I. VARSOVIE
Sommaire :
Quelques mots d'historique. — Le vieux quartier d'hospice de Bonifratrv. — L'asile moderne de T^vorki.
D'après M. Rothe (1), l'assistance des aliénés en Pologne doit être étudiée à trois périodes bien distinctes. La première, antérieure à Tannée l(i50, époque à laquelle les religieux de l'ordre de Saint- Jean sont arrivés en Pologne ; la deuxième, de 1650 à 1840, année de la publication de la loi sur l'assistance des aliénés; la troisième, de 1840 à nos jours. Dans la période la plus ancienne, la situation des aliénés en Pologne était aussi défectueuse que dans
(1) Rothe, Données historiques et statistiques sur les aliénés en Pologne. Communication au Congrès des aliénistes russes à Moscou (1887).
les autres pays de l'Europe. Au xvi" siècle, pour la première fois, les frères de l'ordre de Saint-Jean vinrent au secours des aliénés et construisirent pour eux. en 1650, une maison à Varsovie. Plus tard, ces religieux fondèrent des maisons semblables à Luljlin, à Cracovie et dans d'autres villes encore. M. Rothe afïirme, documents en mains, que les religieux ont commis un grand nombre d'abus et d'injustices dans la direction des établissements d'aliénés. Depuis 1840, la situation en Pologne est réglée comme pour toute la Russie par la loi sur les aliénés.
En 1887, M. Rothe évaluait approximativement le nombre des aliénés en Pologne à 7,500, ajoutant qu'on n'avait pas de données statistiques exactes sur ce sujet. Nous avons lieu de croire qu'on n'est pas beaucoup plus avancé actuellement.
M. Rothe ajoutait que la situation des aliénés en Pologne était éminemment triste, car tous les hospices d'aliénés de cette province ne possédaient dans leur ensemble que 535 places, en sorte que, sur 14 aliénés, 1 seul était hospitalisé. Depuis, la situation s'est bien améliorée, car en 1891 on a ouvert l'asile de Tworki, lequel à lui seul contient plus de 500 malades.
D'après M. Rosché (1), parmi les aliénés internés à Varsovie, l'alcoolisme est constaté 14,1 pour 100. D'après le même auteur, dans la période de dix années, comprise entre 1877 et 1887, on a observé en Pologne
(1) Rosché, Sur l'abus des boissons alcooliques en Pologne comparativement aux autres pays. Communication au Congrès des aliénistes russes tenu à Moscou en 1887. Analyse de Roubinowitch, Archives de Neurologie, t. XIV, p. 297.
mie diminution notable dans la consommation de l'alcool et en même temps une augmentation dans celle de la bière. Dans les autres pays de l'Europe qui se trouvent dans les mêmes conditions géographiques et climatériques que la Pologne, chaque habitant consomme en une année 5 lit. 88 d'alcool en moyenne, tandis qu'en Pologne cette quantité moyenne n'est que de 4 lit. 36.
Varsovie possède deux asiles d'aliénés : l'un en ville, l'asile de Bonifratry; l'autre, dans la banlieue, l'asile de Tworki.
L'asile urbain n'est qu'un quartier de l'antique hospice de Bonifratry; l'asile suburbain, de construction récente, doté de tous les perfectionnements modernes, est autonome. L'un et l'autre représentent exactement les deux types d'établissements pour les aliénés que l'on rencontre aujourd'hui en Russie ; l'ancien quartier d'hospice, triste comme une prison, avec ses murs épais, ses fenêtres grillées, ses gros verrous; l'hôpital moderne, gai, aussi ouvert que possible, dont l'intérieur rappelle plutôt la maison particulière que l'établissement public; en les comparant, on peut juger des progrès énormes accomplis dans l'hospitalisation des aliénés en Russie. En sorte qu'un voyageur, n'ayant pas le loisir d'aller voir les asiles des différentes villes, pourrait très bien, par la simple visite des deux asiles de Varsovie, se faire en un seul jour une idée très suffisante des établissements anciens et nouveaux, du passé et du présent.
ASILE DE BONIERATRY
Lhospicc de Boiiifratry avec son quartier d'aliénés est situé dans l'intérieur de la ville, rue Bonifratorska; il a plus de 550 années d'existence. Il date en effet de 1347 ; aussi présente-t-il un intérêt purement historique.
La partie la plus curieuse est une grande salle à voûte élevée servant de dortoir aux aliénés et qui contient une belle collection de lits Henri II à colonnes torses et à baldaquins sculptés. Ces lits, dons de la famille princière des Czartoryski au commencement du xvii" siècle, semblent dénoter que l'établissement a eu autrefois une splendeur dont ils sont les seuls vestiges.
Le quartier des aliénés, au point de vue administratif, dépend du directeur général de l'hospice. Celui-ci porte le titre de superintendant ; il a un bel uniforme militaire auquel rien ne manque, ni les galons ni les éperons.
Le règlement suranné qui consacre l'autorité du directeur de l'hospice date de 1842. On est, paraît-il, sur le point de le remanier.
La population moyenne du quartier des aliénés est (K' 202 malades: les femmes sont toujours en infime minorité. Au moment de notre visite, il y avait 227 malades dont 21 seulement du sexe féminin: parmi les 206 hommes on comptait 3 pensionnaires de 1"" classe, 36 de 2*'; les autres étaient des pensionnaires de 3^ classe ou des indigents.
Pendant l'année 1896, on a traité 358 malades dont
19 sont sortis complètement guéris, 92 améliorés ; il y a eu 49 décès.
Le prix de journée est de deux roubles et demi pour la 1'"^ classe, d'un rouble et demi pour la 2% de 30 kopecks pour la 3" et les indigents.
Il n'y a ni enfants idiots ni épileptiques simples, c'est-à-dire sans troubles mentaux.
Les malades sont ainsi répartis : les pensionnaires de 3" classe et les indigents dans trois sections : agités, tranquilles, infirmerie ; les pensionnaires de l""" et de 2'' classe dans une seule section; enfin les femmes dans une autre. 11 n'y a pas de salle à part pour les maladies contagieuses.
Les moyens de contrainte en usage sont la camisole de force et l'isolement dans une cellule. Au moment de notre visite, deux malades seulement étaient camisoles ; un autre qui cherchait continuellement à déchirer ses vêtements et à se mutiler avait un manchon de force.
Les malades sont employés à la cuisine, aux travaux de jardinage, dans les ateliers de menuiserie, cordonnerie, tailleur, reliure; en outre, un certain nombre sont occupés à tresser de la paille pour faire des corbeilles. Ils reçoivent, pour toute rémunération, du tabac et des friandises.
La cuisine et la buanderie aménagées dans les locaux spéciaux servent à tout l'hospice et sont placées sous la surveillance du directeur administratif.
La viande et le pain sont livrés chaque jour par des fournisseurs de la ville.
Comme moyen de distraction, les malades dis- . posent : d'un piano, d'un billard, de jeux d'échecs et de jeux de cartes, enfin d'une bibliothèque.
11 existe également une bibliothèque scientifique à l'usage des médecins, pour laquelle le Conseil de bienfaisance accorde une allocation annuelle de 150 roubles ; il y a, en outre, un laboratoire pour les recherches microscopiques et chimiques, une salle spéciale pour les autopsies.
Les lits, à part ceux qui ont été donnés par la famille Czartoryski, sont en fer ; plusieurs sont capitonnés. La literie se compose de matelas de crin pour les pensionnaires de l"^^ et de 2^ classe, de paillasses pour les autres et en outre de coussins, de draps et de couvertures.
Les malades ont des costumes de toile blanche ; la plus grande partie, hommes et femmes, sont nupieds comme d'ailleurs les infirmiers. En hiver, on donne des costumes de drap et des chaussures.
Le chauffage se fait à l'aide de grands poêles en grès.
L'eau potable est fournie par les conduites de la ville.
Les cabinets d'aisances sont des plus primitifs. Les matières fécales tombent dans une fosse où elles se mélangent avec de la tourbe en poudre ; elles sont ensuite emportées dans des voitures spéciales. Les médecins de l'établissement sont au nombre de cinq: M. le D"" Sabaschnikov, médecin en chef, et MM. Faizanowski, Rosenthal, Rychlinski, Ivanov ; ils étaient pour la plupart présents au moment de notre visite, et c'est sous leur aimable direction que nous avons parcouru les diverses parties de l'établissement. Le superintendant, M. Lisinioruwski, nous a également fait l'honneur de nous accompagner.
Le médecin en chef reçoit un traitement annuel de 1,830 roubles,; les autres médecins, respectivement 950, 780, 750 et 700 roubles.
Le directeur administratif de l'hospice touche, lui, 1,500 roubles avec le logement, le chauffage et l'éclairage.
Le personnel de l'asile comprend encore :
Un aumônier catholique romain (1) qui réside dans rétablissement.
Un comptable aux appointements de 540 roubles avec le logement, le chaufîage et l'éclairage.
Un employé aux écritures payé 360 roubles.
Deux aides-médecins dont un reçoit 420 roubles et l'autre 300.
Quatre surveillants en chef qui touchent chacun 300 roubles et de plus la nourriture, l'habillement et le logement.
Deux religieuses catholiques (sœurs de Saint- Vincent-de-Paul) remplissent les fonctions de surveillantes dans la section des femmes.
Les infirmiers et infirmières, au nombre de 42. sont logés, nourris et habillés ; au point de vue du traitement, ils sont divisés en trois classes: 1" classe, 120 roubles par an; T classe, 100; 3^ classe, 80,
Comme on le voit, pour 227 malades, il y a 5 médecins, c'est-à-dire que chaque médecin est chargé de 45 malades seulement.
Le personnel subalterne attaché au service des malades comprend 50 personnes, soit une pour moins de 5 malades.
Le budget de l'asile est de 46,164 roubles.
(1) En Pologne, la population est en grande majorité catholique.
L établissement, bâtiments et jardins, occupe une superficie de 48,094 aunes carrées.
Depuis notre passage à Varsovie, notre distingué collègue, M. le D"" Faizanowski, a bien voulu nous l'aire savoir ce qui suit : le ministre de l'intérieur a ordonné la reconstruction de l'hospice de Bonifratry; les fonds nécessaires sont prévus, les travaux doivent même être commencés actuellement.
ASILE DE TWORKI lAsile de traitement et d'hospitalisation)
L'asile est situé à deux kilomètres environ de Pruskov. station de la ligne de chemin de fer de Varsovie à Vienne, à une demi-heure de trajet de Varsovie.
Les plans de l'asile ont été dressés sous l'inspiration du D"" Balinski, professeur de psychiatrie, par M. Strom, architecte.
La construction a été commencée dans les premières semaines de l'année 1888 ; l'inauguration a eu lieu le 15 novembre 1891. L'établissement occupe une superficie de 52 dessiatines ; il comprend deux parties séparées par un petit bois de sapins et de bouleaux : un hôpital de traitement pour les aliénés, pouvant recevoir 210 hommes et 210 femmes ; une ferme contenant 105 lits pour les aliénés chroniques incurables.
Hôpital de traitement. — L'hôpital occupe un rectangle regardant, en avant, la route; en arrière, le petit bois. Au centre se trouvent le bâtiment d'administration et les services généraux.
Le bâtiment d'administration comprend un rez-dechaussée surélevé et deux étages. Au rez-de-chaussée se trouvent : au milieu, les bureaux et les cabinets des médecins; de chaque côté, un service d'admission, un pour les hommes, l'autre pour les femmes, pouvant recevoir chacun dix malades. Au premier habitent le médecin-directeur et les religieuses ; au second, les employés.
Derrière ce bâtiment se trouvent la pharmacie, la cuisine, la boulangerie, la buanderie et un local contenant les machines pour l'éclairage électrique.
La cuisine et la buanderie marchent à la vapeur ; elles sont pourvues des appareils les plus perfectionnés. Les aliments sont généralement cuits à la vapeur, mais on a les ustensiles nécessaires pour faire des grillades et des rôtis. Dans la cuisine, nous avons remarqué une table-réchaud : c'est une table dont la partie plate est formée de deux lames superposées, dans l'intervalle desquelles se trouve un réservoir qu'on remplit d'eau chaude. On découpe la viande sur cette table, sans avoir à craindre de la faire refroidir : on y place les aliments préparés que l'on veut tenir au chaud, jusqu'au moment de leur consommation.
En arrière des bâtiments dont nous venons de parler, on voit une petite chapelle et la salle des morts avec une pièce pour les autopsies.
A droite des bâtiments d'administration, trois pavillons pour les malades hommes; à gauche, trois pavillons pour les femmes. Les deux divisions sont nlwolument semblables; il suffit donc d'en décrire une.
Les bâtiments de grandeur inégale sont tous les
trois à rez-de-chaussée surélevé avec un seul étage.
Le premier bâtiment est destiné à 100 malades du régime commun ; le second, à 10 pensionnaires de première classe ; le troisième, à 40 pensionnaires de deuxième classe.
Chacun de ces pavillons forme un service complet avec sections de tranquilles, demi-agités, gâteux, etc., salles de jour au rez-de-chaussée, dortoirs au premier, salles de bains, tisanerie, water-closets. Dans les corridoi-s, salles de bains, water-closets, laveries, offices, tisaneries, le sol est recouvert d'asphalte ou de bitume; partout ailleurs c'est du plancher. Dans chaque pavillon est aménagé le loorement du médecin
Chaque pavillon est entouré d'un jardin ou plutôt d'une cour — car il n'y a ni arbres ni arbustes — close par une haute iDarrière en bois.
Dans chaque pavillon, il y a de nombreuses cellules avec vasistas fermé par une vitre épaisse
Dans toutes les sections de malades, il n'existe pas un seul bouton aux serrures des portes. Celles-ci s'ouvrent et se ferment par un système spécial.
Colonie. — La colonie comprend deux bâtiments pour les malades, un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Ce sont des sections ouvertes. Dans un troisième bâtiment, le rez-de-chaussée est occupé par divers ateliers, le premier étage par les appartements de deux médecins. A peu de distance, divers locaux agricoles : une remise, une porcherie, une étable contenant cinq vaches, une écurie de quatre chevaux.
L'éclairage se fait à l'aide de 600 lampes électriques.
L'électricité sert de plus à la ventilation des pavillons de malades.
L'eau est fournie par une petite rivière qui coule tout près, rutiata. Une machine à vapeur puise l'eau dans la rivière et l'envoie dans un filtre spécial; de là elle passe dans un château d'eau muni d'un grand réservoir d'où partent des tuyaux qui la distribuent dans tout l'asile.
Le chauffage se fait à l'aide de poêles en terre réfractaire, sauf dans les sections de malades agités, gâteux, alités, où arrive de l'air chauffé dans un appareil central.
On pratique l'épandage des matières fécales et des eaux ménagères.
Le jour de notre visite, il y avait 430 malades à l'asile et 120 à la colonie ; parmi ces derniers deux pensionnaires hommes et deux pensionnaires femmes. Même en dehors de la colonie, il y a à l'asile beaucoup de chroniques.
Les malades au régime commun payent 9 roubles par mois ; les pensionnaires, 40 et 45.
Nous avons trouvé tous les malades indigents nu-pieds dans les cours.
Le personnel est très nombreux; les gardiens et gardiennes sont dans la proportion de 1 pour 7 dans les sections d'indigents et de 1 pour 5 chez les pensionnaires. Les gardiens et les gardiennes n'ont pas de costume; ils couchent dans les dortoirs. Ils font la veille à tour de rôle.
Il y a 8 médecins dont 1 médecin-directeur,
3 médecins ordonnateurs ou médecins chefs et
4 sous-ordonnateurs ou médecins adjoints. Chaque médecin a un service indépendant et ne relève que
d i mcdocin-directcur. Il y a donc eu somme 8 médecins pour 550 malades, soit un médecin pour 70 malades.
Ce sont des religieuses qui remplissent les fonctions de surveillantes dans les sections de femmes, à la cuisine et à la buanderie.
L'asile a coûté (construction et achat du terrain) 800.000 roubles (1,700.000 francs). Le budget des dépenses s'élève à 117,000 roubles. C'est un bel établissement du type dit à pavillons isolés, chaque pavillon formant à lui seul un petit asile dans le grand : il est très propre et très bien tenu. On peut regretter linsufTisance des jardins qui est compensée, il est vrai, dans une certaine mesure, par le petit bois, et l'absence de toute grande salle pour les réunions et les fêtes.
Nous avons été dirigé, dans notre visite de l'asile et de la ferme, par un des médecins de l'établissement. M. le D"" Moniousco; nous lui adressons de nouveau tous nos remerciements.
M. Moniousco nous a assuré qu'à Tworki. la douche, même la douche de traitement, était prohibée. En effet, nous n'avons pas vu d'installation hydrothérapique.
Voici, pour terminer, les statuts de l'établissement:
I. — L'asile d'aliénés de Varsovie, avec sa colonie, est destiné à :
1" Traiter les aliénés dont on espère obtenir la guérison ;
2° Hospitaliser des aliénés incurables ;
3° Examiner les individus que les autorités considèrent comme donnant des signes d'aliénation mentale ;
4° Recevoir des aliénés criminels.
II. — L'asile reçoit seulement des habitants du royaume de Pologne ; toutefois, quand il y a des places vacantes en excès, l'Empire peut y envoyer ses aliénés à la condition de payer leur prix de journée.
III. — La population de l'asile de Varsovie est fixée à 420 malades, hommes ou femmes; 104 d'entre eux, considérés comme incurables, mais capables de travailler, jouissent d'une plus grande liberté.
IV. — On y reçoit des indigents et des pensionnaires, 320 indigents et 100 pensionnaires, 20 de première classe et 80 de seconde.
V. — Le prix de pension se décompte comme suit : Un prix normal représentant le prix de journée, c'est-à-dire la somme réelle que coûte le pensionnaire à la maison ; et en plus un bénélice. Les ecclésiastiques et les fonctionnaires sans ressources, ainsi que leurs familles, sont dispensés de payer le bénéfice.
VI. — L'asile n'encaisse de la pension que le bénéfice qui sert à former son fonds spécial ; le reste va au fonds commun des établissements de bienfaisance du Comité d'assistance publique de Varsovie.
VII. — Le placement des indigents a lieu par les soins du Comité d'assistance de Varsovie et sur un arrêté du général-gouverneur.
VIII. — L'établissement dépend du ministère de l'intérieur, mais il est surveillé, sous la haute autorité du général-gouverneur, par le Comité d'assistance publique de Varsovie.