II. MOSCOU
Sommaire :
Historique. — Etablissements dépendants du Zemstwo; 1» asiles urbains : hôpital de Préobragenskoïé pour les aliénés, hôpital de Psychiatrie de la villf avec sa colonie de Semcnowskoié; 2° asile suburbain : hôpital psychique de Pokrowk. — Hôpital fondé en l'honneur de S. M. l'empereur Alexandre IH.
Historique. — Au début, l'histoire de l'assistance des aliénés à Moscou se confond avec celle du vieil asile de Préobragenskoïé que nous exposons plus loin.
En 1886, le nombre des aliénés était de 1.662, dont 995 hommes et 667 femmes.
En 1887, au Congrès des aliénistes russes, M. Victorov traçait de leur situation le tableau suivant :« La grande majorité de ces malades est abandonnée aux soins de leurs parents, car les hospices de Moscou refusent de recevoir des aliénés. Parmi ces abandonnés il y a au moins 300 maniaques violents qui, restant en liberté, présentent un grand danger pour la sécurité publique. Le département et la ville de Moscou n'ont pas les moyens nécessaires pour secourir leurs aliénés. Ainsi l'hospice Préobragenskoïé a dû refuser, en 1885, 353 aliénés, et, pendant les premiers neuf mois de 1886, 207. Il faut remarquer que la plupart de ces aliénés sont originaires du département et de la ville de Moscou. Cette triste situation des aliénés devient encore plus frappante
lorsqu'on compare les données statistiques sur le nombre de lits pour les aliénés à Moscou et à Pétersbourof. La ville de Moscou, dans tous ses hospices d'aliénés, y compris les hospices privés et les annexes spéciales des hôpitaux généraux, possède en tout 637 places pour les aliénés, tandis que Pétersbourg en a 1 ,955 ; autrement dit : à Moscou, il y a 1 lit pour 1,183 personnes; dans le gouvernement de Moscou, avec la capitale, 1 lit pour 3,241 personnes ; à Pétersbourg, 1 lit pour 441 personnes ; dans le gouvernement de Pétersbourg et la capitale, 1 lit pour 828 personnes. »
Ému des plaintes qui s'élevaient de tous côtés et voulant se rendre un compte exact de la situation, le Zemstwo de Moscou fit faire en 1803 un recensement des aliénés de la province. Huit médecins aliénistes pendant tout un été virent chaque malade à domicile et prirent son observation détaillée.
Le résultat fut le suivant : le nombre total des malades (aliénés, idiots et épileptiques) dans la province de Moscou est de 3,037, ce qui donne 2,3 pour 1,000 d'habitants. De ce nombre, 585 ont absolument besoin d'être internés.
C'est alors que fut fondé en 1894, en Ihonueur de M. A. Aléxiev, l'hôpital de Psychiatrie de la ville, contenant 400 lits. La situation fut donc sensiblement améliorée. Néanmoins, beaucoup d'aliénés restaient encore inhospitalisés.
Le ZenistAvo décida en conséquence la construction d'un nouvel établissement en dehors de la ville; c'est ^ l'hôpital psychique de Pokrowk, à Mescherskoïé, encore inachevé.
Il existe donc actuellement dans le gouvernement
de Moscou trois asiles dépendant du Zemstwo, deux en ville, Préobragenskoïé et Aléxiev; un dans les environs, Pokrowk.
Indépendamment de ces établissements, il existe encore à Moscou pour les aliénés un hôpital fondé en l'honneur de S. M. Alexandre III et la clinique de l'Université dont on trouvera la description plus loin (chap. V),
HOPITAL DE préobragenskoïé POUR LES ALIÉNÉS DES DEUX SEXES (1) Place Matrossvskaïa (fondé en {185; iédifîce actuel date de ÏSQi).
C'est le plus ancien de tous les établissements consacrés aux aliénés à Moscou. Dans toute la Russie, il n'y a de plus ancien que l'asile de Novgorod. L'empereur Pierre III, en 1762, avait décidé de fonder un asile spécial pour les aliénés, mais ce n'est qu'en 1785 que son idée fut réalisée par l'impératrice Catherine II pendant son voyage à Moscou. Elle donna au Comité de charité publique une maison avec annexes et terrain contigu, située aux portes de la ville dans le faubourg Préobragenskoïé et occupée autrefois par une manufacture de toile à voile.
Cependant le Comité ne jugea pas possible d'accorder tout de suite entière satisfaction à la souveraine. Il installa provisoirement les aliénés dans les
(1) Pour la partie historique, nous avons puisé dans la brochure de M. le docteur Constantinowski, médecin-directeur de l'hôpital : Etude historique sur l'établissement pour les aliénés à Moscou dit hôpital Préobragenskoïé (Moscou, 1897).
parties disponibles de l'hospice Catherine. C'est seulement deux ans plus tard qno l'ancienne manufacture de toile fut transformée en hospice ; on y ouvrit un quartier pour 24 aliénés. En 1791, les aliénés furent installés dans un bâtiment complètement séparé, aménagé pour eux, formant comme un hôpital à part dans l'hospice Cette séparation des aliénés amena l'institution d'un nouvel emploi, celui de médecin des aliénés. Le premier qui entra en fonctions fut le docteur Théodore Rachté (17 mai 1792).
Chaque aliéné avait sa cellule. Le personnel se conq)osait de militaires, un sous-ofïicier et quatre soldats appelés servants ; les femmes étaient soignées par quatre servantes. Les aliénés étaient enchaînés et soumis à la douche froide ; leur nourriture était fort simple ; les malades de la classe noble seuls recevaient une meilleure nourriture laissée au choix du directeur. La surveillance de la maison était confiée au directeur plutôt qu'au médecin ; ce dernier était sous l'autorité du premier qui recevait tous les ordres du Comité de charité publique. Ce Comité s'immisçait jusque dans les plus petits détails de l'administration. L'hospice et l'hôpital des aliénés étaient soumis à la même autorité. Les places des aliénés étaient, soit gratuites, soit payantes; le prix de la pension était de quatre roubles par mois. On y recevait aussi des malades qui vivaient à leurs frais avec leurs domestiques, très nombreux quelquefois selon les habitudes du temps.
Dix ans plus tard, le nombre des malades s'était élevé à un chiffre considérable ; les vieilles constructions tombaient en ruine et les réparations nécessitaient de grosses sommes d'argent. C'est alors
qu'on songea à la construction d'un bâtiment approprié à sa destination spéciale. Une ordonnance du 20 décembre 1804 donna l'autorisation de commencer les nouvelles constructions sans dépenser plus de 79,000 roubles. La maison devait recevoir 80 malades hommes et femmes. Dans ce but elle renfermait 80 cellules.
Au mois de juin 1809, la construction de la nouvelle maison des aliénés était achevée — c'est l'édifice actuel; — on y fit passer les malades. L'agrandissement de l'hôpital amena l'élévation des appointements du médecin, l'augmentation du nombre des serviteurs et l'amélioration de leur salaire. Pour venir en aide aux soldats qui constituaient le personnel de service et faisaient en outre sentinelle aux quatre coins de l'hôpital, on choisit de vieux soldats de l'hospice des invalides, et des détenus de la maison d'arrêi voisine. Quant au mode de traitement, les aliénés étaient soumis au système de l'isolement complet, et quand ils étaient agités on leur mettait des camisoles en toile à longues manches et des chaînes à bracelet de fer ; ces bracelets furent remplacés par des courroies à la demande du docteur Carass, en 1808.
De 1812 à 1815, pendant les guerres, le nombre des malades baissa, puis il augmenta rapidement, si bien qu'en 1821 le médecin se plaignait d'un encombrement qui l'obligeait à mettre deux malades dans chaque chambre, ce qui, d'après son expérience, disait-il, ne pouvait guère être favorable à la guérison des aliénés.
Vers cette époque, il se trouvait à l'hôpital onze aliénés qui, poursuivis pour crimes ou délits, avaient bénéficié d'une ordonnance de non-lieu en raison de
leur état mental et devaient être soumis à une surveillance rigoureuse. Comme les fenêtres de la nouvelle maison n'étaient barrées qu'à demi-hauteur d'un grillage de bois, le Comité donna l'ordre de compléter et de consolider ce grillage.
Cependant la situation s'améliorait petit à petit. En 1827, on introduisait l'usage des bains ; les premières baignoires étaient en bois de sapin et il n'y en avait que deux pour tout l'hôpital. Mais les moyens de répression restaient toujours les mêmes : en 1828, on se servait encore d'armoires de force, de fauteuils à courroies et de liens de toute espèce.
En 1830, le médecin de l'hôpital obtint la permission d'entrer en relation directe avec l'administration.
En 1834, le bureau de l'hôpital reçut le droit de gérer les affaires de la maison et le médecin en chef fut nommé membre du bureau.
Bientôt le régime des malades s'améliora notablement grâce au séjour à l'hôpital de l'aliéné Jean- Jacques Koreicha, bachelier de la Faculté de théologie, maître d'école primaire à Roslavl. Il fut envoyé à l'hôpital par la direction gouvernementale de Smolensk. Sa réputation de clairvoyant attira à l'hôpital un grand nombre de crédules qui manifestèrent le désir d'offrir leurs deniers pour l'entretien des malades. Cela donna aux autorités de l'hôpital l'idée de mettre un tronc et de faire payer aux visiteurs leurs billets d'entrée ; la distribution en fut confiée à un employé du bureau. La collecte produisait de 500 à 700 roubles par mois. Cet argent fut employé à améliorer le régime alimentaire des aliénés, à leur procurer quelques distractions, enfin à venir en aide
aux plus pauvres au moment de leur sortie de l'étcblissement. Il arrivait parfois que les bienfaiteurs mettaient des sommes d'argent à la disposition de Koreïcha lui-même.
En 1838, l'hôpital des aliénés fut définitivement dénommé « hôpital des aliénés, dit Préobragenskoïé ».
Cependant le nombre des aliénés augmentait dans des proportions considérables ; pour remédier à cet encombrement, diverses mesures furent prises successivement.
On rendit les malades tranquilles et incurables ù leurs familles ; on ne reçut plus que les aliénés dont l'état pouvait offrir du danger pour leur entourage. • — Les individus en prévention soumis à un examen mér dical furent placés dans un quartier spécial de l'hospice Catherine, à côté de l'hôpital. — Une maison de santé privée fut autorisée à recevoir des malades payants de l'hôpital Préobragenskoïé. — Un asile provisoire reçut les malades convalescents. — L'hôpital de la Police reçut également un grand nombre d'aliénés.
L'établissement pour les convalescents n'exista que jusqu'en 1845. En 1862, le quartier du vieil hôpital Catherine et l'hôpital de la Police rendirent tous leurs malades chroniques à Préobragenskoïé qui fut de nouveau encombré.
En même temps qu'on dirigeait sur divers établissements le trop-plein de Préobragenskoïé, on faisait sur place des agrandissements successifs en ajoutant des constructions à celles déjà existantes.
En 1887, l'administration de l'hôpital passa du conseil de gestion au conseil municipal. Jusque-là les hôpitaux suivaient le règlement rédigé par le conseil de gestion en 1877. Ce réellement conserva
toute sa force sous la nouvelle administration. Un des membres du conseil municipal, muni de quelques droits et devoirs de curateur, fut placé comme iulermédiaire entre le bureau de liiôpital et la municipalité.
En 1889, M"* A.-\V. Alexéiev fît don d'une maison à proximité de l'hôpital; on y plaça 45 aliénés.
Actuellement l'hôpital Préobragenskoïé comprend trois parties :
1° Le bâtiment primitif avec toutes ses annexes. 2° Une partie du bâtiment appartenant à l'hôpital Catherine ;
3° La maison donnée par M™^ Alexéiev qui porte le nom de quartier Alexéiev.
Jusqu'en 1890, l'hôpital ainsi constitué comprenait 325 places, mais le nombre des aliénés à hospitaliser augmentant toujours, à cette époque on fît de nouveaux aménagements de façon à porter le nombre des places à 400. Dans ce but, on transforma en chambres à coucher toutes les salles de jour, sauf deux, une pour les hommes et l'autre pour les femmes. Ces deux pièces situées à deux étages superposés servent de salles de récréation Dans la salle du second on a élevé une scène ; elle sert pour des concerts, des lectures accompagnées de tableaux magiques; quelquefois les malades y donnent euxmêmes des représentations théâtrales. La salle du bas sert de salle de bal et aussi de foyer pendant les entr'actes les jours de représentation dans la salle du haut. Les danses sont accompagnées par un piano ou un orchestre.
Les malades s'occupent à la reliure, à la cordonnerie; les tailleurs, faute de place, travaillent dans
leurs dortoirs. Des femmes fabriquent des chaussettes à l'aide de machines fixées au bout d'une table, ne tenant que très peu de place et d'un maniement facile. Chaque machine peut produire cinq paires par jour. Cette fabrication suffit largement, nous a-t-on dit, aux besoins de l'établissement.
Pendant la belle saison on occupe les malades à toutes sortes de travaux en plein air; à peu près toutes les semaines, ils font, par petits groupes, des promenades dans les environs; on leur offre une collation.
Une chambre de six lits, dans chacune des deux divisions hommes et femmes, sert de quartier d'admission; on y fait le traitement par le lit. Ces six places sont suffisantes, car les cas aigus sont rares à l'hôpital.
Les dortoirs en général ne comprennent qu'un petit nombre de lits; les chambres d'isolement sont très nombreuses, mais ne servent que pour la nuit. 11 existe des cellules capitonnées, et pour les épileptiques des lits capitonnés.
Chaque division est pourvue d'une salle de bains.
On pratique le tout à l'égout.
Il existe une bibliothèque, un laboratoire, un atelier de photographie.
Le jour de notre visite (28 août), l'asile est très encombré : il y a 425 malades présents pour 325 places.
Dans le quartier Alexéiev, qui renferme exclusivement des malades tranquilles, on pratique le système de 1' « open-door » ; les portes et les fenêtres sont ouvertes.
Ce quartier n'a pas comme le reste de l'hôpital
plusieurs étages, mais un soûl; il est mieux disposé. Ou y remarque : une grande salle de blibliothèque et de lecture, une salle de billard, une terrasse dominant un grand jardin sur laquelle les malades prennent leurs repas quand le temps est beau.
Pendant l'année 1896 il a été traité 735 malades ; il y a eu 69 décès.
Les médecins sont au nombre de 9, soit environ 1 pour 50 malades. Chacun est à la tête d'un service. Médecin en chef directeur, M. J.-W. Constantinovsky; médecins adjoints titulaires : MM. Tikhonravov, J.-N. Ragozine, N.-A. Bounieu et S. -S. Protopopov; surnuméraires : A. -P. Alexandrov, A.-L. Lubouschine, P. -P. Fédorov et P. -A. Stcherbatchev.
Le personnel secondaire comprend : 62 hommes et 38 femmes, soit 100 personnes pour 425 malades, c'est-à-dire, en défalquant le personnel des services généraux, environ 1 gardien pour 5 malades.
Le personnel secondaire couche dans des dortoirs. Les gardiens font alternativement la veille suivant un roulement établi.
Le budget annuel de l'hôpital s'élève à environ 150,000 roubles.
En somme, Préobragenskoïé est un vieil établissement qui ne saurait supporter la comparaison avec les établissements modernes; mais il faut dire qu'on en tire le meilleur parti possible. On sent qu'il y règne une direction médicale ferme et intelligente.
Mouvement des malades pendant 15 ans à l'hôpital de Préobraoenskoïé :
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