CHAPITRE XI P
DE DIVERSES QUESTIONS SOULEVÉES AU SUJET DE L'AFFECTATION A LA COLONISATION LIBRE DE TERRES PRISES PARMI LES RÉSERVES INDI- GÈNES.
Le développement de la colonisation libre officielle amena M. le Gouverneur Feillet, ainsi que nous l’avons vu au chapitre IX, à acquérir des Canaques une partie des territoires qui leur appartenaient.
Les marchés qu’il conclut, notamment avec les tribus de Tiéti, d’Yna et de Pouendimié, donnèrent lieu à d’ardentes polémiques. La plupart des conseillers généraux protestèrent vivement contre ces opérations, dans les séances des 9, 10, 20 et 23 juillet 1896 et reprochèrent à l'Administration locale de déposséder sans droit les indigènes, de ne leur accorder que de dérisoires iñdemnités et, en les vouant ainsi à la famine, de préparer de graves soulèvements (1). La nouvelle de
(1) « Le malheureux chef François ne veut pas céder, il ne veut pas vendre, il ne veut pas que ses parents et amis vendent ni cèdent leur propriété, mais il déclare en leur nom qu’ils sont obligés de fuir devant l'orage. Ils abandonnent les deux vallons. Ils fuient, emportant les 200 francs de denier à Dieu qu’on leur a mis dans la main, et qu’ils sont obligés de rembourser le lendemain pour acquitter leur impôt de capitation. On leur assigne 40 jours, du 19 janvier au 1% mars, pour détruire leurs cases et leurs récoltes.
« Amère ironie, — leurs cocotiers qu’ils ont dû soigner pendant vingt années avant d'en cueillir le premier fruit; ces arbres qui, dans les années de sécheresse les préservent de la famine, ces arbres qui, dans le projet de décret sur l'impôt de capitation, sont indiqués au Ministre comme devant leur permettre d’acquitter cette taxe, sans qu'ils puissent invoquer leur indigence; — leurs cocotiers leur fourniront un droit à un indemnité de o fr. 10 centimes par arbre, droit acquittable par les colons qui viendront là. — Messieurs,
ces faits parvint en France, et certains journaux de la Métropole ne tardèrent pas à attaquer eux aussi les mesures prises par le Gouverneur.
Il est permis de s’étonner quelque peu de cette très profonde et soudaine sympathie pour les Canaques et de montrer quelque scepticisme au sujet des plaidoyers émus qui, tout à coup, se sont fait entendre. La vérité est, qu’il n’y a pas eu abus de la force dans nos négociations avec les indigènes. C’est en toute liberté, quelquefois même sur leur propre initiative, que ceux-ci ont cédé leurs terres aux colons. À Canala, notamment, ils demandèrent eux-mêmes à aliéner la moitié de leur territoire et, depuis plus de deux ans, vivent côte à côte avec les colons en parfaite intelligence, le colon étant pour le Canaque une source de profit. Les chefs comprennent que le temps n’est plus, où les indigènes étaient les seuls maîtres de l’île; ils voient l'avantage qu'ils tirent du voisinage des agriculteurs européens et tendent à se rapprocher de nous davantage. Dans certains cas, il est vrai, il y a eu mécontentement momentané. Dans une tribu, les libérés, vendeurs d’alcool, qui ne se souciaient pas de voir venir l’élément libre, avaient excité les Canaques; le Gouverneur se transporta sur le territoire de la tribu et calma facilement les indigènes. Il en fut de même dans une tribu catholique, où pendant un long palabre durant lequel le père missionnaire joua le rôle d’interprète, les chefs signèrent un traité fixant eux-mêmes leurs réserves. Enfin, comme signe singulier de mécontentement, les Canaques ont fait les routes, ils continuent à offrir des terres, et si l’insurrection se réveille jamais, ce ne sera grâce nià la question des terres, ni à l'agitation des vieux chefs Canaques; la cause devra en être cherchée dans les incitations des libérés. Ajoutons que, dans une lettre adressée à M. Isaac, sénateur de la Guadeloupe, et rendue publique le 29 décembre 1896, le Ministre
o fr. 10 centimes pour un arbre qui fournit par année 10 kilogs de coprah, c’est-à-dire un revenu minimum de 2 francs. Ce dernier détail ne vous révèle-t-il pas, jusqu’à l'évidence, l'esprit qui a inspiré ce contrat léonin? » Discours prononcé par M. Audrain, à la séance du 9 juillet 1896.
des Colonies approuve, comme l’avait fait son prédécesseur en 1805, les négociations intervenues avec les Canaques. Le Ministre expose dans cette missive que le nombre des indigènes diminue d’année en année et que les réserves qui leur ont été jadis affectées sont devenues trop vastes pour leurs besoins. Il rend en outre hommage au Gouverneur en montrant combien, tout en s’efforçant de développer la colonisation européenne, M. Feillet s’est attaché à la pacification des tribus. D'ailleurs, M. Lebon ajoute, que les griefs spéciaux aux tribus d’Yna et de Tiéti, mécontentes, l’une, qu’on n’ait pas suffisamment tenu compte de la valeur des plantations existant sur les terres ayant donné lieu à échange, l’autre, de la mauvaise qualité des terrains qui lui ont été attribués, feront l’objet d’un examen approfondi de l’Inspecteur général des Colonies, qui étudiera, de concert avec le Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, les mesu res à prendre pour leur donner satisfaction s’il y a lieu. « En résumé, M. le Sénateur », dit en terminant le Ministre, « vous pouvez être assuré que l'ouverture de la Nouvelle-Calédonie à la petite colonisation libre, que M. le Gouverneur Feillet poursuit avec une énergie ét une constance que je me plais à reconnaître, continuera à s’accomplir avec toutes les garanties nécessaires pour les droits et les intérêts des indigènes, auxquels l’administration coloniale doit sa bienveillante protection. » |
Or, les faits suivants furent constatés au cours de sa mission par l’Inspecteur général : Yna comprend 150 habitants eta recu 840 hectares. Poindimié a 50 habitants et dispose d’une réserve de 716 hectares; aux 130 habitants de Tiéti, 1.009 hectares ont été donnés. Toutes ces terres sont largement arrosées, couvertes de végétation et propices aux plantations. De plus, un cantonnement de 2.097 hectares, réunissant les mêmes conditions, et sis à proximité des trois tribus, peut être occupé par elles. C’est donc pour 330 habitants, une étendue de 4.662 hectares, bien supérieure à la proportion de 3 hectares par tête, que l'Administration locale s’est fait une règle d'attribuer aux indigènes. — Il a été en outre constaté
que 854 cocotiers seulement existaient sur les réserves abandonnées à l'Administration, et non pas 2.000, comme on l'avait dit; qu’on y compait 350 caféiers et non près de 1300. Pour ces arbustes dont le petit nombre excluait toute possibilité d'exploitation sérieuse, une indemnité de ofr. 25 par pied a été payée. Quant aux cocotiers, ils n'avaient pas non plus la valeur de 40 francs qui leur était attribuée. On a constaté la vente entre Canaques, d’un terrain de 8o hectares, planté de 2.500 cocotiers, pour la somme de 10 francs; les îlots qui entourent la Nouvelle-Calédonie et qui sont couverts de ces arbres, restant inexploités, sont loués pour ie prix de 1 fr. 50 par hectare. — Enfin, les Canaques n’occupaient effectivement que 30 hectares des terres qui leur ont été enlevées, et pour les dédommager du déplacement auquel ils ont été astreints, une somme de 800 francs a été répartie entre eux, suivant les conventions signées avec leurs chefs.
Après cet exposé, toute appréciation nous semble vaine.
Élargissons un peu la question. Depuis 1878, ainsi qu'il résulte d’un rapport de M. le Gouverneur Laffon, en date du 15 juillet 1803, la population indigène a décru dans une proportion invraisemblable, malgré toutes les mesures d’aide et de protection adoptées par l'Administration locale, et toute la bienveillance dont elle a fait constamment preuve à l’égard de l’élément autochtone. Si le recensement a présenté jusqu’à ce jour de grandes difficultés et n’a pas permis aux services publics de connaître, avec une rigoureuse exactitude, le chiffre des indigènes disséminés sur tout le territoire, l’administration spéciale des Affaires indigènes, qui suit jour par jour, avec un zèle louable, ce qui est relatif à cette population qui vit sous nos lois, a pu, avec le temps se procurer des renseignements et des indications suffisamment précis. « La population indigène totale de la Grande terre est évaluée assez approximativement à 20 ou 22.000 individus tout au plus, alors qu’elle atteignait en 1878 le chiffre de 40.000 âmes; elle accuse donc, pour une période de quinze ans, une diminution de près de moitié, et quelle que soit la surveillance exercée en
vue de les soumettre à certaines règles fondamentales d’hygiène, malgré les arrêtés locaux qui lés protègent contre des excès auxquels, malheureusement, ils sont trop portés, les indigènes sont appelés dans un avenir très rapproché à disparaître complètement. Or, l'étendue des terres qui ont été affectées à l'élément autochtone, est resté exactement la même, et sur plusieurs points de la colonie, il est d'immenses réserves occupées par des tribus jadis très peuplées, mais qu'aujourd’hui le temps a réduites presque à rien. Tous ces terrains sont abandonnés, en friche, perdus pour les indigènes et manquant également aux colons travailleurs: » Ne pense-t-on pas que l’inviolabilité et l’imprescriptibilité s’effacent en même temps que leur objet, et que les 20.000 indigènes qui peuplent actuellement la Nouvelle-Calédonie n’ont pas besoin de la même étendue de terres que les 40.000 qui, en 1878, représentaient la population Canaque? Un travail sérieux de délimitation des réserves indigènes permettrait d’affecter à la colonisation libre des milliers d’hectares actuellement complètement abandonnés par les tribus.
Citons pour terminer l'étude de cette question, quelques passages d’un discours prononcé par M. Moriceau, chef des Affaires indigènes, dans la séance du Conseil général du 10 juillet 1896. Ces paroles nous paraissent empreintes de l'esprit le plus pratique et de la plus indiscutable logique. « Après des années d'essais, d’efforts de toutes sortes, il est reconnu que la culture du café convient admirablement à ce pays; un gouverneur qui n’a en vue que le bien de la colonie. se multiplie pour faire connaître aux Français désireux de s’expatrier et de se créer un sort meilleur dans nos établissements d'Outre-mer, qu'ils peuvent ici, avec un petit capital et de patients efforts, se créer une position qui n’est plus dans nos vieux pays que le privilège du petit nombre. Sa voix a de l’écho en France, les demandes de passage se produisent, le mouvement, limité d’abord à quelques familles disposant d’un petit capital, s'étend à des personnes possédant d’importants capitaux, cette immigration augmente forcément la
valeur des propriétés créées par vous avec tant de difhcultés, les assemblées locales s'associent avec ardeur à ce qui est le vœu intime de toute la population laborieuse, et aujourd’hui ce mouvement qui ne tend qu’à s'accroître serait arrêté et pour satisfaire qui? je vousle demande, quelques indigènes qui ne se plaignent même pas, qui ont accepté sans qu'il ait été besoin de les intimider, des transactions qui mettaient à notre disposition des terres dont ils ne faisaient rien.
« S1 la théorie de M. Audrain était acceptée, il faut être logique, il faut nous en aller. Si nous n’avons pas le droit de leur racheter la jouissance des terrains qui leur sont inutiles, nous avions encore moins le droit de les déposséder pour rien des terres de Bourail, de Fonwary, de la Foa, etc. Ils étaient les premiers occupants du sol Calédonien et toutes les concessions données depuis la prise de possession seraient nulles.
« Je ne pense pas, Messieurs, que vous partagiez cet avis. Vous êtes venus pour vos affaires, car, après tout, la colonisation n’est qu’une affaire. Vous avez risqué vos capitaux, vous avez durement peiné et du moment que les indigènes avaient largement de quoi subvenir à leurs besoins, vous aviez le droit d’avoir la conscience tranquille, vous ne leur devez rien. Comment donc aujourd’hui, accepteriez-vous qu’on remit tout en question, et votre droit de posséder le sol, et votre droit de le mettre en valeur? »