‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 11 sur 46 · Ï. CONSULTATION MÉDICO-LÉGALE DE M. LE D’ B.-A. MOREL · texte numérisé non relu

Ï. CONSULTATION MÉDICO-LÉGALE DE M. LE D’ B.-A. MOREL

Jeanson est-il coupable ou est-il aliéné? en d’autres termes : au moment où il a commis le triple acte de vol, d'incendie et d'homicide, était-il en état de démence ou a-t-il été contraint à ces actes par une force supérieure à sa volonté ? (Code pénal, art. 64.)

À cette question, les experts primitivement nommés, MM. les docteurs Bonnet et Bulard, médecins en chef de l'asile des aliénés de Maréville (2), n'hésitent pas à répondre : Rien ne nous autorise à dire que Jeanson ait été alièné avant, pendant ou après l'acte incriminé.

Les conclusions de ces honorables médecins, pour être précises, catégoriques et affirmatives au dernier chef, sont cependant mitigées par les réserves qui suivent : |

« Toutefois, disent-ils, en raison des conditions particulières où l'ont placé et les antécédents héréditaires de ses ascendants et parents, et aussi la fièvre typhoïde que Jeanson à eue à l’âge de huit ans, l’inculpé nous paraît prédisposé à l’aliénation mentale.

« Enfin, ajoutent les experts, ces influences morbides ont certainement contribué à diminuer très notablement chez Jeanson la force de résistance ordinaire et normale aux impulsions passionnelles. »

Ces réserves sont très importantes et nous y reviendrons dans le cours de cette consultation ; mais l'affirmation que Jeanson n’était, aux veux des experts, aliéné ni avant, ni pendant, ni après Pacte

(1) Lue à la Société de médecine légale, le 10 mai 1869, par le Dr B.-A. Morel. (Annales d'hygiène, 1869, 2 série, tome XXXII, p. 153.) (2) Bonnet et Bulard, Affaire Jeanson. Nancy, 1869.

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d'homicide, est tellement positive qu’elle a dû peser de tout son poids sur les décisions de la cour et sur Ja conscience de MM. les jurés.

Les experts soutiennent cette thèse, dans un rapport volumineux, qui est un chef-d'œuvre d’investigations médico-légales. A leur travail très consciencieux vient s'ajouter leur autorité personnelle. Ils sont chefs d’un grand service d’aliénés. Ils ont vu, examiné et observé Jeanson pendant plusieurs mois. Aucune de ses paroles n’a été perdue dans l'intérêt des motifs qui pouvaient confirmer la criminalité de l'acte inculpé et conséquemment la responsabilité de celui qui l'avait commis. Jeanson a été soumis à une surveillance incessante. Un infirmier expérimenté a été spécialement attaché à la personne du prévenu et pouvait rendre un compte exact de ses faits et gestes. La surveillance, on peut le dire sans exagération, a été exercée jour et nuit, et, si l'accusé avait été capable de jouer la simulation, on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que sa ruse eût été bientôt déjouée.

I. Examen du rapport des experts de l'asile de Maréville MM. les docteurs Bonnet et Bulard.

Le rapport de MM. les médecins de Maréville, rapport que j'ai profondément médité, est, comme je l’ai déjà dit, une œuvre que je regarde comme des plus consciencieuses. Pendant quatre mois, ils ont examiné, observé Jeanson. Ils l’ont, moyennant leurs investigations quotidiennes, poussé dans ses derniers retranchements. Ils ont fouillé les plis et replis de sa conscience, de manière à ne laisser de refuge ni à la simulation, si elle avait voulu se produire, ni aux motifs que l'accusé aurait pu alléguer, soit pour excuser son crime, soit pour en diminuer la gravité. Si donc les experts ont péché, cela a été, je le dis d'avance et sans critique malveillante, plutôt par excès de zèle que par négligence ou par tiédeur dans l'exercice de leurs fonctions.

Et cependant, que répond l'accusé à la demande, cent fois répétée sous toutes les formes, des motifs qui ont pu le pousser à tuer son ami Jouatte, car les experts veulent absolument trouver des motifs déduits, soit de l’immoralité de l’inculpé, soit d’un sentiment de basse et horrible vengeance ?

Dans vingt interrogatoires successifs, Jeanson a été généralement calme, impassible, indifférent même à la situation, mais il a continuellement nié qu'il existât des rapports immoraux entre lui et Jouatte, ou qu’une vengeance préméditée contre son malheureux camarade ait armé sa main de l'instrument fatal.

Ce calme, cette impassibilité, cette absence de sensibilité et de remords, ces joies insolites qui pendant son séjour à Maréville le portent parfois à chanter à tue-tête des heures entières, enfin, ce contraste perpétuel entre les paroles et les actes de Jeanson et entre les impressions qu'il devrait éprouver sont, il est vrai, des faits qui impressionnent assez les experts pour leur faire dire que Jeanson est un individu étrange, qu’il n’est pas comme les autres hommes sains d'esprit. Cette manière d'agir de l’inculpé fait la même impression à l'individu chargé de sa surveillance et qui, depuis des années, à l’habitude d'observer les faits et gestes des aliénés.

Nous établirons, dans le cours de ces débats, comment ces faits sont considérés, par nous, comme des phénomènes pathologiques qui nous aideront à bien fixer la nature de la maladie nerveuse dont Jeanson est atteint et qui nous permettront de rapporter à sa véritable origine morbide un acte qui ne pourrait susciter assez de réprobation, s’il était le produit d’une volonté libre et réfléchie. Mais analysons d’abord les réponses de Jeanson à propos des mobiles qui ont pu le porter à accomplir un acte homicide aussi épouvantable. Étudions, d’après le propre rapport des experts, la nature des actes de l’inculpé, et cela depuis sa première enfance Jusqu'à son entrée à Maréville, et pendant son séjour dans cet asile. Nous pourrons ensuite, tout en faisant la part bien légitime des appréciations de mes honorables confrères, et en nous aidant même de leurs appréciations, arriver à formuler avec plus de sûreté nos propres opinions sur l’état mental de Jeanson, que nous considérons Comme ayant accompli un acte inconscient et conséquemment excusable, malgré les horribles circonstances qui ont accompagné sa perpétration.

Aux nombreuses demandes que lui font les experts sur les mobiles qui ont pu le pousser à un pareil acte, aux reproches qu'ils lui adressent sur son insensibilité, son indiflérence, son absence de remords, l'accusé répond invariablement :

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« Ah! je ne sais pas ce que j'ai fait. Si j'avais cent existences à donner, je les donnerais pour que Îa victime ne soit pas morte. Quand j'ai mis le feu à la salle d'étude, j'ai commencé à comprendre la gravité de mon acte, et la pensée m'a saisi que la justice allait s'emparer de moi et que je serais emprisonné. Alors cela m'a exalté.… Je n'ai pas voulu laisser derrière moi celui que j'aimais et je lui ai coupé le cou...

« Mais, lui dit-on, il est hideux, horriblement lâche de tuer quelqu’un d’endormi. Le sommeil de votre pauvre camarade aurait dû vous désarmer. Sans donte, je le sais, répond Jeanson; mais j'ai été emporté par une force que ma volonté n’a pu dominer; mon impulsion a été irrésistible. »

On lui demande s’il n’a pas eu l’idée de secourir son malheureux condisciple à l’agonie. Non, dit-il, j'étais anéanti… En effet, dans cet instant fatal, il n’a pas eu une larme à verser. [ n’a pas manifesté la moindre sensibilité. « Sans doute, je n'aurais pas recommencé, ajoute-t-il avec calme, nus, ‘rien éprouvé. »

Interrogé sur les motifs qui ont pu le déterminer à accomplir un acte semblable, il répond : « Les choses se sont tellement pressées - rapidement que je ne suis pas bien sûr des motifs qui m'ont guidé. Je charge peut-être la vérité, mais puisque je n'étais pas fou quand j'ai commis le crime, que maintenant encore on ne peut pas dire que je le sois non plus, il faut bien expliquer les faits et alors je m'arrête aux motifs les plus plausibles. Je leur donne un corps et une réalité qu’ils n’avaient peut-être pas, quand j'ai agi; car je ne pourrais pas affirmer que l'idée que j'allais être arrêté et que j'allais pour ainsi dire être séparé de Jouatte, soit le vrai motif qui m'ait fait l'assassiner. Cependant ce doit être là le motif le plus plausible, je le répète. Après l'incendie, j'étais tellement .obsédé, excédé en remontant au dortoir… I me semblait que j'étais poursuivi par des fantômes et que, déjà, le fait était connu de tout le monde, et qu’on me poursuivait, que j'allais être pris. Alors j'ai agi et j'ai agi vite... J'ai bien eu un instant l’idée d’éveiller Jouatte, mais j'étais trop obsédé, trop pressé et je lui ai appliqué le rasoir sur le cou. » |

Faisons remarquer, par avance, qu'il ne vient pas un instant à l'idée de Jeanson de se faire considérer comme aliéné. Il serait

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même malheureux, dit-il, et comme humilié d’être affligé d’une pareille maladie. Les pauvres êtres en démence qui l'entourent lui causent une certaine pitié ou plutôt comme une espèce de répul- Sion. Cependant, il ne peut s'empêcher de dire qu'il passait depuis longtemps pour un original, un excentrique, et nous verrons plus tard comment il faut interpréter cette originalité, cette excentricité, ainsi que tous les actes qui s’y rattachent.

Quant à la lettre qu'il écrit à ses parents, qu’il traite d'êtres dénaturés et sur lesquels il appelle la malédiction de Dieu et des hommes, il avoue qu’elle est l'impression des sentiments haineux qui, dans son cœur irrité, surgissaient parfois avec une violence et une impétuosité inouïes, quand il pensait aux mauvais traitements que lui avait FU dans sa fai lle, son caractère obstiné, indomp-

table, incoercible. Ces haines se réveillaient parfois encore au souvenir des circonstances les plus verge Fe que le refus que lui husaient ses parents de lui donner de l'argent pour acheter des instruments de musique, ‘rat sfvieger où pour nRsiré tel autre

caprice. Enfin, il explique PAT tn les sentiments horribles exprimés dans cette lettre par l'envie qu’il avait que ce factum tombât entre les mains de M. le supérieur afin de se faire chasser du séminaire, dont le séjour lui était devenu odieux. Au reste, cette lettre n’est pas la seule qui dénote chez l’inculpé le trouble des facultés intellectuelles et affectives. Nous en citerons d’autres que la conscience de MM. les jurés saura apprécier comme elles méritent de l'être. Jusqu'à présent, nous ne voulons pas plaider la folie de Jeanson ; mais les faits que nous venons de citer et les aveux de l’inculpé sur les mobiles de ses actes, commencent à éclairer la situation. Ils soulèvent déjà un coin du voile qui recouvre la personnalité de Jeanson, en tant que l’on ne veuille encore voir en lui qu’un coupable ayant agi avec liberté d'esprit, avec discernement, préméditation, un être endurci, en un mot, et privé de remords. Beaucoup de personnes pourront être de l’avis que Jeanson n'est qu’un criminel, ou bien ne verront chez lui que l'originalité, l’excentricité, la perversité même du caractère. Elles pourront ajouter que les mauvaises dispositions de l'esprit et du cœur que l’on observe chez l'accusé ont été mises en action par de puissants éléments passionnels, tels que l'amitié ardente qu’il porte à son camarade Jouatte

et le désespoir anticipé à l'idée de le quitter et de le perdre, mais ces mêmes personnes n’admettront jamais que les passions de Jeanson, si violentes qu’elles puissent être, soient de nature à faire excuser l'acte homicide.

Nous comprenons ces réserves, nous respectons ces scrupules ; mais nous ne pouvons nous empêcher de dire d'avance que l'état mental de Jeanson doit être étudié, ainsi que nous le ferons dans la seconde partie de ce travail, jusque dans les conditions maladives de ses ascendants, si l’on veut se faire une idée tant soit peu exacte d’un jeune homme « dont la volonté, au dire même des premiers experts, était fréquemment absente, ou l’esclave de ses sentiments passionnels, qui sont très nombreux : colère, orgueil, paresse, amour. » |

Pour l'instant, nous nous contentons de poser à tous les homme de bonne foi et en nous placant momentanément en denors données de la science médico-légale, la question suivante : Si 4 | son avait été doué d’un scxs droit, d’une de ces volontés qui grandit et s'épure dans la lutte, aurait-il employé ces moyens detournes pour indiquer qu’il n'avait aucun goût pour l’état ecclésiastique et que le séjour du séminaire lui était devenu intolérable ? Mais non! Il préfère se jeter corps et âme dans un désespoir irréfléchi et se laisser aller sur la pente des résolutions les plus atroces, les plus imprévues même, au dire de celui qui les a exécutées, puisqu'il ne cesse de répéter sous mille formules diverses, mais identiques au fond : « qu'il ne sait pas comment ce malheur est arrivé ; que c’est pour lui chose incompréhensible ; que c'est encore pour lui comme un rêve, comme un cauchemar, qu'il a des regrets, mais des remords, point; puisque le remords n’est que le partage des criminels qui ont prémédité leur forfait. »

C’est là, du reste, ce que Jeanson m'a répété à moi-même, lorsque revenant de Munich, au mois de juin 1868, je le vis à l'asile de Maréville dont j'ai été autrefois le médecin en chef. « J'ai des regrets, m'a t-il dit ; je donnerais cent existences pour que pareil malheur ne) soit pas arrivé; mais je n’éprouve aucun de ces remords que doivent éprouver les véritables criminels qui ont la conscience préliminaire d’un acte malfaisant, qui l'ont prémédité, préparé, qui en ont calculé le profit. »

se ne lui en ai pas demandé davantage, n'ayant pas mission de l’'examiner ; mais j’en ai vu assez pour me convaincre que, quoique privé de remords, Jeanson n’était pas absolument dépourvu de sensibilité. Mais il est difficile de mettre en mouvement chez lui la fibre émotive ; il voudrait pleurer et ne trouve aucune larme. Il est atone, indifférent et raisonneur, mais toutefois sans fanfaronnade. Je remarquai aussi qu’il jouissait de la faculté de raisonner et de réfléchir, en ce sens qu'il pouvait discuter l'acte affreux pour lequel il est incriminé, en examiner la portée et se faire une idée approximative assez juste de la folie en général et de la folie raisonnante en particulier. « De ce que je ne paraisse pas aliéné, dit-il aux experts qui l’interrogent, Ce n'est pas une raison pour que je ne le sois pas... Voyez autour de nous : pas un ne dira qu'il est fou et cependant ils le sont tous. Et puis il ÿ a plusieurs sortes de folie, la folie qui dure el celle qui a des intervalles et des intermittences. »

Mais si, de ce que Jeanson discute, raisonne; si, de ce qu’il fait des appréciations aussi justes que lucides sur les phénomènes intimes de la conscience, on voulait arguer qu'il n’a jamais été aliéné, ni avant ni pendant la perpétration du meurtre commis par lui, on se tromperait étrangement en principe. Et à ce propos, je crois utile, dans l’intérêt de l'humanité souffrante et abstraction faite, pour un instant, de la personnalité de Jeanson, de signaler une erreur très préjudiciable qui existe à propos de ces aliénés qui, placés en face de la justice, sur le banc des accusés, étonnent par leur maintien et par la lucidité de leurs réponses, quand ils ne révoltent pas leurs juges par l’absence de leurs remords.

On à cru à tort, et c’est encore une opinion partagée par beaucoup de personnes, que l’aliéné était un être inconscient, incapable de jugement, de raisonnement, de réflexion, et, de plus, aussi ridicule, aussi excentrique dans son maintien extérieur, qu'il était parfois cruel et même atroce dans ses actes. Sans doute, beaucoup de ces êtres déchus se trouvent dans cette double situation, et le publie se trompe rarement en les regardant comme des insensés. Mais beaucoup d'autres aussi raisonnent, réfléchissent : Ratiocinantur ut cæteri sanæ mentis homines, à dit un ancien médecin légiste du xvi° siècle (Paul Zacchias), et cela à une époque où beaucoup d’aliénés passaient pour des sorciers, des maléficiers et des possédés. Le même méde-

FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 18

ein ajoute : « Ilen est qui ont la conseience de leurs actes et la mémoire exacte des choses : Sunt qui exquisila rerum memoria pollent. »

L'accusé que nous avons sous les yeux n’a certainement jamais lu P. Zacchias; mais, en se repliant sur lui-même, il dit comme ce médecin : il y a plusieurs sortes de folie, la folie qui dure et celle qui a des intervalles, des intermittences : Sunt quorum morbus per cireuitus rediit, habent dilucida intervalla (4).

Mais manticipons pas sur les conelusions à porter à propos d’un état mental qui n’est pas une monstruosité isolée dans l'étude des maladies de l'esprit, ainsi que nous en fournirons la preuve péremp-. toire dans le cours de cette étude médico-légale. Voyons, au contraire, à accumuler toutes les preuves destinées à faire comprendre la nature de cet acte homicide, qui serait en réalité quelque chose d'insolite, d'épouvantable, de profondément triste et humiliant pour, la dignité humaine, si on ne l’examinait qu’au point de vue absolu de la perversité du cœur de l’homme, sans pouvoir le dégager de linfluence fatale exercée par l’état de souffrance et de maladie du Système nerveux.

Interrogé à nouveau, par MM. les médecins de Maréville, sur les motifs qui l'ont déterminé à commettre un pareil acte, sur les sensations qu’il a dû éprouver, sur les remords qui ont dû être la conséquence de ce crime, Jeanson répond invariablement avec un calme une quiétude et avec des interprétations que l'on chercherait en vain chez les véritables criminels ou chez ceux qui auraient commis un pareil acte sous l'influence d’une vengeance à exercer. Îl dit :

« Je me suis laissé arrêter sans opposition et la journée s’est passée pour moi COMME un rêve... Mon crime me paraissait comme tel et j'ai pleuré en prison quand j'ai reçu la visite de ces messieurs du séminaire. J'ai eu du repentir, mais du remords point. Mon crime est plus que de l’égarement, c’est de la férocité; je n'y comprends rien. J'aimais Jouatte, c’est vrai; mais il y a tant de jeunes gens qui en aiment d'autres plus que j'aimais celui-là et qui ne se sont cependant pas rendus coupables d’un pareil crime. » On lui demande : Ce crime vous est:il indifférent ? Vous ne ressentez donc plus rien ?

(1) P. Zacchias, Quæstiones medico-legales, 1642.

- « J'y pense très peu, répondit-il. Il me semble que j'aie rêvé il y a quatre ou cinq jours et je ne me représente pas ma position. À mesure que l'on me fait raconter le crime, ilme semble que je rap- Porte un rêve ou quelque chose que je viens de lire. »

D. Qu'est-ce que cette affection que vous aviez pour Jouatte ? R. Je l'aimais beaucoup. — D. Etait-ee de amitié ou de l'amour? R. C'était de l'amour, mais non pas comme vous le comprenez, c'est-à-dire quelque chose de matériel. Mon âme était tout à lui. Je l'aimais primo

… pour l'échange de nos deux cœurs... secundo, pour pouvoir, étant

unis par une affection réciproque, nous perfectionner tous les deux,

€n nous racontant mutuellement chacun ce que l'on disait de nous pour en tirer profit et pour nous corriger ; {ertio, pour nous aider dans nos études, en faisant chacun pour Fautre les devoirs que Pautre ne savait pas faire ou n'avait pas eu le temps de faire ; quarto, enfin,

. pour pouvoir confier l’un à l’autre nos pensées, nos chagrins, aussi

bien que nos joies.

Il proteste et protestera toujours, disent les experts, contre toute autre interprétation d’un fait que l’on observe avec des nuances plus ou moins accentuées dans les maisons d'éducation de lun et de l'autre sexe ; sans doute, ces sortes d’attachements ne sont pas sans danger, en ce sens que l'amitié platonique, si pure qu'on veuille Ia supposer en principe, peut parfaitement tourner à un réalisme matériel et sensuel. Mais nous ne pensons pas que tel ait été le cas de Jeanson, qui, au mome»t de la perpétration de Facte incriminé, nous parait avoir été dars coute l’exaitation d’un amour platonique, sans préjudice du dépit que lui cause l'indifférence de Jouatte. Nous ne croyons pas davantage qu'il ait eu aueune relation immorale avec un autre jeune élève actuellement sorti du petit séminaire, et dont la lettre se trouve au dossier de l'accusé : « Si j'ai tué Jouatte, répondil encore à une nouvelle demande faite dans le sens de la recherche d'un mobile à l’homicide qu'il à commis, c’est que je ne voulais pas laisser un être cher après moi. Quant à vos suppositions, finit-il par dire avec une certaine énergie aux experts, elles sont fausses. Il est inutile d’insister ; j’ai déjà donné plus de mobiles à ma conduite dans cette affaire qu’il n’y en a réellement. »

Mais, ces moments de réaction énergique sont de courte durée. Quand il a fait une réponse de ce genre, Jeanson retombe bientôt

dans son état de quiétude, d'indifférence, d’insensibilité, pour me servir de l'expression favorite des experts. Mais à propos de son insensibilité, Jeanson fait une réflexion très juste : € Si j'avais été insensible, 1° je n'aurais pas aimé; 2° je n'aurais pas commis le crime... … Ah! maintenant j'ai bien des motifs d'être insensible... tout m'est égal... je me laisse faire. »

Les faits et gestes de Jeanson, dans les commencements au moins de son séjour à Maréville (car plus tard la situation changera), les faits et gestes de Jeanson, dis-je, sont d’ailleurs en rapport, d'après l'observation des experts, avec ce calme, cette quiétude extraordinaires dans une pareille circonstance. L’inculpé dort bien ; ses fonctions physiologiques s'exercent d'une manière normale. On le trouve calme, dans une attitude normale, n’offrant rien d'étrange. Il est à une table, lisant un livre de prières. Son maintien est correct. Il à dans tout l'air général quelque chose qui respire l'absence de préoccupation. Et cependant il avoue que ce qu'il a fait est horrible... il le sent maintenant et il est préparé à tout. Son corps est entre les mains des hommes et son âme est à Dieu. — On lui demande : Vous êtes-vous quelquefois dit que vous avez plongé toute une famille dans la douleur et que la vôtre peut, par votre fait, être couverte de honte! » — « Si j'avais pensé à cela, ajoute-t-il (avec une justesse d'appréciation que je ne puis assez faire ressortir), Si j'avais pensé à cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai fait; mais je n'y ai pas pensé. »

Ainsi en est-il de ces aliénés qui ont cédé au mouvement impulsif irrésistible, qui est la caractéristique de leur état mental. Je ne sais ce que j'ai fait, comment je l'ai fait. Que l'on fasse de moi ce que l'onvoudra ; j'étais poussé, je suis 'bien malheureux ; un moment avant je n'avais pas l'idée de ce que j'ai fait. Telles sont les réponses invariables (non pas des délirants par persécution, qui préméditent un meurtre, qui l’exéeutent en connaissance de cause et choisissent leur victime), mais des aliénés instinctifs qui, comme Jeanson, discutent, raisonnent et se présentent à nous avec une lucidité tellement parfaite et une insensibilité tellement grande en apparence, que le vulgaire a bien de là peine à ne pas les regarder comme criminels et à ne pas les ranger dans la classe des assassins endurcis. C’est là sans doute un redoutable mystère, mais devant

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l'interprétation duquel nous ne reculerons pas dans le cours de ce débat. Nous avons juré de dire la vérité et toute la vérité, et celte recherche de la vérité sera le but de tous nos efforts.

Je signalerai seulement en passant le défaut, l'absence d’insensibilité auxquels les experts reviennent constamment dans leur interrogatoire de Jeanson, et auxquels ils semblent attacher une grande importance dans le sens de la responsabilité de l’inculpé. Mais c'est précisément cette insensibilité qui est, je ne puis assez le répéter, la caractéristique de l'état de certains aliénés. Quand cette insensibilité existe dans la sphère des fonctions physiques, on l'appelle anesthésie, absence de douleur. C’est là un phénomène très commun dans les affections du système nerveux. On a vu des aliénés déments, de simples hystériques se mutiler, se brûler, se lacérer de la manière la plus cruelle, sans paraître rien ressentir.

Mais cette absence de la douleur ne se fait pas seulement remarquer dans la sphère matérielle de notre être. On l’observe dans cette autre sphère immatérielle que l’on appelle la faculté affective, et qui n’est pas seulement l'âme raisonnante, mais l'âme aimante, l’äme qui souffre des souffrances des autres et qui s’assimile avec spontanéité, et cependant avec connaissance de cause, toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité.

Or, chez la plupart des aliénés, cette sensibilité morale est absente. Ils sont frappés, non seulement dans la partie intellectuelle et raisonnante, mais dans la partie affective de leur être. Ils ne sont plus capables de s’assimiler les joies et les douleurs de ceux qui devraient leur être chers; ils les immolent souvent à leur aveugle fureur, et cela sans regrets, sans remords rétrospectifs. Nos asiles sont peuplés de ces êtres insensibles, indiflérents, apathiques, qui ont commis les actes les plus atroces, et chez lesquels l’idée de remords n’a jamais pu surgir, malgré qu'ils possèdent le souvenir et la conscience des actes qui leur sont reprochés. Les interroge-t-0n sur les motifs de leur insensibilité, sur les mobiles de leurs actes homicides, incendiaires et autres, ils donnent les mêmes raisons que Jeanson ; ils ne savent pas ce qu’ils ont fait, comment ils l'ont fait ; ils disent qu'ils ne savent pas comment ils ont pu commettre de pareils actes ; d’ailleurs, la justice des hommes est là... on peut faire d’eux ce que l'on voudra. C’est là ce que me révétait une femme de Maréville qui,

alors que j'étais médecin en chef de cet asile, avait été admise comme folle pour avoir noyé ses enfants et s'être jetée à l’eau après les y avoir précipités.

Je vois encore, à plusieurs années de distance, une femme du méme asile qui avait tué sa petite fille le jour de sa première communion, pour lui éviter le danger de: la damnation. Elle était d’une insensibilité qui révoltait jusqu'aux préposés et employés, accoutumés cependant à observer de pareils faits. Qu'on fasse de moi ce que l'on voudra, répétait-elle, ce qui est fait est fait, je n'y puis rien ; je n'ai pas de remords, j'aivoulu sauver mon enfant. Cette femme est morte quelque temps après, dans le dernier degré de marasme, sans que le moindre regret ait pénétré dans son cœur, malgré le souvenir parfaitement conservé chez elle de l’acte qu’elle avait COMMIS.

Dans d’autres circonstances, les aliénés savent ce qu'ils ont fait. [ls ont obéi à un ordre direct, comme chez certains hallucinés atteints de délire religieux, ou bien ils ont cédé à des hallueinations ou à des sensations morbides qui les ont poussés à l'homicide. Mais, dans ces cas encore, loin d’avoir aucun remords, ces malheureux se vantent parfois de ce qu'ils ont fait ou tenté de faire et se plaignent souvent de n'avoir pas réussi.

À l'asile de Maréville vivent encore deux individus que j'ai connus dans leur plus tendre enfance et dont j'ai même été le camarade d'études.

L'un d'eux, appartenant à l’une des plus honorables familles de la Meurthe, avait tué sa femme sur l’ordre de Dieu qui lui enjoignait de l’immoler pour lui éviter les dangers de ce monde de perdition. Le salut éternel de sa femme dépendait de ce sacrifice... Il lutta longtemps contre la volonté divine, il immola sa femme en connaissance de cause et après ce meurtre accompli, il alla communier en action de grâces et alla ensuite se livrer tout satisfait entre les mains de la justice, se glorifiant de ce qu'il avait fait. À la demande que je lui adressais parlois s’il avait du remords, il répondait indigné: « Autant demander à Abraham s’il avait des remords en se disposant à immoler son fils Isaac. »

L'autre aliéné, auquel je fais allusion et sous les desseins homicides duquel j'ai failli périr, avait immolé un jeune garçon de seize

ans. Dans son idée délirante, cette mort devait effrayer les ennemis imaginaires qui le persécutaient. Ce délire dure encore aujourd’hui et il suffit de vouloir susciter des remords chez cet homme pour le mettre en fureur.

Jeanson n’a sans doute aucun rapport avec ces deux derniers aliénés, mais il présente comme eux cette insensibilité morale qui est la caractéristique générale des aliénés. Jeanson appartient à une catégorie spéciale de malades d'esprit, et, dans la triste nomenclature historique de ceux qui ont commis des actes similaires, j'en choisirai un qui a les plus grandes analogies avec l'inculpé, par la raison bien simple qu'il appartient à la même variété maladive. Rimbaud, tel est le nom du triste héros d'une tentative d'assassinat commise au petit séminaire d’Aix, en Provence, sur la personne d’un de ses Condisciples. Il nous aidera à comprendre la nature des actes instincüifs que peuvent commettre ces malheureux voués, dès leur naissance, aux conséquences fatales d’une hérédité de mauvaise nature.

Dans le séminaire d'Aix, au milieu de la nuit, le 24 juin 1857, l'élève Ch. Depousier recevait, pendant son sommeil, un coup d'épée qui détermina dans la région du cou une blessure étendue et profonde, et au bras gauche une autre blessure ayant, comme la précédente, deux ouvertures. L'auteur de cet attentat, le nommé Rimbaud, âgé de dix-neuf ans, comme Jeanson, avait été se livrer immédiatement entre les mains du commissaire de police, et les réponses qu'il fait à la justice sur les mobiles du crime, sont absolument les mêmes que celles de Jeanson. Comme Jjeanson aussi, Rimbaud a été soumis à une surveillance incessante, il a subi de nombreux interrogatoires, mais, ainsi que Jeanson, il n’est jamais sorti des explications qui suivent : « Depuis assez longtemps et notamment depuis plusieurs mois, je sentais se produire dans mon être un chansement inouïi. La plupart de mes affections anciennes avaient disparu; d'autres plus nouvelles et particulièrement celle de mon condisciple Depousier avaient acquis un degré de violence que je ne puis comprendre encore aujourd’hui. Cet élève était devenu pour moi le monde entier; je lui aurais avec joie tout sacrifié; je lui aurais donné ma vie ; je ne sollicitais qu’un peu d’affection de sa part; je u’exigeais pas autre chose; je ne désirais rien de plus. Mes senti-

ments à son égard étaient très exaltés, mais toujours purs ; ils n’ont pas cessé ensuite un seul jour de l'être. Quel mobile m'a poussé à tuer celui que j'adorais plus que moi-même? Je ne puis au juste vous l'expliquer parce que je ne puis moi-même le comprendre entièrement. Toutefois, voici les principales idées qui occupaient mon esprit dans la journée même de l'événement. Mes classes touchant à leur fin (le temps n’avait guère duré pour moi, tant à mes yeux l'avenir avait de réalité et se confondait avec le présent), mes classes touchant à leur fin, je ne pourrai plus le voir, me dis-je, je ne pourrai plus lui donner les marques de mon affection, tandis que d’autres pourront l'aimer et le lui dire. Eh bien! en le tuant, personne ne l'aimera. Le refus de Depousier de correspondre à mes vœux n'a été qu'une cause accidentelle qui, tout en faisant naitre en moi du dépit, n’a pas été la seule cause déterminante de ma résolution. L'idée d'une vengeance à exercer sur lui n'a pas occupé un seul instant mon esprit. » |

Rimbaud, disent les experts (1), est revenu à plusieurs reprises sur cette affirmation et dans toutes les conversations qu'il a eues avec nous, il a protesté de la pureté de son affection. Dans cette circonstance son accent, sa physionomie ont toujours pris le caractère d’énergique sincérité que la vérité seule peut avoir. C’est ainsi que parlent les aliénés quand ils racontent sérieusement les conceptions, même les plus extravagantes et qu'ils en garantissent la parfaite exactitude.

Il rejette bien loin de lui l'accusation d’immoralité; c'était de l'amitié, de l'amour si vous voulez, ne cesse-t-il de répondre, mais ce n’était pas ce que vous pensez. En eflet, dit le docteur Aubanel en faisant allusion à Rimbaud, « un amour immoral de cette nature s’exerçant pour ainsi dire sans retenue, au su même de quelques personnes de la maison, ne s’observe guère que dans les bagnes ou les prisons ou chez des individus d’une grande perversité. C'est alors une passion brutale qui se manifeste sans exaltation, sans

(1) Aubanel, médecin en chef de l'asile des aliénés de Marseille, Annales médicopsychologiques, janvier 1859. — René, professeur de médecine légale à la Faculté de Montpellier, Bouisson, professeur de clinique chirurgicale à la même ville, Cavalier. médecin en chef de l'asile des aliénés de Montpellier, Médecine légale des aliénés ; Tentative grave d'homicide avec préméditation ; Rapport médico-légal sur l'état mental de l'accusé ; Montpellier, 1859,

élévation de la pensée ». L'inculpé Rimbaud, au contraire, parle à d’autres élèves de sa passion; il en parle en termes exaltés; il en fait même la confidence à son supérieur.

« J'ai bien pu, dit Jeanson, quand on m'a pressé, poussé, questionné pour savoir quel avait été le mobile, la cause qui m'avait fait agir, j'ai bien pu indiquer le motif de ne pas laisser derrière moi Jouatte, que j'aimais. Je ne suis pas sûr que ce soit à le vrai motif, mais en y réfléchissant bien et devant les interrogatoires que l’on m'a fait subir, il m'a semblé que c'était le motif le plus plausible, mais de la vengeance, il n’y en avait pas l'ombre; je n’avais aucun motif de lui en vouloir. » Et, comme la première fois que nous lui avons parlé de ce sentiment, ajoutent MM. les docteurs Bonnet et Bulard, il s’en est défendu de manière à nous convaincre : « La vengeance, dit-il, elle m'a guidé quand j'ai mis le feu, mais non contre Jouatte. »

Nous avons fait ressortir l'importance que les experts de Jeanson attachent à l’insensibilité, à l'indifférence du prévenu, à l’absence chez lui de remords. Voyons à ce propos ce que disent les experts de Rimbaud.

On lui demande comment il se trouvait la veille du crime. Il était parfaitement calme, parfaitement tranquille, répondit-il. Jeanson aussi n’a Jamais si bien dormi que la veille de son acte homicide. Descendu une première fois à minuit, pour accomplir son plan infernal, comme il l’appelle, il a été effrayé par un violent coup de tonnerre et il est remonté se coucher. Il s'est endormi profondément, jusqu'à deux heures du matin, et il s’est réveillé en disant: « Tiens, voilà le paresseux qui dort encore. » « Au moment de la réalisation de mon crime, dit Rimbaud, j'étais dans un trouble inexprimable. Je ne savais ce que je faisais et je ne me rappelle pas la sensation que j'ai dû éprouver quand j'ai donné le coup meurtrier... Mais la pensée d’un remords après le meurtre ne m'est pas seulement venue. Le jour même que j'ai pris la fatale détermination que vous savez, je ne songeais plus qu'au moyen de la réaliser. Mais encore une fois, ce n’est pas par vengeance que j'ai cherché à tuer mon ami Depousier. » Et les experts ajoutent « Rimbaud n'a jamais, même au milieu d’une rémission assez longue, jugé sainement. »

Quelle frappante analogie avec l’état mental de Jeanson après le meurtre qu'il a commis ! Et que l’on ne pense pas que cette analogie soit l'effet du hasard. Non, il ne peut y avoir de hasard dans ces dispositions qui sont la conséquence forcée d’une même situation maladive. Rimbaud et Jeanson ne se sont jamais connus ; ils sont frères par le lien pathologique qui les unit. Ils ont les mêmes tendances, le même langage; ils ont la même absence de remords, la méme insensibilité et cela en dehors de tout esprit de fanfaronnade, anisi que cela se voit parfois chez les criminels endurcis. Dans Pun et l'autre cas, les experts constatent les mêmes phénomènes maladifs, les mêmes symptômes précurseurs, avec cette nuance toutefois que chez Jeanson l'idée de sacrifier Jouatte ne lui est guère venue qu'après avoir mis le feu.

« Le feu m'a grisé, dit-il. La flamme qui m'attirait me poussait d'y jeter des aliments pour l’entretenir. Je me sauvais par-dessus les tables, je courais fouiller dans les pupitres, j'étais d’une agilité extraordinaire. Ce n’est que quand je n’ai plus pu y tenir, à cause de la fumée et que je me suis senti perdu, ce n’est qu'à ce moment que l’idée de Jouatte, que j'aimais et qui ne m’aimait pas, m'est vence, en même temps que la pensée de lui donner la mort. Alors j'ai pris mon rasoir dans mon pupitre, avec l'intention de lui donner la mort. Je n’ai pas mis une minute à franchir les escaliers, tant j'allais vite. »

Comment est-il possible, ajouterons-nous de notre côté, lorsqu’à travers les flammes de l'incendie on voit se dérouler le drame sanglant de la mort de l’infortuné Jouatte, comment est-il possible de supposer que l’inculpé ait eu le temps de préméditer son crime, à l'instar des criminels de profession ? Il à agi, et nous en fournirons de nouvelles preuves dans le cours de cette expertise, il a agi d'une manière instinctive, c'est-à-dire d’une manière irréfléchie, instantanée, inconsciente.

Tout le monde connaît maintenant, d’après les débats de la Cour de Nancy, la lettre que Jeanson à écrite à ses parents, et qu'il a intentionnellement fait tomber entre les mains de M. le Supérieur, pour se faire chasser du séminaire. Je n’en rapporterai que les principaux fragments, pour les rapprocher d’une lettre étrange de Rimbaud, écrite dans les mêmes intentions :

CONSULTATION MÉDICO-LÉGALI 283

« Parents dénaturés. Je succombe à ma position, mais j'ai pris mon parü, puisque je suis abandonné de Dieu et des hommes... Vous m'avez rendu malheureux, mais je vous rendrai malheureux à mon tour. Je le déclare hautement en face du ciel et de la terre... en face de Dieu, s’il y en à un. Oui, à cause de moi vous vous roulerez par terre de désespoir, vous vous arracherez les cheveux ; vous crierez, vous pleurerez, vous vous lamenterez, vous jetterez dans les airs des cris effroyables ; maïs alors, vous aurez des yeux trop imbéciles pour voir ce qui se passe au monde... vous m'avez faitmourir à petits feux (cruels, vous deviez me jeter dans un puits à ma naissance ou me laisser dans le néant), mais... j'écume et je fais du galimatias..… Si je ne réussis pas, j'aurai tout fait pour arriver à mes fins... Je dirai même comme le poète: Nihil intentatum reliqui. Hurlez, fils de Brutus, ete... »

Viennent ensuite les injures adressées à tous ses professeurs et les sentiments haineux qu'il a voués à des hommes qui l’ont comblé des soins les plus dévoués. Enfin, sa profession de matérialisme est le digne couronnement de cette lettre insensée. « Toutefois, ajoute-t-il, si mon âme survit à mon corps, je ne souhaite qu’une chose, c’est d'être changé en chien enragé, pour rendre à mes bienfaiteurs tout ce que je leur dois... Après cela, je me jette dans le sein du hasard, le seul fantôme que je connaisse. .…. Signé : Mis. Alec. (4). »

Cette lettre n’est pas la dernière expression de l’étal mental de Jeanson. Nous en citerons d’autres écrites à ses parents et bien plus significatives, comme offrant la caractéristique des profondes altérations intellectuelles qui existent chez les individus appartenant à la catégorie maladive de l’inculpé. Si l’on observe ces individus d’une manière superficielle, ils ne paraissent nullement atteints dans leurs fonctions cérébrales. En effet, ainsi que je l’ai dit plus haut, lans leur conversation, comme dans leurs rapports sociaux habiuels, ils parlent, ils raisonnent comme les autres hommes sains l'esprit, ut cœæteri sanæ mentlis homines. Mais quelle différence \’aperçoit-on pas, lorsque les actes de la vie intime de ces mêmes Jersonnages nous sont révélés et que l’on assiste, observateur mpassible, à ces aberrations qui se révèlent par des actes, par des

(1) Il se donne le nom de Misanthrope Alceste,

écrits, où l’abaissement des facultés intellectuelles, l’obscurcissement du sens moral se font remarquer de la manière la plus évidente !

La lettre de Jeanson que l’on vient de lire est une de ces manifestations que l’on rencontre fréquemment dans l'existence des aliénés, surtout dans la période préliminaire de la maladie en voie d’évolution, qui n’est pas la période la moins dangereuse pour les actes qu’ils sont incités à commettre. Ils ont alors la fureur d'écrire, de se plaindre, de dénaturer les faits et les choses, de faire des accusations atroces. Leurs lettres sont pleines de réticences. Ils poussent l'esprit de particularisme jusqu’à avoir un style à eux, un choix de mots créés par eux et qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Enfin, ils vont jusqu’à dénaturer intentionnellement la véritable orthographe des mots. Pour en donner la preuve, je rapprocherai de la lettre de Jeanson, la lettre écrite par Rimbaud, lettre pareillement destinée à tomber dans les mains du supérieur et à le faire expulser du séminaire. Cette lettre qui est sans date ni adresse a été écrite quelques jours avant l'acte homicide et a été laissée intentionnellement au pied de son alcôve :

« Vous savez où il faut le porter. et au plus tôt...

« Vous devinez pourquoi je vous écris. Vous pouvez done m’envoyer par le porteur larme que je vous ai demandée. Prenez garde qu’elle soit bien acérée, car il est important pour moi de réussir. Je ne crois pas échouer ; j'ai prévu l'endroit où je rencontrerai ce scélérat de papiste. Et je vous assure qu’il aura beau jeu... Ces monstres ! ils me faisaient avaler tout ce que bon leur semblait! mais je suis libre, j'espère, et je ne croirai que ce que je voudrai (4). Je compte sur votre complaisance. Vous savez le jour, l'heure et l'endroit où vous devez m'’attendre, après mon heureux coup.

« Ah ! je vous jure sur mon âme qu'il aura beau jeu, le vaurien de Papiste, le Tyran.

« Et si les autres papistes faisaient quelque chose pour me retenir, je vous jure qu'ils tomberaient roides à mes pieds.

« Je ne vous en dis pas davantage ; vous savez qui vous parle.

(1) Il fait allusion à ses croyances religieuses. Il avait été un jeune homme d'une piété fervente comme Jeanson ; maintenant il se plaint, comme lui, de la tyrannie de! ses maitres qu’il traite de misérables, de Cafards, de Tartufes. (Voyez le Rapport de! MM. Bulard et Bonnet.)

« P.S. — J'oubliais de vous dire d’avertir M. le bon M. le pasteur N. de l’abjuration que je ferai, où il voudra, de toutes les sor-

nettes dont on m'a rempli l'esprit. »

Je n'ai pas l'intention de faire ressortir la preuve d'’insanité que le signataire de cette lettre se donne à lui-même en l’écrivant. Je veux seulement appeler l'attention à nouveau sur le but commun que Jeanson et Rimbaud veulent atteindre en se faisant expulser du séminaire, comme si cela n'avait pas été pour eux une chose plus naturelle d'écrire simplement à leurs parents qu'ils n’avaient pas de vocation pour l’état ecclésiastique.

Mais non, il sera dit que ces deux esprits tourmentés, inquiets et malades procéderont par les mêmes voies et moyens insensés, pour arriver au même but fatal, l'homicide d’un ami, d’un condisciple qui, d’après leurs propres aveux, leur est cher au delà de tout ce qui existe au monde.

Ils étaient tous les deux d’une piété qui allait parfois jusqu’à l’exaltation, jusqu’au scrupule, et les voilà l’un et l’autre sur la pente du matérialisme, et cela presque sans transition.

La réaction de Rimbaud se révèle par un travail sur les systèmes de Jouffroy, qui contient certaines phrases pleines d’exaltation contre les systèmes. Celle de Jeanson se fait connaître par ses corrigés d’Aristophane, à l’aide desquels il veut se donner un vernis d’impiété. Mais, comme le disent fort bien MM. les docteurs Bonnet et Bulard :

« Il avait beau être impie, comme il le dit, son impiété n'avait pas eu le temps encore de prendre racine pour lui faire fouler aux pieds tout ce qu'il avait été habitué dès l'enfance à respecter et à vénérer et le pousser jusqu'au sacrilège, et pour quiconque voit les choses froidement, impartialement, ajoutent ces honorables médecins et avec les données positives de la science, évidemment l’mfluence terrible de l’hérédité faisait naître en lui ces pensées atroces, en développant les tendances malfaisantes, les instincts dépravés qu'il

avait reçus dès le sein de sa mère, grâce aux vices indélébiles de ses ascendants. »

Mais avant d'aborder cette question de l'hérédité, qui devra nous expliquer la nature de la maladie mentale de Jeanson et déchirer le voile qui recouvre encore à nos yeux la cause des étranges aberra-

tions de ses facultés intellectuelles et affectives, continuons le parallèle que nous venons d'établir et qui tend à prouver que l'acte homi-

cide de Jeanson n’est pas un fait unique, exceptionnel, dans”

Vhistoire pathologique de Fesprit humain et que les états maladifs

similaires que lon observe chez des individus que ne rapprochent em aucune sorte les liens de la parenté, doivent être expliqués par

l'identité d’une cause qui a pesé d’une manière fatale sur les desti-

nées de ces malheureux.

Les dépositions les plus importantes, contenues dans le dotsient de Jeanson, nous apprennent que neuf membres de la ASS de Pinculpé sie été atteints d’aliénation mentale, ou de maladies ayant intéressé le cerveau ou le système cérébro-spinal.

« Des influences morbides héréditaires incontestables, disent avec justesse MM. les docteurs Bulard et Bonnet, sont venues peser de

tout leur poids sur l’organisation physique et morale, dès même

avant sa naissance et entraver chez lui le développement normal de

ses facultés intellectuelles et affectives. I n’est pas jusqu’à son développement physique qui n’en ait souffert, car il est évident que sa tête n’est pas normalement développée. Le crâne offre des dimensions peu considérables ; le diamètre bi-pariétal surtout est d’une

exiguité frappante. H appartient au type connu en anthropologie

sous le nom de dolichocéphale. La face est relativement large, allongée. Le nez fort, ce qui donne à la tête une forme un peu pointue et à la physionomie générale quelque chose de bestial..…. (4) » Une puissante prédisposition héréditaire à la folie existe pareïllement dans la famille Rimbaud. Le grand-père maternel et un oncle maternel ont été complètement aliénés. D’autres membres encore, parmi les collatéraux, ont été atteints de suicide et d’autres affections nerveuses (2). L'état physique de l'accusé d'Aix offre pareillement les stigmates de l’hérédité morbide : « Son visage offre une déviation frappante..…, les traits de la face et de Ia bouche

sont fortement déviés dans le même sens...., le front a peu de hauteur ; on remarque en outre un aplatissement sensible de la

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