‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 18 sur 46 · IL. — Consultation de M. le docteur Brierre DE Boismonr · texte numérisé non relu

IL. — Consultation de M. le docteur Brierre DE Boismonr

Paris, le 27 mai 1869.

Je soussigné, médecin-directeur de la maison de santé du faubourg Saint-Antoine, déclare adhérer complètement aux conclusions médicolégales de M. le docteur Morel ; elles sont clairement déduites de l’examen des faits, et conformes aux règles que l’illustre jurisconsulte Mittermaier a tracées dans ses remarquables expertises judiciaires des fous criminels.

Le séminariste Jeanson est, en effet, né sous l'influence de l’'hérédité directe et collatérale qui a la plus grande part à la production de la, folie. Ainsi, dans un relevé de 1,425 malades admis pour la première fois dans notre établissement (1848 à 1867), et dont les observations ont été prises par nous avec le plus grand soin, 833, un peu plus de la moitié, étaient héréditaires, ou offraient une prédisposition réelle provenant soit d'eux-mêmes, soit de leurs parents.

Déjà teinté par la folie en venant au monde, Jeanson reçoit à l’âge de huit ans un second choc dû à la fièvre typhoïde, qui seule suffit souvent pour changer le caractère, prédisposer l'individu à l’aliénation mentale et même la développer. De bien organisé qu'il avait été jusqu'alors sous le rapport intellectuel, il devient bizarre dans ses actes et présente des alternatives de dépression et d’exaltation dans son esprit, symptôme qui, en s’aggravant, constitue une des formes incurables de la folie.

L'inégalité, la variabilité, la mobilité, la bizarrerie de ses idées, s’observent pendant tout le cours de ses études ; il en résulte des punitions qui, chez les individus prédisposés à la folie comme Jeanson, provoquent des irritations, des colères, des emportements, des exagérations et des associations d'idées fausses. Les pensées mauvaises que l'homme. sain

d'esprit domine et refoule reparaissent plus souvent chez lui dont L’esprit est déjà affaibli, finissent par y faire élection de domicile, et un moi nouveau se forme aux dépens du moi ancien. |

Il est aujourd'hui reconnu par les aliénistes que cette lutte des deux principes différents est la eause, chez les malades de tête, et principalement chez les mélancoliques, de douleurs très pénibles, dont ils cherchent à se débarrasser à tout prix. C’est pendant cette période de souffrances que plusieurs aliénés commettent des actes répréhensibles, parfois suivis immédiatement d'un bien-être général, et du retour à la raison, le plus ordinairement passager, mais quelquefois aussi durable.

Cet état a reçu dans la scienee le nom de détente. Le crime est alors quelque chose d’analogue au bris d'objets dans un violent accès de colère,

Jeanson est incontestablement placé dans ce milieu maladif ; il éprouve un dégoût extrême pour sa profession ; il a pris en haine ses maîtres qu'il aimait, ses parents qui lui rappellent de cruels souvenirs ; il veut se venger de ses prétendus ennemis, mais il faut qu’il abandonne l’objet de son affection exagérée : il brûlera l'établissement de ses persécuteurs et tuera celui qu'il aime pour qu’un autre ne puisse l'aimer après lui. Le crime accompli, il se jette sur son lit et sent qu'il va dormir.

Tout dans cet acte coupable est insensé : motifs, conception, conduite. L’exécution du plan fui-même n’a tenu qu’à un fil. M. Morel dit dans ses conclusions que l'accusé à été grisé par la vue des flammes, qu'il a gravi l'escalier du dortoir d’une manière vertigineuse, et qu'après avoir immolé son ami Jouatte.…., il s’est jeté sur son lit et a senti qu'il allait dormir. Si l'incendie n'avait pas précédé, rien de cela n’arrivait peut-être.

Les médecins aliénistes savent que la folie, à moins d’un accident terrible, d’une catastrophe instantanée, n'apparaît que quand elle a été longtemps préparée par la transmission héréditaire par certaines maladies et la prédisposition individuelle. Cest en effet ce qui a lieu chez Jeanson ; il vient au monde avec le germe de l’aliénation que lui ont légué ses parents, et dont ses frères et sœurs donnent des manifestations visibles. Pendant quelques années, il semble indemne de ce triste héritage; mais la fièvre typhoïde réveille le mal, et il se décèle par la singularité de son raisonnement et de ses actes. C’est l’altération com mençante des sentiments et de l'intelligence, période prodromique des affections mentales. Vienne Ia cause occasionnelle qui fera déborder le vase, et la folie éclatera. Cette cause est, pour Jeanson, le désir ardent de quitter son élat et la nécessité de se séparér de l'être qu'il aime passionnément ; la tension de l’esprit malade est en ce moment parvenue à son plus haut degré et le crime est la conséquence de cet état.

On a objecté que Jeanson avait répondu très raisonnablement apres la perpétration du crime et qu'il en appréciait même l'étendue. Cette objection est aujourd’hui sans valeur ; car il n’est pas de médecin spécialiste qui ne sache que l’aliéné conserve la faculté de raisonner, sait distinguer le juste de l'injuste, le bien du mal; mais le médecin sait aussi que l’aliéné est dans l'impossibilité de contrôler son idée fausse, qu’il n’admet pas, ou que, s’il en a conscience, sa volonté est sans force contre elle. Si les aliénés n'avaient pas de notions saines sur le bien et le mal, aucun asile ne serait possible. Lord Ersbire, dans son plaidoyer pour Stafield, assassin de George IL, et Mittermaier, dans ses expertises, ont proclamé la persistance du raisonnement chez les fous.

Il est donc évident pour nous qu’à l’époque de l'incendie et de l’as— sassinat, Jeanson était dans un de ces états paroxystiques qui ont lieu chez les fous de cette catégorie; et que s'il y a eu ensuite détente, comme les médecins aliénistes l'ont noté, il est du nombre de ceux qui, à raison de leurs rechutes, doivent être séquestrés dans un quartier spé-

cial d'asile. BRIERRE DE BOISMONT.

III. — Lettre de M. le docteur Duxén, directeur de l’asile des Quatre-Mares, près Rouen, à M. le docteur Morel.

Quatre-Mares, le 4 juin 1869.

Mon CHER CONFRÈRE ET AMI,

Vous voulez bien me demander mon opinion sur l'affaire du jeune Jeanson, et vous m'avez donné, à cet effet, communication de votre mémoire. :

Permettez-moi de vous dire, d’abord, que ce mémoire me paraît parfaitement conçu ; que la seconde partie surtout est des plus saisissantes, et destinée, à mon avis, à faire une forte impression sur l'esprit des juges du tribunal.

Vous avez eu une très heureuse pensée en rapprochant de cette affaire celle de Rimbaud, car ce sont, comme vous le dites fort justement, deux frères pathologiques, et la comparaison que vous en avez faite frappe d’étonnement ceux-là même qui s’en rappelaient parfaitement l'ensemble, mais qui n'avaient pas groupé les détails pour en saisir toutes les singulières similitudes.

Sans doute vous réservez pour l’époque des débats d’autres faits identiques, et, dans le cas où vous l’auriez perdu de vue, je serais heureux

de vous rappeler une étude médico-légale des plus remarquables sur les aliénés instinctifs du docteur J. Kitching (1). C’est, comme vous pourrez vous en assurer, un tableau tracé de main de maitre, et qui ne déparera pas votre remarquable travail.

Quant à mon appréciation sur l’état mental de Jeanson, elle ne diffère en rien de la vôtre, et je suis fort surpris que nos honorables confrères de l'asile de Nancy n'aient pas tiré, au dernier moment, les conséquences que toutes leurs déductions auraient dû pourtant nécessairement entrainer.

Non seulement, pour moi, Jeanson n’est pas responsable, mais il l’est même beaucoup moins que Chorinski, si l’on peut ainsi parler. Celui-ci, pour la perpétration du meurtre de sa femme, avait des mobiles, une passion nouvelle, du temps pour réfléchir et préméditer, etc., etc., tous éléments qui font presque complètement défaut dans les crimes de Jeanson. d

Du reste, l'opinion publique n’a pas conclu comme les premiers experts, et il est certain que la Cour de Nancy a été fortement influencée par les restrictions et les hésitations de nos confrères. Car, en définitive, Jeanson qui, lucide, méritait la peine de mort, a été condamné à une peine moindre.

Quoique cette décision ait paru encore trop sévère, il n’en est pas moins positif que nous sommes plus que jamais en ce moment en face de la fameuse question de la responsabilité partielle des aliénés, question qui, malheureusement, divise singulièrement les spécialistes euxmêmes.

Tant que nous n’aurons pas obtenu la séquestration à vie, dans un asile d'insensés, de malheureux tels que Townley, Chorinski, Gabitte, Rimbaud, Jeanson, nous n’aurons pas atteint le but que nous nous proposons et que vous poursuivez, entre tous, avec une ardeur si louable. La vie de ces malheureux fous, l'honneur de leurs familles sont ici en jeu ; ne désarmons donc point, quoique la tâche soit rude et que la lutte doive être longue.

Un mot pour terminer : sans doute vous avez raison de dire que Jean- Son est à la période prodromique ou plutôt d'action de la folie, mais je ne crois pas que lui ou ses semblables doivent nécessairement passer par des phases diverses, ou manie, ou lypémanie, et enfin démence ; cela est possible, probable même, mais j'ai la conviction que les choses ne se produiront pas toujours ainsi chez cette catégorie de malades, et

(1) Kitching, Mental Science, juillet 1869, et reproduit, en partie, dans les Annales médico-psychologiques, novembre 1868.

que Jeanson, par exemple, pourrait s’immobiliser dans l'état où nous = voyons aujourd’hui.

Si cette donnée est fondée, elle a, vous le comprenez, une certaine importance ; car dans quelques années on pourrait nous opposer plus d’un des cas que nous citons aujourd’hui et chercher à nous démontrer que nos candidats à la folie consommée n’ont pas franchi les étapes que nous indiquions comme devant être fatalement parcourues.

Recevez, mon cher collègue et ami, toutes mes félicitations et mon salut très affectueux.

E. Duméni.

IV. — Consultation de M. le professeur LAsÈGue. Paris, le 8 juin 1869.

Je soussigné, professeur à la Faculté de médecine de Paris, médecin de l’hôpital Necker et du dépôt des aliénés, n’hésite pas à donner mon adhésion aux conclusions formulées par le docteur Morel, relativement à l’état mental du nommé Jeanson.

Le docteur Morel s’est attaché, dans le cours de sa longue et savante étude, à montrer comment le prévenu appartenant, par sa naissance, à ce qu'on peut nommer une #ribu ou une caste pathologique, subissait l'influence de dispositions héréditaires.

Il a signalé la révolution survenue dans les habitudes morales et intellectuelles de Jeanson, à la suite d’une fièvre typhoide.

11 a indiqué enfin le concours des circonstances de divers ordres qui paraissent avoir agi comme causes occasionnelles et, en première ligne, les mouvements instinctifs de la puberté.

Ces antécédents, malgré leur valeur scientifique, ne pouvaient que faire présager la folie ; ils n'auraient pas suffi à prouver l'existence d’un: état actuel d’aliénation. Le docteur Morel a exposé les caractères. du délire en contrôlant, par l'observation directe, les données que lui fournissait l'enquête judiciaire.

Pour apprécier sûrement l’état mental de Jeanson, il faut, en effet, l’envisager en rapport avec les commémoratifs, mais aussi tenir le au grand compte de l'âge du prévenu.

À l’âge de Jeanson, les désordres intellectuels se produisent sous des formes et dans des conditions particulières. La maladie plus ou moins préparée semble éclater avec la soudaineté d’une congestion cérébrale

Elle peut se suspendre non moins brusquement, et la totalité de son évolution se résout dans un accès de durée variable.

De même que les attaques épileptiformes, avec lesquelles ces attaques délirantes auraient tant d’analogie, n’était leur plus longue durée, les. crises laissent à peine, à leur suite, un trouble évident de l'intelligence, et qui voit le malade en dehors de l'accès ne consentirait pas à le déclarer fou.

Néanmoins, si l’on pénètre plus avant, on constate des anomalies qui, comme tous les symptômes, tiennent leur importance de leur signification clinique plutôt que de leur gravité.

Quand la biographie pathologique a été suffisamment étudiée, on: retrouve atténuées, réduites à des étourdissements vertigineux, à des. excitations ou à des dépressions passagères, à des impulsions excessives, les manifestations fondamentales de l'accès plus violent pendant lequel se produisent les actes criminels. FR RER

Que Jeanson ait été sous le coup d'une de ces attaques qu'on à dénommées congestives ; que, comme dans l’épilepsie, l'excitation ait été croissante jusqu’au dernier stade du paroxysme ; que, la somme du possible épuisée, Jeanson soit retombé, sans transition, dans un état relativement normal, la chose me paraît à peine discutable.

Ge n’est pas à dire que le prévenu soit un épileptique ; mais, si l’on autorise le mot, c’est un épileptiforme.

Il n’est pas étonnant que la discipline de la maison de santé ou de la prison ait empêché le retour d'accidents sans périodicité obligée et dont l'avenir échappe aux prévisions de la science. On peut, on doit tout craindre, mais on n’est autorisé à rien affirmer de l’évolution ultérieure, Ne voit-on pas caez les incendiaires aliénés, également jeunes, également impulsifs, également raisonnants avant et après l'accès, la maladie s’'éteindre par le seul progrès de l’âge ?

Si Jeanson était un homme, peut-être hésiterait-on sur le type auquel répond sa perversion mentale. Il est un adolescent à hérédité incontestée ; chez lui, la folie procède comme il arrive tant de fois à des adolescents héréditaires. |

L'énormité du crime, quelle que soit son importance sociale, n’est qu'un élément secondaire de l'appréciation médicale, En se référant à des agissements moins terribles, la science ne manque pas d'exemples analogues, sinon identiques, où il a été donné de suivre jusqu’à l’âge nüûr l’évolution de la maladie et d'assister à sa terminaison.

Cu. LAsèGue.

V. — Lettre de M. le docteur GaLLarn, secrétaire général de la Société de médecine légale, à M. le docteur Morel.

Paris, le 31 mai 1869.

Page 1