CHAPITRE PREMIER
Historique
Sommaire :
Trois périodes dans l'assistance des aliénés : 1° période conventuelle ; 2" période des Comités d'assistance ; 3° période des Zemstwos ou assemblées locales.
La condition des aliénés en Russie aux différentes périodes de l'histoire, leur hospitalisation et leur traitement, les statistiques les concernant, toutes ces questions, comme le fait remarquer M. Mierzejewski, n'ont commencé à être étudiées que depuis une vingtaine d'années et cela sur l'initiative du premier Congrès de psychiatrie tenu en Russie (Moscou, 1887).
Avec M. le D*" Rothe, on peut diviser l'histoire de l'assistance des aliénés en Russie en trois périodes :
1"'' Période. — Des temps les plus reculés à 1775, les aliénés sont recueillis dans des cloîtres et soignés charitablement par le clergé.
2' Période. — De 1775 à 1864, c'est-à-dire de la création des Comités d'assistance publique à l'institution des Zemstwos, c'est l'État qui s'occupe des
aliénés, et son rôle consiste surtout à les mettre hors d'état de nuire,
^e Période. — Elle commence en 1864 et se continue de nos jours; c'est la phase d'assistance et de traitement rationnels des aliénés par les départements et les communes.
!'■'' PÉRIODE
A l'origine du peuple russe, les maladies mentales devaient être rares. La masse de la population n'était pas soumise à la dangereuse influence de l'alcool; l'ivrognerie ne se rencontrait guère à l'état de vice invétéré que dans les classes supérieures. D'autre part, si on compare la grande étendue du territoire à la faiblesse du nombre des habitants, on peut admettre que la famine ne s'y est fait sentir que très rarement et seulement dans les moments où elle était générale. Enfin l'épuisement psyeliique et moral ne pouvait non plus exister chez un peuple vivant à l'état de nature et chez lequel la force brutale était tout (Rothe).
Mais, dès l'origine, le peuple a manifesté pour le merveilleux un penchant qu'il a toujours conservé. C'est ainsi qu'au dixième siècle, Oleg, après sa victoire sur Byzance, fut surnommé le Sorcier (Wjeschtschi).
En 988, le prince Wladimir le Grand ayant épousé la princesse grecque Anna et s'étant fait baptiser, la religion chrétienne fut adoptée comme religion d'État et le clergé fut chargé de la protection des infirmes et des pauvres; à cet effet, les cloîtres furent richement dotés.
A cette époque, les fondations et établissements de charité avec tout leur personnel étaient sous la direction du clergé. Les devins, sorciers, empoisonneurs, relevaient de la justice ecclésiastique ; quant aux fous, la loi n'en faisait pas mention ; on les considérait à proprement parler, non comme des malades, mais comme des possédés (li ; cependant on les recevait dans les hospices et les hôpitaux.
Une loi de Wladimir le Grand, bien remarquable pour l'époque, mentionne que l'auteur d'un testament doit être en parfaite santé d'esprit et jouir de toute sa mémoire.
Le premier établissement de charité fut créé avec le célèbre monastère de Kiev, la ville sainte, au onzième siècle; il existe encore, et nous lavons visité. Le fondateur de ce monastère disait : « Ayez amour et miséricorde pour les pauvres: ayez pour eux de la compassion et élevez, à côté de l'église et du cloître, un asile pour les pauvres, les nécessiteux, les aveugles et les paralytiques, comme aussi les lépreux, et entretenez-les de tout aux frais du monastère, j)
Comme on le voit, il s'est produit dans les pays de religion orthodoxe la même chose qu'en France : l'assistance publique a revêtu au début la forme conventuelle. Plus tard, des hospices furent bien créés en dehors de l'initiative du clergé par les villes mêmes, mais ils ne tardèrent pas à être placés, eux aussi, sous la direction du clergé.
(1) Lt' mot russe servant à désigner les possédés et les insensés était et est encore le même: Jurodivy ou Yourodivie. Ce mot signifie idiot et aussi mystique.
A son avènement, Ivan IV le Terrible (1533-1584) convoqua une Assemblée composée d'hommes de toutes les classes pour remédier à la mauvaise administration du pays. Une nouvelle législation {Siulebnick) fut mise en vigueur et reçut le nom de Sudehnick des cent chapitres. Elle prescrivait de faire un dénombrement des indigents, malades, vieillards, et de les admettre dans les établissements de charité des villes ; elle ordonnait en outre que ces établissements fussent soumis à la surveillance du clergé, celle-ci étant d'autant plus nécessaire que parmi les hospitalisés se trouvaient beaucoup de possédés ayant besoin des secours de l'Église.
En même temps, Ivan attirait l'attention des prêtres sur les progrès toujours croissants de la superstition. Le clergé promit d'user de toute son influence pour remédier à cet état de choses.
D'Ivan IV à Michel Romanov, la Russie traversa une période de guerres et d'anarchie pendant laquelle on ne s'occupa presque pas de l'assistance des malheureux.
Sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch, un nouveau code fut rédigé (l'Oulogénie) et en 1669 parut une ordonnance faisant pour la première fois nettement mention des aliénés. Ceux-ci sont assimilés en matière de témoignage judiciaire aux sourds-muets et aux mineurs.
Les documents se rapportant aux premiers établissements de charité fondés en Russie ne font que rarement mention des aliénés ; il n'est pas douteux néanmoins que ces malades fussent admis comme les autres dans les cloîtres. D'ailleurs les cloîtres russes étaient établis sur le modèle des
cloîtres grecs ; or ceux-ci recevaient les aliénés.
D'après M. Rothe, jamais en Russie les aliénés n'ont été traités avec cruauté ni même avec indifférence. Ils étaient au contraire l'objet de l'attention et des soins particuliers de la part du clergé et du peuple. Aussi se trouvait-il des individus qui jouaient la folie, soit pour prêcher au monde ses vérités, soit pour vivre de la charité publique.
Les fous ou possédés étaient considérés comme des victimes innocentes de l'esprit malin ; ils excitaient la pitié générale et le clergé les traitait avec beaucoup d'humanité.
Grâce à la dépendance du clergé au point de vue politique, mais surtout grâce à la bonté naturelle du peuple, jamais il ne fut question en Russie ni d'inquisition ni de procès de sorcellerie; c'est là, d'après Rothe, le fait le plus remarquable de l'histoire de la psychiatrie en Russie. Cependant Mierzejewski donne des renseignements un peu différents. 11 y avait, dit-il, en Russie, au moyen âge, un groupe d'individus appelés Jurodivy et qui n'étaient autres que des idiots ou des faibles d'esprit; on les entourait de respect et même d'une sorte de vénération. Par contre, d'autres malades, principalement les femmes hystériques appelées Klikoukaï, passaient pour être possédées du démon et en conséquence étaient poursuivies et insultées par le peuple.
Quoi qu'il en soit, malgré les progrès constants et rapides du christianisme, le paganisme persista longtemps en Russie, et l'histoire mentionne l'existence d'un grand nombre de sorciers et de possédés. M. Rothe rapporte, avec de longs détails, l'histoire curieuse d'une possédée hystérique atteinte d'hallu-
cinations multiples qu'un prêtre guérit d'un premier accès en la confessant tt en lui donnant la sainte communion ; en France, à cette époque, le clergé l'eût probablement brûlée.
Nous verrons plus loin, quand nous ferons l'histoire de l'hôpital de Préobragenskoié, à Moscou, qu'un mystique prétendu clairvoyant attira à l'hôpital un grand nombre de crédules; ceux-ci étaient obligés de payer leurs billets d'entrée, d'où une source de revenus pour l'établissement pendant plusieurs années.
A côté des aliénés, se croyant véritablement possédés, se trouvaient déjà de faux possédés, des simulateurs qui vivaient de la charité publique ; à un moment même ils devinrent si nombreux qu'ils constituèrent une véritable plaie sociale.
11 faut arriver au règne du tsar Féodor Alexéiévitch (1676-1682) pour trouver une mesure générale du Gouvernement au sujet de l'hospitalisation des aliénés. Le tsar proposa au Saint-Synode (1) de faire procéder à un classement des malades indigents dans tout l'État russe en vue de construire des hôpitaux pour les aliénés, distincts de ceux consacrés aux autres malades, mais ce projet n'eut pas de suite.
Malgré la bienveillance dont ils étaient entourés, les aliénés n'étaient pas suffisamment protégés, surtout ceux qui possédaient de la fortune. Leurs parents s'en emparaient et l'administraient à leur gré. De là la nécessité de remédier aux abus par des lois.
(1) Corps chargé de la haute direction des affaires religieuses et composé dos plus hauts dignitaires de l'Eglise russe choisis par l'empereur.
Dès 1677, Féodor Alexéiévitch promulgua la première loi concerhant les biens des aliénés. Elle disait : « Les personnes qui sont aveugles, sourdes ou muettes, peuvent administrer leur fortune, mais celles qui sont adonnées à l'ivrognerie ou qui sont stupides ne peuvent le faire. »
Pierre P"" le Grand (1689-1725) qui a introduit dans le Gouvernement, ainsi que dans la condition sociale de la Russie, des réformes radicales, s'est préoccupé de la situation des aliénés à plusieurs reprises. On lui doit trois ukases sur la matière. Un premier en date du 6 avril 1722, empreint d'une haute sagesse, était ainsi conçu : « Attendu qu'il est d'usage que chacun, quel que soit son rang, laisse en héritage à ses enfants ses biens meubles et immeubles, et que cet usage est valable même pour les imbéciles ou les fous qui ne peuvent ni apprendre quoi que ce soit, ni occuper une fonction quelconque; que, d'autre part, des personnes se rencontrent pour épouser ces derniers, malgré leur imbécillité ou leur folie, uniquement à cause de leur fortune ; que ces imbéciles et ces fous, dont la descendance ne peut être d'aucune utilité pour l'État, dissipent leur fortune d'une manière insensée, frappent et maltraitent leurs subordonnés, et même assez fréquemment commettent des meurtres et arrivent à une ruine complète, nous ordonnons ce qui suit :
« Tous ces individus, quel que soit leur rang, devront être immédiatement signalés au Sénat, afin que le Sénat les examine. Si l'examen révèle qu'ils sont inaptes à toute éducation et à tout service utile, nous leur défendons d'entrer dans les liens du mariage et d'administrer eux-mêmes leurs propriétés. Ces prc-
priétés seront administrées par leurs proches parents, ou, à leur défaut, par les parents éloignés, et ceux-ci seront tenus de pourvoir aux besoins des incapables. »
Cet ukase, d'après Mierzejewski, fut surtout promulgué dans le but d'établir un critérium de capacité pour les membres de la noblesse, à servir dans l'armée, à administrer leurs biens et à embrasser l'état de mariage. L'influence de cet ukase s'est fait sentir jusque dans la législation actuelle en Russie en ce qui concerne la reconnaissance des droits légaux des aliénés.
Le 16 décembre 1723, deuxième ukase réglant la façon dont seront examinés les aliénés ; en voici la teneur :
« Le Sénat devra s'informer de leur conduite journalière et leur poser des questions très simples telles que tout homme sensé puisse facilement y répondre. Si l'individu ne répond rien à ces questions ou ne répond que par des stupidités n'ayant rien à voir avec la question posée, cela indique la folie. S'il est déjà marié, s'il a des enfants, sa fortune ne doit pas lui être enlevée, mais être administrée par des personnes raisonnables. »
Comme les fils de la noblesse cherchaient à éviter le service militaire sous prétexte de folie, Pierre le Grand promulgua ce troisième ukase : « Les fous seront compris dans les dénombrements servant de base à la levée des jeunes soldats, mais ils seront ensuite l'objet d'un examen spécial. » En même temps, le Sénat reçut l'ordre de remettre entre les mains du Synode les militaires frappés d'aliénation mentale et de les faire envoyer dans des cloîtres pour y être placés à part.
Après Pierre le Grand, les mœurs se relâchèrent énormément dans la noblesse ; les maladies mentales devinrent très fréquentes, mais la société, trop égoïste, ne fît rien pour les fous. Bien plus, Pierre le Grand, ayant accaparé une partie des biens des couvents, l'administration synodale refusa de se charger des aliénés; mais, sous le règne d'Elisabeth Pétrovna (1741-1761), le Sénat décida, le 23 juin 1742, que les fous seraient, comme par le passé, envoyés dans les cloîtres et entretenus avec les économies réalisées sur le budget de ces établissements. En cas de guérison d'aliénés criminels, le cloître devait en informer la « Chancellerie secrète ». L'ordonnance ne dit pas ce qu'on devait faire de ces aliénés.
C'est l'empereur Pierre 111 qui, pendant son règne éphémère de six mois (1761-1762), résolut, au moins en principe, l'assistance des aliénés dans des établissements spéciaux. Le Sénat ayant décidé que les princes André et Serge Koslovski, qui étaient aliénés, seraient envoyés dans un cloître, Pierre III, quand il ratifia cette décision, traça de sa propre main, sur le papier du Sénat, l'inscription suivante : « Les délirants, les fous, ne doivent pas être mis dans des cloîtres; qu'on leur bâtisse une maison spéciale, une maison de fous (1) comme cela se pratique à l'étranger, telle est ma volonté. » (20 avril 1762.)
Le Sénat, pour exécuter les ordres de l'empereur, demanda à l'Académie des sciences des renseignements sur les maisons de fous. La question, dit
(1) L'empereur s'était servi du mot hollandais dolhaus, nom conservé en Russie dans les papiers officiels jusqu'au commencement du xix" siècle.
Schultz, fut si neuve et si in;ittendue quil ne se trouva pas dans l'Académie un seul membre en état de répondre. Cependant F. Muller tout en avouant, comme ses collègues, ne rien savoir de la question, conseilla de consulter les ouvrages suivants : les Délices de la France, de lAngleterre et des Pays- Bas; — P3^gnard : État de la France; — Maitland : Description of London.
D'après Constantinowsky, on aurait trouvé dans les papiers de F. Muller, à sa mort, un projet de « maison de fous ». 11 proposait que ces maisons fussent élevées par l'État et que, pour assurer leur entretien, on leur annexât des fabriques où les malades pourraient travailler. Les vrais pauvres et les épileptiques devaient être soignés gratuitement. Pour la guérison des malades, il recommandait non seulement le travail et l'isolement, mais aussi le traitement moral par des ecclésiastiques.
L'impératrice Catherine 11 la Grande (1762-1796), s'inspirant des idées de Pierre 111, ordonna qu'en attendant la construction d'établissements spéciaux on désaffectât des cloîtres pour y loger les fous. Sans doute pour faciliter la mesure, elle confisqua tous les biens du clergé auquel elle donna en compensation des traitements (1764). Les deux premiers cloîtres ainsi transformés furent ceux de Seleneck dans le diocèse de Novgorod et d'Andréewsk dans le diocèse de Moscou (1765) ; l'administration en fut donnée à la Chancellerie synodale. L'entretien des aliénés ayant de la fortune devait être couvert par une somme prise sur leurs revenus. La surveillance fut confiée aux officiers invalides qui se trouvaient dans les cloîtres.
Cette même année, le Gouvernement demanda de
nouveau à l'Académie des sciences des indications pour la construction d'un asile d'aliénés. Un membre de l'Académie, Schlotzer, était précisément parti en mission à l'étranger pour étudier la question ; il répondit par une lettre datée de Gœttingue dans laquelle il parlait de l'asile de Lunebourg qu'il avait visité. Voici ce qu'il disait : « C'est une ancienne maison de pestiférés. Il y a onze malades, tous idiots. On m'a montré une chambre ou plutôt un antre, une fosse, dans laquelle se trouvait peu de temps auparavant un malheureux. A l'une des parois, on avait percé une ouverture par laquelle on tirait le malade et on l'attachait pendant qu'on nettoyait l'intérieur. — Ces onze malades sont entretenus à l'aide d'un legs, mais très pauvrement. Les dimanches et fêtes, on leur donne parfois un morceau de jambon, quelquefois dans la semaine un petit morceau de fromage, le reste du temps des pois ou d'autres légumes. Personne ne s'occupe de traiter leur esprit. Ils jouissent d'une grande liberté pour se promener. Quelques-uns travaillent.
« Le personnel se compose d'un gardien qui touche un thaler par semaine et d'une cuisinière. La haute direction est confiée à un magistrat de la ville. »
On ignore l'usage que fit le Gouvernement russe deces renseignements.
Le 6 novembre 1793, le Procureur général du Sénat proposa d'affecter aux aliénés deux cloîtres dans chaque gouvernement. Les premiers gouvernements désignés pour cette nouvelle organisation furent ceux de Pétersbourg, Moscou et Kazan.
PÉRIODE
En 1775, le Gouvernement prend en main l'assistance publique générale. 11 crée, dans chaque gouvernement, des Comités de charité ou iV assistance publique sous la dépendance desquels il place tous les établissements de bienfaisance, y compris les asiles d'aliénés. Chaque Comité reçoit un capital de 15,000 roubles qu'il doit placer.
Un ukase ordonne la création d'un asile spécial pour chaque gouvernement. Ce même ukase contient des prescriptions générales sur la façon de traiter les aliénés. Il dit que, suivant la nature de leur maladie, les aliénés seront ou non isolés, mais en tout cas mis hors d'état de nuire; que les malades aisés devront payer une pension. 11 recommande de veiller à ce que le personnel des asiles futurs traite les fous en malades, c'est-à-dire avec humanité, pitié et charité.
C'est à peu près à la même époque qu'en France Louis XVI, ému par les rapports de Tenon, réclamait des changements dans le régime des aliénés suivant une conception plus humaine, et qu'en conséquence Larochefoucauld-Liancourt faisait cette enquête si émouvante qui préparait les esprits à la grande réforme de Pinel. Mais, comme le voit, la Grande Catherine avait su comprendre et tracer les principales lignes du problème à résoudre.
Dès les années qui suivirent la publication de l'ukase, commencèrent à s'élever des établissements plus dignes que les anciens du nom d'asiles d'aliénés. Le premier en date fut celui de Novgorod (1776).
Mais beaucoup de gouvernements ne purent réaliser
la création de l'asile demandé. Les uns se groupèrent pour avoir un asile commun comme le firent et font encore aujourd'hui un certain nombre de départements français. D'autres, à l'instar de certains de nos départements et anciennes provinces, grefîèrent un quartier spécial pour les aliénés sur l'hôpital général. Ces quartiers d'hospice se rencontrent encore en Russie, et nous décrirons plus loin ceux de Nijni-Novgorod, de Bonifratry à Varsovie, de Kharkov, Tambov, Tauride et Kherson ; ils sont analogues à ceux qui existent encore chez nous dans certains départements, à Tours, Orléans, Montauban. Il faut remarquer que ces quartiers d'hospice ne sont pas toujours inférieurs aux asiles autonomes.
Néanmoins le nombre des services d'aliénés était déjà de quatorze en 1810 et il augmenta dans les années suivantes.
Ces asiles furent bientôt encombrés, et malgré cela nombre d'aliénés étaient encore abandonnés sans secours, en raison surtout de l'éloignement des asiles et de la difTiculté des communications.
En 1842, des commissaires du Gouvernement firent une enquête sur les asiles de province et constatèrent une situation lamentable.
En 1844, fut nommée une, commission, composée d'employés du ministère et de quelques médecins, avec mission d'élaborer un projet de réorganisation des asiles d'aliénés.
Cette commission proposa de bâtir pour six ou sept gouvernements un grand asile répondant à toutes les exigences de la science moderne et désigna les villes suivantes: Pétersbourg, Moscou, Kazan, Kharkov, Odessa, Kiev. Vilna, Riga.
Chaque asile devait contenir de 100 à 250 malades et comprendre dix bâtiments isolés :
l** Deux pour les agités et les gâteux : un pour les hommes, l'autre pour les femmes; 2" deux pour les incurables ; 3° deux pour les convalescents ; 4° quatre pour les médecins et l'administration.
Chaque asile devait coûter 60,000 roubles. Cette somme devait être empruntée et paj'ée par amortissement. Mais quand on fît des plans un peu précis on s'aperçut que chaque asile coûterait, non pas 60,000 roubles, mais de 280,000 à 400,000 roubles. En 1856, une nouvelle commission fut nommée. Elle accepta la création des huit asiles proposés par l'ancienne commission, mais elle dressa d'autres plans et régla les conditions d'entrée et de mise en liberté.
Le premier asile devait être construit à Kazan à titre d'essai. Mais, en 1862, quand on voulut mettre les projets à exécution, on s'aperçut qu'ils ne répondaient plus aux exigences de l'époque et on nomma une nouvelle commission pour étudier tout ce qui concernait les asiles d'aliénés. Cette commission comprenait un certain nombre de médecins et d'architectes ; elle dressa un projet pour la construction d'un asile de 150 malades à Kazan. Celui-ci, commencé dès 1862, nq, fut ouvert qu'en 1869 après de nombreuses complications; il coûta 541,368 roubles.
La création des autres asiles centraux fut bientôt abandonnée. Ces asiles présentaient de graves inconvénients ; ils étaient trop peu nombreux et par suite il était très difTicile d'y transporter les malades en raison des grandes distances à parcourir ; ils contenaient trop peu de malades ; ils devaient coûter trop cher.
Néanmoins, en 1860, on comptait en Russie 34 asiles séparés, 9 quartiers pour les aliénés dans les hôpitaux. Les aliénés ainsi hospitalisés étaient au nombre de 2,038 ; ils coûtaient ensemble 134,559 roubles par an, soit chacun 101 roubles.
L'administration de l'asile était confiée au conseil de l'hôpital composé d'un curateur, d'un médecin en chef et d'un administrateur ; ce conseil était sous la dépendance du Comité de charité.
Les Comités de charité, d'abord placés sous la direction du ministre de la police, avaient été rattachés en 1814 au ministère de l'intérieur. C'était donc, au demeurant, le Gouvernement qui dirigeait les asiles par l'intermédiaire des Comités.
Les dépenses étaient couvertes par les revenus des capitaux confiés aux Comités et placés par eux. Ces capitaux avaient fructifié ; en 1830, ils représentaient ensemble cinq millions de roubles et, en 1854, cent millions de roubles.
En 1860, la Russie disposait encore d'un certain nombre de places pour les aliénés dans différents établissements. Le tableau suivant résume la situation à cette époque :
1° 43 asiles ou quartiers d'hospice dépendant
des Comités d'assistance publique, soit . . 2.038 places
2° 5 asiles ou sections dépendant de la
Curatelle 799 —
3° 5 asiles privés 132 —
4° 2 asiles dépendant de la police 72 —
^ „,. . .... l 2 à Pétersbourg . . 170 —
5° 3 hôpitaux militaires. < . , ,, oa
^ (la Moscou 80 —
6° Dans divers hôpitaux et lazarets de l'Empire 855 —
Total 4.146 places
En 1882, M. le D' von Rottie était directeur de l'hôpital du gouvernement de Kamenetz-Podolsky, et par conséquent bien placé pour juger la façon dont les aliénés étaient traités dans ce gouvernement. Il fait de leur situation un tableau lamentable.
« Les logements faits pour six personnes en contenaient quinze. Il n'y avait à l'usage des aliénés que deux salles, une pour les hommes, l'autre pour les femmes. On séparait les diverses catégories d'aliénés comme on pouvait. Les aliénés dangereux étaient attachés à leur lit par une courroie qui leur prenait le pied. Il n'existait pas de cabinets d'aisances à proximité ; les malades calmes allaient à des cabinets assez éloignés ; les autres faisaient leurs besoins dans un bassin qu'on leur apportait ou souvent sur le sol. »
3" PÉRIODE
En 1864, l'empereur Alexandre II, le tsar libérateur comme on l'appelle justement en Russie, donna aux provinces une administration autonome (Zemstwos). Cette réforme, saluée avec joie parles éléments les plus avancés de la population, devint le point de départ d'une direction nouvelle dans l'assistance des aliénés. Au nombre des devoirs des administrations locales (Conseils généraux et Conseils municipaux) se trouve en effet celui d'assister les malades et les aliénés.
Si l'on veut se rendre compte de la situation qu'avaient les aliénés en Russie, au moment où ils furent confiés aux Zemstwos, il n'y a ([u'à se
reporter aux premières discussions de ces assemblées sur ce sujet.
Tous les Zemstwos signalent dans leurs rapports le mauvais état des locaux, l'insuflisance des ressources et des soins médicaux, et cela en termes énergiques. Le rapport du Zemstwo de Tauride dit par exemple : « Les locaux affectés aux malades sont pires que les casemates des prisons ; l'état des aliénés est lamentable et blesse tout sentiment humain. »
Même encore en 1871 un membre du Zemstwo de Tver s'écriait comme Roger du Loiret en 1837 : « Il serait préférable de tenir les aliénés en cage plutôt que de les voir réduits à l'état où ils sont. » Au Congrès de médecine de cette même région de Tver, en 1873, la maison d'aliénés est comparée à « une ménagerie mal administrée où les animaux seraient laissés à l'abandon ».
Il s'est produit, en somme, au sein des Conseils provinciaux de Russie la même émotion que chez nous aux Chambres lors des discussions qui ont abouti à la loi de 1838.
Les causes de la mauvaise situation des aliénés en Russie étaient les mêmes qu'ailleurs. Les locaux insuffisants n'étaient nullement adaptés à leur destination, d'où l'impossibilité de tout classement méthodique des malades. Dans les localités où les malades étaient placés dans un quartier de l'hospice général, celui-ci était le service sacrifié où l'on n'employait comme vêtements, linge et matériel, que les objets hors d'usage.
Les médecins ne venaient que rarement, ne voyaient les malades pour ainsi dire qu'en courant ou dans des occasions extraordinaires.
Los aliénés étaient ainsi abandonnés aux gardiens qui, pour être dérangés le moins possible, abusaient des moyens mécaniques de contrainte.
Dans les meilleurs établissements, le rôle des médecins se bornait à faire des prescriptions pharmaceutiques, et on ne tenait aucun compte de leurs observations pour le reste. Le public, n'ayant aucune confiance dans l'eflicacité de soins médicaux aussi insuffisants, n'envoyait pas les malades dans des asiles où il n'y avait pas d'espoir de les voir guérir; aussi ces établissements ne prenaient-ils aucun développement. Mais l'intervention des Zemst^vos allait transformer l'assistance des aliénés.
Dans la recherche des meilleurs moyens d'améliorer le sort des aliénés, les Zemstwos se sont laissés guider uniquement par les conseils des médecins, seuls compétents dans la matière. S'appuyant sur leurs indications scientifiques, ils ont amélioré les locaux destinés aux aliénés et transformé l'organisation intérieure des services. Alors seulement a commencé la phase médicale de l'assistance des aliénés.
Le public comprit bientôt la révolution heureuse qui s'opérait dans les établissements d'aliénés et y envoya plus volontiers les malades. Sous la poussée de l'opinion publique mieux éclairée, les autorités s'habituèrent à de plus grands sacrifices d'argent.
Dès 1871, les Zemstwos de Riazan, Toula et Tauride décidèrent la reconstruction de leurs asiles.
En 1872, Toula envoya son médecin aliéniste étudier à Moscou et à Pétersbourg, et d'après son rapport construisit son nouvel asile. Le Zemstwo de Tauride fit de même en 1873 avec le D' Fresé.
On voit par le rapport du 28 février 1877 que, dans vingt-quatre gouvernements, ou bien de nouveaux asiles sont ouverts, ou bien les anciens sont notablement agrandis. Dans huit, de nombreuses améliorations ont été faites.
Le Gouvernement impérial ne cessa d'ailleurs de stimuler le zèle des Zemstwos en leur accordant des subventions chaque fois qu'ils voulurent créer de nouveaux asiles ou améliorer ceux existants.
Le 24 octobre 1879, une ordonnance impériale accorda même une subvention suffisante pour payer la moitié des dépenses que feraient les Zemstwos dans cette voie. Mais nombre de Zemstwos tinrent à honneur de se passer du secours de l'État ou de ne lui demander qu'une subvention relativement minime.
Il s'est établi ainsi entre les Zemstwos une véritable émulation qui a eu pour résultat un progrès considérable dans l'hospitalisation des aliénés. Les progrès ne se sont cependant pas faits sans quelques tâtonnements et quelques temps d'arrêt qui ont tenu partout à l'insuffisance des ressources en face du nombre toujours croissant des malades.
C'est ainsi que certains Zemstwos, pour éviter l'encombrement, ont été amenés à rendre plus rigoureuses les conditions d'admission à l'asile de façon à éliminer les incurables inoffensifs dont le séjour dans l'asile fermé n'était pas indispensable. Mais alors les gouverneurs des provinces se sont récriés ; des luttes ont éclaté entre les assemblées provinciales et le représentant du pouvoir central. Finalement, le Sénat a déclaré que les Zemstwos, ayant reçu des Comités de charité les capitaux affé-
ronts à l'assistance publique, devaient hospitaliser les aliénés sans limite, le nombre de ceux à recevoir dans les asiles n'ayant pas été déterminé ; qu'en conséquence ils devaient louer ou créer des locaux à cet effet.
En somme, il s'est produit en Russie Les mêmes difficultés que chez nous quand certains départements ont voulu établir une distinction entre les aliénés proprement dits et les déments séniles, et émis la prétention de ne plus payer les frais d'assistance de ces derniers. En France, les aliénés sont pour la majeure partie au compte des départements (les communes contribuant subsidiairement pour une part dans la dépense), tandis que les vieillards sont à la charge des communes seules. Eh bien, ces départements voulaient imputer aux communes les frais d'assistance des déments séniles et des aliénés clironiques inoffensifs par analogie avec ce qui a lieu pour les vieillards.
En présence de l'intervention du Sénat, les Zemstw'os ne tardèrent pas, presque partout, à revenir sur les mesures tendant à restreindre les entrées et à créer pour les chroniques des modes d'assistance spéciaux. C'est alors qu'on a ouvert des sections de chroniques distinctes de l'asile de traitement, plus ou moins éloignées de celui-ci comme à Tver, Riazan, Odessa, Novgorod, ou placées tout à côté comme à Toula, Tambov, Tauride, Poltava; c'est alors aussi qu'on a créé des colonies familiales. La première de ces colonies a été établie en 1888 par le D"" Bagenoff au village de Troïska, près de l'asile Alexéiev, dans la grande banlieue de Moscou. Plus tard le D' Gowseev, près d'Ékatérinoslav, a
institué un patronage familial qui occupe aujourd'hui trois villages.
En résumé, les Zemstwos, suivant leurs ressources financières et les commodités locales, suivant aussi les tendances des médecins qui les ont inspirés, ont adopté des mesures différentes dans l'assistance des aliénés. Les uns admettant sans distinction les aigus et les chroniques les ont laissés confondus ensemble et sont arrivés ainsi à avoir un asile toujours encombré ; les autres les ont placés à part, soit dans des quartiers spéciaux, soit dans des colonies.
On peut se faire une idée des énormes progrès accomplis par les Zemstwos d'après les chiffres suivants empruntés au D"" W.-J.Jako\vesko :
« Tandis qu'il y a quarante ans les Comités de charité publique traitaient dans les trente-deux gouvernements de l'empire russe 1,167 aliénés, les Zemstw^os disposent aujourd'hui (1897) de plus de dix mille lits pour ces malades. Les Comités dépensaient chaque année en moyenne quatre-vingt-dix roubles par malade ; les Zemstwos en dépensent deux cent quinze. Au total, le traitement des aliénés coûtait à l'État, il y atrente ans environ, cent mille roubles par an ; les Zemstwos dépensent à peu près deux millions de roubles. Du temps de l'assistance par l'État, les Comités obligeaient le malade à payer une indemnité relativement élevée (de 4 r. 1/2 à 7 r. 1/2 par mois) ; avec l'Administration provinciale, les aliénés sont traités presque tous gratuitement. C'est que 80 7» des malades appartiennent aux populations rurales nécessiteuses et lourdement chargées d'impôts, 15 "/o à la bourgeoisie peu fortunée et 5 7o seulement aux classes riches. »
Avant les Zemstwos, les aliénés placés pour lu plupart clans des quartiers d'hôpitaux généraux étaient traités par les médecins ordinaires connaissant peu ou pas les maladies mentales. Maintenant la direction et le service médical des asiles et des quartiers d'aliénés sont confiés à des médecins spécialistes compétents et jouissant vis-à-vis des Zemstwos d'une indépendance suffisante pour pouvoir appliquer en toute liberté le traitement qu'ils jugent le meilleur.
Aujourd'hui encore, dans les gouvernements qui n'ont pas de Zemstwos, il est rare de trouver un établissement consacré spécialement aux aliénés ; il n'en existe que dans trois gouvernements ; partout ailleurs ce sont des quartiers d'hospice. Dans ces gouver- 'nements dépourvus de Zemstwos, l'assistance des aliénés est loin d'avoir fait les mêmes progrès que dans les gouvernements qui ont la bonne fortune de posséder des assemblées locales.
On peut en juger par la description que faisait en 1885 M. le D"" Soulima (1) de l'état des aliénés dans le Sud-Ouest de la Russie. Voici comment il s'exprimait :
« Alors que presque partout ce sont les États provinciaux (Zemstwos) qui s'occupent des hôpitaux, dans le Sud-Ouest de la Russie les malades ont encore le malheur d'être soignés par le « Comité de charité publique ». Les établissements d'aliénés sont, dans ce pays, des annexes des hôpitaux généraux. Un témoin oculaire, qui, il y a quelques années, a visité une de
(1) Soulima, Sur l'état des aliénés dans le Sud-Ouest de la Russie [Arch. de Psych., t. VI, 1885); Kharkov. Analyse de Roubiuovitch (Archives de Neurologie, 1887, t. I, ji. IH2).
ces annexes, raconte qu'il a trouvé, dans deux ou trois petites chambres extrêmement sales, près de quarante malades. Ils étaient tous couverts de haillons, quelques-uns d'entre eux se promenaient complètement nus ; on voyait sur leurs figures et leurs mains des ecchymoses récentes.
« Le peuple conserve dans ce pays les opinions les plus fausses sur les aliénés. Le cas échéant il va consulter plutôt les sorciers que le médecin parce que c'est beaucoup plus facile et moins coûteux ; pour placer un aliéné dans un hôpital il faut payer près de huit roubles (20 fr.) par mois pour l'entretien du malade, et encore on ne trouve pas facilement une place libre. »
En résumé, sans nier les progrès réalisés dans l'hospitalisation des aliénés, grâce aux Comités d'assistance publique, il faut reconnaître cependant que dans les gouvernements qui ne jouissent pas encore de l'autonomie le traitement des aliénés est resté très en retard. D'où il est facile de conclure que ce sont les administrations locales autonomes qui ont surtout aidé et qui aideront au perfectionnement de l'assistance des aliénés en Russie.
Il est juste d'ajouter, suivant la remarque de M. Rothe, que si les Zemstwos ont pu réaliser des progrès considérables dans l'hospitalisation des aliénés, c'est en grande partie grâce aux universités qui ont eu le mérite d'introduire, dans les programmes des facultés de médecine, l'étude théorique et clinique des maladies mentales et de former ainsi des praticiens rompus à la connaissance des aliénés, capables par suite de diriger des établissements
consacrés à ces malades.