‹ Les aliénés en RussieChapitre 56 sur 68 · CLINIQUE DE L'ACADÉMIE MILITAIRE DE PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

CLINIQUE DE L'ACADÉMIE MILITAIRE DE PÉTERSBOURG

En 1859, par les soins du D'' Dukowiski. président de l'Académie militaire de médecine, le D' Balinski, suppléant de la chaire des maladies des femmes et des enfants, fut chargé d'enseigner les maladies mentales.

On venait d'organiser, à l'hôpital militaire Saint- Nicolas, une section pour recevoir les officiers atteints d'aliénation mentale avec leurs familles. C'est dans cette section que Balinski ouvrit son cours.

Dans sa leçon d'ouverture, Balinski se plaignait de l'organisation déplorable du service où il enseignait. «... Une seule chose m'a frappé, disait-il, c'est l'ordre trompeur qui règne au moment de la visite. Pendant toute sa durée, tous les malades, sauf les maniaques, sont chacun à la place qui lui est indiquée ; ils font l'impression d'hommes sains d'esprit. Ce calme de courte durée est obtenu, comme bien l'on pense, grâce à des procédés qui n'ont rien de doux ni de tendre. »

On accorda à Balinski toute liberté et une somme de 9,000 roubles pour organiser la clinique; on l'envoya même à l'étranger, en compagnie de l'architecte Morowinski, pour y étudier les asiles et leur organisation.

Une clinique pour les maladies mentales fut établie quelques années plus tard à l'Académie impériale militaire de médecine; elle fut ouverte le 19 novembre 1867.

C'est donc Ivan Balinski qui a été le premier professeur officiel des maladies mentales en Russie, « le Nestor de la psj'chiàtrie russe à l'Académie de médecine de Pétersbourg et à proprement parler le fondateur de l'aliénation moderne en Russie » (Alexandre Mendelssohn).

En même temps que fut ouverte la première chaire de psychiatrie, l'étude des maladies mentales fut déclarée obligatoire dans le programme d'enseignement de la médecine.

La clinique du professeur Balinski, amplement fournie de malades et de tous les instruments propres aux investigations scientifiques, devint bientôt un centre actif d'enseignement où de nombreux médecins vinrent s'initier à la connaissance des maladies mentales. Elle a été la pépinière d'où sont sortis nombre d'aliénistes connus qui ont occupé au cours de leur existence les postes de médecin dans les différents asiles russes.

En 1876, Balinski fut remplacé par le professeur Mierzejewski qui continua son enseignement avec succès. Les travaux de M. Mierzejewski, dont quelques-uns faits en collaboration avec M. Magnan, sont bien connus en France et ailleurs.

Il y a peu de temps, à M. Mierzejewski a succédé M. Betcherev antérieurement professeur de psychiatrie à l'Université de Kazan. Ses travaux en psychiatrie et en neurologie l'ont placé aux premiers rangs de la spécialité.

En France, on est assez porté à croire que tout est militaire en Russie, que les professeurs de la Faculté, les médecins d'asiles par exemple, ont tous des grades dans l'armée.

Il n'en est rien : professeurs et médecins d'asiles sont, comme en France, des fonctionnaires purement civils. Il faut cependant faire une exception pour l'Académie militaire de médecine de Pétersbourg où un certain nombre de professeurs sont médecins de l'armée.

L'Université de Pétersbourg était incomplète; elle ne possédait pas de Faculté de médecine faute d'argent pour en organiser une. Le Ministère de la guerre, plus riche que le Ministère de l'instruction publique, a comblé cette lacune en créant il y a cent ans l'Académie inilitRire de médecine, et cela en vue surtout d'assurer le recrutement des médecins de l'armée. Les étudiants qui suivent les cours de l'Académie militaire ne se destinent cependant pas tous à la carrière de médecin militaire; beaucoup n'appartiendront jamais à l'armée. L'Académie est en somme une Faculté comme les autres Facultés civiles, et distribue le même enseignement. Partout, aussi bien dans les Facultés civiles qu'à l'Académie militaire de Pétersbourg, les étudiants portent un uniforme.

Les hôpitaux militaires servent à l'Académie pour donner l'enseignement clinique.

La plus grande activité règne à lAcadémie ainsi que le montre le compte rendu du dernier exercice scolaire 1896-1897 :

« Le personnel enseignant se compose de 31 professeurs dont 10 extraordinaires; 12 prosecteurs ou chefs de travaux; 23 assistants; 83 professeurs agrégés dont 47 en exercice. Pendant l'année 1897, 115 médecins militaires ont été attachés à l'Académie pour perfectionner leur instruction; 4,800 malades ont été traités dans les cliniques de l'Académie et près de 34,000 à la consultation. U a été exécuté près de 5,600 opérations. 11 a été délivré 135 diplômes de médecin et 106 de docteur en médecine. Médecin et docteur en médecine sont en effet deux grades différents en Russie. Le premier est délivré à l'étudiant qui a passé cinq ans à l'École, ainsi que tous ses examens; le deuxième, au médecin qui a subi derechef les mêmes examens et soutenu une thèse (1).»

Le budoret annuel de l'Académie militaire de médecine dépasse un million de roubles; on voit que le Ministre de la guerre fait les choses largement; en ce qui concerne la clinique de psychiatrie, on peut dire qu'il s'est montré prodigue.

Nous avons visité la clinique sous la conduite de M. le docteur Rosenbach, privat-docent et médecin adjoint ; il a bien voulu recommencer pour nous une description et une démonstration déjà faites un grand nombre de fois, les jours précédents, à de nombreux médecins étrangers. Nous ne saurions trop l'en remercier.

(1) La Médecine moderne, n° du 18 février 1898.

La clinique ressemble plus à une maison privée qu'à un hôpital. N'étaient les laboratoires et les salles de cours, l'auditoire, comme on dit en Russie, ou se croirait plutôt chez un riche particulier que dans un établissement consacré à des malades.

La clinique contient 100 lits, 80 pour des militaires, officiers ou soldats; 20 pour les civils ; ces derniers payent 75 roubles de pension par mois. Au moment de notre visite, il y avait 20 nerveux, mais ils n'étaient là que temporairement, en attendant l'achèvement dun bâtiment spécial pour eux. Ce bâtiment, complètement isolé, est destiné à servir de clinique des maladies nerveuses; son inauguration devrait se faire au commencement de l'année scolaire 1897-98. Comme civils, on reçoit un certain nombre de personnes du sexe féminin, femmes, filles ou parentes de militaires. D'une façon générale, le professeur de psychiatrie choisit les sujets qui lui paraissent offrir le plus d'intérêt pour l'enseignement.

Dans le bâtiment central se trouvent : la salle de cours et des laboratoires pour l'histologie, la ph}'siologie, la pathologie expérimentale, laboratoires largement pourvus de tous les instruments nécessaires.

La clinique est divisée en deux parties inégales : la plus grande, à gauche, pour les hommes: la plus plus petite, à droite, pour les femmes ; elle est composée de pavillons reliés par des galeries fermées. Les pavillons de tranquilles ont un rez-de-chaussée et un étage. Les malades séjournent au rez-dechaussée dans le jour et couchent au premier. Les pavillons d'agités n'ont qu'un rez-de-chaussée. Pas de grands dortoirs, ni de grands réfectoires, mais une

série de petites pièces, des chambres à coucher d'un ou deux lits, de trois au phis.

T'n jardin est attenant à chaque section; il est trop petit, surtout trop entouré de murs, sans vue sur l'extérieur.

Les matelas des gâteux sont en trois parties ; la partie médiane est recouverte de gutta-percha avec tube s'ouvrant dans un vase situé en dessous. Chacun de ces matelas coûte le prix énorme de 47 roubles.

Les cellules, au nombre de cinq, sont bien aménagées. Il y a peu d'agités. M. le D"" Rosenbach nous avoue qu'il n'y a jamais à la clinique de ces grands agités comme il en a vu dans les asiles de France ; il est d'avis qu'il y a dans cette différence une question de race, les Slaves étant en général calmes et placides.

Les lavabos sont en marbre blanc. La salle de bains est confortable. Les baignoires sont enfoncées dans le sol ; pour y descendre les gâteux, on les place sur un fauteuil à sangles que l'on met en mouvement à l'aide d'un treuil. Il existe une petite piscine.

Il y a une salle de gymnastique avec un jet d'eau.

Les fenêtres sont munies pour la plupart de verres épais; il n'existe pas un seul grillage.

Tout l'intérieur de la clinique est peint en bleu clair à deux tons, ce qui lui donne un aspect particulièrement gai. Les meubles : lits, canapés, tables, sièges, sont luxueux et ne ressemblent en rien à un mobilier d'hôpital.

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