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ben Imram, qui a laissé un Trailé sur la mélancolie (1). L'auteur fait allusion aux malades qu'il a vus à Kairouan et décrit différents symptômes de la maladie qu'il appelle la mélancolie : hallucinations, insomnie, tristesse et désolation continuelles, etc. Il examine les symptômes physiques comme l’amaigrissement et parle de l'épilepsie comme d’une complication. Enfin, il préconise déjà un traitement moral (débarrasser le malade de ses mauvaises idées) et la suppression du vin, à côté d'une thérapeutique végétale compliquée.
Le premier établissement où furent assistés des aliénés à Tunis est le marstane (2), fondé par Hamouda Pacha en 1073 de l'Hégire (1663 après J.-C.) : primitivement destiné aux malades mihtaires, 1l fut ensuite consacré aux alénés civils et militaires, puis, en dernier heu, à tous les malades. L'hôpital subsista jusqu'en 1880, date de la fondation de l'hôpital Sadiki. Nous n'avons aucune idée de la condition des aliénés dans cet hôpital pendant toute cette période.
Le marslane recevait surtout des hommes. En 1188 de l'Hégire (1775) Ali Bey I* fonde la Tékia de Tunis, qui persiste encore actuellement, mais modifiée. La Tékia
élait destinée à donner asile et nourriture aux infirmes
(1) Voir Ahmed Chérif: Histoire de la médecine arabe en Tunisie. Thèse Bordeaux, 1907-08.
(2) Béchir Sfar: Assistance publique musulmane en Tunisie, Tunis,
ut nécessiteux et aux mendiants de la ville. On annexa à la Tékia primitive une maison de douze pièces pour servir d'asile aux femmes atteintes d’aliénation mentale ou de maladies imcurables.
En 1896, Béchir Sfar, alors délégué du Gouvernement Tunisien à l'administration des Habous, dans une brochure sur l’Assistance publique musulmane en Tunisie, écrivait : « L'hospice des femmes présente l'inconvénient de se trouver dans un quartier assez fréquenté et dont les habitants se plaignent, avec raison, d'être constamment dérangés par le bruit infernal auquel se hvrent les pensionnaires, atteintes pour la plupart d'aliénation mentale. »
En 1880, l'hôpital Sadiki est fondé. On y recoit surtout des hommes et, en particulier, des aliénés dont le nombre varie de 40 à 50 sur 190 Hits que compte l'hôpital (soit environ, 25 p. 100).
On recoit alors des aliénés de toutes les nationalités et de toutes les religions : Juifs tunisiens, Turcs, Egyptiens et même Chrétiens, dépendant du Sultan, comme les Grecs et les Arméniens.
Les aliénés, à Sadiki, étaient logés dans une salle dont les fenêtres étaient solidement barrées de fer. Le D' Baslide, dans son Projel de réorganisalion de l'assistance publique en Tunisie, s'exprime ainsi : « Les fous qui appartiennent à la race arabe sont parqués dans une des dépendances de l'hôpital Sadiki, dans des conditions telles, que Je n'ose pas les énumérer... »
Mais ce que le médecin n'a pas pu dire, le conteur l'a écrit. Guy de Maupassant, au cours d'un voyage qu'il fit à Tunis, en 1889, vit ces malheureux. Dans La Vie
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Errante, au chapitre Tunis, il nous a laissé de cet horrible spectacle une description vraiment saisissante, que nous ne résistons pas au plaisir de reproduire
«.… Dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une galerie à colonnes qu'abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent telles que je ne songeai plus guère à ce qui m'avait fait entrer là,
« Aulour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules, grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d'un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C’est un fou libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous furieux enfermés en bas.
«Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d'être étranges, que nos pauvres fous d'Europe.
« Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de ses compagnons, c'est le haschieh ou plutôt le kif qui l'a mis en cet état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l'attend.
« De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes grêles d'araignée humaine; et le nègre, Son gardien, un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d'une seule pesée sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné.
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« Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l’air d'une menace.
« Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d’une beauté rare cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d’une distinction parfaite. C’est un M'zabite, devenu fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.
« Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un Ours :
« — Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous fous !
« C’est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il nous désigne l’un après l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète :
« — Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou !
« Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
« Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui plane sur ce trou de damnés. Alors apparait, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.
« Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec respect. Il répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui signifient : «Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.
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« Depuis quinze ans, cet homme ne s’est point couché. Il dort assis sur une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a jamais vu s'étendre.
«...Je m'en vais troublé d'une émotion confuse, pleine de pitié, peut-être d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui continuent dans cette prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite pipe bourrée de quelques feuilles jaunes. »
Ces lignes furent écrites vers 1890. Mais le sort des aliénés fut peu changé tant qu'ils continuèrent à être hospitalisés à Sadiki. En 1896, le D' Aug. Voisin communiquait à la Société médico-psychologique ses Souvenirs d'un voyage en Tunisie, et, parlant des aliénés de l'hôpital Sadiki, il décrit les locaux où ils sont logés et attire l'attention de la Société sur le fait que « dans chaque cellule il y a un anneau en fer fixé au mur, auquel on attache le cou-de-pied des aliénés agités ». Il a été frappé aussi par le mode d'entrée des malades : « Les Arabes aliénés sont admis et maintenus dans ce quartier d'hôpital sans certificat, et ils en sortent sans certificat. »
Notre ami, le D' Vullien, nous a raconté qu'il vit, vers 1902, un spectacle étrange : un pensionnaire de l'hôpital, ancien sergent de tirailleurs, faisait faire la manœuvre à ses camarades, nous allions écrire ses co-détenus : il commandait des mouvements militaires et se servait d'un bâton en guise de fusil. Près de lui, d'autres fous étaient enchainés dans leurs cellules à portes de fer et poussaient des cris.
Dans la remarquable étude d'ensemble qu'il publia en 1904, sur l'Assistance médicale en Tunisie, Gomma s'exprimail ainsi : « Les aliénés indigènes sont internés à
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l'hôpital Sadiki où ils sont considérablement gênants. Il suffit, pour en être convaincu, d’avoir entendu une fois le vacarme assourdissant auquel ils se livrent. »
Telle était la condition des aliénés à l’hôpital Sadiki jusqu'en 1905. C'est alors que se produisit un événement qui pourrait peut-être paraître étrange aux yeux des aliénistes, mais qui trouve sa raison dans les tendances et le mobile qui animaient le nouveau directeur de l'hôpital Sadiki. Chirurgien de tempérament et d'éducation, estimant que l'assistance aux Musulmans devait être surtout chirurgicale, le D° Brunswick demanda à plusieurs reprises le retrait des aliénés : puis, un jour, las d’attendre une solution officielle, 1l les mit purement et simplement à la rue. Quelques-uns furent plus tard recueillis à la Tékia. Beaucoup restèrent libres, et le prédécesseur du D' Brunswick, le D' Lovy, nous racontait qu'il connaissait en hberté plusieurs de ses anciens pensionnaires, très Justiciables de l'internement. Trois de ces malades se sont déjà suicidés, ajoutait-il ; un quatrième, Israélite, celui-là, circule librement dans les rues de Tunis, gesticulant avec un bâton, et destiné probablement à mourir, lui aussi, de mort violente.
En 1906, la nouvelle Tékia fut ouverte, les ahénées femmes y furent logées, et leur ancienne Tékia, en parlie démolie, donna asile aux hommes.
Mais, c'est là une sorte de recul : l'hôpital Sadiki pouvait abriter 40 à 50 aliénés, et nous verrons que la Tékia n'en contient plus qu'une vingtaine.
Dans l'intérieur de la Tunisie, à Sousse, existe un hôpital musulman, le marslane, qui sert d’hospice pour les
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infirmes et les incurables. Le D' Ch. Comte nous a raconté qu'il vit à Sousse, en 1902, quelques aliénés enchaînés au marslane, dans des salles grillées et barrées de fer.
Faut-il ajouter qu'aucune loi, qu'aucun décret, ne définissait et ne réglait la situation de ces malheureux ; qu'aucun contrôle, aucune garantie ne s'élevait au moment de leur entrée à l'hôpital : l'arbitraire de la police, le bon vouloir d'un médecin, qui n'était nanti d'aucun pouvoir spécial, réglaient seuls la question des entrées et des sorties.
$ IT. — Dans LA COLONIE EUROPÉENNE
Une importante colonie européenne ne tarda pas à se développer en Tunisie : les Italiens, les Siciliens prineipalement, émigrèrent en masse sur la Tunisie. Les Français y vinrent plus lard, en moins grand nombre, mais constituant rapidement une élite, une sorte d'état-major, auquel l'établissement du Protectorat, en 1881, donna une prépondérance d'influence considérable.
Avec le développement de ces colonies européennes se posèrent rapidement des questions d'assistance à résoudre.
Dès 1842, les sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition avaient fondé rue Sidi-Saber, à Tunis, un dispensaire qui devint bientôt un pelit hôpital (1). En 1882, le cardinal Lavigerie et le chargé d’affaires français obtinrent de S.
A. le Bey, une ancienne caserne, où l'on transporta le
(1) Gomma, thèse Toulouse 1904, p. 142 et sq...