partie antéro-supérieure du crâne
(1) Rapport de M. Bonnet et Bulard.
(2) Rapport de M. Cavalier, p. 41.
(3) Même rapport, p. 9.
JS CONSULTATION MÉDICO-LÉGALE 287 Jeanson à eu, comme on sait, à l’âge de huit ans, une fièvre typhoïde qui, d’après les dépositions des témoins les plus autorisés, à fatalement agi sur le développement ultérieur de ses facultés. L'inculpé était âgé de cinq ans, dit, dans sa déposition, le vénérable curé de Tremblecourt.
« Je remarquai chez lui une grande intelligence. À sept ou huit ans, il suivait déjà mon grand catéchisme et me faisait des réponses qu m'étonnaient par leur justesse et par leur profondeur. C’est vers cet âge qu'il fut atteint, comme sa sœur et l’un de ses frères, de la fièvre typhoïde. A la suite de cette maladie, j'ai remarqué que
son intelligence s'était affaiblie, que dans son caractère il y avait un peu de bizarrerie, d'originalité. Enfin, je n'ai plus retrouvé chez lui, dans la suite, la perspicacité de sa première enfance. »
Sa sœur est morte de cette maladie, après avoir eu un délire très aigu, et un de ses frères en est resté comme hébété.
Trois mois aussi avant le meurtre, Rimbaud, qui se faisait remar- . Quer par ses aptitudes intellectuelles, bien qu’il ait toujours passé
pour émotif, bizarre, excentrique, Rimbaud, dis-je, fut atteint
d’un érysipèle du cuir chevelu. Cette maladie dura vingt jours et fut accompagnée d’un violent délire. À partir de l’entière convalescence il commença à s’opérer chez Rimbaud un changement qui ne tarda pas à attirer l'attention de ceux qui l'approchaient. M. le supérieur
et les professeurs du séminaire attestent tous que, depuis cette époque, les bizarreries, les excentricités de Rimbaud ont été en . S'accroissant et que son humeur avait complètement changé.
Tous les camarades de Jeanson déposent qu'il est un être bizarre, excentrique. Il ne fait rien comme les autres. I se relève la nuit et va allumer sa bougie à la lampe de la chapelle. M. Yvers, professeur de rhétorique, dit que Jeanson travaillait d’une manière bizarre, eapricieuse. Ses devoirs révélaient un esprit absorbé. Ses allures étaient singulières, mais on ne s’en préoccupait pas autrement,
. parce qu’on le savait original.
à Je pourrais citer une foule d’excentricités de Jeanson, si je ne
| craignais d'allonger indéfiniment ce rapport; toutefois je ne puis m'empêcher d'appeler l'attention sur un phénomène que plusieurs de ses camarades et professeurs appelés en témoignage regardaient
. comme une de ces originalités, de ces excentricités qui lui étaient
LS
familières et que je considère comme étant un des signes les plus authentiques de son état maladif, je veux parler des intermittences que l’on remarquait dans sa manière d’être et d’agir et qui faisaient que tantôt Jeanson était d’une ardeur sans pareille pour le travail, et que tantôt il tombait dans un accablement, dans une torpeur qui Jui rendaient tout travail impossible.
Ce phénomène, que le docteur J.-P. Falret désigne sous le nom de circularité, est un des symptômes les plus importants que l’on observe chez les aliénés héréditaires surtout, aliénés que le savant médecin que je viens de citer désigne, avec une heureuse justesse d'expression, sous le nom de circulaires (4). C’est bien d'eux, en effet, que l’on peut dire avec un ancien médecin : Sunt quorum morbus per circuitus rediit. I en est dont l’affection revient par circuits, c’est-à-dire par périodes. Leur situation maladive peut en effet être comparée à un cercle dont les divers points de circonférence répondent à des états pathologiques déterminés et qui se reproduisent sans cesse de la même facon. sous formes d’actes plus ou moins insensés, plus où moins compromettants. Tous ces phénomènes sont interrompus par des périodes de rémittence et d’intermittence qui sont plus ou moins longues et dans lesquelles ces sortes de malades paraissent raisonner comme les autres hommes sains d'esprit : ut cœteri sanæ mentis homines. Voici, du reste, comment s'expriment MM. les docteurs Bonnet et Bulard sur une situation morbide qui chez Jeanson est singulièrement caractéristique.
« Il travaillait d’une façon tout à fait capricieuse, périodique, intermittente, par moments avec une ardeur sans pareille, se relevant même la nuit pour aller à l'étude plusieurs heures de suite, sans se préoccuper du règlement. D’autres fois, il était longtemps sans rien faire ou à peu près. Pendant un mois, il travaillait assidûment, ne laissant rien reprendre dans sa conduite et dans ses actes ; puis tout à coup il perdait dans les derniers jours tout le bénéfice de ses efforts, par une incartade, par un coup de tête, à la suite d’un froissement d’amour-propre parfois puéril, d’une punition qu’il ne croyait pas avoir été méritée. »
(1) J.-P. Falret, Des maladies menta les ; Paris, 1861.
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Suit le récit d’une foulé d'excentricités qui font dire à MM. les | médecins de Maréville que tout, dans les actes de Jeanson, dénote + la puérilité, l’excentricité, le défaut de jugement ; et quant au plan ax d'incendie qu’il a conçu, plan vraiment infernal, au dire des premiers eXperts, Voyons ce qu'ils en pensent.
« Ce plan, s’il avait été vraiment conçu, médité, sérieusement combiné dans la tête de Jeanson, serait digne du criminel le plus endurci, le plus habitué au crime, le plus pervers que l’on puisse imaginer, et quoi qu'on puisse penser de l’inculpé, tout se refuse à voir en lui un type semblable: sa jeunesse, son éducation première, le milieu où il vivait. »
Hn'a pas même l'impiété qu’il affiche. Nous avons déjà parlé de sa prétention à l’impiété, au matérialisme, prétentions qu'il n’a pas soutenues à l'asile de Maréville, où il s’est montré plein de respect et de vénération pour les choses saintes. :
Et c’est à propos des états périodiques observés chez Jeanson, qu'à la fin de leur rapport, ces messieurs font valoir avec une rare sagacité les influences héréditaires dont il a été fait mention plus haut.
Après avoir cité ces anomalies et revirements sans nombre que présente le caractère de Jeanson, qui, tantôt était au point culminant de la pratique de la sagesse et tantôt au point diamétralement opposé, les experts ajoutent :
« Et ne voyons-nous pas une preuve que si cette propension à des pensées, à des actes malfaisants était pour ainsi dire innée en lui, elle avait aussi un caractère fugace et périodique, où se découvrait encore l'influence héréditaire ? Dans les actes de vol, d'incendie et de meurtre, Jeanson à cédé à des mouvements passionnels, comme il y à cédé à peu près toujours dans ses actes ordinaires. …. L'amour désordonné qu'il avait pour Jouatte et aussi le froissement de son orgueil de ne pas réussir à s’en faire aimer ; l’idée de se venger de ses maitres du séminaire, où il a tant souffert de toutes façons (1) ; la pensée qu’il n’en pourra sortir, même après un acte
(1) Ces souffrances sont encore une des exagérations du caractère maladif de Jeanson. Il souffre en raison des conditions névropathiques et passionnelles de sa nature, mais non pas en raison des mauvais procédés de ses maitres, dont il est = bien obligé plus tard, lorsqu'il revient à lui, de reconnaître la bonté et le dévouement. | LE fi ;
FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 19
qui devait provoquer son renvoi (la saisie du corrigé d’Aristophane), vont le pousser d’abord à se venger. Comment? Il n'en sait rierr encore. Ah ! il y a préméditation si l’on veut, mais pas préméditation arrêtée, rien de décidé. I se fie aux circonstances, pour la réalisation des idées, des projets qui lui passent par la tête; mais comme pour son plan, les circonstances peuvent aussi faire avorter ses projets. Enfin il a arrêté sa vengeance ; il va mettre le feu à une salle d'étude ; il descend avec cette intention, et pour qu’on sache bien que c’est lui, il va jeter dans la boîte du supérieur sa fameuse lettre. Puis, cet être si endurci, si impie, qui semblait ne devoir pas reculer devant un sacrilège, est effrayé par un coup de tonnerre, il remonte bien vite se coucher et, quoiqu'il doive être (on le comprend) excessivement préoccupé, il s'endort paisiblement, malgré l’orage et sa préoccupation.
« Deux heures après, il se réveille avec l'idée qu'il a jeté sa lettre dans la boîte du supérieur ; toutes ses pensées de vengeance se réveillent en lui, il saute du lit, va mettre le feu comme nous savons, et alors on peut comprendre que chez une nature comme la sienne impressionnable, exaltable, la vue du feu, la flamme, les suffocations de la fumée, l'idée qu'il allait être pris, aient encore surexcité son cerveau, plus qu'il ne veut dire; tous les sentiments passionnels ont élevé leur voix puissante et il a couru au dortoir tuer celui qu'il aimait tant, sans doute, comme il le dit, pour ne pas le laisser derrière lui. Mais enfin, le jour va se faire dans son esprit, l'horreur de son crime va lui sauter aux yeux, la pensée du châtiment qui lui est réservé, tout en le terrifiant, va faire crier bien fort en lui l'instinct de la conservation, il va se sauver, tâcher d'échapper au sort qu'il sait trop bien lui être réservé.
« Non ! il sent toute l'horreur de ce qu'il vient de faire, \ y a en lui comme une détente qui a succédé à l'excitation, il est anéanti. Revenu à son lit, il se couche et il sent parfaitement qu'il aurait dormi ! Puis il a besoin d’air, il ouvre la fenêtre, où tout le monde l’aperçoit, lui qu’on cherche pendant vingt minutes au moins, on vient l'arrêter et il ne fait pas la moindre résistance, pas plus qu'il n’hésite à avouer ses crimes. »
De là à conclure que Jeanson, si bien connu aujourd’hui, si bien observé depuis sa première enfance jusqu'au moment solennel où il
va paraître devant les assises, de là à conclure, dis-je, qu'il a agi comme un être inconscient privé de raison, il n’y avait qu'un pas, pourquoi les experts ne l’ont-ils pas franchi ? C’est là ce que nous examinerons dans la deuxième partie de ce travail. |
Revenons seulement un instant à Rimbaud, ce prototype de Jeanson, cette autre incarnation vivante de toutes les mauvaises impulsions instinctives qui existent chez les aliénés héréditaires, impulsions qui, à des moments périodiques et souvent sous l’incitation de la cause la plus faible en apparence, les poussent aux déterminations les plus déplorables.
Tout ce que l’on à pu dire de Jeanson peut être dit de Rimbaud et réciproquement. Tout leur est commun: vices, vertu, tendances de l'esprit, tempérament, constitution physique, anomalies ou perversion des sentiments, bizarreries, originalités, excentricités, tout, jusqu'aux prédispositions fatales qu'ils puisent dans les mêmes maladies ; car je ne connais pas deux prévenus qui aient été examinés avec un soin si scrupuleux. Si j'avais oublié quelque chose dans ce parallèle que j'ai établi, on le trouverait résumé dans la courte analyse qui suit :
« L'ensemble de la physionomie de Rimbaud respire une grande franchise, dit M. le docteur Cavalier. et l'on peut cependant supposer qu'il cache quelques-unes de ses pensées... »
Comme chez Jeanson, la foi religieuse, très ardente autrefois, paraît avoir éprouvé un affaiblissement marqué. Son intelligence est vive, mais peu étendue ; son imaginatino vagabonde, capricieuse et propre à enfanter des chimères, absolument comme chez Jeanson qui, d'après son propre aveu, ne rêvait que châteaux en Espagne. La mémoire est conservée, le jugement est loin d’être juste. Rimbaud ne parait avoir su peser et juger froidement ce qui l'intéressait, ses interprétations, même pour les choses les plus simples, sont incomplètes et entachées de bizarreries..…. Les autres facultés n'ont ni une grande rectitude, ni une grande puissance LE
Comme Jeanson, il passe rapidement de la tristesse à la gaité. I est comme lui versatile, périodique, commet des actes bizarres, excentriques et semble dominé par l’orgueil, l'ambition, par le désir
(1) Rapport de M. Cavalier, p. 12.
exagéré de faire parler de lui. À l’âge de dix ans, on s'aperçoit déjà de son originalité et bien mieux, il commet des vols pour satisfaire ses goûts de voyage et autres fantaisies.
« Sans doute, dirais-je avec l’éminent professeur de Montpellier, ces particularités n’établissent pas à elles seules l'existence de la folie, mais elles ont de la valeur, parce qu'elles accompagnent presque toujours cette maladie. »
Mais, de cette observation comparée se détache un phénomène plus intime que les autres et qui montre que, jusque dans les aberrations les plus grandes de l'intelligence humaine, la conscience ne perd jamais ses droits et que les plus grands aliénés ont encore le pouvoir, dans la période prodromique de leur affection surtout de se replier sur eux-mêmes, de se juger, de comparer leur état avec celui d’autres aliénés, de discuter Ja nature des actes qu’ils ont commis et d’en apprécier les mobiles. C'est dans cette période surtout, où l'élément passionnel marche de front avec l'élément de la maladie, que se commettent ces crimes étranges qui souvent nous étonnent par leur atroce perversité et qui placent dans une condition d’autant plus perplexe les aliénés devant la justice que ceux-ci protestent avec énergie de l'intégrité de leur raison et qu’ils répudient de toutes leurs forces la qualification d'aliénés. Plus tard, au contraire, lorsque la maladie a parcouru ses phases complètes, le doute n’a pas lieu d’inquiéter la conscience des juges. Ils se trouvent vis-à-vis d'êtres tellement troublés dans leur intelligence, tellement déchus au point de vue de leurs sentiments que la question de démence est facile à résoudre. Ces malheureux ressemblent alors à de véritables automates mus par une force aveugle. L'élément passionnel a complètement disparu, et ce n'est pas dans cette période de disparition complète de la raison et de la conscience que se commettent ces crimes dont il est permis de connaître et d'apprécier les mobiles.
Rimbaud et Jeanson se trouvent précisément, en raison surtout de leurs prédispositions héréditaires communes, dans cette période prodromique où, tout en conservant le pouvoir de se replier sur eux-mêmes, de réfléchir, de raisonner, de discuter, ils sont cependant devenus à un moment déterminé les tristes jouets de la fatalité maladive.
« Rimbaud, dit M. le docteur Cavalier, rejette absolument et avec indignation l'idée qu’il est fou ; mais il a reconnu que dans le cours de son existence il a réfteit parlé, agi, pensé surtout commé lès autres hommes. »
Nous avons déjà cité de Jeanson ces paroles remarquablés : « Puisque je n'étais pas fou au moment où j'ai commis cet acte, puisque lon ne peut pas dire que je le sois au moment actuel, il faut bien trouver des mobiles à mon erime. » Cependant dans l'un des interrogatoires, il dit qu'il avait des idées originales, bizarres, qu'il faisait continuellement des châteaux en Espagne, qu'il agissait et pensait rarement comme les autres hommes. Ce que du reste tous les témoins affirment d’une manière unanime.
Mais écoutons-le parler et nous verrons par ses propres écrits à quel point le phénomène de Ia consciente peut exister chez beaucoup d'individus inculpés d’un crime, sans que pourtant on puisse leur donner un certificat de raison. J’emploie à dessein ce terme, parce que souvent nous sommes consultés par des individus bizarres, excentriques, qui se sentent sur la pente des plus mauvaises actions à commettre, qui quelquefois même les ont commises et qui cependant viennent nous demander un certificat de raison.
Après avoir, disent les experts qui l’ont autorisé à avoir du papier et de l’encre pour décrire ses impressions intimes, après avoir fait des digressions sur le je et le moi, où il cite La Bruyère, Bossuet, saint Augustin, où il prend à partie le matérialiste et en arrive finalement à diviser le genre humain en quatre classes, il s'exprime ainsi: « Tâchons seulement de pouvoir distinguer nos quatre classes : 1° les gens que l’on peut appeler, s’il en est permis, raisonnables : 2° les fous ; 3° les imbéciles ; 4° les bizarres, les excentriques, qu’on désigne aussi sous le nom d’originaux, et les plus originaux sont les plus grands hommes. On sait ce que nous voulons dire. Cest dans ce sens qu’un homme à fortes passions fait un grand criminel où un grand saint. Tout ce que je dis là, en général, tout ce que j'ai dit jusqu ici, je ne fais que le répéter, d’autres l'ont dit avant moi. D'ailleurs nous le savons: Tout est dit (La Bruyère). Pourquoi ne pourrais-je pas répéter impunément ce qu’un autre . bien pu dire sans crainte avant moi ?
« Dans quelle classe vais-je me ranger? C'est ce qui paraîtrait
curieux à savoir. Eh bien! je ne me "placerai ni dans l’une, ni dans l’autre en particulier, mais dans toutes les quatre en général. I faut alors inventer une nouvelle classe pour moi. C'est ce à quoi nous pourvoirons peut-être tout à l'heure. . . . + + + + . : ;
« C’est chez moi une conviction profonde que je suis atteint d’un je ne sais quoi, quon nommerait en français : maladie morale, maladie qui assujettirait mon âme à des périodes plus ou moins longues, maladie qui en même temps m'erlèverait une partie de mon libre arbitre et empêcherait l’action entière de ma volonté, maladie qui serait provenue de quelque acte de... mon enfance ou peut-être des commencements de ma jeunesse; j'oserais presque mediré automate SOLE RDS ME RENE CR
« Il y a eu là, j'en suis presque assuré, un dérangement dans mes facultés intellectuelles ou morales. Comme l’on voudra, hélas ! il est à regretter que ceux qui m’entouraient n’aient pas été complètement à même de constater ce changement, Des lors, autant que je puis m'en souvenir, commença chez moi un autre genre de vie; je dirai presque une autre vie. Mon jugement, ou le germe de mon jugement se serait faussé de plus en plus et aurait fait place à lidiotisme, ou je ne sais quelle autre bête qui m'aurait jeté dans le malheur où je me trouve. J'ai beau affirmer, je n'ai personne qui ait constaté le fait. Mon cher M. le curé auquel j'ai fait tant de mal et causé tant de chagrin (ici une tirade où il demande pardon à ce bon prêtre), c’est ce bon monsieur qui aurait pu le mieux examiner ce changement, s’il avait pu prévoir les crimes que ma main devait un jour commettre. Toutelois, sans avoir les yeux spécialement ouverts sur moi, il ne fut pas sans remarquer, et je me rappelle qu'il me l'a répété plusieurs fois, que cette maladie m'a fait un grand mal; qu’elle avait agi sur les facultés de mon âme, je n’en saurais dire davantage sur ce fait.
« Maintenant, Dieu seul peut savoir exactement l'influence que cette maladie a apportée dans les actes de ma vie. Ce que je puis dire c’est que, depuis lors, je manquai de cette sagacité, de cette perspicacité, de cette prévoyance; mon jugement se faussa et je ne commis que des actes mauvais. |
« D'ailleurs, je le répète, ces convictions sont si profondes en moi que chaque fois que je me rappelle cet âge de ma vie (avant la mala-
die, heureux âge! beaux jours perdus, vous ne serez plus !), il me semble, arrivé vers le chiffre huit, voir un bandeau s'élever sur mes yeux, un voile se dresser devant moi... Hélas! on ne peut être malheureux, mais jamais malheureux comme Je le suis; on peut tuer un homme, mais jamais dans des circonstances pareilles... Une chose à laquelle je pense : jamais je ne puis me vanter d'avoir goûté le moindre instant de bonheur... toujours tourmenté, toujours bourrelé..…..., toujours... ; On va me dire: mais personne n’est Jamais heureux. Je le sais bien ; aussi je parle d’un bonheur tel quel etnon pas du bonheur parfait, qui n'existe pas sur la terre. . . .
« Mais pardon, j'ai dit que je laisserais le rapport des paroles, revenons aux faits et prenons maintenant ma vie, depuis l’âge indiqué plus haut. Depuis lors, les périodes où partent les bêtises ou les folies...
« Pourquoi ne vois-je plus maintenant que maux dans ma vie, maux provenant non pas, j'en suis sûr, de ma méchanceté (car je ne le fus, si l'on m'a bien jugé, j'oserais presque dire le contraire, si je ne craignais qu'on ne me taxât depuis longtemps du titre d’orgueilleux). D'où proviennent donc ces maux ? Hélas! de ma bêtise ou de ma folie.
« On naît imbécile, on devient fou. Donc, si l’on y regarde bien, j'aurais perdu une partie de mes facultés mentales dans la maladie que je fis à huit ans, je l’ai déjà dit dix fois, je n’y reviendrai plus. Pourquoi, partout où les circonstances m'ont porté, j'étais plutôt
remarqué qu’un autre, pourquoi je ne sais quoi d’indéfinissable en
moi ? Hélas! c’est en vain que je cherchais quelques actes chez moi. I ne s’en rencontre pas et cependant pourquoi faut-il que nous arrivions jusqu’à l’âge de quinze ans, pour qu’on me dise pour la première fois que je ne suis point fait comme les autres, que je suis fou, excentrique, original ou plutôt que je suis inqualifiable ? Cette pensée fait fortune, elle se propage, on la répète à satiété, parce qu'on la trouve vraie et qu’elle se confirme de plus en plus. . . « Tous les jours on entend des hommes dire à un de leurs semblables, tu es donc fou ! Oh! que tu es bête! Mais je jure qu'il n’y en,a pas pour avoir entendu autant que moi ces belles paroles retentir à leurs oreilles !...… |
. L& ] . à « Toutelois, pour apprendre comme on dit, j'avais encore quel-
ques dispositions, mais il faut le dire encore, à certains jours,
d’autres fois, le ciel, la terre, les enfers, tout se serait amassé contre moi, je ne pouvais changer. . . . . . . . . . . . . . Oui, je ne crains plus de le déclarer, car je le sens plus que jamais : je suis une nature qu'il faut étudier à part, et si lon veut entrer dans les derniers actes qui m'ont jeté dans l’abime où je suis plongé, actes qui n'ont été qu'une conséquence falale inévitable, de tous ceux qui les ont précédés, depuis plus de dix années, on verra ce me semble, si l’on juge bien... Dieu nous laisse le temps, il se réserve l'éternité ! Eh ! dites-le moi donc, descendants de Voltaire, que feraient tous les malheureux comme moi, sans le secours de la religion ? Le désespoir, voilà leur dernier remède! remède cruel,
« Mais, dira-t-on, il fallait réformer votre caractère ; je répète ce que j'ai dit: je ne suis pas né avec, dites donc à un fou, à un imbécile, de réformer son caractère. D'ailleurs, que de fois n’ai-je pas essayé. Mais que de peines inutiles ! l’œuvre était impossible et j'ai succombé à la tâche. Il ne fallait rien moins qu'un tel malheur
pour amener (plût au Ciel que je dise vrai!) un changement dans ,
ma vie qui fût en partie le contre-pied de celui qui résulte de ma maladie... Qui peut dire ce que j'eusse fait, placé dans un tout autre terrain que celui où je me trouve! Peut-être, au contraire, suis-je complètement guéri. Tant mieux, mille fois tant mieux ! Mais. hélas ! que le remède coûte cher !f?»
Tout ce qui précède est écrit dans la journée du 43 juillet, ou au moins en porte la date.
Le 4,il continue l'espèce de plaidoyer qu’il a commencé, car, sous une forme déguisée, ce n’est à vrai dire pas autre chose; nous ne l’apprécierons pas autrement aujourd'hui, nous réservant, pour le faire, le moment où nous ferons l’analyse critique des éléments de diagnostic que nous aurons à examiner. Le 4 juillet, donc, Jeanson continue son œuvre, dont nous allons donner encore quelques citations.
« D’après les données précédentes, qu’on essaye d'expliquer tous mes forfaits, qu’on explique cette fameuse lettre, qui est le comble de la perversité ou de la folie, lettre qu’on regardera comme une indication de préméditation des crimes. Car je connais trop bien les.
passions des hommes ! et cependant il n’en est rien. Mais à quoi bon crier ! Quelle confiance peuvent avoir les mortels dans un homme dont les mains sont trempées dans le sang de son frère ? D'ailleurs, hélas! ce n’était pas la première lettre de ce genre que j'envoyais à mes chers parents (voilà mes chers qui est sorti trop tard), malheureux que je Suis. »
« Oh! chers parents, vous qui avez dépensé, etc., etc..., et em écrivant ces lignes, je ne verse pas une larme, quand je devrais verser des larmes de sang! que dis-je ? Je ne pleure pas! je fredonneun air de musique ! Ô Dieu qui m'avez créé, vous ne m'avez donc: donné aucun des sentiments communs à tous les hommes ! Oui! les roches de l’Hyrcanie m'eussent-elles enfanté, les tigresses de la Scythie m'’eussent-elles allaité, que ma nature approcherait encore davantage de la nature humaine. Donc il ne se repent pas de ce qu'il a fait. Ah! Dieu seul sait si je m'en repens! Dieu seul sait comment je réparerais mes fautes, s’il était en mon pouvoir de les. réparer, etc., elc. »
J'ai cité à dessein les appréciations de Jeanson, qui se juge lui- même, qui se connaît et chez lequel les phénomènes de la conscience s’exercent avec une grande activité. J’ai cité ces appréciations, parce que messieurs les experts de l'asile de Maréville en ont tiré des conclusions diamétralement opposées à celles que je compte en déduire moi-même. Ils ne voient chez lui aucun signe de folie proprement dile, pas d’insomnie, pas d'hallucinations, pas d’idéesou de conceptions délirantes, etc.
Dans toutes ses réponses, il fait preuve, disent ces messieurs, d’une intelligence plus qu’ordinaire, d’une netteté et d’une vivacité d'expression peu communes. Îls reconnaissent cependant qu'il est. prédisposé à la folie : ils ont cité de lui maïnts faits et maintes pensées qui indiquent son peu de jugement et de discernement, et le factum que l’on vient de lire, comment le jugent ils : « On y retrouve, disent les experts, le caractère bizarre de l'individu, la nature vagabonde, primesautière, irréfléchie de son esprit. » [ls ne seraient nullément étonnés, disent-ils encore, que dans un temps. rapproché il ne soit complètement fou.
Et cependant, dominés qu’ils sont par la préoccupation de confondre la prédisposition à la folie avec la folie proprement dite,
ces messieurs affirment que Jeanson n’est pas aliéné et ne l’a pas été au moment de la perpétration de l'acte, « parce qu'il a parfaitement la notion de ce qui est bien et de ce qui est mal, et qu'il saisit parfaitement tout ce qu'il y a d'horrible dans ses forfaits ».
Ces conclusions émanent d'hommes autorisés. L'un d’eux (M. le docteur Bulardi a été mon élève intime, et il est parfaitement au courant des idées qui m'ont toujours guidé dans l’appréciation des actes commis par les aliénés.
C’est pour détruire ces impressions que je suis entré dans les nombreuses considérations qui précèdent sur ce qu'il faut entendre chez les aliénés par le mot conscience, ou, si l’on veut, par la connaissance exacte de ce qui est bien ou mal.
J'ai fait mieux; j'ai soumis ma manière de voir à des hommes éminents dans la science des maladies mentales. Je donnerai leurs conclusions dans la dernière partie de ce travail, et j'espère que le jour se fera complètement sur l’état mental de Jeanson.
HI. Dans quelle catégorie d’aliénés est-il permis de placer Jeanson ?
Dans la deuxième partie de ce travail, nous nous proposons d'examiner les questions suivantes :
4° Des faits qui précèdent, est-il permis d'établir une présomption en faveur de l’aberration mentale de Jeanson ?
2° Cette présomption, une fois établie, est-il possible de classer l'état mental du prévenu dans une des catégories connues de l’aliénation mentale ?
3° Enfin, au moment de la perpétration des actes incendiaire et homicide qui lui sont reprochés, Jeanson était-il en démence, ou dominé par une force supérieure à sa volonté ? |
1% Question. — Sur la première de ces questions, nous serons très bref. Les considérations dans lesquelles nous sommes entré ne sont, en effet, qu’un long plaidoyer en faveur de la présomption à la folie. |
Pour établir cette présomption, je ne me suis pas seulement basé
sur mes appréciations personnelles, j'ai suivi pas à pas les experts,
MM. Bonnet et Bulard, dans l'étude des actes de Jeanson, depuis sa première enfance jusqu'au moment de la perpétration de l'acte homicide, et depuis cette perpétration jusqu’à l'instant de sa comparution aux assises de la Meurthe.
2° Question. — Quoiqu'ils affirment positivement que Jeanson est responsable de ses actes, on voit cependant que MM. les experts n'hésitent pas devant la question de la prédisposition. M. le docteur Bonnet, qui paraît si convaincu de la culpabilité de Jeanson, dit que, lorsqu'il s'anime, on pourrait croire qu’il est susceptible de devenir fou. À la question catégorique que M. le président pose au docteur Bonnet : « S'il eût été surpris en apprenant ici que Jeanson était devenu fou », le médecin de Maréville répond positivement : non. Enfin, dans leur rapport collectif, les deux experts n'hésitent pas à dire : Jeanson deviendrait aliéné plus tard que nous n'en serions nullement surpris. | … Dans le même rapport, on lit la déclaration qui suit: « Si rien ne nous autorise à dire que Jeanson ait été ou soit aliéné, tout, par contre, nous permet et nous fait même un devoir d'affirmer qu'il porte en lui une prédisposition manifeste à l’aliénation mentale, et que, comme nous l'avons déjà dit, c'est un candidat à la folie. » |
Il était impossible que les experts, qui ont si bien étudié et observé Jeanson, ne fussent pas impressionnés dans ce sens. Tout devait les confirmer dans cette opinion que Jeanson était un candidat à la folie. En effet, en dehors des prédispositions héréditaires de l’inculpé, qui ne sont aujourd'hui un mystère pour personne, ses actes à l'asile de Maréville ont une signification incontestable. Si, au fond, il paraît insensible, indifférent, privé de remords, comme on l’a répété à satiété, on ne peut pas dire que ce soit son état habituel. Il a des’ périodicités que l’on ne saurait nier et où, sous l'influence de la souffrance de l’organisme, il se présente journellement diflérent de lui-même dans ses instants de souffrances physiques.
Il est parfois complètement annihilé, déprimé ; s’il chante souvent à tue-tête comme un bienheureux, il a aussi des moments de tristesse, d'irritabilité même, où la conversation avec les experts, qui pour lui a beaucoup d’attraits, lui devient alors chose pénible. Il est
d’une mobilité excessive ; il se lève et s’assied cent fois dans un jour, ne peut souvent rester en place, se jette à genoux pour prier, puis quitte brusquement son oraison pour la lecture, la promenade. Il ne paraît nullement préoccupé de sa position. Il est plus souvent joyeux jusqu’à l'exaltation que triste, et, par un contraste bien peu en rapport avec sa position, à chante à lue-tête comme un bien: heureux (sic). Ses conversations, comme ses écrits, révèlent l'in: cohérence et la confusion de ses idées; les experts reconnaissent chez Jeanson, et cela très manifestement, pour me servir de leurs expressions, le défaut de jugement et de réflexion, les anomalies de la sensibilité, et, parfois, les perversions des sentiments. |
« Quelle bizarre nature, s’écrient encore les médecins de Maréville, on ne peut s'empêcher de le dire, bien qu'il y ait de par le monde de ces êtres indifférents aux choses les plus graves, insou- PLANS ELINSENSIDIES eue RE ON
« Nous ne pouvions nous défendre de croire qu’il y ait des aliénés dans sa famille, en présence des actes qui lui sont reprochés et de la façon dontil les a accomplis; en présence aussi de son carac= tière, de ses allures et aussi de la vicieuse conformation de sa tête! Nous ne pouvons, nous le répétons, éloigner de nous l’idée: qu'il Y ait sur lui une influence héréditaire morbide. »
L'opinion de ces savants médecins est reproduite par la réflexion, naïve si l’on veut, mais très juste, du surveillant commis à la garde de Jeanson, et que l’on ne peut accuser d’être sous l'influence d'une opinion scientifique préconçue. Cet homme, frappé des bizarreries et des anomalies sans nombre que présente la conduite de Jeanson à l'asile de Maréville, ne peut s'empêcher de dire que l'inculpé n'agit pas comme les individus qui ont leur raison.
Cette même manière de voir trouve son écho dans l'opinion publique ; car le maire de Tremblecourt, qui donne de si curieux details sur les faits d’hérédité accumulés que l’on observe dans la famille de l'inculpé, ainsi que sur les bizarreries et excentricités de ce dernier pendant les vacances, dit que, dans le pays, on ne désigne la famille de l’inculpé que sous le nom des fous de Jeanson.
Rien donc de moins contestable que la prédisposition de Jeanson: Seulement, comme nous l'avons déjà dit, MM. les experts nous ont paru dominés par le scrupule de confondre la prédisposition à la
folie avec la folie confirmée. Nous, au contraire, nous sommes et restons persuadé que ce que ces honorables médecins appellent prédisposition est déjà la période initiale et confirmée de cet état périodique de folie propre aux héréditaires et pendant lequel ces candidats à la folie, comme les appellent les experts, commettent des actes de la plus haute déraison, tantôt sous l'influence d’un élément passionnel ou d’une cause futile en apparence, tantôt sans aucun motif appréciable. Ils agissent alors, c’est bien triste à dire, mais il faut le dire dans l'intérêt de l'humanité souifrante, ils agissent alors d’une manière instinctive, impulsive. C’est la thèse qu'a soutenue M. le docteur Brocard de Nomeny, un de mes anciens internes à l'asile de Saint-Yon, à Rouen, et il était dans le vrai de la situation. La conviction qui, sous ce rapport, me domine à l’égard de Jeanson, m'a porté à émettre la proposition qui suit et que je vais développer.
3° Question. — Au moment de la perpétration des actes incendiaire et homicide qui lui sont reprochés, Jeanson était-il en état de démence ou dominé par une force supérieure à sa volonté? À cette troisième proposition se rattache cette autre : Étant admis le cas d'irresponsabilité du prévenu, est-il possible de classer son état mental dans une des catégories connues de l’aliénation mentale ? Occupons-nous d'abord de l'acte homicide de Jeanson et nous verrons que les actes de vol, d'incendie, ne sont chez lui que les préliminaires de ce drame épouvantable qui s’est terminé par le meurtre de l’infortuné Jouatte.
Les actes homicides commis par les aliénés sont nombreux, et sinous examinons ces actes en eux-mêmes, c’est-à-dire d’après les motifs qui les ont déterminés et d’après la manière dont ils ont été accomplis, nous aurons déjà des éléments pour classer les êtres privés de raison dans telle ou telle catégorie d'aliénés plutôt que dans telle autre. En effet, si les aliénés sont capables d'homicide, ils n’accomplissent pas cet acte fatal dans les mêmes circonstances et de la même manière.
A. — Îlest des aliénés, et nous en avons déjà cité des exemples, qui immolent les objets de leurs plus chères affections sous l'influence d’hallucinations qui commandent leurs actes. Tantôt c’est une voix supérieure, une voix d’en haut qui leur commande, au prix de leur
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salut éternel, d'accomplir des actes qui offensent et révoltent la conscience humaine, mais devant la fatalité desquels nous devons nous incliner, ces individus ayant agi dans l’état de démence.
Tantôt ces mêmes hallucinations, comme cela se voit chez les délirants par persécution, mettent en jeu les mobiles les plus puissants qui puissent exister chez l'être humain, dans l'intérêt de sa conservation, mobiles qui les portent à immoler ceux qu’ils croient acharnés à leur. perte. Les actes de cette nature sont prémédités par ces sortes d'insensés. [ls immolent à leur aveugle fureur, tantôt des mconnus, tantôt les êtres qui devraient leur être les plus chers. Ils viennent, le plus ordinairement, se dénoncer eux-mêmes à la justice, en se glorifiant de ce qu'ils ont fait Quelquefois leurs projets de vengeance sont de nature diverse ou multiple. Il en est qui flottent indécis entre l’homicide, l'incendie, le suicide, ou tel autre acte malfaisant qui leur fournira l’occasion qu'ils recherchent de comparaître devant les tribunaux et de faire connaître au monde entier les persécutions dont ils se. croient les injustes victimes. Dans d’autres cas, ils se livreront simultanément à des actes d’homicide et de suicide. Or, il est bien notoire que Jeanson ne se trouve pas dans cette catégorie d’aliénés.
B. — Les plus dangereux des aliénés sont évidemment les épileptiques, que la fureur transporte, soit avant, soit après leurs accès. Il est même de ces malades que j'ai désignés sous le nom d’épileptiques larvés, et qui sont plus dangereux encore, en ce sens que leur névrose, ne se traduisant pas toujours par les convulsions épileptiques, on ne peut se prémunir contre leurs avengles tendances homicides. Ces sortes de furieux ont encore cela de caractéristique qu'ils s'acharnent contre leurs victimes et qu’ils plongeront vingt fois l’arme dans la même plaie.
Jeanson n’est pas un épileplique. Son acte homicide n’a pas non plus d’analogie avec les actes du même genre commis par les alcoolisés, par les paralysés généraux au début de leur affection, par les imbéciles ou idiots qui commettent des actes homicides ou incendiaires, soit pour se venger des mauvais traitements qu'ils subissent parfois, soit par simple esprit d'imitation. |
C. — Les experts se posent ensuite la question de savoir si le fait. homicide de Jeanson ne pourrait pas se classer dans la catégorie de ces actes que quelques auteurs ont attribués à une sorte de folie pas-
sagère ou transiloire. Je dois rendre à mes honorables collègues cette justice que, dans leurs dépositions écrites ou orales, ils n’ont pas admis l’existence d’une folie transitoire momentanée. Une chose peut être transitoire, momentanée, dans ces états si bizarres et si multiples que l’on désigne sous le nom générique de folie, c’est l'acte accompli dans telle ou telle variété de cette affection, car il n’y a pas qu'une folie, mais diverses sortes de folie. Ce sont là des principes que j'ai professés dans mes différents écrits et que MM. Bulard et Bonnet paraissent admettre sans réserve.
MM. les experts ont encore raison, dans cette circonstance, de S'appuyer sur trois grandes autorités médico-légales, celles de MM. Devergie, Amb. Tardieu et Calmeil. |
Il s’agit d’un jeune homme qui entre un jour dans la salle où son père dinait avec sa belle-mère, et qui, sans provocation aucune et Sans que rien ait pu faire soupconner d'avance un acte aussi affreux, tue cette dernière d’un coup de pistolet. MM. Devergie, Amb. Tardieu et Calmeil, à l'examen desquels l’étal mental du prévenu a été soumis, disent : « que s’il est vrai qu’il a cédé, comme ill'avance, comme il l’affirme, comme il le soutient, en accomplissant ce meurtre, à l'influence possible d’un état maladif, à un état de folie subite, à une sorte d’égarement de la volonté, il devient cependant évident pour eux qu’un pareil dérangement fonctionnel ne peut être classé parmi les aliénations transitoires.
« La science est malheureusement forcée de reconnaître, ajoutent ces savants médecins, et cela parce que les faits le démontrent, que Pesprit humain est parfois susceptible d’éprouver un dérangement, une aliénation pour ainsi dire subite et purement transitoire, sans. que la volonté affectée puisse toujours trouver en elle-même assez de ressources pour continuer à régler sainement ses déterminations, assez de force et de puissance pour toujours réprimer alors l’elan des plus fâcheuses actions. |
« D'ailleurs, disent encore les mêmes médecins-légistes, tous les individus chez lesquels on est à même de noter de pareils dérangements, de pareilles lésions intellectuelles, ne saura:ent point être classés dans une même catégorie, attendu que les uns obéissent, en accomplissant le mal, à la suggestion d’une sensation erronée, lesautres à la suggestion d’une conception maladive, absurde et dérai-
sonnable, d’autres enfin, à une sorte de détermination Comme automatique qui fait qu'ils agissent sans trop se rendre compte du motif de leurs actions, qu'ils ont même par la suite beaucoup de peine à les expliquer... La science parvient encore à constater que ces sortes d’aliénations éclatent de préférence chez les individus qui sont prédisposés par des influences héréditaires à l'invasion de ioutes les folies... Nous n'hésitons pas à reconnaitre qu'il à dù exister au moins deux cas d’aliénation mentale avérée chez les parents de 3. R..., un cas dans la ligne paternelle et un cas dans la ligne maternelle ! »
Pour notre part, nous hésitons d’autant moins à donner les con- -clusions de MM. Devergie, Amb. Tardieu et Calmeil, qu'elles pourront nous servir à formuler celles que nous aurons à porter dans un instant sur l’état mental de Jeanson, avant le moment et au moment où il a immolé son ami Jouatte.
« 4° Nous croyons, disent les experts, que linculpé J. R... était dans un état d'aliénation mentale véritable, le 40 novembre 1854, au moment où il a commis un meurtre sur la personne de sa bellemère ;
« 2 Qu'il ne jouissait aucunement de sa volonté d'homme raisonnable et de son libre arbitre, pendant qu'il accomplissait son attentat, qu'on ne doit pas lui imputer la responsabilité devant la loi;
« 30 Que s’il a cessé d’être aliéné presque immédiatement après le meurtre, il n’a nullement cessé pour cela d'être prédisposé, comme par le passé, aux différentes affections de l'esprit, notamment à la mélancolie-suicide ;
« 4° Que, conséquemment, on doit craindre que s’il éprouve un jour une rechute, elle ne se manifeste encore d'une manière subite et qu’elle n'entraîne, comme le premier accès d'aliénation, des «onséquences fâcheuses... »
Les prévisions de ces honorables médecins étaient d'autant mieux fondées, que 3. R..., acquitté pour crime de meurtre, comme ayant agi sans discernement, se tuait un an après d’un coup de pistolet, sur da tombe de cette même belle-mère qu'il avait immolée dans sa folie.
Nous ne craignons pas de le dire d'avance, et, avant de formuler