CHAPITRE IV
Les Asiles de province
Sommaire :
Nomenclature des asiles de province. — Asiles décrits : Nijni- Novgorod. — Ekatérinoslav (asile-patronage familial. — Colonie agricole). — Odessa. — Saratov. — Kharkov.
— Tambov. — Kherson. — Tauride. — Toula. — Novgorod. — Poltava avec son quartier de chroniques de Romny.
— Riazan. — Tver-Bourachev. — Kazan et sou (juartier do chroniques de Pletny. — Simféropol.
Les aliénés en Sibérie.
Exemples de budgets et de comptes de dépenses annuelles pour divers Asiles de province.
Les gouvernements ou départements dans lesquels il existe une maison d'aliénés sont les suivants : Arkhangelsk, Astrakhan, Bessarabie, Vilna, Yitebsk, Vladimir, Vologda , Volinsk , Voronège, Vatka, Prodnensk , Ekatérinoslav , Éniseisk, Irkoutsk , Kazan, Kalouga, Kiev, Kostroma, Kourland, Koursk, Lifland avec la ville de Riga, Lublin, Minsk, Moguilev , Nijni-Novgorod, Novgorod , la ville d'Odessa, Olonetzk, Orenbourg, Orlov, Penza-Perm, Podolsk, Poltava, Pskov, Riazan, Samara, Saratov, Simbirsk. Smolensk, Tauride (Crimée i, Tambov, Tver, Tololsk, Tomsk, Toula, Oufim, Kharkov, Kherson, Tchernigov, Estland, laroslavl.
Nous avons visité les établissements de Nijiii-Novgorod, d'Ékatérinoslavet d'Odessa ; quant aux autres nous en avons tracé l'histoire surtout à l'aide des rapports du D' Arkangelski ^l . Nous aurions désiré compléter les descriptions de M. Arkangelski par des renseignements plus récents: mais, pour la plupart des asiles, il nous a été impossible de nous en procurer.
Tel qu'il est ce tableau des asiles provinciaux constitue un ensemble de documents utiles.
NIJM-NOVGOROD
L'asile de gouvernement de Nijni-Novgorod s'élève à l'est de la ville, dominant un des nombreux vallons qui coupent sa partie haute. A peu de distance, sur un boulevard qui domine la Volga, se trouve Ihùpital général; quelques fenêtres d'un bâtiment contigu aux deux services où logent des aliénés chroniques donnent sur la vallée des plus pittoresques en cet endroit. Lors de notre passage, un grand incendie ravageait les immenses forêts qui environnent la ville sur la rive gauche du fleuve : le ciel embrasé sur la moitié de l'horizon prenait des reflets d'aurore boréale. Ces incendies de forêts sont assez fréquents l'automne dans cette région. On conçoit le danger qu'ils présentent pour des colonies agricoles d'aliénés.
(1) D"" Arkangelski, Revue des asiles d'aliénés russes; Moscou. 1887 (en langue russe).
Haiiger d'autant plus grand que les constructions sont presque constamment en bois.
A Nijni-Novgorod même, les bâtiments de l'asile sont presque entièrement en bois
Le personnel médical comprend :
M. le D"" Kachenko, médecin-directeur ; M. le I)''Trainin, médecin chef de l'admission des hommes;
M. le D"" Agapoff, médecin chef de l'admission des femmes.
Le personnel administratif est ainsi composé :
Un comptable et un régisseur spécial, soumis à l'économe de l'hôpital général.
Le service du culte est assuré par deux popes : il existe une chapelle commune aux aliénés et aux autres malades.
Le personnel subalterne est dans la proportion d'un o-ardien pour quatre malades.
Les infirmiers touchent de cinq roubles cinquante à dix roubles par mois ; ils travaillent de six heures (lu matin à huit heures du soir et jouissent d'un congé par semaine, sauf le cas de punitions. Il y a un chef infirmier par section avec trois sous-infirmiers, ceux-ci font la veille à tour de rôle, un jour sur trois.
Les services généraux sont assurés par un chauffeur, un jardinier, un maître charpentier, un menuisier, un cordonnier, un tisserand de paille et une couturière-lingère ; ces maîtres ouvriers organisent aussi le travail des malades.
Il existe deux services d'admission, un pour les hommes et un pour les femmes, où les entrants sont observés et maintenus s'ils sont trop agités. Six sections d'hommes et quatre de femmes les reçoivent ensuite. Des cellules, avec boiseries pour la plupart,
existent au nombre de quartorze (huit pour les hommes et six pour les femmes); mais on commence à appliquer le traitement par le lit.
L'existence de chambres d'isolement à quatre lits chacune, au premier étafçe de l'admission (quatre pour les hommes, quatre pour les femmes), rend facile le classement des entrants.
Au rez-de chaussée, dans une grande salle, est appliqué le traitement par le lit à vingt malades sur cinquante-deux.
Outre l'admissiop, on classe les malades en : P* Section. — Aigus tranquilles.
IP — Chroniques agités.
IIP — Chroniques gâteux et faibles.
IV^ — Chroniques demi-tranquilles.
V® — Chroniques tranquilles.
L'open-door était appliqué à douze aigus tranquilles lors de notre passage ; ces malades étaient autorisés par le médecin à sortir chaque jour en ville accompagnés ou même seuls.
Cinq malades étaient placés en vue d'expertise médico-légale.
Le no-restraint règne partout.
On applique beaucoup le traitement par l'électricité statique. Il existe des bains dans chaque pavillon de malades aigus, mais pas d'installation hydrothérapique centrale. '
Pas d'enseignement officiel aux infirmiers. La population totale des malades est de 410, y compris un certain nombre d'idiots et d'épileptiques. Prix moyen de journée : trente kopecks.
L'abattoir municipal fournit la viande ; la boulangerie et la buanderie mécanique sont communes avec
l'hôpital ainsi que l'étiive à désinfection. Il n'y a pas de pavillon spécial pour les contagieux. Les ateliers sont petits et mal installés ; les salles des malades encombrées et assez délabrées; les préaux étroits. Une bande de jardin en façade, avec des cours en arrière, servent à la promenade des malades des deux sexes.
Les bâtiments n'ont d'étage qu'en quelques ailes où logent des employés ; ils couvrent une superficie de 12,000 mètres carrés. Le tout à l'égout existe comme dans toute la ville.
Les médecins ont une bibliothèque médicale et scientifique bien fournie (périodiques français, allemands et anglais); il y a un prosecteur pour tout l'hôpital avec laboratoire de microscopie et de bactériologie. La salle d'autopsie est insuffisante.
L'alimentation des malades est la même que celle de l'hôpital général; la boisson ordinaire est le thé.
Au moment de la foire de Nijni, la courbe des entrées monte rapidement; l'alcoolisme et l'affluence des populations en sont la cause. 11 arrive fréquemment que les aliénés arrêtés et internés sont des Tartares ou des Persans, pour l'interrogatoire desquels il est nécessaire d'avoir recours à des interprètes ; on se sert des experts en langues orientales qui exercent à Nijni.
ÉKATÉRINOSLAV
L'asile d'Ékatérinoslav est situé sur le plateau le plus élevé de la ville, en façade sur une vaste
place ornée d'un square avec la statue de Potemkiu. L'asile n'est en réalité qu'une dépendance de l'hôpital général, fondé dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, par le favori de Catherine, en même temps que la ville : celle-ci est étagée sur les bords du Dniepr et agrémentée d'un parc dessiné par le grand ministre lui-même, nous a-t-on dit ; le parc porte le nom de Potemkin et se trouve à peu de distance de l'hôpital général.
L'hôpital général présente un bâtiment à deux étages, avec longue galerie transversale, de chaque côté de laquelle sont placés les salles de médecine et de chirurgie, les bureaux des médecins et de l'administration.
Au moment de notre visite se faisait la paye mensuelle aux paysans des villages voisins de Lotzmannskaya-Kamenka et Krasnopolié où sont placés dans des familles les aliénés chroniques.
Cette colonie familiale, fondée en 1893 par M. Govseev, va faire l'objet d'une étude spéciale.
Les vieillards de l'hospice général sont également envoyés dans des familles pour désencombrer, lorsque leur état le permet. C'est même aux vieillards qu'on a commencé à appliquer le traitement familial, et ce n'est que par extension de ce procédé qua été conçue la colonie familiale des aliénés, lorsque les quartiers d'aliénés se sont trouvés euxmêmes trop remplis.
En tout, malades de médecine et de chirurgie, aliénés, vieillards et enfants, l'hôpital assiste 800 personnes. Sur ce chiffre il y a 550 aliénés, dont 423 seulement dans les sections fermées, les 127 autres étant placés comme incurables tranquilles dans les
colonies familiales précitées, à raison de 76 hommes et 54 femmes.
Les 423 malades assistés à l'hôpital sont euxmêmes distingués en aigus et chroniques.
Aliénés .
chroniques . .
Hommes Femmes
aipus
Total . .
Les aigus hommes sont placés dans un pavillon léger en forme deT, sis en arrière de l'hôpital, parallèlement à la façade ; un jardin en pente s'étend derrière avec une vue superbe sur la vallée du Dniepr, en aval d'Ékatérinoslav, et sur les villages voisins où sont les placements familiaux. Les salles de jour et d'observation sont au centre dans la partie médiane ; le bettbehandlung s'applique aux entrants excités avec le nombre de gardiens qu'il comporte. A droite et à gauche, des chambres d'isolement avec un petit nombre de lits.
Les sections de chroniques s'étendent à droite de la précédente, en regard de la vallée sud-est du Dniepr ; elles ont des dortoirs disposés de chaque côté et en arrière d'une salle de surveillance, où le jour les femmes font des travaux de lingerie et les hommes de menus travaux de menuiserie. Une partie des malades de ces quartiers de chroniques peuvent sortir et travailler dans d'autres parties de l'établissement, accompagnés de chefs datelier. Les chroniques impotents ou malpropres sont placés l'été dans des baraques-tentes au milieu des jardins, et un service de douches avec piscine est établi à proximité, éga-
lement au grand air, derrière une palissade. Il faut remarquer que la saison d'été est particulièrement chaude en Russie, surtout si l'on en juge par la température vraiment tropicale qu'il faisait durant tout notre séjour. Enfin il s'agit ici d'une province petite-russienne, c'est-à-dire méridionale.
Mais cette coutume des baraquements d'été et des tentes est à noter. De même nous avons pu voir en Allemagne, dans la vallée brumeuse de Bielefeld, des dortoirs ouverts sur des terrasses simplement couvertes. Ce n'est pas l'open-door, mais bien l'openwiiidow.
La proportion des infirmiers et infirmières par malades hommes ou femmes est d'un pour quatre. 11 y a trois surveillants ou surveillantes sur dix infirmiers ou infirmières ; la veille est assurée par équipes successives: trois personnes font le service de nuit, pendant que les six autres reposent dans les sections et qu'une autre est en congé. Les veilleurs se trouvent ainsi dans la proportion de trois pour quarante malades la nuit, tandis que les gardiens de jour se trouvent être six pour le même nombre. Les médecins sont au nombre de trois, tous chefs de service, l'un chargé des hommes, l'autre des femmes, et le troisième plus spécialement attaché à la colonisation familiale. L'un des médecins est en même temps directeur: c'est M. le D*^ Boutakov. Aux trois médecins chefs de service sont adjoints cinq aides-médecins pour les hommes et quatre pour les femmes, soit douze médecins ou aides-médecins pour 425 à 450 malades.
C'est à M. Govseev, un des médecins de l'établissement, que revient le mérite de l'application si intéressante faite à Ékatérinoslav de la colonisation fami-
liale. C'est lui qui s'est courageusement dévoué à cette idée ; c'est lui qui l'a fait réussir. Malheureusement nul n'est prophète en son pays; M. Govseev a été remplacé à la Direction du service qu'il avait organisé par un confrère distingué, mais auquel manque la foi et le feu sacré ; celui-ci se trouve à la direction de la colonie alors qu'il est hostile au système; de plus son âge et son état de santé s'accommodent mal des déplacements fatigants nécessités par des visites aux malades éparpillés loin de la ville ; il n'en a donc que plus de mérite à faire un tel service ; mais il en résulte des inconvénients. Fatalement, l'orientation du système dévie et l'on tend à laisser la colonie familiale stationnaire pour créer en vue du désencombrement un village artificiel à Odinkowka, et pourtant la colonie familiale précédente comprenait dans son rayon 612 maisons, avec 3,494 personnes (1,700 hommes et 1,794 femmes) capables de garder un nombre considérable d'aliénés chroniques. Au lieu de cela on a dépensé 50,000 roubles pour placer 200 chroniques hommes. On a construit sur la ligne d'Ékatérinoslav à Sébastopol, de l'autre côté du Dniepr, vingt pavillons sur deux avenues en croix, avec une église au centre ; la surface totale de la colonie est de 50 dessiatines, ce qui permet l'utilisation agricole des travailleurs. Nous ne prétendons pas nous élever contre la colonie agricole et l'organisation des travaux des champs pour les aliénés chroniques hommes susceptibles de travailler au grand air, mais ce qui est désastreux c'est qu'on veuille tuer le placement familial par la colonie agricole. Comment ne comprend-on pas que l'assistance des aliénés n'est pas une; autant de catégories de malades, autant de méthodes
diverses ; on n'aura jamais trop de systèmes à appliquer pour le nombre toujours croissant des malades à assister. Nous déplorons donc que l'administration des hospices d'Ékatérinoslav ne se soit pas encore rendu compte que la colonisation familiale répond aux besoins d'une catégorie particulière de malades, dilîérente de celle à qui convient la ferme-asile et l'asile-village. La colonie familiale, convient aux chroniques affaiblis, la ferme aux aliénés chroniques hommes dans la force de l'âge pouvant être employés comme travailleurs des champs.
Le médecin chef chargé d'inspecter les placements de chroniques s'y rend une fois par semaine.
Voici l'histoire du placement familiale à Ékatérinoslav.
Au Congrès des médecins provinciaux d'Ékatérinoslav en 1891, le D"" Govseev présenta un rapport sur l'encombrement de l'asile et proposa pour y remédier la création d'une colonie agricole et le placement familial (1). En principe, tout le monde fut d'accord pour la colonie agricole, mais comme l'accomplissement du plan demandait beaucoup de temps et surtout beaucoup d'argent, un des membres du Zemstwo. M. Pawitzky, eut l'heureuse idée de proposer un essai immédiat de patronage familial ; ainsi fut fait. Le comité de l'hôpital publia des annonces qu'on envoya dans les villages. Ces annonces invitaient les paysans à prendre pour pensionnaires des déments reconnus inoffensifs et capables de travailler ; elles
(1) Dès 1889, le D"" Bagenoff, ancien interne des asiles de la Seino, avait tenté près de Moscou un essai de colonie familiale dans des limites malheureusement trop restreintes.
n'eurent aucun succès ; mais le hasard vint heureusement se mêler de l'affaire.
En juin 1893, un cultivateur du voisinage se présenta pour avoir un vieillard (le placement familial existait déjà pour les vieillards non aliénés). Il se trouva qu'on n'avait pas de vieillard à lui confier ; le D"" Boutakov lui proposa un aliéné chronique, un nommé F..., dément tranquille et travailleur, qui fut accepté faute de mieux.
A quelque temps de là, F... se présenta à l'hôpital: il avait des vêtements neufs, cadeau du nourricier; il était complètement méconnaissable : tout son être exprimait un grand contentement. L'air très affairé, il conta qu'il était venu en ville pour la foire, accompagné de son nourricier, et qu'il venait à l'hôpital demander si on ne voulait pas donner, encore un malade à son nourricier, ajoutant que chez lui la vie était douce et le travail ne manquait pas. Avec une énergie qu'on n'aurait pas pu soupçonner. il va se chercher un compagnon, en choisit un parmi les malades, et arrive à lui persuader de le suivre au village. Les premiers pas vers le patronage étaient accomplis. Au fait, le malade F... était un trésor pour son nourricier; il faisait avec grand zèle tous les travaux de la maison, et il ne réclamait pas de salaire : son patron n'en tirait que des avantages. Cela fit sensation au village. On parla du nourricier, on l'envia. Il s'ensuivit que, le jour de foire suivant, une foule de paysans vinrent à Ihôpital pour demander des malades.
C'est de cette époque que date l'envoi systématique des aliénés au village Lotzmannskaya-Kamenka et dans d'autres villages, proches de la ville, où la
nouvelle de l'existence d'un nouveau gagne-pain s'était répandue. Les premiers temps, on fit un choix très minutieux ; on ne prenait que les malades tranquilles, propres, n'ayant pas d'attaques et capables de travailler, etc. Mais bientôt la pratique démontra que le patronage pouvait s'élargir dans des limites dilïiciles à préciser, dépendant d'une quantité de causes, telles que : l'aptitude des nourriciers à s'habituer aux pensionnaires, la rigueur de la surveillance médicale, etc.
Les malades sont principalement hospitalisés dans les deux villages suivants : Lotzmannskaya-Kamenka et Krasnopolié, les plus proches de la ville, et, comme l'expérience l'a démontré, les mieux disposés pour le placement.
Tablçau de la distribution des malades au 1" mai
Villages :
Hommes Femmes Total
Lotzmannskaya-Kamenka. . 37 35 72
KrasnDpolié 40 7 47
Diezka 2 4 6
Mandrikoska » 3 3
Ékatérinoslav (ville) .... 1 » 1
Total 80 49 129
Pour faciliter la surveillance, on ne veut pas disperser les malades dans différents endroits, et on les donne seulement aux nourriciers des deux premiers villages : voilà pourquoi le nombre des malades est encore peu considérable.
Le village de Lotzmannskaya-Kamenka n'est qu'une continuation de Mandrikoska, faubourg de la ville d' Ékatérinoslav. Le village de Krasnopolié est
situé un peu plus loin, à sept verstes (plus de sept kilomètres). Vu la proximité de la ville, les habitants de ces villages sont plus intelligents, plus entreprenants que les paysans des villages éloignés. Ils exercent diverses professions et sont en relation continuelle avec la ville. Il faut croire que le patronage familial doit sa réussite à ces circonstances.
On cherche à réduire le plus possible les formalités pour les nourriciers. Les choses se passent ordinairement de la manière suivante. Les dimanches, dans une des cours du quartier des aliénés, de grand matin, il y a foule ; les paysannes dominent, car les maris sont à la foire. Les nourriciers demandent principalement des vieux et des vieilles : ces derniers leur inspirent plus de confiance et le prix de pension en est plus élevé, vu leur inaptitude au travail. Chaque nourricier présente un papier signé par le surveillant du patronage, un aide-médecin (feldscher), avec détails sur la famille du nourricier : nombre des membres, fortune, profession, moralité, dimensions de la maison, etc. Les malades désignés pour le patronage sont aussi dans la cour; ils font connaissance avec les nourriciers et peuvent s'arranger entre eux. Des surveillants donnent des détails sur les habitudes et les manières des malades. Peu à peu les affaires s'arrangent. Le plus souvent c'est bien le nourricier qui choisit, car le malade reste indifférent; mais il arrive parfois que c'est le malade qui choisit son nourricier. L'accord fait, le nourricier reçoit un bon, signé du médecin du quartier, porte ce bon au bureau de l'hôpital, où, après les formalités accomplies, on lui remet un livret à l'aide duquel s'effectueront les payements.
Jusqu'à ces dernières années la surveillance du patronage était confiée à deux aides-médecins ([ui iiabitaient, l'un à Lotzmannskaya-Kamenka. l'autre à Krasnopolié avec un traitement mensuel de trente roubles quatre-vingts kopecks.
Le choix des malades se faisait par deux médecins du quartier des aliénés «pii avaient le devoir de visiter quelquefois les malades du patronage. Certainement cette surveillance laissait beaucoup à désirer. En 1895, on a confié le patronage à un médecin aliéniste ; il est donc permis d'espérer le développement de cette institution.
Tableau de l'évolution du patronage :
Hommes Femmes Total
Au l^"" janvier 1894 le jjatronage coini)tait: 61 15 76
1" mai 1897 — — 80 49 129
L'augmentation du chifTre des malades en 1894 est due aux femmes ; pour commencer, on craignait d'envoyer ces dernières et on ne s'y résignait qu'en prenant de grandes précautions et encore à contre-cœur. En 1895, le nombre des hommes et des femmes augmente plus régulièrement.
Le nombre moyen du chiffre des aliénés de l'hôpital pour l'année 1894 a été de 442 malades ; celui du patronage de 87,6, c'est-à-dire 20 "/o du nombre des malades.
A Dalldorf, la proportion est de 5 1/2 ''jo', en Ecosse, de 44 7o.
Le chiffre total des malades qui ont passé par le patronage en 1894 est de 187. Voici comment ils se répartissent suivant la forme de leur aliénation mentale:
Hommes Femmes Total
Débilité congénitale 17 H 28
Épilepsie 15 7 22
Paralysie progressive 8 1 9
Alcoolisme chronique 3 2 5
Paranoïa chronique 9 3 12
Démence consécutive et autres
états chroniques. 77 34 111
Totaux 129 58 187
Les déments sont, comme on le voit, les plus nombreux.
Les paranoïques ont été réintégrés à l'hôpital, à de rares exceptions; pourtant un malade, J... (délire mégalomaniaque transformé, confusion mentale), de caractère doux, vit chez un nourricier qui supporte ses extravagances (i). Le frère de ce J..., paranoïque aussi, malade insupportable à l'hôpital, consentit à aller au village et y vit jusqu'à présent.
Les malades atteints de paralysie progressive étaient dans un stade de rémission et d'amélioration. L'un d'eux était bon travailleur à l'hôpital ; sa famille n'en a pas voulu et on a pu le mettre au patronage.
Le nombre des épileptiques est assez considérable, quoique les nourriciers n'en veuillent guère. Plusieurs ont été réintégrés à la suite de complications psychiques ou à cause de leur mauvais caractère. Les inconvénients que présentent les épileptiques se rachètent par leur aptitude au travail en dehors des attaques. L'épileptique J... sait faire tous les travaux de la maison; de plus il est violoniste, et sait fabriquer des bagues avec des monnaies en cuivre. Un
(1) C'est peut-être un dément.
nommé R,..., appartenant à une classe privilégiée, que les parents et la police plaçaient souvent au quartier des aliénés où il était insupportable, s'est choisi un nourricier au village, y vit depuis plusieurs mois déjà, est très content et en impose aux villageois par son intelligence.
Les alcooliques donnent beaucoup de tracas. L'un d'eux était depuis longtemps à l'hôpital ; envoyé au patronage, les premiers temps il parvint à se procurer de l'eau-de-vie, on dut le changer plusieurs fois de nourriciers et on tomba à la lin sur un où sa conduite changea. Un autre ne pouvait vivre parmi les siens et revenait constamment à l'hôpital : au patronage, il est tranquille, mais on ne peut prévoir la durée de son calme. Les autres alcooliques et les deux femmes sont plutôt des déments alcooliques.
Les dipsomanes ne parviennent pas au patronage, car ils quittent l'hôpital, leur accès fini.
Tableau des malades par situation sociale :
Hommes Femmes Total
Paysans 74 27 101
Bourgeois 35 16 51
Nobles 11 6 17
Clergé 1 2 3
Marchand » 1 1
Militaires 3 » 3
Etrangers 1 1 2
Inconnus 4 6 10
Totaux 129 58 187
La classe des paysans constitue 53 °/o de la population.
— bourgeois — 27 °/o —
— nobles — 10 % —
Les nobles se font à la vie du patronage aussi bien que les malades des autres classes.
Les inconnus sont des sourds-muets, des déments dont on n'a pu obtenir aucun renseignement.
Il est d'une grande utilité d'étudier les causes de réintégration pour pouvoir les éviter. Souvent en modifiant un peu le régime des malades, en changeant de nourricier ou de village, ou bien en patientant un peu, on arrive à avoir un pensionnaire stable.
L'augmentation du nombre des malades envoyés au patronage augmente naturellement le nombre des réintégrations.
Pour l'année 1897, admissions au patronage: 195.
Pour l'année 1897, réintégrations à l'hôpital: 169.
Les mois de mai, juin, octobre et novembre ont donné le plus d'admissions, et juillet, août et novembre le plus de réintégrations à l'asile.
Tableau des causes de réintégration :