Le Tiroler Wastl, n° 663, p
m'ont ému. Malgré les Prochaska assassinés et ressuscités triomphalement, malgré cette infâme brochure de Mandl et nos conceptions albanaises, nous périssons ?nlérieurement — à ne point parler de ce que l’avenir nous apportera! Voilà une pensée consolante pour un Autrichien comme j'en suis un, qu’il n'élève ses chers enfants qu’à la seule fin qu'ils se fassent tuer en Albanie et pour l’Albantie. »
Ces deux citations, l’une prise dans une gazette allemande autrichienne, l'autre dans une lettre d'un des meilleurs Autrichiens, nous font pénétrer profondément dans la situation intérieure de la monarchie. Les Allemands et les Slaves considèrent comme un malheur, comme une impossibilité, de devoir sacrifier leur sang pour l’Albanie. Avec quels régiments de son armée l'Autriche pense-t-elle alors mener la guerre contre la Serbie? Avec les régiments exclusivement magyars ou avec les régiments roumains ? Nous ne lisons pas de journaux inagyars et roumains, mais Ceux qui sont assez heureux de comprendre aussi ces langueslà, affirment, que ces régiments également devraient être envoyés en Allemagne, pour se
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battre contre la France, qu'ils devraient être échangés contre des régiments allemands de l'Empire, qui, espère-t-on, seraient prêts à risquer leur vie pour le désir d'expansion vers l'est.
Mais qu’il en soit comme il voudra, que les jésuites ou les politiciens aveugles aient obtenu de l'empereur pacifique d’ordonner, sous le manteau de « l'état de paix renforcé » la mobilisation d’un million de soldats; cette mesure fut à même de réunir toutes les Grandes Puissances de l'Europe dans l'acceptation du principe, de créer un État albanais autonome, et la réunion des ambassadeurs à Londres est déjà occupée à fixer les frontières du nouvel Etat. Mais ceci n’est pas une tâche facile. Même un des prétendants au trône en Albanie, même le prince Ghika, dit (L’Albanie et la question d'Orient, 1908, p. 92) : « Désigner exactement les limites de l’Albanie n'est pas chose facile. »
Grasion Gravier dit avec raison (Revue de
Paris, 1% janvier, 1913, p.- 2) qu'il faut se garder en Europe de croire que l’Albanie comprend toute la moitié ouest de la Turquie européenne actuelle. Cette assertion vient de sources autrichiennes et pseudo-albanaises ; elle a été tellement répandue en allemand, en français et en italien, qu’une grande partie du public a été induite en erreur. La diplomatie autrichienne, le clergé, les savants et commerçants ont travaillé systématiquement à remplacer tous les vieux noms par le seul nom d’ « Albanie ». Ce nom parut dans tous les journaux, comme titre à beaucoup de livres, sur toutes les caisses qui étaient envoyées à un endroit quelconque de la Vieille-Serbie ou de la Macédoine. Des cartes postales en masse furent répandues avec des illustrations de paysans de Plevlje dans le Sandjak avec l'inscription
« l’Albanais en costume national ». Un ancien membre de la commission pour la démarcation de la frontière de l’année 1879 écrivait le 12 octobre 1912 dans le Pester Lloyd : « Le Sandjak est exclusivement habité par des mahométans », tandis que tout le monde sait que les habitants du Sandjak comme ceux de la Bosnie et de
PHerzégovine, sont chrétiens et musulmans de langue serbe.
D'un autre côté les fugitifs albanais en Europe et les « princes » albanais baptisent du nom d'Albanie mème les pays dans lesquels des Shkipétars ne vivent que sporadiquement.
€ L’Albanie du Nord » dit un d’eux « va de la frontière monténégrine et serbe jusqu’au Skoumbi. L’Albanie du Sud comprend deux vilayets, celui de Janina et celui de Monastir. » Ainsi parla encore en automne dernier Ismail Kemal Bey à Constantinople.
L’Albanie a en eflet été le pays le plus inconnu de la Turquie européenne. « Le Sahara est mieux connu, le Tibet à peine aussi mystérieux », dit Francis Delaisi (Les aspirations autonomistes de l'Europe, 1913, p. 100). Nulle part en Europe les frontières ethniques ne sont aussi flottantes. Les données officielles, autant qu'il y en à, ne sont pas ethniques mais religieuses. D'ailleurs rarement un fonctionnaire turc a osé pénétrer dans ce pays, où l'anarchie était endémique, et s’il y a pénétré, il n’a pas osé entreprendre un dénombrement en règle.
Pour les catholiques seulement le franciscain
Lovro Mihaëevié (Po Albanyi, Agram 1911) a fait une statistique assez exacte. Il a compté 121 197 Albanais catholiques, qui sont partagés en 129 paroisses, trois évêchés, trois archevêchés et dont 101 724 appartiennent au vilayet de Skadar et 19473 seulement au vilayet de Kossovo. Les voyageurs en Albanie peuvent être comptés sur les doigts. Les cartes qu'on a faites de ce pays sont pleines d'erreurs. Jäckh (D' Ernst Jäckh, Zm türkischen Kriegslager durch Albanien, Heilbronn, 1912) dut se joindre à l’armée de Chefket Torghout Pacha pour voir les parties de l'Albanie, qui jusqu'alors étaient presque inconnues.
Mais après que les ambassadeurs, à Londres, eurent tout de même commencé à établir les frontières du futur État albanais, les délégués serbes, à la conférence de paix de Londres ont, le 8 janvier de cette année, soumis le memorandum suivant au gouvernement anglais et aux ambassadeurs des autres Grandes Puissances :
« Excellence,
» Depuis le temps du déluge ottoman sur les pays des Balkans, la nation serbe n'a jamais
cessé de combattre pour une existence natiopale indépendante.
» Au commencement du xix° siècle les Serbes de la Choumadja furent le premier peuple balkanique qui s’est levé sous Karageorg, pour lutter pour son affranchissement national et qui par cela même a donné la première impulsion à la libération des autres peuples balkaniques.
» En 1876 les Serbes de la Serbie et du Monténégro ont commencé la lutte pour la libération de leurs conationaux en Turquie, et cette action a finalement mené à la libération de la Bulgarie par la Russie.
» Il y a trois mois les Serbes ont, unis aux Grecs et aux Bulgares, unis par le même idéal national et par le même devoir envers leurs conationaux en Turquie, rassemblé toutes leurs forces, pour faire triompher le principe de la nationalité et de la liberté.
» Avec un pareil passé et de pareils principes les Serbes ne peuvent, en principe, rien avoir contre l’organisation de l’Albanie comme pays autonome.
» Au contraire, les Serbes peuvent être fiers d’avoir, avec leurs alliés et par leur lutte victo-
rieuse contre la Turquie créé la possibilité de songer à l’organisation d’un État albanais. Et dès qu’il fut connu que les Grandes Puissances avaient décidé de créer un pareil état albanais, le gouvernement serbe s’est empressé de déclarer que l’armée serbe serait retirée de l'Albanie de suite après la conclusion de la paix.
» Quoique les victoires de l’armée serbe et la prise de possession effective du territoire albanais nous aient donné une raison légitime de garder définitivement pour nous ce pays conquis, nous n'avons pas hésité à faire de nouveaux sacrifices, rien que pour montrer que nous respectons aussi les droits de tout autre peuple et que nous voulons tenir compte des désirs et des intérêts des Grandes Puissances.
» Ayant prouvé cela, nous pensons avoir le droit d'espérer qu’on respectera aussi les vrais intérêts de la nation serbe. Nous sommes heureux de savoir que nos intérèts vrais et légitimes ne contrarient les intérêts d'aucune Grande Puissance. Nous sommes encore plus heureux de savoir qu’il n’y a pas de raison
justifiée pour que quelque Grande Puissance puisse mettre en doute les droits évidents et les intérêts légitimes de la nation serbe.
» Mais nous sommes profondément convaincus qu'il sera impossible d'exécuter avec succès la délimitation de l’Albanie, sans une connaissance exacte de l’état de choses réel et d'autres circonstances qui y sont étroitement liées. Nous estimons donc qu'il est de notre devoir de contribuer autant que possible à la connaissance de l'état de choses effectif et de la situation réelle, et voilà pourquoi nous nous permettons de soumettre à Votre Excellence ce promémoria, sur l’avis du gouvernement serbe, à propos de la délimitation de l’Albanie.
» Dans cette exposition nous serions en droit de mettre à la première place le droit de conquête, en vertu duquel les Tures ont également pris tous nos pays autrefois; mais nous préférons mettre au premier rang nos droits historiques, ethnographiques et culturels en tant que droits moraux.
» L. Il était compréhensible et très naturel, que ceux d’entre les Serbes qui ont vécu dans les pays serbes sur la côte adriatique, qui sont
les premiers entrés en contact commercial et politique avec l’Europe, ont été ceux qui ont fondé le premier royaume serbe. Ce royaume s’est appelé Serbie et aussi « Zeta » et se composait de la « Zeta supérieure » (le Monténégro actuel) et la « Zeta inférieure », qui n’allait pas seulement jusqu'au Drin, mais qui comprenait aussi de grands territoires sur la rive gauche de ce fleuve. La capitale de ce royaume était Skadar. La reine serbe Hélène, française d’origine, avait tous ces pays en apanage, à la fin du xi1° et au commencement du xrv° siècle. Auparavant ils étaient l'apanage des dauphins serbes.
» La nation serbe du Monténégro actuel est l'héritier légitime des droits et des traditions de cet ancien royaume serbe de Zeta, et fidèle aux traditions elle ne peut s'empêcher d’insister sur son droit de succession de ces pays avec Skadar comme capitale.
» Ce droit historique de la nation serbe nous impose le devoir de revendiquer que la frontère nord de l’éventuelle Albanie autonome soit fixée de la facon dont nous l’avons tracée sur [a carte ci-jointe.
» Mais à côté du droit historique il y a d’autres raisons encore, surtout la raison ethnographique, parce que des deux côtés du Drin il y a des Serbes, et parce qu’on pourrait démontrer que les habitants albanais, eux aussi, furent des Serbes. La tribu actuelle, albanaise et musulmane des l/rkojevici dans les environs de Dulcigno le prouve déjà par son nom, et on sait, par les rapports de l’ambassadeur vénitien Giovanni Battista Giustiniani de l’année 1553, que cette tribu parlait alors serbe et albanais, et qu'elle était de religion orthodoxe, ou, comme dit Giustiniani, « serbe ». On pourrait citer plusieurs exemples semblables.
» En fin de compte l’armée serbe et monténégrine tiennent ces pays — à la seule exception de Skadar — avec le consentement volontaire de leurs habitants, et même avec leur secours armé volontaire.
» II. Nous voudrions appeler votre attention particulière sur les pays serbes qui sont situés entre le Blanc Drin et le lac de Scutari et entre le confluent du Drin et la frontière monténégrine actuelle. Les endroits principaux de cette contrée sont Pec et Djakovo. La majorité de la
population de cette contrée est formée aujourd'hui par des Albanais. Mais du milieu du x1v° jusqu’à la fin du xvrr° siècle cette contrée était éminemment serbe et si cultivée que le siège du patriarcat serbe était à Peë. Le fait est si généralement connu, qu’on n’a pas besoin d'apporter d’autres preuves. Tout près de Peë le couvent serbe de Detchani est le monument le plus considérable de l'architecture serbe et de la religiosité serbe du x1v° siècle. Il est tout simplement inimaginable que le siège du patriarcat serbe et que les superbes Detchanis eussent été érigés dans une contrée, où un autre peuple que le peuple serbe eùt eu la majorité. La contrée où se trouvent Peë, Djakovo et Detchani est au fond, de tous les pays serbes, le pays le plus sacré à la nation serbe. Aucun gouvernement monténégrin ou serbe proprement dit, ne pourrait concevoir de céder ce pays aux Albanais ou à quelqu'un d'autre. Ce serait encore moins possible aujourd'hui, où les armées serbe etmonténégrine ont conquis ce pays par un combat sanglant avec les Turcs et les Albanais. Dans cette question, la nation serbe ne pourra faire de concessions et n’en fera point; elle ne
pourra entrer dans aucune transaction, dans aucun compromis, et aucun gouvernement serbe ne serait en état d’en faire.
» Il est vrai qu'en cette contrée la plupart des habitants sont aujourd’hui des Albanais.
Mais là comme dans tous les autres pays serbes au nord d'Ochrid et dans le voisinage du Blanc Drin et du confluent du Drin, les Albanais sont une colonie récente, au fond une invasion. Lorsque l’Empire autrichien, dans la seconde moitié du xvr siècle, mena une guerre contre l'Empire turc, le peuple serbe tout entier se leva, pour seconder les troupes autrichiennes, pour affranchir les pays serbes du joug turc. Mais lorsque l’armée autrichienne fut obligée d'abandonner les pays affranchis et que la vengeance la plus cruelle des Turcs menaça le peuple serbe pour le secours qu'il avait prêté aux Autrichiens, une foule de Serbes, donnant suite à l'appel du gouvernement autrichien, à émigré sur le territoire hongrois. Précisément de la contrée dont il est question ici, le patriarque serbe Arseniyé Teharnojévitch a conduit en 1690 une grande partie du peuple serbe en Hongrie. Alors le gouvernement turc
ordonna aux Albanais de descendre de leurs montagnes et de prendre possession des villages serbes abandonnés. Aïnsi arriva-t-il qu'aujourd’hui le pays le plus sacré des Serbes est habité par des Albanais.
» Précisément parce que la nation serbe était toujours ét à toute occasion désireuse de recouvrer sa liberté opprimée, la politique perpétuelle des gouvernements turcs dans les deux cents dernières années, mais surtout depuis la révolution serbe sous Karageorg consistait à détruire et à exterminer systématiquement la nation serbe. On ne put trouver d'instrument plus cruel à une politique aussi inhumaine que les Albanais. Les Serbes dans les contrées dont il est question ici, se sont plaints en vain près de la Porte des cruautés et des rapines des Albanais. Le gouvernement turc n’a cessé d'inciter les Albanais à détruire par leurs violences l’élément serbe, respectivement à le forcer à la fuite loin de son pays. Sans aucune protection de la part des autorités gouvernementales les Serbes avaient à choisir : ou bien de tomber dans l’éternelle guerilla contre l'invasion albanaise, ou d’émigrer dans
quelque État possédant un droit et des lois, ou de devenir Albanais et de changer même de religion. Et c’est ce qui arriva effectivement. Beaucoup de Serbes sont tombés dans la guerilla, beaucoup ont émigré dans Îles États libres, beaucoup ont été albanisés, et ceux-là parlent albanais, mais ont conservé les vieilles coutumes serbes, et beaucoup de villages albanais portent encore aujourd’hui leurs noms serbes.
» La frontière entre l’Albanie future et la Serbie a été tracée sur la carte le long de la ligne de partage des eaux entre la mer Adriatique, d’une part, et les lacs de: Prespa et Ochrid et le Blanc Drin, d'autre part. C’est la seule frontière, la plus naturelle et la plus rationnelle pour l'Albanie comme pour la Serbie. Pour justifier cette frontière nous pourrions aussi invoquer des raisons ethniques. Même la toponymie dans ces contrées est presque exclusivement slave.
» Ce fut donc à la suite non d’une guerre légitime, mais tout simplement de violences, que les Serbes ont été expulsés de ces territoires qui étaient leur pays à eux, ou qu'ils ont
été réduits à une minorité. Ces violences sont en horreur à tout honnête homme, sans différence de religion ou de race, et elles doivent l'être aussi à la conscience de l'Europe civilisée. Est-ce que l’Europe peut donner aujourd’hui, après les victoires des armées chrétiennes dans une guerre légitime et loyale, sa sanction à ces violences et à cette oppression brutale, et peutelle exiger de nous que nous livrions les pays que notre armée conquit de l’armée turque juste aux Albanais qui, dans un passé pas trop lointain, nous ont pris ces pays par usurpation ? Même si l’Europe devait faire une chose pareille, la nation serbe n’y donnerait jamais sa sanction.
» Par conséquent tous les pays qui, sur la carte, ont été laissés en dehors de la future Albanie autonome doivent être concédés à la nation serbe, sans tenir compte si les Albanais s’y trouvent en majorité ou en minorité.
» III. Les droits historiques sont des droits moraux, par conséquent ils sont d'autant plus inaliénables. Mais nous avons aussi, comme soutien à notre point de vue, une raison morale de nature culturelle.
» Convenons-en, qu’en certaines contrées que
l’armée serbe à conquises, le peuple serbe vit fortement mélangé d'Albanais, ou inversement le peuple albanais mélangé de Serbes. Mais personne qui connait les deux peuples, ne pourra nier que les Serbes sont plus aptes à la culture, et beaucoup plus avancés dans la civilisation que les Albanais. En qualité de peuple civilisé nous avons un droit plus grand et plus apparent, de faire des Albanais nos concitoyens et de les prendre sous notre direction, — avec toutes les garanties naturellement, qu'une administration éclairée peut donner à ses citoyens — que ne l'auraient les Albanais incultes et inaccoutumés -aux libertés civiques et politiques, de prendre les Serbes civilisés sous leur direction. Ce droit d'un peuple civilisé d'exercer par son administration une mission culturelle chez des peuples incultes, n'est pas nouveau dans l'histoire universelle.
» Si nous demandons donc de pouvoir conserver pour nous les pays que nous avons conquis et dans lesquels l'élément albanais a été introduit par usurpation, par des violences et par la politique turque, nous ne demandons
pas autre chose que d’être reconnus par lEu-
rope comme une nation civilisée capable de se charger d’une mission culturelle. Et nous sommes sûrs de pouvoir prouver cette capacité par une administration libérale et humaine et par les résultats de cette mission.
» Nous n’avons pas touché à des détails ici, nous n'avons point cité les autorités historiques etethnographiques, nous n’avons pas reproduit de données statistiques sur la population des pays en question, mais nous sommes prêts, si les Puissances auxquelles nous présentons ce promémoria, devaient le désirer, à produire ultérieurement tout le matériel nécessaire.
» Nous avons mentionné que la nation serbe ne pourra jamais sacrifier la « terre sacrée » des pays serbes, où se trouve Skadar, l’ancienne résidence du premier royaume serbe, ensuite Peë, la chaire du patriarcat serbe, le couvent Detchani et Djakovo. Nous n'avons pas mentionné Prizren la capitale de l'État serbe, et Prilep, la patrie de notre héros national, Kraljevié Marko, parce que nous ne pouvons pas nous représenter, que quelqu'un pourrait nous contester nos droits sur ces cités qui sont nôtres.
» Finalement notre histoire prouve que les intérêts de la nation serbe se sont toujours accordés avec les intérêts de l'Europe. Par une délimitation de la future Albanie autonome, comme nous la proposons, on satisferait aux droits historiques et aux justes intérêts de la nation serbe, et on lui prouverait la possibilité de devenir un des principaux garants de la tranquillité, de l’ordre, du progrès culturel et économique sur les Balkans. C’est une des aspirations les plus fondamentales et les plus chères de notre nation. C'est notre intérêt, mais c’est aussi l'intérêt de l’Europe.
» Et c’est précisément en vue de notre intérêt national et dans l'intérêt général européen que nous devons insister, pour qu'on respecte nos droits historiques et nos droits culturels et moraux. |
» Nous le devons à notre armée victorieuse.
» Nous le devons à notre passé tout entier.
» Nous le devons aussi à notre avenir. »
Comme nous voyons, les délégués serbes à la conférence de paix de Londres ont considéré, dans le memorandum qu'ils présentèrent aux
Grandes Puissances, la création d’une Albanie autonome, non seulement comme une décision des Grandes Puissances en principe, mais comme un fait accompli; ils ne discutent pas la question si en général on peut faire des Albanais un État quelconque, mais ils s’efforcent de proposer, pour l'État futur, des frontières qui ne menacent point les intérêts vitaux de la nation serbe. Ce n'est pas tout : les délégués serbes ne font pas mention d’un seul mot de l’autre question vitale serbe, de la question du port sur l’Adriatique.
Pourquoi?
Parce que la délégation de paix serbe à Londres, au moment où elle travaillait à ce promémoria, devait croire que les Grandes Puissances réussiraient à décider la Turquie à l'acceptation des conditions de paix de la Confédération balkanique, que la conclusion de la paix était imminente, que par conséquent les décisions théoriques de la réunion des ambassadeurs resteraient en pleine vigueur pendant les pourparlers de paix, et que les délégués serbes n'avaient donc plus qu’à s'occuper des limites plus raisonnables de la future Albanie.
de LR
Mais il en fut tout autrement.
Il n'y a pas eu de conclusion de paix. Les Grandes Puissances se sont encore une fois fait surprendre par un nouveau coup d'État à Constantinople, et les efforts de toute l’Europe de conclure la paix, ont été anéantis par les enfants favoris de l’Europe, les Jeunes- Turcs.
La guerre de la Confédération balkanique contre la Turquie dut être continuée, et au moment où nous écrivons ces lignes, on verse de nouveaux fleuves de sang de Skadar à Tchataldja, de Janina à Galipoli.
Cette nouvelle et terrible effusion de sang que la diplomatie européenne ne sut pas empêcher, a balayé tout ce qu’elle a « fait » à Londres.
Lorsqu'on se décidera à conclure la paix entre la Turquie et la Confédération balka-.
nique, non plus par l'intermédiaire des Grandes Puissances sur les tables diplomatiques à Londres, mais sur les nouveaux et sanglants champs de bataille, après les nouveaux et terribles sacrifices humains, et après les nouveaux et prodigieux sacrifices d'argent, les conditions
de paix devront aussi être tout autres, et toutes nouvelles.
Tout ce qui a été stipulé ou décidé « en principe » à Londres, a cessé d'avoir Juridiquement une valeur. Toute la besogne de Londres doit être considérée comme « nulle et non avenue ».
Il faudra recommencer à discuter, sur une base toute nouvelle de conditions de paix de la Confédération balkanique, à propos de l’Albanie comme à propos du port serbe sur l’Adriatique et des conquêtes bulgares et grecques.
Par conséquent nous aussi, nous pouvons essayer ici de discuter la nouvelle solution de ces deux questions.
Si l’on fait abstraction des machinations jésuitiques à Vienne, quelle est la raison principale de l'Autriche, pour demander une Albanie autonome ?
C'est le danger que les Serbes et les Grecs puissent fermer le canal entre Valona et Otranto, et qu'ils puissent, par cela, barrer le passage de l’Autriche-Hongrie dans l'Océan.