‹ Les Aliénations De Terres Et La Colonisation Libre Agricole En Nouvelle-CalédonieChapitre 26 sur 26 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous voici arrivés au terme de cette longue étude, et il s’agit de définir l’enseignement général qui s’en dégage.

La Nouvelle-Calédonie est une des rares colonies françaises où l’Européen peut vivre aisément et se constituer une famille : c’est une colonie de peuplement. Ce caractère lui est reconnu dès 1854, dans les rapports du contre-amiral Fébrier des Pointes et du capitaine de vaisseau Tardy de Montravel. Il fallait donc, dès cette époque s’efforcer de détourner vers cette contrée une partie du courant d’émigration qui porte chaque année un si grand nombre d'habitants de la Métropole vers les différents pays de l’Amérique. Et pour cela, quelles mesures devait-on prendre? Établir une réglementation avantageuse et pratique de l’aliénation des terres, et faire en France une propagande raisonnée en faveur de notre possession de l'Océanie.

Or qu’a-t-on fait ?

Les règlements concernant l’aliénation des terres qui se sont succédés en grand nombre, se modifiant perpétuellement, se sont préoccupés bien plus de fournir immédiatement quelque argent au Trésor local, que de constituer solidement la petite et la moyenne propriété qui, seules, peuvent assurer à la colonie une réelle fortune.

L’adjudication publique fut, en effet, de tout temps, le mode d’aliénation des terres le plus en honneur. Il est d’ailleurs fort approuvé par les économistes, qui lui trouvent surtout l’avantage de rassurer les consciences et d’ôter tout prétexte

aux accusations de concussion. Nous n’hésitons pas à le dire, ce système nous semble totalement incapable de créer une colonisation sérieuse. L’essentiel, en effet, lorsqu'on veut fonder un établissement colonial, n’est pas de retirer des terres le prix le plus élevé, mais bien d'imposer aux acquéreurs des conditions déterminées et de s’assurer s'ils sont aptes à les exécuter. Cela exige un certain choix des personnes qui est incompatible avec la publicité de l’adjudication. De plus, insertion au contrat de conditions nombreuses, telles que clôture des pâturages, plantation en café ou en vanille d’une étendue donnée, dont l'exécution ne peut être assurée que par la clause de déchéance, cette insertion devient impossible dans la vente aux enchères publiques. En effet, comment exercer, nous ne disons pas en droit, mais en équité, l’action résolutoire contre un adjudicataire qui aura offert et payé après enchères, le prix le plus élevé? Dans toute colonie en formation, ce système, loin d’être la règie, ne doit se présenter que comme exception, être employé subsidiairement à d’autres. __ C'esten grande partie, grâce à l’adjucation publique et à la vente de gré à gré portant sur de vastes étendues, que l’on est arrivé en Nouvelle-Calédonie à constituer d'immenses domaines dont la plupart des terres sont en friche, et dont les milliers d'hectares ne sont consacrés qu’à un primitif élevage.

Les concessions gratuites au contraire, dont on a dit tant de mal, sont indispensables dans toute possession à ses débuts. Non pas que nous approuvions le procédé qui consiste à faire venir en masse des gens de tous métiers, dépourvus des moindres ressources, et à leur distribuer des lots, dans l’espérance de les voir réussir. Cette manière d'opérer a donné en Algérie les résultats que l’on sait, et elle est certainement le plus déplorable mode de colonisation qui puisse être. Non, la concession gratuite doit être comprise d'autre façon. Elle doit représenter le principal des avantages destinés à provoquer lPémigration sérieuse. La réussite d’une exploitation agricole dépend en effet autant de l'homme qui la dirige, que du sol dont elle se compose. II faut choisir avec soin les émi-

grants, leur demander des qualités de moralité, d'initiative et d'endurance, et la justification de certaines ressources qui leur permettront d’attendre la mise en rapport complète de leur propriété. Dix colons expérimentés et travailleurs sont préférables à mille individus pris au hasard, et s’expatriant dans la conviction qu'aux colonies, ils n’auront rien d’autre à faire qu’à attendre la fortune. Les dix colons travailleurs réussiront et se fixeront dans le pays. Les autres, au contraire, vite découragés, regagneront la Métropole et feront à la colonie la plus détestable réputation. Le système de la concession gratuite nous semble donc devoir être préconisé avant tout autre. Or, jusqu’en 1895, et sauf de rares exceptions, ce mode d’aliénation fut absolument négligé, et les étendues de terres, que l’on accordait ainsi, étaient véritablement dérisoires. Mais il est d’autres modes, qui, employés à défaut de la concession gratuite ou concurremment avec elle, sont également capables de créer une colonisation durable. Et nous reconnaissons volontiers que la législation domaniale de la Nouvelle-Calédonie renferme à ce sujet d’intéressantes dispositions. La vente à prix fixe, la location avec droit de préemption, la concession à titre onéreux d’après une rente perpétuelle toujours rachetable ou d’après un prix déterminé, payable par annuités, d’abord très faibles, puis allant sans cesse en grandissant, toutes ces mesures, édictées par des arrêtés locaux, sont dignes de la plus vive approbation. Elles constituaient certainement des moyens efficaces de colonisation, et auraient pu produire d'excellents résultats. Malheureusement un élément indispensable de succès, la propagande, faisait défaut. Le public était en effet complètement ignorant de la physionomie exacte de la Nouvelle- Calédonie. Le Département et l'Administration locale ne publiaient sur ce pays aucun écrit destiné à le faire connaître, et à provoquer chez les Européens le désir de s’y installer (1).

(1) La première notice de ce genre fut publiée en 1884, par ordre de M. le Gouverneur Pallu de la Barrière. Elle était l’œuvre de M. G. Gallet.

A peine de temps à autre, le Journal officiel insérait-il de laconiques renseignements sur notre possession d'Océanie. Elle n’apparaissait à la masse des Français que sous l’aspect d’une geôle lointaine, et la promiscuité des condamnés n'était pas pour encourager les honnêtes gens à s’y rendre.

Et voici découverte une troisième cause du long insuccès de la colonisation libre : la colonisation pénale. Cette coûteuse utopie a durant bien des années entravé le peuplement sain de la colonie. « La lenteur du développement de la Calédonie, » dit Anderson, « est attribuée par les Français à l'établissement pénal, et non sans raison. Peut-être les Français, trouvant là .un déversoir convenable pour leurs criminels, ne se soucient-ils pas d’y voir venir des capitalistes et des négociants. » (1) « La Nouvelle-Calédonie, dit de son côté Nicomède, étant une colonie à colons, cela fait regretter que la colonisation pénale, au lieu d’être l’auxiliaire et la servante de la colonisation libre, l’ait restreinte et étouffée. Nous avons trop peu de colonies salubres, pour qu’on en donne une tout entière à l'Administration pénitentiaire, et pour qu'on en arrive à ne considérer la Nouvelle-Calédonie, que comme un vaste bagne où les colons libres s’arrangeront comme ils pourront entre les Canaques et les condamnés (2). » Et M. Reclus porte à ce sujet le jugement suivant : « C’est la concurrence de la main-d'œuvre pénitentiaire qui enlève au petit cultivateur toute chance de succès (3). » On ne saurait mieux dire.

Une quatrième et dernière raison doit être enfin cherchée dans l’état longtemps indécis de la question du Domaine. On peut dire, en effet que, de 1884, époque à laquelle le Département se rappela soudain qu’il était propriétaire des terres vacantes de la Nouvelle-Calédonie, jusqu’à la fin de 1894, la non solution de cette question et les controverses auxquelles elle donna lieu, portèrent un coup funeste à la colonie. Le

(1) Anderson, Travels, page 214.

(2) Nicomède, Bourail, page 60.

(3) Reclus, Géographie universelle, tome XIV, page 702.

Département, par une série de mesures plus ou moins contradictoires, mais toujours dictées par le sentiment de la plus étroite centralisation, rendit, durant une période de près de dix ans, toute colonisation impossible.

Si, actuellement, la situation est différente, s’il semble que l'on assiste à un véritable réveil de la colonisation libre agricole, la raison en est surtout dans ce que les conditions, au milieu desquelles s’opérait cette colonisation, ont été profondément modifiées.

Le nouveau Gouverneur, M. Feillet, a en effet compris le parti que l’on peut tirer du mode de la concession gratuite, pourvu qu’on le réglemente intelligemment, et qu’on ne s’adresse qu’à des colons sérieux; les arrêtés qu’il a rendus sur cette matière approchent de la perfection.

Une propagande vigoureuse est faite en faveur de notre possession. L’Administration locale publie des notices destinées aux émigrants, et, en France, des sociétés privées, telles que le Comité Dupleix et l’Union coloniale française dont on ne saurait trop louer le zèle éclairé en cette affaire, répandent largement dans le public les enseignements de toute nature sur la colonie.

Enfin, depuis 1897, la question de la propriété des terres sans maîtres est définitivement tranchée. De plus, des milliers d'hectares pris parmi le domaine pénitentiaire sont désaffectés et sur le point d’être livrés à la colonisation libre, et l’on peut espérer que le jour est proche où les événements permettront: la suppression définitive du service pénitentiaire en Nouvelle- Calédonie.

Malgré toutes ces circonstances heureuses, nous croyons qu’il faut attendre encore quelque temps, pour juger sainement l’œuvre accomplie durant les deux dernières années. Nous pensons qu'il est nécessaire d’éviter aussi bien un optimisme aveugle qu’une critique dépourvue de raison. Mais il convient surtout, de ne pas présenter la Nouvelle-Calédonie comme un éden tropical où la vie est plus facile que partout ailleurs, et où la Fortune accueille les mains ouvertes quiconque veut

bien s’y établir, L'immigrant devra travailler avec ardeur, étre tenace, ne pas se décourager au moindre revers et posséder des habitudes d'ordre strict et de rigoureuse économie, Il pourra dés lors arriver assez rapidement au bien-étre. C'est sur cette catégorie de petits colons que nous comptons suriout pour tirer la Nouvelle-Calédonie de l'espèce de marasme dans lequel elle a été trop longtemps plongée, pour — Jui fournir une population honnête et laborieuse, pour en faire, suivant l’heureuse expression de M. Bernard, « une sorte d'Auvergne et de Bretagne d’au-delà des mers. » Les grandes exploitations rurales lui sont en effet funestes, et c’est vers les entreprises minières que doivent se diriger les capitaux importants et l’activité des grands entrepreneurs. ‘Mais il faut conclure. Avec laide de l'Union coloniale __ française et de l'Union agricole calédonienne, M. le Gouver- | neur Feillet soutenu par le Ministère des Colonies, est par- » — vénu À créer un mouvement d’émigration, qui, bien que | __ modeste encore, a déjà cependant fourni d’appréciables résul- # - fats,et ce mouvement, qui ne peut que croître, fait bien augurer e — de l'avenir, Ajoutons que cette œuvre eût été impossible sans le concours du Conseil Général qui 4 toujours voté la plupart © des crédits indispensables à l’ouverture des nouveaux centres, E À aux allotissements, à la construction des voies d’accès. Au 2% de tout temps cette assemblée a inscrit au budget local, | is la limite des besoins de la colonie, et même quelquefois au-delà de ces limites, des prévisions pour encourager l’immi- gration européenne, €t 5] convient également de rappeler à sa louange qu u’élle n’a jamais cessé de protester contre le décret du 16 août 1884, et cela dès le lendemain de sa promulgation. Il est donc permis d’espérer que, dans une époque relativement rapprochée, on ne pourra plus dire, comme écrivait dis certain auteur allemand que « l'impuissance des Français

actuellement notre pays profitera sans nul doute à notre possession d'Océanie. Alors, elle cessera d’être la « colonie sans colons, » dont parlait M. Jeanneney (1) et, petite France lointaine, sera une nouvelle preuve victorieuse de la fausseté de cet antique lieu commun que les Anglais ont accrédité par le monde : « Les Français ne sont pas colonisateurs. »

(1) Jeanneney, Nouvelle-Calédonie agricole.

Vu, Le Président de la thèse,

N."ESTOUBEON,

Vu par le Doyen, C. GARSONNET.

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