DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIV
de Montfort; trois fois il avait été soumis. De part et d'autre c'étaient des représailles terribles. Un grand nombre de prêtres avaient été victimes de la rage hérétique (1). Les chemins, sans cesse battus par les routiers, gens sans aveu, contre lesquels les papes avaient si souvent et si justement imploréle secours du bras séculier, n'offraient aucune sûreté ; c'étaient partout de nouveaux dangers. Les villes elles-mêmes, objets d'incursions incessantes, ne présentaient aucun abri sûr.
Saint Dominique passait donc les nuits à prier pour obtenir par ses larmes la conversion des hérétiques; en retour, Dieu le protégeait de tout mal (2).
Une fois, il vendait le peu qu'il possédait pour offrir à un obstiné la subsistance qu'il disait trouver chez les hérétiques (3). Une autre fois , il arrachait au supplice un pauvre malheureux , ennemi de l'Eglise, dans l'espoir de le voir revenir à de meilleurs sentiments.
On se souvient de ce trait de cruauté des hérétiques qui, ayant arrêté, dans le voisinage de Carcassonne , un abbé et les deux religieux qui raccompagnaient , les avaient impitoyablement
(1) Pierre de Vaux-Cernay.
(2) v< Mansit autem in illis Tolosanis partibus multo tempore vir per omnia apostolicus , propugnans fîdem , et expugnansheeresim verbis, exemplis, miraculis.» (F.Theodoricus, ap. Boll. 4 août. )
(3) F. Jordanus. Vit. Dom.
misa mort. Guillaume de Rochefort, l'auteur de ces meurtres , avait échappé d'abord aux poursuites des croisés. Or, peu de jours après, quelques routiers furent saisis, se dirent hérétiques et furent condamnés à être brûlés. Quelles furent les représailles de Dominique? Pendant que Ton conduisait ces malheureux au supplice, Dominique ne cessa de les exhorter. Touché de compassion pour le plus jeune d'entre eux , Raymond de Grossi , il demanda même sa grâce, et l'ayant pris à part, il lui dit avec douceur : « Je sais, oui, je sais que, quoique bien tard, vous serez un homme bon et saint » ; et il le renvoya. Pendant vingt ans encore cet homme persista dans ses erreurs; mais enfin, touché par la grâce, il revint à la foi , entra dans l'ordre même de saint Dominique où il fit une sainte mort (1).
Tel était « l'humble prédicateur », qui aimait les hérétiques comme autant de fils prodigues. Parmi les croisés, quelques-uns étaient ignorants et grossiers : c'étaient comme les derniers rejetons de ces barbares dont l'Église s'était emparée depuis six siècles, sans qu'elle eût pu encore corriger tout ce qu'il y avait de féroce dans leurs mœurs ; saint Dominique les visitait et leur enseignait les voies de la douceur et de la modération envers ses enfants d'adoption.
(1) Theodor. de Apold., cap. iv, n° 54.