HISTORIQUE
Pétersboiirg, capitale de l'Empire et résidence des tsars depuis Pierre le Grand (1725), étant le centre de l'administration, l'assistance des aliénés y a fait des progrès plus rapides que partout ailleurs. En 1779 (c'est-à-dire trois ans après l'ouverture de l'asile de Novgorod, le plus ancien de la Russie), on y ouvrit un asile d'aliénés sur l'emplacement occupé actuellement par l'hôpital Obouchov ou plus exactement un hôpital ordinaire avec un quartier réservé aux aliénés.
Cet établissement fut inauguré le 6 mai par le grand maître de la police, le conseiller secret W'olkov. La section des aliénés comprenait trentedeux chambres placées sur deux files séparées par un corridor, l'une des files étant pour les hommes et l'autre pour les femmes. Les chambres étaient très propres. Les malades étaient attachés sur leurs lits avec des courroies, mais on ne les maltraitait pas.
En 1789, le nombre des lits fut porté à 44, dont 10 pour les malades aisés; ceux-ci avaient droit à deux chambres chacun, ce qui leur permettait d'avoir leurs domestiques avec eux.
Le nombre des malades en traitement était :
En 1783 de 90
En 1787 de 124
En 1789 de 110
En 1790 de 124
En 1791 de 143
En 1792 de 143
En 1805, les furieux furent placés dans un bâtiment à part.
Le 27 juin 1822, le Ministre de l'intérieur ordonna de créer 25 lits de plus dans la maison des fous.
Le 26 janvier 1828, l'empereur décida qu'un certain nombre d'hôpitaux seraient placés sous la protection directe de l'impératrice Maria Féodorowna, et entre autres l'hôpital Obouchov et sa section d'aliénés.
L'impératrice décida alors de créer un asile destiné uniquement aux aliénés. A cet effet, on acheta la maison de campagne de la princesse Stcherbakov, à 12 kilomètres environ de Pétersbourg. L'asile fut organisé d'après les conseils de Winingh, alors consul anglais à Pétersbourg, et naturellement sur le modèle des asiles anglais.
C'est en 1832, sous le règne de Nicolas P"", qu'eut lieu l'inauguration de cet établissement qui prit le nom d'hôpital de Notre-Dame-des-Afïligés ; il pouvait contenir 120 aliénés.
En 1835, il fut agrandi de façon à pouvoir contenir
200 aliénés; onze ans plus tard on porta le nombre des malades à 300.
Les malades envoyés à Pétersbourg des autres parties du gouvernement étaient enfermés dans des prisons, faute de place dans les asiles. En 1842, le gouverneur général les fit placer dans la maison de correction récemment ouverte. On y mit d'abord 4 hommes et 2 femmes; l'année suivante, il y avait 30 hommes et 20 femmes.
En 1856, fut fondé l'hôpital militaire Saint-Nicolas dans lequel en 1859 on organisa une section pour recevoir avec leurs familles les officiers atteints d'aliénation mentale.
En 1859, également création de 100 places pour les aliénés incurables dans le dépôt d'indigents. C'est le premier service réservé spécialement aux incurables.
En 1866, la capitale disposait pour les aliénés des places suivantes :
1° Hôpital de Notre-Dame-des-Affligés. . 350 places
2° Maison de correction 135 —
3° Section d'aliénés de l'hôpital Obouchov 34 —
4° Dépôt des indigents 130 —
5° Hôpitaux militaires 195 —
6" Maisons privées 60 —
La population de Pétersbourg étant à cette époque de 539,122 habitants, cela faisait une proportion de 1 place pour 590 habitants ; la population du gouvernement tout entier, atteignant le chiffre de 1,160,930, il y avait donc 1 place pour 1,284 habitants.
En 1868, on créa 50 places pour les aliénés chroniques à l'asile des incurables.
En 1870, un nouvel asile modèle fut construit sur la la cassette particulière du tsarévitch, plus tard l'empereur Alexandre III. Pendant les années suivantes, l'administration de la ville entreprit la tâche de placer les aliénés incurables dans différents bâtiments ou sections d'hospice pour les pauvres.
En 1872, la maison de correction devint un véritable asile et prit le nom de Saint-Nicolas.
En 1884, les établissements d'assistance publique passèrent à la charge de la municipalité de Pétersbourg; celle-ci fut donc appelée à s'occuper des aliénés dont le sort devenait de plus en plus inquiétant. En effet, la ville ne disposait que d'un nombre insuffisant de places: 310 lits à Saint-Nicolas et 698 dans différentes sections d'hôpitaux dont voici la nomenclature :
Hôpital provisoire hors la villt' 154 lits
Hôpital temporaire de la ville 60 —
Hôpital temporaire sur le grand Okhia . . . 155 —
Hôpital temporaire sur le petit Okhta. ... 159 —
Ouvroir de la ville 170 —
Ces hôpitaux, comme leur nom l'indique, n'avaient été créés qu'à titre provisoire et étaient appelés tôt ou tard à disparaître.
La municipalité subventionnait encore provisoirement 50 lits à Notre-Dame-des-Afflig:és. Mais tout cela était insulTisant pour recevoir les aliénés dont l'afffuence ne faisait qu'augmenter d'année en année, sans compter que les sections laissaient beaucoup à désirer au point de vue hj^giénique.
La municipalité de Pétersbourg, désormais maîtresse de ses établissements, avait donc l'impérieux devoir d'augmenter les places pour les aliénés.
Mais la réalisation immédiat de ce desideratum offrait bien des difïicultés. D'une part, la construction de nouveaux bâtiments exigeait un laps de temps assez considérable et d'autre part il était impossible de prélever les fonds nécessaires sur le budget de la municipalité.
Une circonstance imprévue vint hâter la solution du problème,
A huit verstes de Pétersbourg, non loin de la gare Oudelnaia, se trouvait une école d'agriculture supprimée depuis le 13 avril 1867. On y avait établi un hôpital municipal provisoire; le gouvernement, ne voulant plus des malades de la ville dans ses bâtiments, proposa à la municipalité de les lui vendre. Celle-ci s'empressa d'acquiescer à la proposition du gouvernement, d'autant plus volontiers que les bâtiments pouvaient avec très peu de frais être transformés en asile d'aliénés.
La municipalité décida de l'aménager pour 500 lits dont 400 pour les hommes et 100 pour les femmes et d'}^ placer les aliénés chroniques et incurables ainsi que les convalescents, mais uniquement ceux sortant de l'asile Saint-Nicolas-le-Miraculeux.
En même temps, on supprima les quatre sections établies à titre provisoire dans différents hôpitaux.
C'est en 1885 que fut ouvert l'asile de Saint- Pantélémon.
Pétersbourg disposa alors de 2,035 places pour les aliénés.
En 1887, l'administration des prisons offrit de prendre les détenus aliénés; la ville accepta.
Au commencement de l'année 1889, Pétersbourg disposait de 2,245 lits pour les aliénés, à savoir :
Dans les hôpitaux et asiles appartenant à l'administration de la ville 1,370
A l'hôpital des Affligés 250
A l'hôpital de l'empereur Alexandre III . . . . 280
Dans les cliniques des hôpitaux militaires . . . 200
Dans les asiles privés 145
Total 2:245
Le nombre des habitants de Pétersbourg s'élevant, d'après le recensement du 15 décembre 1888, à 975,368 habitants, la proportion était donc d'un lit pour 434 habitants.
Actuellement, d'après M. lacovénco, le nombre des habitants étant d'environ un million, le nombre des lits est de 3,300.
Les habitants de Pétersbourg payent à la ville un impôt annuel d'un rouble pour frais d'assistance moyennant quoi ils ont droit aux soins dans les divers hôpitaux et asiles.
Les établissements d'aliénés de Pétersbourg sont les suivants :
1° L'hôpital Saint-Nicolas-le-Miraculeux.
2" L'hôpital de Saint-Pantélémon.
3° L'asile de Malaya-Okta.
4° L'asile de Novosnamenski (inachevé).
5° L'asile de la Bienfaisance.
6° L'hôpital Notre-Dame-des-Afïligés.
7° L'hôpital d'aliénés de l'empereur Alexandre III.
8° La section d'aliénés de l'hôpital militaire Saint- Nicolas (que nous décrirons avec les asiles militaires, chapitre Vil).
9" La clinique des maladies mentales de l'académie médico-chirurgicale militaire (que nous décrirons avec les cliniques des universités, chapitre VI).
Les cinq premiers qui relèvent de l'administration
municipale forment par leur ensemble tout uu système.
Dans beaucoup d'asiles russes on a justement établi une séparation entre les aigus et les chroniques. A Pétersbourg, on a été plus loin : un asile situé dans l'intérieur de la ville, Saint-Nicolas-le-Miraculeux, est réservé aux entrants; cet établissement garde les aigus et envoie les chroniques dans les autres asiles, à savoir :
Les chroniques hommes et femmes valides, capables de travailler, à Novosnamenski.
Les chroniques hommes et femmes agités, à Saint- Pantélémon.
Les chroniques femmes, à Malaya-Okta.
Les déments séniles hommes et femmes, à l'asile de la Bienfaisance, situé dans l'intérieur de la ville et ne possédant que trente à quarante places.
M. le D'" Bagenoff (1) a fait de cette organisation une critique assez vive dans un rapport présenté à la Société de psychiatrie de Pétersbourg dans sa séance du 18 novembre 1896.
Voici le résumé de ce rapport :
La séparation des curables et des incurables ne peut être que préjudiciable, tant au point de vue administratif et économique qu'au point de vue médical, et la division des incurables en agités et tranquilles est encore plus irrationnelle. Le seul moyen de discipliner les agités, de leur donner une existence en quelque sorte humaine, c'est de les placer au milieu des tranquilles. Le malade agité et
(1) H. -H. Bagenoff, Sur l'organisation de l'assistance des aliénés ù Pétersbourg ; Pétersbourg, 1896 (en langue russe).
bruyant doit toujours avoir auprès de lui l'exemple de camarades s'iiitéressant déjà aux choses de la vie et d'une conduite régulière; il faut qu'il existe toujours des cadres de malades disciplinés et travailleurs dans lesquels les malades agités puissent prendre rang ; il faut aussi que tout le service hospitalier soit organisé de telle façon que les malades agités et indisciplinés puissent être entraînés dans une sorte d'engrenage. Or tout cela n'est possible qu'à la condition d'avoir un contingent d'incurables disciplinés maintenant constamment le régime du travail et de donner aux malades une certaine liberté, des distractions, en un mot tout ce qui distingue un service d'aliénés d'un lieu de réclusion.
En Ecosse, on ne sépare plus depuis longtemps les malades agités des autres; il est vrai qu'en Ecosse on assiste 87 "/o du nombre total des aliénés, tandis qu'en Russie la proportion entre les aliénés assistés et ceux qui ne le sont pas est inverse. 11 est donc évident que, dans ces conditions, les asiles russes recueillent surtout les malades les plus agités, les plus dangereux et les plus pénibles à surveiller, et que, par conséquent, il est plus difficile pour ne pas dire impossible de semer ces malades parmi les aliénés tranquilles et disciplinés. Mais si cet idéal est difficile à réaliser, il n'en résulte point qu'on doive admettre l'existence, non plus de services, mais d'hôpitaux entiers réservés aux agités.
D'un autre côté, un asile d'aliénés ne peut être un établissement viable et répondre à sa destination s'il ne constitue pas un tout organique et ne renferme pas toutes les catégories de malades. Cette condition est indispensable au point de vue médical
et administratif, mais surtout au point de vue économique : en mettant ensemble tous les malades capables de travailler, on est entraîné à créer un grand nombre d'ateliers sous peine de laisser de temps à autre une partie des malades inutilisés. D'un autre côté, l'ajjsence de travailleurs dans l'hôpital des agités augmente très notablement les dépenses, les divers travaux ne pouvant plus être, comme dans la plupart des asiles, exécutés par les malades.
Après ce jugement sur l'ensemble, M. Bagenoff entre dans des critiques de détail moins importantes ; nous ne pouvons l'y suivre, cela nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à quelques remarques générales.
Nous ne partageons pas du tout la manière de voir de notre distingué collègue et ami. Les chroniques étant des incurables, et par suite n'ayant besoin que par hasard de soins médicaux, on peut, dans un asile consacré à ces malades, restreindre les dépenses au point de vue médical (nombre de médecins, pharmaciens, installations hydrothérapiques, etc.) et afîecter les économies ainsi réalisées aux aigus qui eux sont curables et ont par conséquent besoin de soins médicaux attentifs et de toutes les ressources de la thérapeutique. Le placement des aliénés dangereux dans le même asile permet de laisser aux autres établissements le caractère d'hôpital qu'ils doivent avoir avec ce régime de liberté et de distractions que préconise avec raison M. Bagenoff.
Si la séparation des chroniques et des aigus devait supprimer le travail dans les asiles consacrés à ces derniers, comme le prétend M. Bagenoff, nous ne
serions pas partisans de cette séparation. Mais estce que dans les asiles le travail est effectué par les chroniques seuls ? Les aigus dans la période de convalescence : maniaques, mélancoliques et surtout alcooliques ne forment-ils pas au contraire un fori contingent parmi les travailleurs y Les critiques de M. Bagenoff, formulées au moment où se faisait la nouvelle organisation, ont peut-être inspiré quelques craintes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Saint- Nicolas on conserve toujours un certain nombre de chroniques valides capables de travailler. La séparation n'est donc pas absolue.
M. Bagenoff avance que les agités se trouvent bien d'être placés au milieu des tranquilles. Cela est vrai. Mais combien les tranquilles sont importunés par la présence des agités! Somme toute, nous pensons que le mélange des agités et des tranquilles a beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages.
Quant à nous, la seule critique que nous adressons à l'organisation de l'assistance des aliénés à Pétersbourg est la suivante :
On a dépensé une grosse somme pour l'asile de Novosnamenski destiné aux chroniques des deux sexes, capables de travailler ; il eût été de beaucoup préférable d'affecter cet argent à la construction d'un asile pour les aigus. C'est sur les aigus d'abord que doit porter tout l'effort ; tout doit être mis en œuvre pour les empêcher de passer à l'état chronique et augmenter ainsi l'encombrement des asiles. Or, l'asile Saint-Nicolas-le-Miraculeux , pour les aigus, est une ancienne prison nullement disposée pour le traitement de tels malades; c'est un asile
indigne d'une ville comme Pétersbourg ; on aurait dû commencer par le faire disparaître ou tout au moins le rendre à sa destination primitive.
Quoi qu'il en soit de ces critiques, nous allons décrire successivement : Saint -Nicolas -le -Miraculeux, Novosiuimeiiski, Saint-Pautélémon, Malaj'a- Okta, asiles municipaux, puis les deux asiles, d'un caractère spécial, de Notre-Dame-des-Afïligés et de l'Empereur Alexandre III.