POUR LES DÉLIRANTS-AIGUS
1° Raisons de leur existence.
La question est depuis longtemps à l'ordre du jour déjà, Esquirol, en septembre 1818, dans une lettre au ministre de l'Intérieur, réclamait la création d'établisse- -ments de traitement pour les cas de folie : « Nous n'avons point en France d'établissement spécial, exclusivement consacré au traitement de l’ahénation mentale. » (In Marie, Revue de psychiatrie, 24 décembre 1904, p. 442.)
Depuis Esquirol, on n'a cessé de réclamer la création de pareils établissements. Nous ne pouvons rappeler ici tous les travaux qui ont été faits sur la question, pour démontrer aux pouvoirs publics l'utilité des salles de délirants. Rappelons qu'en août 1901, à la suite d'une discussion sur le délire aigu, Sur la proposition du professeur Régis, le Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de Limoges émit le vœu suivant : « Il est désirable qu'il soil créé dans les hôpitaux des salles d'isolement pour l'observalion des malades délirants ou agilés, el que ces malades ne sotent fransférés dans les asiles qu'après aliénalion mentale confirmée. »
Ce mouvement est général : on le voit aussi bien à l'élanger qu'en France. Des services de cette catégorie existent depuis longtemps au Danemark, « En France, dit Régis, Bordeaux a donné l'exemple en créant, en 1902, à Saint-André, un service d'isolement de délrants,
dont l’'admimistration a bien voulu me charger, et qui, tout en permettant une observation attentive de ces malades est pour moi le plus précieux des éléments d’enselgnements. » (Précis de psychiatrie, p. 828.)
Puis, en 1905, c'est l'Hôtel-Dieu de Paris qui organise un service de délirants, il est confié à Gilbert Ballet : depuis quelques mois, Brissaud en est devenu le chef.
À l'étranger, en Suisse, en Allemagne, en jus re on réclame pour de pareils services.
« En Amérique, dit le professeur Régis, dans sa ma-
gistrale lecon sur les délirants des hôpitaux, M. Mosher (d'Albany) a fait, le 27 mai 1900, une communication intéressante à l'Association médico-psychologique américaine sur « les aliénés dans les hôpitaux généraux ». Il montre la nécessité de séparer, en fait de maladies mentales, les cas aigus des chroniques... Les cas aigus doivent être traités dans les hôpitaux. » Depuis cette époque, Mosher a obtenu la création d'un service de délirants aigus, à l'hôpital d'Albanv. C'est un bâtiment de deux étages construit dans la partie la plus reculée de l'hôpital et indépendant des autres pavillons (1).
La question n'est plus discutée, et le principe de l'assistance, à l'hôpital général, des délirants aigus est admis par fous les aliénistes,
Les raisons qui plaident en faveur de celte organisation ont été bien des fois exposées et développées : elles découlent toutes de ce principe que le délirant est un malade, bien souvent curable, à condition de Tui donner les
soins les plus rapides et les plus efficaces.
(4) Voir les plans dans le 6° Rapport du D' Mosher, de sept. 1908.
a) La jolie est sourent eurable, c'est à une notion encore trop peu connue du public, pour lequel les attemtes mentales paraissent quelque chose d'indélébile. Faut-il rappeler pourtant tous les délires accidentels, ceux des maladies aiguës : pneumonie, typhus, fièvre typhoïde, méningite : ceux des intoxications de l'alcoolisme, de l'urémie, de l'auto-intoxication gastro-intestinale ? Fautil énumérer les psychoses aiguës qui suivent un accouchement, qui éclatent à l'occasion de la puberté, de la ménopause, les accès de manie ou de mélancolie qui suivent les grands lraumatismes moraux ?
Nous ne voulons 161 citer que ce que nous avons pu voir par nous-même et donner une petite statistique que nous à communiquée le D Porot.
Sur 36 malades entrés en un an (octobre 1907-oclobre 1908), au parillon spécial de l'Hôpital Français, pourtant bien défectueux, 16, soit 44,5 p. 100, sont sortis, au boul de quelques semaines, quéris, soit complètement, soi suffisamment, pour reprendre leur place dans les rangs de la société.
Encore faudrait1l ajouter à ce nombre quelques malades (5 à 6) que, grâce à leur calme relatif, le D' Porot à pu soigner dans ses salles de médecine générale.
Serait-11 humain, à notre époque de solidarité sociale, d'idées philanthropiques, de jeter, sur ces malheureux, le discrédil d'un internement, avec les préventions et les préjugés dont est pleine encore la société ? L'entrée et le séjour dans un asile Sont une tare qui pèse lourdement sur Pindividu el le poursuit dans sa descendance.
b) La jolie quérit d'autant mieux qu'elle est traitée
plus précocement. Cest peut-être le plus saisissant
UE des arguments qui plaident en faveur de l'hospitalisation rapide et simple du délirant.
On ne soupconne pas non plus, dans le public, la quantité de malades qu'on rendrait à la vie sociale au bout de peu de temps et auxquels on épargnerait la chronicité et la tare de l'asile, si l'on pouvait précocement les traiter, en les soustravant à leur milieu et en réduisant au minimum les formalités administratives.
Des statistiques ont montré que la curabilité de la fohe varie singulièrement selon le temps qui s'est écoulé entre le début réel de la maladie et celui du traitement. D'aprés Guislain, elle est de 60 p. 100 dans le premier mois, pour tomber à 25 p. 100 dans le second. De nombreux rapports de spéchlistes (Pierret, Magnan et Pactet, Taguet, de Vaucluse, etc.) ont conclu que l'accroissement du nombre des incurables, dans les asiles, était dû à ce que les aliénés n'étaient pas traités dès la première manifestation de leur maladie. Pendant l'année 1901, malgré les mauvaises conditions dans lesquelles 11 est organisé, le service d'observation de la Charité de Saint-Etienne. entre les mains du D°J. Roux, a pu mettre en Hberté 15 malades guéris, après un traitement dont la durée n'a pas excédé un mois. Or, sur ces 15 malades, 11 avaient été internés dans les ‘huit jours qui ont suivis le début des accidents, 3 du huitième au trentième jour, un seu] au bout de deux mois. 90 p. 100 des malades guéris recouvrent la raison dans les six premiers mois (Toulouse).
De tels chiffres prouvent éloquemment le rôle que joue la précocité du traitement dans la guérison des psychoses.
Tout aliéné, tout délirant devrait être porté immédia-
tement à l'hôpital.
« Les hésitations, les atermoiements, dit M. Vigouroux, aboutissant toujours au maintien du malade dans
le milieu où son délire a pris naissance, sont tout à la fois mauvais et dangereux. Mauvais, car des statistiques indéniables ont montré qu'en retardant le placement on « fabriquait des incurables », que plus le placement était ajourné, plus les chances de guérison diminuaient : dangereux, parce que la liste, déjà longue des crimes et délits commis par les aliénés en liberté, s'accroît tous les Jours. »
c) L'hôpilal seul peut assurer un traitement efficace de la jolie. — Nous ne voulons pas revenir sur les nombreu-
ses critiques qui ont été adressées à l'asile et la difficulté
dans laquelle on se trouve d'y assurer le traitement des maladies mentales. Le nombre et le mélange des malades, l'insuffisance du service médical, la mauvaise organisation des locaux sont les principales raisons de cette difficulté.
Pour être efficace, le traitement de malades délirants, nécessile un certain nombre de desiderata seuls réalisables à l'hôpital.
Les malades ne doivent être ni trop nombreux, ni trop mélangés. Les délirants aigus sont des malades très absorbants au point de vue des soins et ne peuvent être soignés que dans des sallees à nombre de lits très reslreint. Le chiffre de trente lits est un maximum pour un pavillon autonome, pourvu de son cadre médical (médecin, interne et infirmier). Passé ce chiffre, il n’est plus possible d'assurer des soins convenables : le service devient une mauvaise garderie et non plus une salle de
traitement. Tous ces délirants aigus doivent être, autant
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que possible, entre eux et non perdus dans une masse de chroniques ou d'incurables ; les commodités du service en souffriraient. |
De plus, un tel service exige une installation très parhicuhère, plus différenciée encore que celle d’un service ordinaire de médecine : l’alitement, l'isolement, la balnéation prolongée sont à la base du traitement des malades de cette catégorie : ce n'est donc pas un simple dortoir d'asile qu'il faut, mais un service avec chambres d'isolement, boxes, baignoires, bref, une vraie salle d'hôpital avec toutes ses installations accessoires.
Comme tous les services d'hôpital proprement dits, c'est un service où l’on passe, un service à « roulement » et non un service où l’on demeure.
d) Les hôpitaux généraux ont besoin d'une section de délirants. — Pour toutes ces raisons d'assimilation matérielle, d'organisation, le pavillon de délirants vient se placer tout naturellement dans un hôpital général, à côté des pavillons de médecine et de chirurgie ou de spécialités. Et sa place est d'autant plus marquée dans l'enceinte de cet hôpital qu'il aura avec les services voisins de fréquents rapports : la pathologie mentale est intimement liée à la pathologie générale : les délires, les accidents psychiques ne sont souvent qu'un épisode au cours de maladies ordinaires. Un courant de malades s'établira des pavillons généraux au pavillon des délirants. « Dans tout hôpital de quelque importance, dit
Régis, il existe, de facon permanente, un nombre plus
ou moins grand — plus grand qu'on ne le croit généralement — de malades qui, sans être, à proprement par-
ler, de véritables fous, atteints d'une de ces formes de
psychoses justiciables de l'asile, présentent des troubles cérébraux plus où moins accusés. Ce sont toutes les variétés de déments simples : séniles, artério-scléreux, paralytiques généraux ; ce sont des débiles intellectuels, des dégénérés sans complications vésaniques ; ce sont les grands nerveux : hystériques. épileptiques, neurasthéniques, choréiques, avec les manifestations si variables de leur état mental et moral : ce sont enfin et surtout tous ces sujets dont la perturbation psychique — confusion mentale et délire onirique — relève d'une intoxication externe ou interne ou d'une infection de l'organisme et qui, depuis les délirants alcooliques passagers jusqu'aux délirants post-opéraloires, en passant par les délirants urémiques, hépatiques, gastro-intestinaux, tvphiques, paludéens, puerpéraux, éclamptiques, etc. etc., constituent plus particulièrement la grande classe des délirants des hôpilaux (1). »
Ces malades « troublent le repos des salles » et rien n'est plus redoutable et dangereux pour la tranquillité des malades que la présence d'un voisin agité ou délirant : 11 faut dans l'intérêt de tous que ce voisin puisse être évacué rapidement sur un service spécial, tout en restant cependant à portée des secours chirurgicaux ou médicaux nécessités par son état physique (2).
(1) Récis. Les délirants des hôpitaux, Presse Médicale, 12 septembre 1903.
(2) Pour montrer l'utilité de pareils services d'isolement, nous ne pouvons mieux faire qu'indiquer quelques chiffres :
Le service du D' Régis, à l'Hôpital Saint-André de Bordeaux, bien que ne complant que 12 lits, a vu passer, de novembre 14902 à novembre 1903, 116 malades (in thèse Laxrv).
Mosher d'Albany, depuis l'ouverture de son pavillon de délirants,
2° Le pavillon en construction à l'Hôpital Civil Français de Tunis.
Depuis la prise de possession de son service à l'Hôpital Civil Français de Tunis, en 1907, le D" Porot, chargé du pavillon des aliénés, n'a cessé de signaler les conditions détectueuses, dans lesquelles se trouvaient les malheureux confiés à sa charge, et l'insuffisance notoire des moyens d'assistance des aliénés de la Régence.
Modifier et agrandir un pavillon, conçu dans un esprit aussi radicalement faux, était impossible. Il fallait rebâtir. C'est à quoi s'est résolue l'Administration. I faut louer ici l'empressement du Gouvernement Tunisien, et en particulier de son actif Secrétaire Général Adjoint, M. Blanc, que ses anciennes fonctions d'inspecteur général du ministère de l'Intérieur préparaient admirablement à la compréhension et à l'organisation des œuvres d’assistance.
Un crédit spécial ful inscrit au budget de 1909. Un projet de pavillon fut mis à l'étude par M. Guy, architecte du Gouvernement Tunisien, sur les indications médicales fournies par le D' Porot. De cette collaboration est sorti un plan, que nous reproduisons ici et qui vient de recevoir l'approbation du Gouvernement. Dans six mois, ce service pourra ouvrir ses portes.
a) Plan el orgunisalion de ce service. Le: D Porot
sest inspiré pour l'organisation de ce service des don-
en février 1902 jusqu'au 30 seplembre 1908, a pu y observer 1.386 malades, (Sixt Report of Pavillon Department for mental diseases for the year Ending september 30, 1908.
nées médicales les plus récentes et des principes que nous venons de développer.
Ce service a été prévu de 25 lits, ce qui assure un roulement annuel de 150 malades, en supposant pour chaque malade un séjour moyen de deux mois.
Les données du problème à résoudre étaient les suivantes : ;
1° Faire trois sections : une pour les grands agités, une pour les hommes et une pour les femmes tranquilles ;
2° Supprimer tous les moyens de coercition : cellules de force, camisole ; remplacer le système de la contention forcée par la surveillance directe : orienter les lits de telle façon que les postes d'infirmiers deviennent en quelque sorte le pivot de chaque section ;
3° Assurer à chaque malade un isolement relatif, sans sacrifier cependant la surveillance commune ;
4° Assurer, à portée de main, tous les accessoires nécessaires au traitement : bains, douches, parloir, salle de jour, jardins.
Voici comment le problème a été résolu :
La section des grands agités a été rejetée à l'arrière du bâtiment, de façon à respecter la tranquillité des autres malades. Elle ne comporte que 4 lits, dans des chambres séparées, largement ouvertes ; un poste de surveillant est au centre : au milieu de ces chambres d’agités se lrouve aussi une première installation hydrothérapique: deux baignoires en contre-bas, à ras du sol, pour y faire la balnéation chaude prolongée des grands agités.
En avant, séparés par des services généraux, cuisine, office, par le parloir, le cabinet du médecin, se trouvent