DEUXIEME PARTIE. CHAPITRE IV
de ses appas, m'invitent à la chanter; grâce à l'exagération des Troubadours, je puis la louer autant quelle en est digne ; je puis dire impunément quelle est la plus belle dame de l'univers. S'ils n'avaient point cent fois prodigué cet éloge à qui ne le méritait pas, je n'oserais le donner à celle que j'aime. Ce serait la trahir. » C'est qu'en effet le poète couvrait ses affections du secret le plus inviolable.
Voilà, sans doute, des tours ingénieux. Ces louanges délicates et fines ne pouvaient que plaire. L'amitié, une amitié pure, simple , chaste en était quelquefois comme le fruit béni. Mais tout homme sincère avouera que, la plupart du temps, les sentiments honnêtes du cœur étaient les premières victimes d'une si ingénieuse galanterie car les âmes qui se donnent, tout en se gardant pour ceux à qui elles se doivent entièrement, les âmes tendres, délicates, élevées, toujours haut placées, ces âmes ont été et seront toujours relativement rares ; le grand nombre n'a pas été enrichi de ce trésor d'un prix infini. Aussi, après la poésie, vinrent les malheurs. Les dames , sous prétexte de galanterie, cherchaient d'abord à plaire à leur Trouvère ; quelques-unes quittèrent ensuite le foyer conjugal; la plupart restaient extérieurement fidèles au devoir, mais en réalité gardaient leurs meilleurs sentiments pour celui qui avait
célébré leur grâce et leur beauté. Quelquefois même le tragique suivit ces infidélités. Tout le monde connaît la mort sanglante de Guillaume de Cabestaing et de Marguerite (1).
D'autres apprécieront le mérite littéraire des œuvres des Trouvères : loin de nous la pensée de le méconnaître ou de l'amoindrir. La Provence et le Languedoc entendirent , sans doute , des vers d'une grâce exquise , écrits dans une langue imagée, pittoresque et harmonieuse , dont s'inspirèrent plus tard Pétrarque et Le Dante , pendant que d'autres nations parlaient encore un latin vieilli, déformé par le peuple, méconnaissable et intraduisible. Sous leur influence, les mœurs se radoucirent peut-être ; on crut entendre Orphée appaisant par l'harmonie de ses chants les lions sauvages ; on devint plus sociable et plus humain. Mais chacun, au milieu de ces fêtes de Trouvères qui parlaient sans cesse cie bienveillance , de sympathie , d'amour , apprit à écarter de sa vie la réserve, la modération, la sagesse. La liberté du cœur amena la liberté de l'esprit. On devisa ouvertement sur tout: du clergé, de l'Eglise, de la foi ; on formula même des négations et des reproches amers. On avait porté une main sacrilège sur le
(l)Papon, op. cit., pp. 77-79. — Voir, Pièces justificatives, N° 3.