AVANT-PROPOS
Au xue siècle éclate tout-à-coup , dans le Languedoc, un grand mouvement anti -chrétien et anti-social. Dès le jour où il apparaît, il est puissant , organisé, armé. Un siècle d'existence, car il a commencé vers l'année 1015, ne peut pas lui avoir donné une prépondérance telle, qu'il faudra pour le vaincre, au commencement du xmc siècle , Tépée du plus grand homme de guerre de son temps, Simon de Montfort. Les écrivains contemporains semblent avoir ignoré les causes qui amenèrent ces audacieuses tentatives de révolution violente. Cependant tout fait considérable qui se produit dans de vastes contrées, pendant une période de deux cents ans et en opposition avec tous les pouvoirs établis, doit avoir son explication historique. Il a donc fallu rechercher les traces, presque effacées par moments , d'un autre mouvement , qui a commencé à une autre épo-
que: au 111e siècle, dans une autre société, la société romaine en décadence ; qui s'est continué sourdement mais réellement, à la faveur de l'invasion des Barbares, pendant un espace de huit cents ans , pour reparaître avec un nouvel emportement dans l'hérésie Albigeoise ; qui enfin est venu expirer contre les remparts de l'Église de Dieu, alors gouvernée par le grand et immortel pape Innocent III.
Les historiens et les théologiens du moyen âge, qui ont parlé des Albigeois, leur ont donné le nom de Manichéens, avec une unanimité qui appelle irrésistiblement l'attention de l'historien.
Nous croyons, en effet, que les Albigeois furent simplement des dualistes ; l'état de la religion et des mœurs de la Société Languedocienne , au xne siècle , favorisa leur développement dans nos contrées où ils se répandirent avec une rapidité surprenante ; devenus nombreux , au point d'être une multitude , ils osèrent tenter de s'emparer du pouvoir politique dans le Midi , sous les séduisants dehors de réformateurs en fait de religion. La ressemblance des doctrines Albigeoises et des doctrines Manichéennes, malgré des dissemblances
qui s'expliquent par le progrès de l'erreur et la différence des temps et des lieux, suffit à établir leur parenté. Les auteurs ecclésiastiques du xme siècle l'ont vu et l'ont dit. Mais il y a plus.
Les Manichéens du temps des empereurs romains ne sont pas des étrangers pour les Albigeois de l'époque des vaniteux comtes de Toulouse; il est possible de reconstituer la chaîne des faits qui relie les seconds aux premiers : des Manichéens aux Albigeois il y a une vraie filiation historique. Le dualisme manichéen s'étend, du 111e au vne siècle, dans les pays orientaux , sur les bords du Tigre , dans les régions voisines de la mer Caspienne, au nord de la mer Noire , dans les provinces Danubiennes. Mais, à cette même époque, les races slaves descendent du nord de la mer Caspienne , traversent les plaines de la Russie méridionale et s'établissent sur les rives du Danube. D'autre part, il est prouvé que le dualisme Albigeois n'est pas attribuable aux sectaires du Languedoc. Ni les Manichéens d'Afrique, ni les Priscillianistes d'Espagne, ni les Pauliciens de l'Asie -Mineure, ni les Bogomiles de la Bulgarie , ni les Patarins
d'Italie , ni les Cathares de l'Allemagne, ne se présentent à nous comme des maîtres ou comme des adeptes d'une religion inconnue jusqu'à eux. Ils ne sont que les disciples d'une philosophie déjà fort ancienne; ils ne sont que les descendants de la « secte infâme ». De même les Albigeois. L'erreur dualiste, qui , chassée de toutes les provinces romaines, s'établit au-delà du Danube du 111e au vne siècle, qui vécut longtemps, presque invincible, dans l'Arménie , sous le nom de Paulicianisme , et qui par une recrudescence inattendue apparut chez les peuples slaves , au ixe siècle, avec les Bogomiles, cette même erreur fit une autre apparition au xe siècle , sur les rives de l'Adriatique, quand les Slaves portèrent jusque là leur commerce alors florissant; de là, elle passa en Italie , où elle s'établit , et d'où, ayant pris un vigoureux essor, elle s'étendit dans toute la France actuelle , dans le Languedoc principalement, qui la connut sous le nom de doctrine des Albigeois.
Tel est le fait que nous nous efforcerons d'abord de démontrer en parlant des diverses sectes Manichéennes qui, du 111e au xe siècle, ont infesté le monde ; nous tâcherons ensuite
d'éclaircir la question des origines des Albigeois, et quelques chapitres seront consacrés à raconter les développements de la nouvelle secte dualiste.
Mais nous n'aurons garde de passer sous silence l'action de l'Eglise, qui a le dépôt de la foi et qui est la gardienne des âmes contre les ennemis du salut et de la vérité. La lutte dans laquelle l'Eglise dut s'engager à partir du xi6 siècle , prit une triple forme : pacifique d'abord , armée ensuite du glaive des combats et de la justice, elle fut toujours digne de la divine mission de l'Epouse du Christ, qui est d'étendre les limites sacrées de l'empire du bien et de la vertu. Nous ne nous proposons pas de raconter aujourd'hui toute l'histoire de cette longue lutte; nous suivons simplement les Légats et les Missionnaires, nous réservant pour plus tard de nous mêler au bruit des batailles et d'assister aux procédures de la justice, d'étudier la Croisade et l'Inquisition Albigeoise. Nous recherchons les causes qui facilitèrent au néo-Manichéisme son œuvre de destruction et de révolte. Nous n'en cachons aucune , et si nous avons tout dit des désordres du xie et du xne siècle dans des pages que peut-
être quelques lecteurs trouveront trop étendues, c'est pour nous donner le droit de proclamer plus tard la divine vitalité de l'Église.
Nous ne sommes pas de ceux qui admirent sans réserve tous les siècles du moyen âge. Tout n'y fut pas constamment grand , puisque sa grandeur lui vint de l'Église et que l'Église eut, dans ces temps, de nombreux ennemis, soit dans les rangs de l'hérésie, soit parmi ceux qui cependant faisaient profession de dévouement pour sa cause. Montrer comment la vie de TÉglise n'est que la lutte du bien contre le mal, de la vérité contre l'erreur, et comment, finalement, elle sort victorieuse de toutes les attaques : voilà le sommet lumineux de l'histoire; et pour nous, rien ne fortifie davantage notre foi, que de la voir survivre, sereine et calme, aux intrigues des Ariens , aux violences des Barbares , à la vitalité persévérante du Manichéisme, aux malheurs du grand schisme d'Occident, aux divisions semées partout par la Réforme, à l'impiété de la Raison, et aux négations radicales des Prophètes de la Révolution. La majesté de Dieu seul plane au-dessus de toutes les ruines. Nous avons voulu le dire : voilà pourquoi nous nous sommes étendu sur
les malheurs de la simonie et de l'incontinence au xie et au xne siècle.
Nous avons de même étudié l'action pacifique de l'Église pendant plus d'un siècle, de l'année 1100 à l'année 1215, de Robert d'Arbrissel à saint Dominique, d'Urbain II à Innocent 111, du cardinal Albéric, premier légat dans le Languedoc à Pierre de Castelnau tombé sous le fer d'un sicaire. Peut-être plus d'un lecteur estimera superflus ces détails nombreux dans lesquels nous avons dû entrer, comme aussi accusera-t-il l'Église d'avoir trop retardé la réforme du clergé , cette réforme qui fut le prétexte de la lutte insensée des Albigeois. Mais, d'une part, nous avons voulu admirer la patience de l'Eglise , qui , pendant 1 08 ans , ne mit au service de sa cause que la prière , l'éloquence et la controverse , en nous demandant quelle institution a jamais, pendant plus d'un siècle, gardé cette douce et forte longanimité en présence d'ennemis puissants et irréconciliables.
D'autre part, nous répondons avec Bossuet dont le génie a dépeint en traits saisissants cette époque troublée : « Il y avait deux sortes d'esprits qui demandaient la réforme; les uns vraiment pacifiques et vrais enfants de l'Église,
en déploraient les maux sans aigreur , en proposaient avec respect la réformation, dont aussi ils toléraient humblement le délai , et loin de la vouloir procurer par la rupture, ils regardaient au contraire la rupture comme le comble de tous les maux ; au milieu des abus ils admiraient la divine Providence , qui savait selon ses promesses conserver la foi de l'Église, et si on semblait leur refuser la réformation des mœurs , sans s'emporter, ils s'estimaient assez heureux de ce que rien ne les empêchait de le faire parfaitement en eux-mêmes. C'étaient là les forts de V Église, dont nulle tentation ne pouvait ébranler la foi ni les arracher de V unité. Mais il y avait outre cela des esprits superbes, pleins de chagrin et d'erreur , qui, frappés des désordres qu'ils voyaient régner dans l'Eglise , et principalement parmi ses ministres , ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ces abus , au lieu que le Fils de Dieu avait enseigné à respecter « ia chaire de Moyse » , malgré les mauvaises œuvres « des docteurs et des pharisiens assis dessus » : ceux-ci devenus superbes et par là devenus faibles succombaient à la tentation qui porte à haïr la chaire
en haine de ceux qui y président ; et comme si la malice des hommes pouvait anéantir l'œuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avaient conçue pour les docteurs leur faisait haïr, tout ensemble, et la doctrine qu'ils enseignaient, et l'autorité qu'ils avaient reçue de Dieu pour enseigner.
« Tels étaient les Albigeois et lesVaudois (1 ) . »
Ces superbes « devenus faibles » : ce furent tous les opposants à l'Église qui est l'œuvre de Dieu. « Ces forts de l'Église dont nulle tentation ne pouvait ébranler la foi ni les arracher à l'unité », ce furent les Robert d'Arbrissel , les Raoul Ardent , les saint Bernard , les Pierre de Castelnau, Alexandre III, Innocent III, saint Dominique. Notre devoir était donc d'étudier longuement l'œuvre de ces hommes admirables qui a s'estimaient assez heureux de ce que rien ne les empêchait de pratiquer la réformation en eux-mêmes». Cette œuvre a été l'œuvre même de Dieu , et seule elle est restée.
Nous suivons constamment et pas à pas l'ordre chronologique. On a dit avec raison que « la Chronologie est l'œil de l'Histoire. » Rien de plus vrai pour éclaircir la période obscure et mouvementée des Albigeois. Ce n'est plus
(1) Hist. de* VaHK, liv. i, n. v.
seulement d'un siècle à un autre, d'une année à une autre , d'un mois à un autre, mais d'un jour à un autre jour, que la situation change. Ici les dates ont chacune une signification propre. Sans doute, la tendance reste la même toujours : certains faits sont communs à toutes les dates , et le lecteur croira peut-être que nous nous sommes répété ; mais, à côté, il y a aussi des faits nouveaux qui constamment s'ajoutent aux anciens. Eugène III, Alexandre 111, Innocent III ont pris des mesures disciplinaires dans l'Église, ont dans les Conciles porté des canons contre l'hérésie , ont ordonné des Missions ; les différents légats du Saint-Siège, simples moines ou élevés à l'honneur de la pourpre romaine, ont agi dans un même but, mais par des moyens divers. Pour expliquer la conduite des papes et des légats à mesure que la question des Albigeois se développe , ne convenait-il pas de faire connaître chaque situation particulière? Ce n'est pas là se répéter, nous semble-t-il. A ce compte l'histoire ne serait qu'une restriction mensongère. L'impartialité, qui est le premier devoir de l'historien, justifie la longueur des détails; pour donner au lecteur le droit d'apprécier les hommes qui ont joué
un rôle important dans l'affaire des Albigeois, ne fallait-il pas mettre sous ses yeux tous les éléments d'une saine discussion?
Dans le courant du récit , nous avons dù blâmer la conduite de quelques hommes , qui . dans l'Eglise du Midi, occupèrent des situations élevées et auxquels notre cœur n'eût voulu donner que l'admiration et Ja louange. Nous ne les avons blâmés qu'après les papes euxmêmes . et encore ne l'avons-nous fait que dans la pensée d'apprécier plutôt leurépoque qu'euxmêmes. Le lecteur se convaincra que les Albigeois parvinrent à former une vaste conspiration. une société aux agissements secrets, une seconde cilé tramant des complots contre la cité de Dieu. La lettre d'Yves de Narbonne à l'archevêque de Bordeaux, au commencement du xiii" siècle, est restée comme pour éclairer les ombres dont ils s'enveloppaient. Mais tous les évèques ne percèrent point l'épaisseur de ces ténèbres; quelques-uns cédèrent peut-être à la faveur, et d'autres furent trop timides en présence de circonstances difficiles. C'est là ce que nous avons dù déplorer , non en accusant toutefois, mais en plaignant des hommes qui, mieux informés ou mieux secondés, se seraient
unis plus entièrement à l'action vigoureuse, juste et prudente du gouvernement pontifical.
Notre étude comprendra deux parties : la première traitera la question de l'origine des Albigeois ; la seconde montrera l'action de l'Église par ses légats et ses missionnaires pendant le xne siècle et les premières années du xme. Elle sera suivie d' une série d'autres études que nous publierons sous ces titres :
Les Albigeois et la Croisade ; Les Albigeois et l'Inquisition ; Les Albigeois et les Templiers ; Les Albigeois et les Réformateurs du xvie siècle.
Montpellier, 29 septembre, fête de Saint-Michel Archange ,1878.