‹ Les Aliénés en TunisieChapitre 18 sur 39 · BO · texte numérisé non relu

BO

RE sa nourriture et sa boisson : le tout semble n'avoir jamais été lavé.

Cet homme est calme en général, et garde un mutisme impénétrable. Parfois, cependant, il s'emporte et se dispute avec son voisin de taudis, le frère de la gardienne.

Celui-ci, un homme de 40 ans, bien connu à Tunis, vit d'aumônes : c'est une sorte de « minus habens » qui va circulant dans les cafés, un gros chat blanc et noir sur les bras et dont tout le bonheur consiste à collectionner des chapeaux. Son bouge est tendu de cordes sur lesquelles reposent des linges déchirés et souillés. Son lit, un grabat, est caché par ces linges. Autour du ht il y a une débauche de chapeaux sales et cabossés, de toutes les formes, et, là-bas, sur une caisse, bien en évidence, une houppe à poudre de riz et une brosse à dents dont les poils sont rouges de poudre dentifrice. Près du ht, accroupi, le chat. Le locataire est sorti, 1l mendie et promène sa misère dans les quartiers de Tunis. Cette pauvreté, ces objets de toilette font un douloureux contraste!

Et voilà où vit ce malheureux alhéné !

Mais ce taudis est un palais à côté de celui où nous nous rendons ensuite à travers un dédale de rues boueuses. Nous franchissons, en nous baissant, la petite porte du n° 43 de la rue des Bains : nous sommes dans le palio d'une maison où grouillent de nombreuses familles, ameutées par notre arrivée.

Dans un coin obscur, on soulève un linge troué et dégoûtant : 1l fait très sombre et l’on ne voit rien d'abord. Nous pénétrons dans une pièce d'un mètre cinquante sur deux mètres environ, dont les minuscules fenêtres sont soigneusement bouchées par des planches. Les

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coins sont garnis de toiles d'araignées. L'odeur, qui se dégage dans cet antre,est vraiment repoussante et il faut un véritable courage, qui étonne nos guides, pour sé- Jjourner dans ce taudis le temps nécessaire pour habituer la vue à l'obscurité, que trouble seulement la lumière qui filtre à travers les joints des planches. Un sac, étendu à terre, sert de lit. À une de ses extrémités, sous une fenêtre, 1l y a un tas de matières fécales et de papiers souillés ; à l’autre bout, une jarre de grès pleine d'un liquide huileux. Le sol, formé de térre humide, est jonché de morceaux de Journaux et de débris d'objets.

Et là vit un aliéné depuis cinq ou six ans ! Il est à la garde d'une vieille femme juive, qui habite une autre parte de la maison. Le malade n'est pas là lors de notre visite : il se promène, et l'on comprend que parfois il ait envie d'abandonner un tel bouge et une atmosphère aussi nauséabonde.

Il est impossible de traduire ici l'horreur des eux que nous venons de visiter et, pour croire vraiment qu'un être humain, malade, puisse vivre dans un tel trou, il faut l'avoir vu.

Continuant notre course à travers la ville Juive, nous arrivons rue Achour et nous entrons dans une maison mieux tenue : le patio est grand, clair, lavé. La chambre est blanchie à la chaux, contrastant par sa propreté el son ordre avec la laideur des heux visités auparavant.

Une vieille femme est assise auprès d'un Bt, immobile. C'est une aliénée secourue dans sa propre famille, à la charge de sa fille, une jeune juive proprement et même coquettement vêtue. Elle reçoit dix francs par mois de la caisse de secours pour l'entretien de sa mère. Celle-ci

est malade depuis un an environ. Cuisinière à la Marsa à la maison beylicale, elle s'est disputée et battue un beau jour avec une autre servante, une Mauresque. Depuis, elle a quitté le travail et est tombée malade. Pendant six mois, elle a été très agitée, on l’a tenue, pendant cette période, dans un réduit de un mètre de haut, où se trouve un matelas, et qui donne dans la grande pièce. Elle est restée six mois, couchée dans ce coin, une chaine au pied. Naturellement, aucun médecin n'a vu la malade et c'est sa propre famille, qui pour calmer son agitation l’a tenue à l'attache, comme un véritable chien méchant. Elle refusait alors de manger et maigrissait. Mais, depuis quelques mois, l’état d'agitation a diminué: elle est plus calme, elle passe son temps à redire des formules de politesse ou à observer un mutisme, suivant les instants.

Comme chez la première malade israélite, c'est de l’assistance auto-famihiale. Ici, la propreté règne, la malade est bien tenue, 1l y a des draps blancs au lit, les meubles sont essuyés et l’on ne peut reprocher que l’absence de soins médicaux.

Nous traversons l'impasse du Médecin, l'humidité est considérable, une épaisse fumée, âcre, est répandue : ce sont des vapeurs nitreuses qui s'échappent d’un atelier de graveurs. Nous montons un étage aux marches usées el, dans une pièce qui sert de cuisine et de chambre à coucher, au milieu de femmes et d'enfants, se trouve un homme de 25 à 30 ans : c'est un dément précoce, aux attitudes calatoniques ; on lui parle, il a de l'écholalie. I prend, paraît-1l, des crises, mais rarement. Il vit dans celle maison, ne faisant rien, sortant peu, s'amusant,

comme un enfant, dans un coin de la chambre, à froisser du papier.

Sortant de là, nous montons, à travers les souks, au haut de la ville indigène, gagnant la rue du Divan. Dans une sorte de cul-de-sac sombre et humide, nous heurtons à une porte et nous pénétrons dans un logement qui est un véritable asile : cinq malades en effet sont logés ici.

La nuit est tombée maintenant et une lampe fumeuse donne un aspect plus triste encore. Du patio, on passe dans une chambre qui a été divisée en deux parties par une cloison de planches de deux mètres de hauteur à peine. En avant de la cloison cela forme une sorte de couloir où l'on a peine à tenir deux de front. La cloison a des ouvertures fermées par de véritables portes de bois. En arrière de la cloison il y a des cellules, trois aliénées y sont logées.

Deux de celles-ci sont dans l'étroit couloir : l'une, accroupie à terre, un fichu rouge sur les cheveux, a un aspect infantiles Les veux fixés, elle souffle béatement dans le canoun, sur lequel bout la marmite. Cette femme, qui a 30 ans, reste toute la journée accroupie, elle ne marche presque jamais. Elle aurait eu un enfant qui serait mort et c'est depuis qu'elle est devenue malade. C'est une naine de un mètre trente environ, sa voix est infantile.

A côté d'elle, assise sur un escabeau, une autre femme, un peu mieux habillée, l’aide dans ses travaux de ménage, À notre vue, elle se met à parler avec volubilité : elle nous raconte qu'elle a perdu son fils el sa fille, qué son père était rabbin :elle rit et pleure alternativement : c'est probablement un cas de confusion mentale

chronique.

Ouvrant une des cellules de planches, nous apercevons pliée dans des linges sordides, vautrée sur un VIEUX SAC, une petite idiote, qui à environ 20 ans. Elle ne parle Jamais, bave continuellement, fait tout sous elle et a parfois des crises nerveuses. Elle reste immobile dans sa cellule sombre, de deux mètres de long sur un mètre de large à peine. Jamais elle n'en sort, ne pouvant pas marcher.

Dans une autre petite pièce, où il y a tout Juste la place nécessaire pour s'étendre, une autre femme est couchée : c'est une vieille aux cheveux ras et blancs. Elle parle un langage désordonné et a du gâtisme. Elle aussi jamais ne quitte son réduit.

Le dernier pensionnaire de eet établissement est un homme de 36 ans : malade depuis huit ans, il est tranquille, a parfois des vertiges : il a gardé souvenir de sa maladie, 11 nous raconte qu'il à fait un séjour de quelques mois à l'Hôpital Français, pour neurasthénie, il y a quelques années.

Notre visite aux aliénés secourus par la Société de Bienfaisance Israélite est terminée. Quinze malades sont ainsi placés dans des familles pauvres qui reçoivent par malade et par jour la somme très minime de soixante centimes en moyenne.

Pour deux des malades que nous avons vues, celles hospitalisées dans leur propre famille, ce système est défendable. Quant aux autres, c'est de l'assistance hétéro-familiale, système excellent dans certaines conditions mais, que dire du bouge de la rue des Bains, des grabats que nous avons vus ? La société peut-elle tolérer de pa-

reilles choses ?

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