‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 19 sur 46 · MONSIEUR ET TRÈS HONORÉ COLLÈGUE · texte numérisé non relu

MONSIEUR ET TRÈS HONORÉ COLLÈGUE

La Société de médecine légale qui avait entendu avec un vif intérèt la lecture que vous lui avez faite, dans sa séance du 10 mai courant, de votre consultation médico-légale sur l’état mental du séminariste Jeanson, vient de se réunir aujourd’hui pour recevoir communication du rapport de la commission à laquelle elle avait confié le soin d'examiner, concuremment avec votre travail, celui des premiers experts et d’analyser toutes les pièces de la procédure qu’elle pourrait se procurer. — Cette commission, composée de MM. Brierre de Boismont, Jules Falret et Guérard, a chargé M. Jules Falret de rédiger ce rapport, qui a été lu devant la Société et qui se termine par la conclusion suivante:

« Le nommé Jeanson, prédisposé à la folie dès sa naissance, à vu cette maladie se développer progressivement chez lui, par suite de l’action de causes diverses, physiques et morales, principalement sous l'influence de l’évolution de la puberté, et les actes d'incendie et de meurtre, pour lesquels il est accusé, ont été accomplis par lui dans un état de folie confirmée qui doit l’exonérer de toute responsabilité légale. »

Cette conclusion, mise aux voix, a été adoptée à l’unanimité par la Société, qui a, en outre, donné son entière approbation à l’ensemble du rapport de M. Jules Falret.

Veuillez agréer, monsieur et très honoré collègue, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le secrétaire général, T. GALLARD.

VI, — Lettre adressée à M. Depéronne, avocat du barreau de Paris, par le D' À. More.

Rouen, le 6 juillet 1869.

Monsieur, Lorsque des circonstances solennelles nous ont appelés l’un et l’autre, le 40 juin 1869, devant les assises de Metz, vous comme avocat de l’infortuné Jeanson, moi comme expert appelé par la défense, nous avons

entendu dire à M. le président des assises que de ce drame judiciaire devait ressortir un grand enseignement.

Nous ne voyons aucun inconvénient, aujourd’hui encore où nous n'avons qu'à nous incliner devant le verdict du jury, à accepter une sentence dont l'accusation et la défense peuvent également faire leur profit, selon l’idée qu’elles se font de la culpabilité ou de l’irresponsabilité du prévenu.

Dans la cause célèbre à la défense de laquelle vous avez apporté autant de talent que de zèle et de dévouement, le ministère public n’a pas trouvé de termes assez sévères pour flétrir la conduite du séminariste Jeanson, incendiaire et assassin. Quels pouvaient être les mobiles de ce double crime ? L’accusation pense les avoir: trouvés dans un sentiment d’horrible vengeance que l'accusé, dégoûté du séminaire et de l’état ecclésiastique, nourrissait contre ses professeurs, et aussi dans le dépit qu’il éprouvait de ne pas voirsa malheureuse victime partager une infàâme passion que l’on ne saurait assez flétrir.

Vous vous rappelez avec quelle spontanéité l'accusé s’est élevé contre cette dernière imputation. L'espèce de dépression et d’atonie dans laquelle il était plongé disparaissait alors pour faire place à d’énergiques mais respectueuses supplications adressées au jury. Il protestait de son innocence, disant qu'il n’avait jamais soupçonné l'existence d'aussi horribles choses, et il affirmait que les mots amitié, amour, avaient toujours eu pour lui la même signification. C'est là ce que dans un brillant plaidoyer vous avez, au reste, suffisamment prouvé, sans incriminer en quoi que ce soit l'éducation donnée par d’honorables professeurs, qui ont bien pu avoir à se plaindre du caractère excentrique, fantasque, désordonné de Jeanson, mais qui n’ont jamais incriminé sa moralité. Après des dépositions qui ne s'effaceront jamais de la mémoire de ceux qui les ont entendues, tout le monde a compris que l'acte d’assassinat de Jeanson, acte inconscient et impulsif au dernier chef, ne devait pas être attribué à un pareil mobile.

Quoi qu’il en soit, c'est en réalité sur les deux chefs d'accusation précités qu'a roulé tout le procès, et nous devons convenir que M. le président du jury et M. l'avocat général, sous l’empire de convictions dont nous ne mettons pas un instant la sincérité en doute, ont trouvé des paroles qui ont dû singulièrement émouvoir le jury. « Qu’'arriverait-il en effet, s’est écrié M. l'avocat général, si, en faisant aux doctrines matérialistes de l’époque de dangereuses concessions, le jury absolvait un aussi grand criminel ? La civilisation, répond cet honorable magistrat, n'aurait, plus qu’à replier ses tentes et à retourner dans le désert de la barbarie. »

Tel était l’enseignement que l'accusation devait déduire de ce procès, enseignement qui ressort naturellement des attributions de la magistrature, cette gardienne des intérêts sociaux incessamment exposés à des attaques criminelles.

Mais pour nous autres, avocats et médecins, qui nous faisons également un devoir de respecter et de défendre les intérêts de la société, l’enseignement que nous fournissent certains crimes horribles, épouvantables, accomplis dans des circonstances exceptionnelles, est tout différent. Avant de céder à cet instinct de juste répression, qui est l’âme de la justice et la sauvegarde de la société, avant même de nous laisser aller à ce sentiment intérieur qui, en présence de forfaits sans

-nom, excite la légitime indignation des honnêtes gens, nous nous demandons, en nous appuyant sur le texte même de la loi, si l'individu incriminé jouissait bien de sa raison au moment de la perpétration de son acle et si encore, à cet instant fatal, il n’était pas empéché par une force supérieure à sa volonté (art. 64 du Code pénal).

Sans doute MM. les magistrats et jurés sont mus par le même sentiment, car il s'appuie sur cette croyance antérieure à toute loi écrite, que l’aliéné est un être inconscient et conséquemment irresponsable. Malheureusement, quels que soient les progrès de la science, quelle que soit la solidité des motifs en vertu desquels nous pouvons aujourd'hui signaler les caractères distinctifs du crime et de la folie, il existe certains préjugés dont les médecins, qui s'occupent des maladies de l’esprit, seront longtemps encore les victimes. En vain protestent-ils contre des doctrines matérialistes auxquelles on a fait trop d'honneur en les discutant, en vain affirment-ils qu'ils n’ont aucun intérêt à trouver des insensés dans les criminels exceptionnels, il leur est bien difficile de dissiper la défiance qui plane sur eux et dont les aliénés devant la justice sont les premières victimes. Ajoutez à cela qu'entre les médecins

eux-mêmes il peut s'élever des dissentiments, en fait de doctrine, qui sont bien de nature à jeter le doute et la perplexité dans la conscience des magistrats.

Dans laffaire Jeanson, il s’est produit un malheureux incident de ce genre. Deux médecins chargés d'examiner l’état mental de l’inculpé ont décidé, après quatre mois d'observation, que rien ne les autorisait à dire qu'avant, pendant et après l'acte incriminé, Jeanson ait dû être regardé comme un aliéné. Toutefois, MM. les docteurs Bonnet et Bulard reconnaissent qu'en raison des conditions où l’ont placé et les antécédents héréditaires de ses parents et ascendants, et aussi la fièvre typhoïde que Jeanson a eue à l’âge de huit ans, l'inculpé paraît prédisposé à l’aliénation mentale. Enfin, ils ajoutent que ces influences ont

notablement diminué chez lui la force de résistance aux impulsions passionnelles,

Que ces médecins aient agi dans la sincérité de leurs convictions et dans la parfaite indépendance de leur conscience, nul n’est tenté de le mettre en doute. Mais après l’avis émané de la Société médico-légale de Paris, composée de tant d'hommes éminents comme médecins juristes et criminalistes, et qui compte dans son sein des avocats légistes et même des magistrats qui tous ont déclaré à l'unanimité que Jeanson doit être exonéré de toute responsabilité légale, il me paraît difficile que les convictions des experts primitivement nommés soient restées invariablement les mêmes. Mais c’est là une question qu’il ne m'est pas permis de résoudre.

M. l'avocat général avait dit : Si vous me présentez un type semblable à Jeanson, j’abandonne l'accusation. Ce type, cher et honoré défenseur, je vous l'ai fourni dans la personne du séminariste Rimbaud, assassin de son camarade et ami Depousier. Le fait se passait en 4837, dans le petit séminaire d'Aix, en Provence. Il était accompagné des mêmes circonstances. C'était aussi un jeune homme, ou plutôt un enfant de l'âge de Jeanson (dix-neuf ans à peine), et qui, dégoûté de l'existence aussi bien que de l’état ecclésiastique pour lequel il ne se sentait pas de vocation, porta une main homicide sur l’ami qu’il affectionnait le plus au monde. Les mobiles de son acte, il ne les appréciait pas mieux que Jeanson. Comme lui, il voulait se faire chasser du séminaire, et pour en arriver là il employa les mêmes moyens détournés. Il écrivit une lettre également destinée à tomber entre les mains du supérieur, et qui est le digne pendant de celle où Jeanson appelle, sur ses parents dénaturés, toutes les malédictions du ciel et de la terre. Comme lui, il se distinguait par des excentricités et des bizarreries de caractère, par des périodicités morbides... Comme lui enfin, il comptait des aliénés dans sa famille.

Quelle n’a pas été ma douloureuse surprise de voir M. l’avocat général me tenir aucun compte de ces similitudes, et s'appuyer, au contraire, sur un argument que j'avais entendu émettre par l'expertise médicale adverse pour dire que la ressemblance n’était pas parfaite. Et en quoi consistait donc cette dissemblance, qui défendait à lexpertise d’assimiler Jeanson à Rimbaud, lequel avait été acquitté comme ayant agi sans discernement ? Jeanson avait eu une fièvre typhoiïde à l’âge de huit ans, qui avait profondément altéré son intelligence et modifié son caracière. L’érysipèle qui atteignit Rimbaud arriva, au contraire, trois mois avant le crime qui lui est imputé... Rimbaud, soit à l'asile où il avait été pareillement mis en observation, soit ensuite dans la prison, avait donné de véritables signes de folie et avait même accusé des tendances

au suicide. Jeanson au contraire s'était simplement montré bizarre, excentrique. Il a bien, il est vrai, tout ce qu’il faut pour pouvoir être considéré comme un candidat à la folie (sic), et cela en raison de la fatale influence héréditaire qui pèse sur lui, mais il ne doit pas être réputé comme ayant donné de véritables signes de folie. Rimbaud enfin a de véritables aliénés dans sa famille, tandis que Jeanson compte parmi ses ascendants des alcoolisés, des apoplectiques, des individus excentriques, bizarres, privés de sens moral, désignés dans le pays sous le nom des fous Jeanson, affectés de delirium tremens, plutôt que des aliénés proprement dits.

Mais ici je m'adresse aux médecins et non pas à M. l'avocat général, qui n’est pas obligé de connaître les lois de l’hérédité morbide, pas plus que les véritables caractères de la folie. Que dirait-on d’un naturaliste qui, méconnaissant les caractères au moyen desquels on classe les familles naturelles des plantes, confondrait une famille avec une autre parce que telle plante diffère d’une de ses congénères par la couleur plus accentuée de ses feuilles et de ses fleurs, ou par le parfum plus pénétrant de son fruit ?

Mais vous, de votre côté, et je me plais à le rappeler, vous, Monsieur, vous avez répondu à cet argument d’une manière tellement en rapport avec les véritables principes de la médecine légale des aliénés, que vous vous êtes acquis des droits inaltérables, non seulement à ma propre reconnaissance, mais à celle de tous les médecins auxquels est dévolue la mission ingrate de défendre les aliénés devant les tribunaux. Vous avez dit : « Depuis quand exige-t-on, dans les analogies qu’il est permis « d'établir entre individus soupçonnés d’être aliénés, des similitudes « tellement exactes qu’une légère différence, soit en plus, soit en moins « dans certaines dispositions intellectuelles, physiques ou morales, « puisse être de nature à détruire les conséquences que la pathologie « mentale est autorisée à déduire de ce fait? Jeanson, comme l’a dit « le docteur Morel, est frère de Rimbaud par la parenté patholo- « gique. Chez eux, tout est stéréotypé et frappé au coin de la similitude « maladive. Tout leur est commun : mobiles des actes, pensées, excen- « tricités de caractère, langage, mœurs, habitudes, tendances de l’es- € prit, instincts, impulsions, hérédité, tout jusqu’à la même vicieuse « conformation de la tête ; ils procèdent par les mêmes voies absurdes ; Ç ils arrivent aux mêmes aberrations fatales ; tous les deux ils portent « une main homicide sur un ami, sur un camarade ; tous les deux aussi « ils donnent à leur acte le motif de ne pas laisser derrière eux un ami « qui est ce qu'ils ont de plus cher au monde... Rimbaud, dit-on, a « donné en prison des signes plus marqués de folie. Il a eu des ten-

« dances au suicide : soit. Mais peut-on affirmer que tous les actes de « Jeanson à l'asile de Maréville ou dans les prisons de Nancy et de Metz « aient été raisonnables ? Et que dire des lettres insensées qu'il à « écrites à ses parents et à son défenseur, lettres qui portent avec elles

© la preuve de la plus éclatante perturbation d'esprit qu’il soit possible « de signaler ? »

Et ici vous avez donné lecture de quelques-unes de ces lettres où la confusion et l’incohérence des idées atteignent leurs dernières limites, lettres d'autant plus étranges qu’on peut leur en opposer d’autres écrites à M. l’aumônier de la prison de Nancy, ainsi qu’à M. le préfet de la Meurthe, l'honorable M. Podevin, et à M. le curé de Tremblecourt, lettres qui sont des chefs-d’œuvre de raison et de sentiment. Mais il est constant que chez ces malheureux héréditaires tout est contraste et opposition. [ls raisonneront parfois comme les hommes sains d'esprit, ut Ccœleri sanæ mentishomines (P. Zacchias), et ils offriront dans leurs écrits et dans leurs actes les plus étranges anomalies. Ils seront soumis à des périodicités fatales où les plus mauvais instincts du cœur humain, où les impulsions les plus dangereuses domineront la volonté, ce qui à fait dire au médecin légiste que j'ai cité : Sunt quorum morbus per cir- Cuilus rediil.… el apertius porro significatur dementia ex civilibus aclibus.

Est-ce encore à l'intervention médicale auprès du ministère public, intervention dont je parlais plus haut, que j'ai dû d’avoir été soupçonné de faire du procès Jeanson comme une nouvelle édition du procès Chorinski? J'avoue n'avoir pas bien saisi l’allusion qui a été faite lorsqu'il s’est agi d'établir s'il n’y avait pas d’épileptiques dans les ascendants de Jeanson. Je vous remercie de l'énergie avec laquelle vous avez repoussé la supposition qui s’est produite. Vous avez dit: « Si le docteur Morel, aux assises de Munich en juin 1860, peut se glorifier d’avoir empêché une tête de rouler sur l’échafaud, il n’est pas venu à Metz pour abriter Jeanson derrière l’aliéné Chorinski. »

J'ajouterai, car ceci touche non seulement à l'intérêt, mais, jusqu’à un certain point, à l'honorabilité professionnelle, nous n'avons pas besoin de forcer les situations et de recourir à certains artifices pour

démontrer la présence ou l'absence de la folie chez un individu incriminé en justice. La science, sous ce rapport, a des règles aussi sûres, aussi exactes que peut les formuler l'esprit d'observation médicale. Dans plus d’une circonstance, il m'est arrivé, ainsi qu'à nombre de mes honorables collègues, de démasquer d’adroits simulateurs de la folie, preuve nouvelle en faveur du but que nous cherchons à atteindre et qui nous est commun avec MM. les magistrats, à savoir la défense des intérêts FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 2 3

moraux de la société et la glorification de la justice. J'ai dit dans m& déposition que ce qui m'intéressait plus que la personne du malheureux Jeanson, c'était l'intérêt général de l'humanité; car, dans bien des familles, il existe des éléments maladifs qui, au moment où l’on Sy attend le moins, peuvent se résumer dans la folie impulsive d’un de ses membres, plonger les familles dans le deuil et leur faire encourir une condamnation redoutable.

Encore une fois, si j'ai comparé Jeanson à Rimbaud, c’est que la similitude, au point de vue pathologique, est complète. Ils sont tous les. deux membres de la même variété maladive et déterminés conséquemment à accomplir les mêmes actes insensés. Je n’ai eu nullement l’idée d'établir aucune comparaison entre Jeanson et Chorinski. Des signes pathognomoniques m'ont permis, il est vrai, de prédire que les jours de” l'accusé de Munich. étaient comptés et qu'il donnerait sous peu des signes d'une folie tellement complète, que les plus incrédules seraient bien obligés de convenir que la justice humaine n'aurait rien à gagner de voir un insensé expier sur l’échafaud des actes qu'il avait accomplis d’une manière inconsciente, L'avenir a justifié mes prévisions, et les médecins de l'hospice des aliénés d’Erlangen (Bavière) viennent, tout récemment encore, d’attester la complète folie de l’inculpé de Munich.

Quant à Jeanson, si j'ai affirmé sa folie au moment de la perpétration de son acte incendiaire et homicide, je n’ai nullement engagé l'avenir en portant un pronostic affirmatif sur ce qui lui arriverait ultérieurement comme terminaison de son existence ou comme explosion de nouveaux actes délirants. L'existence physique de Jeanson peut se prolonger longtemps encore, parce qu'il n'y a pas chez lui de traces de lésion cérébrale idiopathique. Sa folie rentre bien plus dans le cadre de ces vésanies que l’on a désignées sous le nom de folie morale (moral insanity), folie essentiellement héréditaire avec des périodes de rémission, quoique la tendance à commettre des actes délirants existe toujours virtuellement. En Angleterre, la justice eût probablement rangé Jeanson dans la catégorie des aliénés criminels {criminal insane). y à dans ce pays des institutions qui tiennent le milieu entre la prison et l'asile des aliénés, et où ces sortes de malades sont traités. Nous n’avons rien de pareil en France (1).

Un seul point de ressemblance existe cependant entre l'affaire jugée aux assises de Munich et celle jugée aux assises de Metz : c’est le spectacle des contradictions médicales qui mettent parfois en péril les inté-

, {1) Voyez Le remarquable travail de M. le docteur Brierre de Boismont, sur {es fous criminels de l'Angleterre. (Annales d'hygiène, avril 1869, t. XXXI, p. 282.)

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