un charmeur de serpents, le tourna en ridicule en lui disant que ce n'était que jonglerie; mis au défi par un des Aïssaoua, il entra dans le cercle magique, toucha un des leffas, fut mordu et expira en peu d'instants. Les Aïssaoua forment une secte nombreuse disséminée dans les villes de l'ouest de la Barbarie; ils rappellent, sous certains rapports, les derviches tourneurs de l'Orient; comme eux, ils s'assemblent les jours de fête dans les maisons consacrées à la célébration de leurs rites. Us croient que leur amour et leur respect pour Sedna-Eiser leur patron, doivent arriver à leur faire dépasser les bornes de la raison humaine. Cette idée les fait tomber, pendant qu'ils s'y livrent, dans ime aberration d'esprit telle, qu'ils s'imaginent être transformés en bêtes sauvages (1), en tigres ou lions, chiens, etc. Ils se mettent alors à hurler, à aboyer ou à crier à l'imitation des animaux qu'ils croient représenter. Quand les Aïssaoua sont dans cet état, on les promène quelquefois dans les rues enchaînés deux à deux. Leur chef (jBmAarfem) les précède à cheval, ils poussent des hurlements horribles et font des bonds prodigieux. Les spectateurs leur jettent quelquefois un mouton
' (1) €e fait rappelle les lycanthropes , assez, communs en Europe au moyen âge.
ik . LES AKSAOm.
rivant ; il est aussitôt mis en pièces et déviMré, intestins et tout. S'ils; parviennent à se :débarrasser de leurs chatoes, çe^ Aïssaoua se jettent »fc le^ juifeet lès ctarétiens qu'ils reuccaitrent, H y nquelqqes années, î^ Tanger, un ^ant juif, ro'd-t-o» 4it, fat inis ^aai pèoeç par ces frénéti<pies. » î . : : : , , ,
Panni les fémoignagës contenâpOTaina^ l'nn des plus curieux îi produire est celui d'un écrivain bien connu dan& le monde des lettres et des arts. Ayant eu la fortune d'assister, en 1845, à une séance des Aïssaôuà, à Toccasiôn d'uué fête donnée aux environs de Blidah, à là ferme de Gerouaou, chez Âhmed-ben-Kaddour, kaîd des BenirKhelil, voici comment M. Th. Gauti^ rend compte des faits singuliers quMl a vus en compagnie de M. Bourbiaiki, alors chef du bureau arabe, et des impressions que ce spectacle lui a fait éprouver, dans ce style, éclatant et lumineux qui lui est familier^ mais dont le coloris, malgré ses exigés, ne change rien à la fantastique réalité du ^ujet (1). On a vu tout à l'heure que ce récit nous a été refcommandé non-seulemeiit pour sa verve littéraire, mais encore pour sa fidélité « et sa grande précision, » par Tun des savants les plus estimés de l'Afrique française, Thonorablé M. Mac-Çarthy. l
...... La cérémonie allait commencer: les groupe? se dispersèrent.;
Ahmed-ben-Kaddour se leva et passa dans la cour du haôuch (de la ferme), espèce de patio espagnol entouré d'arcades ; le U me fit asseoir à côté de lui sqr un tapis d'honneur, avec M. Bourbaki et mes deux compagnons.
. « Cettecour assez vaste, entourée par des bâtîméntis à. toits plats et crépis à la chaux, 3'éclairait bizarrement par des bougies et de^ lampes placées à terre auprès des coupes.' Le ciel, d'un indigo sombre, s'étetidait au-dessus commiet un plafond, noir tout dentelé par des files de
(1) Les Aïstaoua ou les Éioûèn àè Siât Mhammed-'hen^Atssaf scène d'Afrique, par Théophile Gautier, dans la Revue de Paris^ 1. 1, p. 169, Toiuine de'noyemforeiaM. La collection :de cette limite littérKire est â99ez rare aujourd'hui. . '
FAITS ET GESTES. i5
spectres blanchâtres posés ainsi qll^ des oiseaux de nuit sur le rebord du toit.. . Rien n^était plus frayant et plus fantastique que ces ambres muettes et pâles suspendues au-dessus de nos têtes, dans l'immobilité , morte de créatures de l'autre monde. C'étaient les femmes de la tribu qui s'étaient rangées sur les terrasses pour jouir à leur aise de l'horrible spectacle qui allait avœr lieu.
« LesAïssaoua s'étaient accroupis au ncnnbre d'urne trentaine enviroti autour du mokaddem ou officiant, qui commença d.'aiie vOix lente et monptdne à réciter une prière que les khouan (frères) accompagnaient de grognements sourds. De temps à autre» un faible coup de tarbouka rhythmait et coupait ce murmure qui allait s'enfiant peu à peu et se grossissant comme une vague, avec un bruit d'océan ou 4e tonnerre lointain. .
a Tout à coup un cri aigu, prolongé, chevroté, un piaulement de chouette ou d'orfraie éblouie...., partit à travers la nuit comme.une fusée stridente....
« Ce miaulement infernal était poussé par les femmes qui soutierinent ce cri, en frappant leur bouche avec le plat de la main pour faire vibrer le son. On ne saurait imaginer rien de plus discordant, de plus affreux, de plus sinistre....
n Cet épouvantable applaudissement parut exciter les Aïssaoua ; ils chantèrent d'une voix plus forte et plus accentuée. Les joueurs de tarboukas frappaient leurs peaux d'onagre avec une vigueur et une activité toujours croissantes. Les têtes des assistants marquaient la mesure par un petit hochement nerveux, et les femmes scandaient l'interminable litanie des vertus et des miracles de Sidi-Mhammedben-Aïssa (patron des Aïssaoua) de glapissements de plus en plus rapr proches.
a La ferveur de la prière augmentait ; les figures des khouan commençaient à se décomposer ; ils remuaient la tête comme des poussahs ou la faisaient rouler d'une épaule à l'autre; la mousse leur venait aux lèvres ; leurs yeux s'injectaient, leurs prunelles renversées fuyaient sous la paupière et ne laissaient voir que la cornée; tout en contenant leur balancement d'ours en cage, ils criaient : Allah! Allah ! Allah! avec ime énergie si furibonde, un emportement de dévotion si féroce, d'une voix si sauvagement rauque, si cavemeusement profonde, que Ton aurait plutôt dit des rugissements de lions dans un antre affamé, que les articulations de voix humaines.
a Le rhythme des tambours devenait de plus en plus impérieux; les
Aïs$aoua s'agitaient avec une frénésie enragée ; le balancement de tête, qui n'avait été d'abord exécuté que par quelques-uns, était maintenant général; seulement les oscillations présentaient une telle violence, que l'occiput allait frapper les épaules et que le front battait la poitrine en brèche. Cela bientôt ne suffit plus. Le balancement avait lieu de la ceinture en haut, et le corps décrivait un demi-cercle effrayant: c'étaient des convulsions, de l'épilepsie, de la danse Saint-Guy, conmie au moyen âge (4).
a De temps en temps, quelque frère épuisé de fatigue roulait à terre, haletant, couvert de sueur et d'écume, presque sans connaissance ; mais poursuivi par le tonnerre implacable des tarboukas, il tressaillait et se soulevaiVpar secousses galvaniques, comme une grenouille morte, au choc de la pile de Volta. A cette vue, les spectres enthousiasmés secouaient leurs linceuls sur le bord des terrasses et faisaient grincer, avec un bruit plus sec et plus rauque, la crécelle de leur voix. On remettait le chaviré sur son séant, et il recommençait de plus belle.
oc Un Aïssaoui considérable dans la secte, et qu'on semblait regarder avec une sorte de terreur respectueuse, se tordait dans des crispations de démoniaque ; ses narines tremblaient, ses lèvres étaient bleues, les yeux lui sortaient de la tète, les muscles se tendaient sur son col maigre conmie des cordes de violon sur le chevalet; des trépidations nerveuses agitaient son corps du haut en bas; ses bras se démenaient comme les ressorts d'une machine détraquée, avec des mouvements qui ne partaient plus d'un centre commun, et auxquels la volonté n'avait pas part ; on le mettait debout, en le tenant sous les aisselles; mais il se projetait si violemment en avant et en arrière, comme ces personnages ridicules qui font des saints grotesques dans les pantomimes, qu'il entraînait avec lui ses deux assesseurs et retombait bientôt à terre, en se tortillant comme un serpent coupé, et en rauquant le nom d'Allah! avec un râle si guttural et si strident, quoique bas, qu'il dominait les cris des Khouan, les piaulements des femmes et lé trépignement des convulsionnaires. — Si jamais le diable est forcé de confesser Dieu, il le fera de cette manière.
c Mon œil se troublait et ma raison s'embarrassait à regarder cette scène vertigineuse. La singulière sympathie imitative qui vous fait détendre les mâchoires en face d'un bâillement, me causait sur mon tapis des soubresauts involontafres ; je secouais machinalement la tête
(1) Il est inutile de faire remarquer que ces expressions doivent être prises au point de vue purement littéraire de Fauteur. J. D.
et je me sentais, moi aussi, des envies folles de pousser des hurlements. Un cavalier du Maghzen, assis non loin de moi, n'y put résister plus longtemps et roula sur la poussière avec des rires et des sanglots nerveux, se soulevant au rhythme pressé, saccadé, haletant des tarboukas ronflant sous une furie de percussion toujours augmentée.
« Le désordre était au comble, Texaltation touchait à son paroxysme. Par la persistance du chant, du tambour et de Toscillation, les Aïssaoua avaient atteint le degré d*orgasme nécessaire à la célébration de leurs rites ; le délire, la catalepsie, Textase magnétique,- la congestion cérébrale, tous les désordres nerveux traduits en sanglots, en contorsions, en roideurs tétaniques, convulsaient .ces membres disloqués et ces physionomies qui n'avaient plus rien d'humain. La lumière des lampes s'entourait d'auréoles sanglantes dans la rousse brume de poussière soulevée par ces forcenés, et ses reflets rougeâtres donnaient un air encore plus fantastique à cette scène bizarre dont le souvenir nous est resté çonmie celui d'un cauchemar.
« Tout cela grouillait, fourmillait, trépidait, sautelait, gloussait, hurlait dans un pêle-mêle hideux. Les mouvements de l'homme avaient fait place à des allures bestiales. Les têtes retombaient vers le sol comme des muffles d'animaux, et une fauve odeur de ménagerie se dégageait de ces corps en sueur.
« Nous frissonnions d'horreur dans notre coin ; mais ce que nous venions de voir n'était que le prologue du drame.
ft Se trahiant sur les genoux ou sur les coudes, ou se soulevant à demi, les Aïssaoua tendaient leurs mains terreuses au mokaddem, tournaient vers lui leurs faces hâves, livides, plombées, luisantes de sueur, éclairées par des yeux étincelants d'une ardeur fiévreuse, et lui demandant à manger avec des pleurnicheries et des câlineries de petits enfants.
« — Si vous avez faim, mangez du poison, » leur répondit le mokaddem, comme le fit Sidi-Mhammed-ben-Aïssa à ses disciples qui s'en trouvèrent si bien, d'après la légende dont cette cérémonie est destinée à perpétuer la mémoire.
« Ce qui se passa après que le mokaddem eut fait signe d'apporter les nourritures, est si étrange que je supplie mes lecteurs de croire LITTÉRALEMENT tout cc qut je vais Icur dire. Mon récit ne contient aucune exagération^ d'abord parce que l'exagération n'est pas possible dans la peinture de ce. monstrueux délire qui laisse bien loin derrière lui les visions de Smarra et les caprices de Goya, le graveur des épou-
vantes nocturnes. Des crapauds, des scorpions, des serpents de différentes espèces furent tiré» de petits sacs et dévorés vivants par les Âïssaoua avec des marques d'indicible plaisir ; ceux-ci léchaient des écuelles ou des bêches rougies au feu ; ceux-là mâchaient des charbons ardents; d'autres puisaient dans des terrines du couscoussou mélangé de verre pilé et de tessons^ ou mordaient des feuilles de cactus dont les épines leurs traversaient les joues. J'ai gardé longtemps plusieurs de ces feuilles épaisses et dures comme des semelles de botte, qui portaient, découpées à l'emporte-pièce, l'empreinte des dents de ces étranges gastronomes.
« Chacun, en dévorant sa dégoûtante pâture, imitait le cri d'un animal, qui, le rugissement du lion, qui, le sifflement de la vipère, qui, le renaclement du chameau, ou poussait des cris inarticulés, spasmes de l'extase, échappemeutsde l'hallucination, appels aux. visions inconnues perceptibles pour le croyant seul.
« Les plus fervents se couchaient sur des lits de braise comme sur des lits de roses; et, dans cette position de Guatimozin, leur visage s'illuminait d'une indicible expression de volupté céleste qui rappelait l'expression des martyrs chrétiens dans les tableaux des grands maîtres.
a Un de ces fanatiques, âgé à peine d'une vingtaine d'années, s'avança jusqu'à l'endroit où nous étions assis et, de l'air le plus tranquille du monde, tout en dodelinant sa tète alourdie par un hébétement de béatitude, se posa sous les aisselles quatre mèches soufrées tout en feu, et les promena lentement le long de chacun de ses bras; une forte odeur de chair grillée nous montait aux narines, et lui, souriant avec un sourire d'amoureuse langueur, marmottait à demi-voix le nom d'Allah!
« Un autre à moitié nu, sec, maigre et fauve, se frappait la poitrine d'une façon si rude, qu'à chaque coup il jaillissait un flot de sang; près de lui un de ses compagnons sautait pieds nus sur des tranchants d'yatagans.
« Les tarboukas tonnaient sans interruption, les cris des femmes se succédaient d'instant en instant plus perçants, plus grêles, plus chevrotes que jamais, dépassant en acuité la chanterelle des plus aigres violons; il n'y avait plus un seul frère debout, tous se roulaient épileptiquement dans un hideux mélange de débris impurs, conune des nœuds de serpents qui se tordent sur un fumier. Je laissais flotter mes yeux, fatigués et troublés, sur ce monstrueux ramas de têtes, de torses
et de membres désordonnés, fourmillant dans la poussière et la fumée, lorsqu'il se fit à Tune des portes un mouvement qui annonçait un nouvel épisode à ce sauvage poëme.
« Deux Arabes entrèrent dans la cour, traînant par les cornes un mouton qui résistait beaucoup et arc-boutait désespérément ses pattes contre terre pour ne pas avancer. On eût dit qu'il pressentait son sort ; son grand œil bleu pâle, fou de terreur, se dilatait prodigieusement et jetait à Tentour des regards vitrés qui n'y voyaient pas, ses narines camuses distillaient une mousse sanguinolente, et tout son corps tremblait comme la feuille; quoique personne ne l'eût touché, il était déjà mort pour ainsi dire.
« A la vue du mouton, une clameur assourdissante, un hourra frénétique^ortit de toutes ces poitrines, où il semblait ne devoir plus rester que le souffle ; un pareil hurlement doit jaillir d'une fosse aux ours où il tombe un homme.
« Les Aïssaoua se jetèrent sur la pauvre bête, la renversèrent, et pendant que lès uns lui maintenaient les pattes, malgré ses tressaillements et ses faibles ruades d'agonie, les autres lui déchiraient le ventre à belles dents, mâchaient ses entrailles parmi les touffes de laine. Ceux-ci tiraient à eux, comme font les oiseaux carnassiers sur les charognes, un long filament de boyau, qu'ils avalaientà mesure ; ceux-là plongeaient leur tête dans la carcasse effondrée, mordant le cœur, le foie ou les poumons. Le mouton ne fut bientôt plus qu'une boue sanglante, un lambeau informe que ces bêtes féroces se disputaient entre elles, avec un acharnement que des hyènes et des loups n'y auraient, certes, pas mis.
« Un détail, purement oriental, augmentait encore l'horreur de cette scène : les Arabes, comme tous les peuples musulmans, se rasent la tête ; les Aïssaoua de Gerouaou, après deux heures de contorsions et d'épilepsie, étaient presque tous décoiffés, et leurs crânes dénudés se nuançaient, comme un menton dont la barbe est faite, de tons bleuâtres et verdâtres assez semblables à ceux de la moisissure ou de la putréfaction ; ces faces cuivrées, surmontées de tons faisandés, avaient un aspect bestial et sinistre, et, à voir ces crânes bleus emmanchés de nuques rouges, se plongeant dans les entrailles pantelantes du mouton, on eût dit de monstrueux oiseaux de proie, moitié hommes, moitié vautours, dépeçant quelque carcasse abandonnée sur une voirie.
« A la fin, ivres de ce repas de Lestrigons, fatigués des délires de cette nuit orgiaque, les Aïssaoua tombèrent lourdement çà et là et s'endormirent d'un sommeil inerte.
« La tète me tournait, j'avais des vertiges et des nausées, et ce ne fut pas sans un vif sentiment de plaisir que je me retrouvai sur la route de Blidah, oîi Pair frais du matin eut bientôt balayé ces terribles visions nocturnes, — qui sont poui-tant des réalités. »
Le cœur se soulève, en effet , de dégoût à la seule peinture de ces abjections bestiales au milieu desquelles l'exhibition des reptiles venimeux dévorés vivants ne manque jamais. C'est le tableau essentiel de l'immonde fête. Mais, dans ce dernier récit, l'immunité de la secte n'apparaît pas nécessairement comme dans la relation du D' Lem prière. Nous demanderons tout à l'heure de nouvelles preuves à d'autres observateurs contemporains.
Assurément, si le fait de l'immunité des Aïssaoua contre les suites des morsures d'animaux venimeux et d'autres agents nuisibles existe, c'est un fait étrange. Aussi, comme dit de la Place : c( Plus un fait est extraordinaire, plus il a besoin de s'appuyer sur de fortes preuves, car ceux qui l'attestent peuvent ou tromper ou avoir été trompés; ces deux causes sont d'autant plus probables que la réalité du fait l'est moins en elle-même.» Eu vertu de cette juste remarque, cherchons, s'il est possible, à éloigner toutes les causes d'erreur susceptibles de se glisser soit dans les faits, soit dans les commentaires des observateurs.
La première conjecture qui se présente à l'esprit, c'est que les exhibitions des Aïssaoua ne constituent qu'une habile jonglerie. Ces fanatiques sont des charlatans, et dupes sont les spectateurs. Supercherie et mystification, voilà tout le mystère. Tel est le thème banal que nous voudrions admettre, mais cette simple explication ne nous satisfait
pas. Il faut, en fait de preuves, autre chose qu'une dénégation. Plusieurs témoins, en effet, ont soin de nous prévenir qu'ils s'étaient d'avance approvisionnés d'une forte dose d'incrédulité, a Le voyageur, au xix* siècle, dit M. Théophile Gautier, est naturellement sceptique et il aime fort, avant de croire, à fourrer son doigt dans la plaie, comme saint Thomas. C'est moins méritoire, mais plus sûr. » — Et ce voyageur incrédule confesse, avec le dégoût qu'ils lui inspirent, la réalité des faits qu'il a vus.
Cependant, en présence de phénomènes aussi étranges que ceux dont nous avons déroulé le tableau dans le précédent chapitre, la raison se révolte contre les faits, malgré les déclarations catégoriques des observateurs. Et, en effet, si Ion considère que les exhibitions des Aïssaoua ressemblent singulièrement aux jongleries en usage chez la plupart des peuples de l'Orient, où ne manquent pas les prestidigitateurs habiles dans ce genre d'exercices, on ne peut se garder d'une défiance bien naturelle en cet endroit. Aussi, parmi les conjectures qui se présentent d'abord, l'idée de la supercherie, dont le mobile se devine d'ailleurs aisément, se cramponne obstinément à l'esprit.
Il est certain que, du moment où cette démonstration de jonglerie serait acquise, il n'y aurait plus à s'occuper d'autres interprétations. La cause serait entendue. Donc il convient d'insister sur cette objection pour lui donner toute son importance. Nul ne l'a exprimée avec une plus grande autorité que M. de Neveu. On ne peut passer sous silence une opinion de cette valeur ; le lecteur la trouvera rapportée fidèlement ci-dessous :
« L'ordre fondé par Sidi Mhammet-ben-Aïssa est sans contredit celui qui a le plus attiré, de tout temps, Tattention générale et des musulmans et des Français, à cause de la singularisé des pratiques qui s'y rattachent. Il est même peu de Français qui, après un court séjour
en Afrique, n'aient entendu parler des Aïssaoua et des merveilles qu'ils exécutent. Il y a quelques années, un journal contenait une longue relation de leurs faits et gestes, qu'il qualifiait de coutumes atroces et barbares. L'auteur de cette relation avait sans doute assisté à l'une de leurs fêtes, qui sont fréquentes à Alger; il avait pris au sérieux de pures jongleries. S'il eût voulu examiner plus attentivement, il aurait reconnu le mystère, et découvert ce qu'était l'ordre des Aïssaoua ; il s'est arrêté aux apparences, qui ont, il faut en convenir, un aspect assez révoltant.
« Nous allons donner la description d'une fête d' Aïssaoua dont nous avons été témoin. Un frère de cet ordre, dans le but d'attirer sur sa famille les bénédictions du ciel et de faire réussir un projet qu'il avait formé, donna une de ces fêtes dans l'intérieur de sa maison. Un de ses voisins, avec lequel nous entretenions quelques relations amicales, intercéda pour nous, et après quelques difficultés, la permission d'assister aux cérémonies nous fut accordée. /
« Dans la cour intérieure du bâtiment, on avait, longtemps avant l'arrivée des frères, préparé des lumières et des tapis. Un coussin marquait la place que devait occuper le mokaddem, président habituel de ces sortes de réunions. Un assez grand nombre de spectateurs féminins avaient envahi les galeries du premier étage de la maison mauresque.
« Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour, et bientôt commencent leurs chants. Ce sont d'abord des prières lentes et graves qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges de Sidi- Mhammet-ben-Aïssa, le fondateur de l'ordre, puis les frères et le mokaddem, prenant des timballes et des tambours de basque, animent successivement la cadence, en s'exaltant mutuellement d'une manière toujours croissante.
« Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages, et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout à coup quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et prononçant, aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de leurs énergiques poumons, le nom sacré d'Allah. Ce mot, qui désigne la divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un rugissement féroce qu'une invocation adressée à l'Etre suprême. Bientôt le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les turbans tombent, laissant paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, embarrassent les gestes et augmentent le
désordre. Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les mouvements de la bête. On dirait qu'ils n'agissent uniquement que par l'effet d'une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils oublient qu'ils sont des hommes.
« Lorsque l'exaltation est à son comble, que la sueur ruisselé de tout leur corps, les Aïssaoua commencent alors leurs jongleries. Ils appellent le mokaddem leur père, et lui demandent à manger ; celui-ci distribue aux uns des morceaux de verre quHs broient entre leurs dents ; à d'autres, il met des clous dans la bouche ; mais, au lieu de les avaler, ils ont soin de cacher la tête sous les plis du bernons du mokaddem, afin de ne pas laisser voir aux assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent des épines et des chardons, ceux-là passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L'un se frappe le bras gauche avec la main droite : les chairs paraissent s'ouvrir, le sang coule en abondance ; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d'un sabre que deux hommes tiennent par les extrémités, et ne se coupe pas les pieds. Quelques-unstirent, de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, des vipères qu'ils mettent intrépidement dans leur bouche. Tout cela est fait avec assez cT art ?o\jk que l'on ne puisse SAISIR LES MOYENS SECRETS à Faide desqucls ils se préservent de tout mal, »
« Les Aïssaoua ne peuvent pas entre eux se faire illusion sur la nature des choses surprenantes qu'ils accomplissent, mais le public spectateur est facilement induit en erreur. Dans la fête dont nous parlons, un crochet en fer, fixé dans le mur et destiné à suspendre des viandes , était resté à sa place habituelle : un assistant l'aperçoit, et demande qu^on l'enlève, dans la crainte qu'un frère, dans sa fureur dévorante, ne soit tenté de l'avaler. Un des assistants se précipite, en effet, pour l'ôter, et les Aïssaoua en font autant de leur côté, mais ils ont soin cependant de n'y mettre que la rapidité nécessaire pour permettre qu'il soit à l'abri de toute atteinte étrangère.
« Ces cérémonies des Aïssaoua sont*à peu près du même genre que les tours de force et d'adresse qui, sur les foires de France, attirent et fascinent le paysan émerveillé, mais non pas convaincu. Il n'y a que cette différence : en Algérie, la religion misulmane donne à ces tocurs sa puissante sanction, et le vrai croyant pense que Dieu prête ime partie de son pouvoir au sectateur d'Aïssa; chez nous, au contraire, tout cela se passe avec la permission de M. le maire, et le paysan en s'en allant dit en hri-même : « Que ces gaillards-là sont adroit»! »
Quant à l'inpiiunité des Âissaoua contre les venins, voici ce qu'en pense M. de Neveu :
€ Les Aïssaoua jouissent, dans toute l'Algérie et au Maroc, de
la réputation de guérir les piqûres des bétes venimeuses. Aussi sont-ils fréquemment appelés comme médecins près des personnes atteintes de maladies produites par les morsures de ces animaux. Pour opérer la guérison, ils commencent par sucer les plaies avec tant de force, qu'ils en tirent une grande quantité de sang ou déterminent une ecchymose considérable. Cette saignée locale, ou plutôt la confiance qu'inspirent les Aïssaoua, prévient les accidents ultérieurs, surtout lorsque la piqûre n'est pas celle d'un animal véritablement venimeux. Par une fatalité qui mérite d'être remarquée, on ne trouve jamais de faiseurs de miracles lorsque la blessure est mortelle.
€ Dans le Tell, les vipères sont très-rares : l'une d'elles, la vipère minute^ détermine des accidents mortels tellement rapides que l'on n'a jamais le temps de trouver un Aïssaoui. Les piqûres des scorpions et des scolopendres sont trop peu graves pour que les pratiques du charlatanisme le plus impudent ne réussissent pas toujours aies guérir.
5 Dans le Sahara, où les cérastes ou vipères camxies sont très-communes, particulièrement dans l'oasis d'El-Abiad-Sidi-Cheikh, les Aïssaoua se gardent bien de s'établir. Les chefs de cette contrée nous ont assuré qu'ils n'ont jamais pu déterminer les Aïssaoua à venir spéculer sur la crédulité publique. Là, en effet, ils eussent éprouvé de trop fréquentes défaites.
« Nous avons souvent poussé la curiosité et l'incrédulité jusqu'à faire venir chez nous des Aïssaoua, avec leur ménagerie. Tous les animaux qu'ils nous désignaient comme des vipères (lefâ) n'étaient que d'innocentes couleuvres (hanech) : lorsque nous leur proposions de mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient de se retirer, convaincus que nous n'étions pas dupes de leurs fraudes. »
Voilà un témoignage qui paraît d'abord assez formel (1), au moins quant à ce qui concerne la « ménagerie » particulière des Aïssaoua que M. de Neveu a eu Toccasion de recevoir sous son toit. Mais si grande que soit Tautorité de ce témoin, il faut bien ajouter que ceci ne prouve absolument rien contre les faits rapportés par les autres observateurs.
(1) Ajoutons que telle est aussi Topinion de M. 0. Mac-Garthy.
Si les cérastes sont rares en Algérie, particulièrement dans le Tell, il n'en est pas de même dans le sud, où les vipères cornues sont extrêmement communes. Elles abondent aussi, comme nous l'avons vu, dans le Maroc, et surtout dans la province de Sous, d^où est originaire la secte des Aïssaoua (1).
Or, la piqûre des cérastes (2) ne peut guère passer pour innocente. Un jeune chirurgien militaire, le docteur Tisseire, qui a publié une étude très-intéressante sur cette espèce de serpents, (3), a pu recueillir exactement plusieurs cas où des hommes ayant été mordus, la plupart avaient expiré au bout de peu de temps, tandis que les plus heureux s'en étaient tirés après avoir éprouvé des accidents généraux formidables et la gangrène plus ou moins complète de la partie du corps atteinte par la morsure. « Je doute, exprime ce savant confrère, qu'on puisse trouver des reptiles dont le venin soit plus actif que celui de la vipère bicorne (4). »
Le docteur Guyon rapporte qu'un gros chien basset, qu'il avait fait mordre par un céraste, succomba juste une demiheure après cette morsure, tandis qu'une pie-grièche, qu'on avait piquée avec un croc de céraste, mourut en moins d'une minute, bien que le croc eût été détaché de la tête du reptile depuis plusieurs jours. Les grands quadrupèdes, tels que les chevaux et les chameaux, succombent fréquemment aussi à la morsure de cette vipère. Selon le même observateur, elle est le plus souvent mortelle pour l'homme. Enfin le docteur Warnier, détaché comme médecin auprès de l'émir Abd-el-Kader à Mascara, écrivait en 1839 : « La vipère cornue est très-commune dans les environs d'Aïn-Madhy. Les froids prolongés
(1) Voir la relation ci-dessus du docteur Lemprière.
(2) Cérastes, xzpoLfjvti^ de xsjoaç (corne), n*est que le mot grec de ripères cornues ou bicornes (en arabe, kfaâ el gom).
(3) Études sur la vipère cornue (bicorne) du sud de FAlgérie, par le docteur Tisseire, de Fangeaux (Aude). Alger, 1858, p. 34.
(4) Id., p. 36. •
l'engourdissent. Un soldat de Témir eut Timprudence d'en prendre une dans cet état, la chaleur la réveilla et elle mordît le soldat qui succomba deux heures après (1). »
Si les Aïssaoua de l'Algérie jouent avec d'inoffensives couleuvres, comme M. le colonel de Neveu a sans doute raison de le supposer, cela n'est pas un motif pour récuser le témoignage que nous avons rapporté du docteur Lemprière, observateur très-sagace et médecin très-instruit. Ce dernier désigne très-positivement les leffas ou cérastes parmi les reptiles des charmeurs de Sous. Il en est de même de M. Bellemare, dont le travail publié tout récemment en 1858 (2), et par conséquent postérieur de quinze ans environ à celui de M. de Neveu, ne laisse guère de doute sur l'espèce de reptiles maniés par les Aïssaoua et la réalité des phénomènes. Écoutons ce dernier :
« Je me promenais un soir, dit M. Bellemare, dans le haut de la ville d'Alger (Djebel), lorsqu'un bruit assourdissant, causé par plusieurs tambourins, me signala le voisinage d'une fête d'Aïssaoua. Lorsqu'il me fiit donné de pénétrer dans cette maison où les mystères allaient s'accomplir, la cérémonie était commencée depuis quelque temps ; les musiciens préludaient en frappant sur leurs énormes tambourins deux coups lents, suivis d'un troisième coup plus rapide, et des chanteurs, orcés à hurler à pleins poumons, pour dominer le bruit de l'orchestre, assourdissaient les oreilles de leurs chants monotones. Ces derniers, psalmodiés au bruit des tambourins, produisent sur le spectateur un effet nerveux dont il ne peut se rendre compte. Malgré lui, sans se l'expliquer, il sent un besoin de se livrer à une danse désordonnée. J'éprouvais cette impression singulière depuis quelques instants, lorsque tout d'un coup l'un des Arabes qui se trouvaient le plus rapprochés de moi, s'élance en poussant un cri farouche, inhumain» un de ces cris que devait jeter la pythonisse lorsque le dieu s'emparait d'elle. Dans son transport il secoue son chéchia (calotte rouge), et la longue mèche de cheveux qu'il porte au sommet de la tête retombe sur ses
(4) Ces faits sont empruntés à la brochure de ce même ouvrage du docteur Tisseire.
(2) Revue contemporaine, 15 décembre 1858.
épaules. L'Aïssaoui commence immédiatement le djedàb (1) ; le chœur arrête ses chants, les tambours seuls continuent à accompagner les contorsions du forcené. A mesure que TAïssaoui accomplit sa danse furieuse, on voit le sang monter à sa figure, gonfler les veines de son cou sur lequel elles se détachent en relief, comme une corde tendue ; le souffle ne passe plus qu'en sifflant à travers la gorge comprimée , toute trace de chant disparaît pour faire place à un son inarticulé, qui n'est plus que le dernier effort d'une respiration prête à s'échapper. Parvenu à cet état de paroxysme, l'Aïssaoui saisit une plaque de fer rougie sur le brasier : il s'en frappe le front, la tête; il y applique la main, les pieds, la lèche avec la langue, et finit par la tenir suspendue à l'aide de ses dents.
« Ces faits sont-ils possibles? La raison dit non, et cependant j'ai vu, j'ai vu, et tous ceux qui ont assisté à des hadras viendront confirmer ce que je me borne à constater ici. Prétendra-t-on que j'ai mal vu, que je n'avais affaire qu'à des jongleurs qui m'ont trompé? Mais le témoignage de mes yeux a été confirmé par celui de Vodorat.Tai senti V odeur nauséabonde de la chair grillée : j'aperçois encore un pauvre vieillard à cheveux blancs, quis devant moi, appliqua sur son mollet la plaque rougie; je vois la fumée blanchâtre se détacher dans Vair, j'entends la crépitation de la peau au contact du feu. A côté de ces Aïssaoua s'élancent un second, puis un troisième adepte ; les tambours frappent à coups précipités, les mouvements du djedâb suivent la mesure ; ce n'est plus une danse, ce ne sont plus des chants, mais des contorsions sans nom, des sons inarticulés au milieu desquels on parvient à distinguer les mots d'ta Allah (ô Dieu !), sortant d'une poitrine épuisée. Celui-ci saisit un charbon allumé, le place dans sa bouche et continue son djedâb ; lorsqu'il aspire, on voit le feu devenir plus actif, et quand au contraire il rend son haleine, le souffle emporte avec lui de nombreuses étincelles. Celui-là prend un paquet de ces petites bougies que l'on trouve dans toutes les boutiques des épiciers maures ; il les allume, fait passer et repasser lentement la flamme sous son menton, sous son cou, sous ses aisselles, sur sa figure ; puis, lorsqu'elles sont près d'être consumées, il les place dans sa bouche, qui rejette des flammes durant quelques instants. Le troisième enfin découvre sa poitrine, s'élance sur la lame d'un yatagan que deux hommes tiennent
(1) Le djedàb consiste dans un mouvement violent imprimé à la tète de gauche à droite pendant rexécution de cette danse, qui dure quelquefois une demi-heure.
«levant lui, et, suspendu sur le tranchant, il continue les mouvements du djedâb. A ce moment, lés femmes, fantômes blancs placés à la- galerie supérieure, font entendre, en signe de satisfaction et d'encouragement, leur cri strident de yow, you^ youy you. Leur appel est entendu ; ce ne sont pas seulement trois adeptes, mais six, mais huit forcenés qui se précipitent dans l'enceinte, en poussant les mêmes hurlements que les premiers. L'un se frappe le bras d'un coup vigoureux, le sang jaillit pendant quelques instants de la veine ouverte ; l'Aïssaoui passe la main sur la plaie, le sang s'arrête, la trace de la blessure disparaît.
« D'autres, se traînant à genoux, cherchent à imiter la voix retentissante du lion ou le cri rauque du chameau. Us s'avancent vers le mokaddem en balançant leur corps et lui demandant à manger. Le chef leur présente soit une feuille de cactus aux pointes acérées, dans laquelle ils mordent avec intrépidité ; soit des tessons de bouteille qu'ils mâchent et finissent par avaler. Un dernier, enfin, tire d'un petit sac un scorpion frétillant, place entre ses dents la tête de l'animal, qui, blessé et cherchant à se défendre ou à se venger, fait de nombreuses -piqûres aux lèvres de son ennemi. Puis on entend le claquement des mâchoires qui se resserrent ; le scorpion est coupé en deux, et, tandis que sa queue tombe frémissante sur les dalles, l'Aïssaoui mange tranquillement la partie restée dans sa bouche. Je sens encore, après seize années, le frémissement qui me parcourut le corps à cet horrible spectacle, et cependant il m'était réservé d'en voir un autre plus atroce. Au moment où l'Aïssaoui achevait d'avaler son scorpion, un grand mouvement s'opérait dans l'assemblée : plusieurs individus cherchaient à atteindre, au milieu de l'obscurité, un animal qui s'eniuyait. Je ne tardai pas à apprendre que cet animal était une vipère et à quel rôle il était destiné. Trois Aïssaoua s'élancent pour remplacer leurs compagnons; chacun d'eux tient un reptile, le brandit au-dessus de sa tête, etcommence son djedâb. L'animal, rendu furieux par la douleur et par la crainte, cherche à s'échapper; mais, emprisonné par la main qui le serre, il se plie et s'épuise en inutiles efforts. En ce moment, les trois frénétiques se rapprochent et, continuant leur danse frénétique, ils enchevrêtrent réciproquement leurs bras les uns dans les autres. Dans cette position, l'Aïssaoui, placé au centre, a la figure fouettée par les deux serpents que tiennent ses voisins, tandis que lui-même secoue au-dessus de leurs têtes le reptile dont il est armé Que l'on cherche à se représenter, par la pensée, les contorsions de ces serpents hideux, fous de rage, leurs effroyables enlacements, ces têtes humaines, nues et rasées, autour desquelles viennent s'enrouler ces cordes vivantes, on pourra peut-
être se faire une idée affaiblie du spectacle que j'avais sous les yeux ; mais on ne comprendra jamais Thorreur de sa réalité. Gomme leurs devanciers, ces trois derniers Aïssaoua succombèrent enfin à la fatigue ; ils tombèrent étendus sur les dalles de la cour, et les serpents, s'échappant de leurs mains inertes, s'enfuirent à travers les spectateurs : la hadra était terminée. »
On peut objecter encore (et robjection a été faite d'ailleurs par des hommes dont nous reconnaissons toute l'autorité), on peut objecter, dis-je, que les serpents et les scorpions qui figurent dans cette fantasmagorie sont réduits préalablement à l'état d.'inoffensifs comparses ; qu'aux premiers Von a enlevé les crochets, et aux seconds les dards; et, par conséquent, que ces animaux ont perdu le venin qui en fait tout le danger.
Mais, — quant aux serpents, — TAïssaoui, dont il est parlé dans la relation du D' Lemprière, avait soin d'ouvrir avec une baguette les mâchoires de ses reptiles, pour montrer aux spectateurs les crochets qui laissaient suinter une matière blanche et huileuse ; Ton se souvient aussi que la poule, mordue par Vun de ces mômes animaux, tomba aussitôt dans un état convulsif et mourut au bout (Time minute ; et enfin le jeune Maure, de Tanger, assistant aux exploits d'un charmeur de serpents, et l'ayant accusé de jonglerie, mis au défi par ce dernier, entra dans le cercle magique, fut mordu par un des lefîas, et expira en peu (Tinstants. Voici ce que, de son côté, rapporte M. Bellemare dans la relation précédemment citée :
« Un attaché du consulat général de France à Tanger, doutant, lui aussi, de la puissance venimeuse des cérastes employés par les Aïssaoua, offrit à Tun d'eux une somme d'argent s'il consentait à avaler sous ses yeux une vipère qu'il lui remettrait lui-même, et par laquelle on aurait fait mordre préalablement une poule et un chien. L'Aïssaoui accepta, accomplit pendant un quart d'heure le djedâb, puis, lorsqu'il fut parvenu au degré d'exaltation nécessaire, il saisit le reptile, lui
offrit successivement la main, le bras, la figure, la langue, et finit par l'avaler. La poule et le chien moururent, rAïssaoui n'éprouva aucun mal. Il est à remarquer que jamais Aïssaoui n'accomplit un des actes extraordinaires dont il vient d'être question, sans être précédé du djedâb. »
L'expérience suivante a été faite sur les scorpions par M. Berbruger :
« J'avais entendu raconter , " dit M. Berbruger , que les Aïssaoua mangeaient des serpents et des scorpions, et, pour m'assurer s'ils enlevaient le dard de ces derniers, comme on le prétendait, j'avais pris la peine de faire une promenade au Bouzaréah, d'où je rapportai une collection capable de satisfaire le plus vorace de la secte. Au plus fort de la cérémonie, je sortis de ma poche le plus gros des scorpions que j'avais recueillis, et sur lequel j'étais parfaitement sûr qu'aucune ablation n'avait été pratiquée. A peine les Aïssaoua l'eurent-ils aperçu, qu'ils se précipitèrent vers moi avec une ardeur gloutonne. Je laissai tomber l'animal sur la main du plus empressé. Celui-ci, après avoir irrité le scorpion de mille manières, le plaça entre ses lèvres, se mit à le serrer légèrement entre ses dents. Je m'approchai d'assez près pour acquérir la conviction que le dard n'avait pas été enlevé, et que mon scorpion était encore armé de tous ses moyens défensifs. Enfin, l'Aïssaoui, après l'avoir excité pendant quelque temps, le mâcha et l'avala.»
En outre, M. Berbruger nous écrivait à la date du 12 novembre dernier :
« Quant à l'immunité contre les reptiles, outre les faits que j'ai racontés dans mon article du 3 avril 1842, faits -que fat observés bien souvent encore depuis cette époque, je me rappelle un autre de même genre dont j'ai été témoin en juin 1850 sur la montagne de Taregueraguet (Titery). J'ai vu mon domestique, un coulougli d'Alger, saisir une vipère^ la porter à la bouche, malgré mes réclamations, et cracher dessus. En recevant la salive, l'animal se replia sur lui-même et se tint coi. Mon coulougli le mit alors sur la poitrine et l'y tint assez longtemps. J'eus beaucoup de peine à le décider à lâcher la bête. Cet homme appartenait aux Aïssaoua. »
Relativementaux autres exercices observés par M. deNeveu,
nous ne demandons pas mieux que de les considérer, avec ce dernier, comme de pures jongleries, mais à la condition que l'auteur nous donne des preuves convaincantes de ses assertions. Jusque-là, les expériences dont il a été témoin s élèvent plutôt contre Finterprétation qu'il en tire et ne laissent pas de doute sur la réalité de la plupart des faits en question. Ainsi, à part cette supposition que les Aïssaoua ont soin de se cacher la tête dans les plis du burnous du mokaddem pour rejeter les fragments de verre ou la ferraille qu'ils font semblant d'avaler, M. de Neveu reconnaît, d'un autre côté, qu'ils mettent intrépidement dans leur bouche des scorpions et des ce vipères ; » qu'ils passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler ; qu'ils sautent sur le tranchant d'un sabre sans se couper les pieds ; qu'ils s'ouvrent les chairs avec des instruments tranchants sans se faire le moindre mal. Ces faits sont avérés pour le témoin dont nous parlons. Ce dont il ne se rend pas compte, ce sont les moyens secrets employés par ces fanatiques pour se préserver de tout mal. c< Tout cela, — dit-il en propres termes, — est fait avec assez d'art pour que l'on ne puisse saisir les moyens secrets à l'aide desquels ils se préservent de tout mal. >) Ainsi Ton ne peut surprendre, en définitive, aucune trace positive de fraude dans la plupart de ces étranges exercices. Comment donc, après cet aveu, témoigner avec certitude de leur imposture ? L'opinion de M. le colonel de Neveu n'a donc que la valeur d'une conjecture qui n'avance en rien la solution attendue.
Nous avons en ce moment sous les yeux une lettre de M. Wamier (datée d'Alger, 4 novembre dernier), dont nous croyons pouvoir citer, sans indiscrétion, le passage suivant qui paraîtra suffisamment explicite :
Œ Sans aucun doute les Aïssaoua sont principalement des jongleurs, mais ils ne limitent pas leurs exercices à des tours d'adresse et de près-
tidigitation... Incontestablement ils lèchent des fers rouges avec la langue; ils sont brûlés, car on entend la crépitation de leur salive sur le feu, on sent même Todeur de chair brûlée. Incontestablement ils marchent sur des plaques de fer rouges, et on ne peut douter que la plante des pieds ne soit atteinte, puisqu'il s*en dégage de lafumée et uneorfcur de corne brûlée très-caractéristique; les tissus sont atteints, mais il n'y a pas perception de la souffrance. »
Enfin, dans un travail toul récent, M. Charles Brosselard, sous-préfet de Tlemcen (1), confirme la réalité de ces phénomènes. Il rappelle que réellement les Aïssaoua marchent pieds nus sur les charbons ardents, promènent sur leur langue des fers rougis au feu, avalent des morceaux de verri^ broyés sous leurs dents, se meurtrissent et s'ouvrent les chairs avec des instruments tranchants, tout cela sans témoigner de douleur, et enfin dévorent avec des rugissements féroces les chairs palpitantes de moutons vivants. Et il ajoute :
« Nous avons assisté plusieurs fois à ce spectacle barbare et nous en avons emporté, avec un profond sentiment de dégoût, une impression d'ineffaçable tristesse mêlée à la pitié que peuvent inspirer ces aberrations systématiques de l'esprit humain. »
Ces données expérimentales qui ne sauraient être détruites par de simples conjectures en sens contraire, et dont la vérification serait à la rigueur si facile par les représentants de la science dans la colonie algérienne, établissent que le mensonge et la fraude ne sont pas , au moins dans tous les cas, le véritable secret de l'immunité des Aïssaoua. Cette explication serait bien commode sans doute, mais nous ne conseillerons pas au sceptique, même le plus robuste, de faire de sa peau Tenjeu d'un tel argument.
(1) Ch. Brosselard. — Les Khouan. De la constitution des ordres religieux musulmans en Algérie. Alger, 1859.