PRÉFACE
ches M sur l'emploi du brorure de potassium à 1
e chez les épileptiques. « me 4. plus, pour compléter l’œuvre à laquelle j'ai consacré vie, qu’à publier les Lecons cliniques que j'ai professées, | à prerses époques, à l'École pratique de la faculté de médecine et à L
êtrière. J'espère que le temps est proche où mes occupations
D” de réaliser ce Pa u que j'ai formé depuis
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La ; .
4 vs LES ALIÉNÉS ET LES ASILES D'ALIÉÈNÉS . r | 2 é, LA GOLNRLE D'ALIENÉS DE GHEEL (1) L se"
* Le village de Gheel, dans lequel, depuis des siècles, des aliénés
vivent en communauté avec une population nombreuse de gens . sains d'esprit, à fréquemment attiré l'attention des publicistes, des administrateurs et des médecins. De nombreux travaux ont été publiés, soit séparément, soit dans divers recueils de la France et de l'étranger, pour faire connaître dans ses détails ce village si excepet en apprécier la valeur et les inconvénients. Les uns l'ont
janté avec exagération, les ngres L'aat déprécié avec une hostilité satique.
Il serait impossible, dans les limites étroites d’un rapport, de signaler, même en abrégé, les divers écrits qui ont paru sur cette question dans tous les pays, et de discuter les arguments mis en avant par chacun de ces auteurs, soit pour glorifier Gheel, soit pour | le combattre.
Nous devons nous borner à faire l'exposé rapide de ce œue nous avons vu et en tirer les conséquences les plus immédiates qui nous pa-
raissent résulter naturellement des faits que nous avons pu observer.
AT
(1) Rapport fait au nom d'une Commission, nommée par la Société médico-psycholo-
gique, composée de MM. Ferrus, giigrés; Mor eau (de Tours) Mesnet et Jules KFalret rapporteur.
M. Ferrus ayant succombé a été remplacé par MM. Trélat et Baillarger. Ce rapport a été lu dans la séance du 30 décembre 1861.
FALRET. RHSQES et Asiles d’aliénés. | L
$ 1er. —— Organisation de la colonie de Gheel et règlements qui la régissent.
La commune de Gheel est située en Belgique, dans la Campine, aw nord de la province d'Anvers. Elle renferme actuellement environ dix mille habitants et huit cents aliénés. Son territoire a neuf lieues de périmètre, sans accidents de terrain bien marqués; il présente un sol suffisamment fertile, meilleur même que celui des contrées environnantes, et est séparé des pays voisins par une large ceinture de bruyères. Cette commune se compose d’un noyau central d'habitations qui constituent le village proprement dit (avec une grande rue centrale, d’un quart de lieue environ, et deux églises à ses extrémités), et de dix-sept hameaux dispersés çà et là, au pourtour du village, dont trois seulement ne contiennent pas d’aliénés.
Le mélange si extraordinaire qui existe à Gheel entre les aliénés. et les habitants, a été le produit lent et successif des siècles et de la tradition ; c’est la foi qui lui a donné naissance. Une légende du var siècle rapporte que dans le siècle précédent, une jeune Irlandaise appelée Dymphne, convertie au christianisme, s’y réfugia avec le prêtre Gerrebert pour se soustraire à l'amour criminel de son père ; celui-ci la poursuivit et la découvrit jusque dans ce pays désert et l’y tua de sa propre main. Cette jeune fille chrétienne, victime: immolée par son père, devint plus tard sainte Dymphne ; sur son tombeau, de nombreux aliénés, suivant la légende, ayant trouvé la guérison, elle fut dès lors considérée par la population comme læ patronne de ces malheureux, et sur l'emplacement de l’ancienne: chapelle dédiée à saint Martin, s’éleva, dès le xn° siècle, une grande et belle église en l'honneur de sainte Dymphne, qui fut terminée en 1340.
Les aliénés amenés en pèlerinage au tombeau de cette sainte, y trouvèrent, dit-on, en grand nombre, la guérison. Petit à petit, ceux qui n'étaient pas guéris par l'intervention de la sainte, furent déposés provisoirement dans un local annexé à l’église, puis enfin chez les paysans les plus voisins. Ainsi, par l'effet naturel de la succession des temps, la coutume, d’abord inspirée par la foi, se: transforma peu à peu en institution permanente.
Les édits nombreux émanés des divers seigneurs et autorités de la Belgique (dont il nous est impossible de rapporter ici les textes), témoignent tout à la fois de la persistance de cette institution à travers les siècles, et des mesures de protection ou de rigueur prises alternativement par ces divers pouvoirs, soit pour protéger les aliénés contre les mauvais traitements des paysans, soit plus souvent encore pour préserver les habitants contre les accidents occasionnés per les aliénés. |
Au commencement de ce siècle, quatre cents aliénés se trouvaient ainsi réunis dans la commune de Gheel, sans aucune autre protection que celle des lois générales et des règlements de police appliqués par les autorités locales.
En 1803, M. de Pontecoulant, alors préfet de la Dyle, fit transférer à Gheel les aliénés renfermés dans les réduits étroits et malsains de l'hôpital de Bruxelles, ce qui éleva à 600 le nombre des aliénés soignés à Gheel ; il chargea un délégué spécial de veiller à l'exécution des conditions i imposées aux paysans qui recueillaient chez eux
ces malades.
Fe le me La aliénés de la commune de Gheel diminua
En 1821, lors D 1 ie qu'y fit Esquirol avec le docteur Pas Voisin, le nombre était encore descendu à 400, comprenant à peu près autant d'hommes que de femmes. Plusieurs médecins et administrateurs qui, après Esquirol, visitèrent cette colonie (et en
particulier le célèbre Guislain), signalèrent à diverses reprises les nombreux abus qui résultaient de l'abandon absolu des aliénés entre les mains de paysans ignorants et cupides. Ils s’y trouvaient
lors sans aucun autre contrôle que celui exercé d’une manière bien
‘insuffisante par les autorités locales de la commune, ou par les délégués spéciaux des différentes administrations qui y plaçaient leurs aliénés.
| l première tentative sérieuse d'organisation intérieure date du
# novembre 1838. A cette époque, les autorités locales de Gheel publiérent un règlement destiné à régulariser les rapports des à bitants avec les aliénés, et à remédier aux abus assez nombreux
D eau alors.
__:pheene d'enquête fut nommée en 1841 par le gouverne-
ment belge, pour améliorer la condition des aliénés en Belgique; son rapport, rédigé par M. Ducpétiaux (inspecteur général des prisons et des établissements de bienfaisance) et publié en 1842, contient des documents extrêmement curieux sur le passé et Pétat présent de la colonie de Gheel ; il signale également de nombreux abus et indique, pour y porter remède, des moyens parfaitement combinés, qui forment la base de toutes les réformes qui ont été accomplies depuis lors dans son organisation intérieure.
La loi sur les aliénés en Belgique, promulguée le 18 juin 1850, et le règlement spécial sur l'établissement de Gheel, daté du 1% mai 4851, consacrèrent d’une manière définitive l'opportunité de ces réformes. En substituant, dans la direction de cette colonie, l’impul- Sion puissante du gouvernement central aux hésitations et aux tiraillements des autorités locales, ils devinrent le point de départ de toutes les améliorations qui furent réalisées depuis cette époque.
Nous ne pouvons mentionner ici toutes les prescriptions spéciales de cette loi et de ces règlements, qui déterminent aujourd'hui le régime intérieur de cette colonie ; nous devons seulement indiquer les deux points principaux, c’est-à-dire l’organisation de l’administration centrale et du service médical.
L'administration générale dont il s’agit est composée des membres du collège communal et est présidée par le bourgmestre. Ses fonctions sont gratuites; son inspection s'étend sur tous les aliénés, indépendamment de la surveillance spéciale des délégués des communes qui ont conservé leurs attributions. Cette administration communale nomme un secrétaire surveillant ; il est chargé de visiter journellement une partie des maisons où sont placés les aliénés, de veiller à leur bien-être physique, de faire un rapport sur ce qu'il à vu et d'adresser à l’administration un rapport mensuel. Il tient en outre un registre matricule, rédige la correspondance relative aux aliénés, tient la comptabilité des pensionnaires placés immédiatement sous la surveillance de l'administration, et en rend compte tous les ans au Collège des bourgmestres et échevins. Il fait enfin les payements conformément aux états fixés par ce collège, et il a un traitement de 550 francs par an. Cette administration ne s’immisce pas dans les arrangements pris par les délégués spéciaux, ou par les familles, pour les pensions des aliénés, mais elle a déterminé un taux.
minimum {{) au-dessous duquel il n’est pas permis de descendre et c’est elle qui fait directement les payements aux nourriciers. La pension alimentaire fixée par la commission, est de 170 à 200 fr. par an, d’après l’état de l’aliéné et la catégorie à laquelle il doit appartenir. Les furieux, les épileptiques et les malades malpropres, qui exigent plus de soins, payent 200 francs. Il est ajouté 30 francs annuellement pour l'habillement et l’entretien, en sus du prix de la pension, plus 10 francs par malade, comme rétribution annuelle pour le traitement des médecins, chirurgiens et secrétaire de la commission. En cas de maladie, le prix des médicaments est à la charge des communes ou des particuliers.
Le service médical est organisé d’une manière satisfaisante. L’ensemble de la colonie est divisé en quatre sections, dont chacune contient environ deux cents aliénés. Ce sont les médecins de la commune qui, sous le nom de médecins de sections, sont chargés de chacune d'elles. 11 ÿ a un chirurgien pour les quatre sections. Les prescriptions pharmaceutiques sont délivrées par les quatre pharmaciens de la localité. Quatre gardes de section remplissent les fonctions de surveillants et d'iniirmiers. Le service médical est présidé par un médecin inspecteur, le docteur Bulkens ; il a dans ses attributions le contrôle des visites faites par chaque médecin et la rédaction des rapports médicaux, le service médical de l’infirmerie et le placement des aliénés chez les nourriciers. I] certifie les guérisons constatées et provoque les améliorations qu'il juge nécessaires dans l'établissement. Les médecins de section sont tenus de visiter fréquemment les aliénés de leur circonscription. Ils visitent en outre, aussi souvent que cela est nécessaire, ceux qui sont atteints de maladies incidentes. En cas d’affections graves, ils en font un rapport et consultent le médecin-imspecteur. Les médecins de section sont de plus obligés de faire tous les trois mois un rapport général au médecin-inspecteur, et celui-ci à la commission et au gouvernement.
(1) Pour comprendre toute la nécessité de cette mesure, il suffit de rappeler qu'autrefois les aliénés étaient placés au rabais chez les habitants de Gheel. Quelquefois même, dans certaines communes, à Turnhout par exemple, l'adjudication se faisait aux enchères publiques, et la Commission d'enquête qui signale ce fait (page 111) ajoute qu'on à vu s’abaisser parfois la pension de l’aliéné au chiffre de viagtquatre francs par an.
De tout temps, on a déploré à Gheel l'absence d’une infirmerie, pour y soigner les maladies incidentes des aliénés, y observer les nouveaux entrants, avant de les envoyer chez les nourriciers, et y placer momentanément tous ceux qui, par leur agitation, leur état de maladie, ou les dangers qu'ils peuvent faire redouter, sont dans de mauvaises conditions dans les maisons particulières. En 1856, le docteur Bulkens, nommé médecin-inspecteur, installa dans ce but une petite infirmerie provisoire ; elle fonctionne encore actuellement en attendant l’ouverture de la nouvelle infirmerie, qui, sous l’impulsion active du docteur Bulkens, a été bâtie sur le modèle de l'asile Guislain, à Gand. Véritable asile au petit pied, elle est située à l’entrée de la ville et réunit toutes les conditions exigées aujourd’hui pour un établissement bien organisé; elle contient des salles de réunion, des dortoirs, un petit nombre de cellules d’agités, des divisions assez nombreuses, des salles de bains avec douches, en un mot toutes les ressources que peut désirer le médecin le plus exigeant. Elle n’est destinée qu’à cinquante malades, mais elle pourrait facilement en contenir une centaine, et il est certain que, malgré les prévisions des médecins et des administrateurs, et malgré les conditions expresses qui ont présidé à sa fondation, elle ne tardera pas à renfermer ce nombre de malades. |
Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des règlements qui établissent les rapports entre l'autorité centrale et les nourriciers, ainsi qu'entre ceux-ci et les malades qui leur sont confiés. Nous dirons seulement que ladministration centrale apporte aujourd’hui une grande attention, soit dans le choix des paysans ou des bourgeois auxquels elle confie les aliénés, soit dans la surveillance et la mise à exécution des conditions de propreté, de nourriture et de salubrité qui leur sont imposées par les règlements actuels.
Un fait important à signaler, c’est que les aliénés ne sont pas seulement placés chez les paysans, mais chez les artisans et les bourgeois, c’est-à-dire chez toutes les catégories d'habitants de la ville. A Gheel, les gens les plus riches comme les plus pauvres, tiennent à recevoir Chez eux des aliénés; ils considèrent comme un honneur
De les confie à leurs soins, et comme une tache qu'on les leur enlève.
Les habitants qui logent chez eux des aliénés (1), sont divisés en deux classes, d’après le taux de la pension quileur est allouée. Ceux qui reçoivent le taux minimum, portent le nom de nourriciers ; on désigne sous le nom d'hôtes ceux qui soignent les aliénés à des prix plus élevés. Les hôtes et les nourriciers sont subdivisés en quatre classes, d’après la manière dont la commission centrale à jugé qu'ils traitaient leurs malades. Dans ces derniers temps, on a réduit avec raison le nombre des aliénés que pouvait accepter chaque famille. Il est le plus souvent restreint à deux pensionnaires d’après les règlements, à moins d’exceptions particulières basées sur les convenances des familles ou sur les dispositions spéciales de l'habitation. Nous devons dire cependant que nous avons trouvé assez souvent trois et jusqu'à quatre malades chez un même nourricier. On a également posé en principe que le même nourricier recevrait le plus rarement possible des aliénés de deux sexes différents ; malheureusement, nous avons souvent constaté des infractions à cette règle générale,
Les aliénés sont soumis, dans les maisons où ils résident, absolument aux mêmes conditions que les autres membres de Ia famille ; ils participent aussi à l’aisance ou à la gêne de chacune d'elles. Il est juste de dire toutefois que le plus souvent, lorsqu'il existe une différence dans le régime et dans les conditions de localités, entre les habitants d'une même maison, elle est presque toujours en faveur de l’aliéné.
Les nourriciers sont aujourd'hui très exactement surveillés par les membres de la commission, dont l’un est nommé visiteur tous les mois, par les médecins et les gardes de section et surtout par le médecin-inspecteur. Cette surveillance a déjà produit les plus heureux résultats. Du reste, les règlements lui ont donné une sanction, en permettant de punir et de récompenser les nourriciers, non seulement par des réprimandes ou des témoignages publics de satisfaction, mais par des amendes, graduces d’après le degré de la faute, et en définitive, par l'enlèvement de laliéné, que l’on soustrait aux nourriciers infidèles pour le placer chez d’autres personnes qui inspirent plus de confiance. |
(1) Au dernier recensement de 1861, ils étaient au nombre de 617, tandis qu’en
1556, il n'y en avait que 548, ce qui prouve que l’on a augmenté le nombre des nourriciers et diminué celui des malades dans chaque maison.
Les logements des aliénés ressemblent en général à ceux des autres habitants. Depuis quelques années, on à prescrit aux nourriciers une forme particulière pour les chambres destinées aux malades et des dimensions déterminées pour en faciliter l’aération : beaucoup de nourriciers se sont déjà conformés sous ce rapport aux nouvelles prescriptions des règlements. Il faut avouer néanmoins que ces chambres, quoique très améliorées, si on les compare à celles qui existaient autrefois (dont on trouve encore d'assez fréquents vestiges), sont, en général, trop petites, souvent assez malsaines surtout pendant l'hiver, et présentent aux malades des conditions hygiéniques moins favorables que celles qu'ils rencontrent dans nos asiles. La seule réponse que l’on puisse faire à cette objection (et il faut avouer qu'elle n'est pas sans valeur), c’est que les aliénés sont sous ce rapport absolument dans les mêmes conditions que ceux qui les logent, souvent même dans des conditions meilleures. Les diverses pièces de literie sont également semblables à celles des nourriciers. Les malades couchent en général sur des matelas faits avec de la paille hachée, comme les paysans. Une seule observation doit être faite à cet égard, c’est que nous avons souvent. trouvé des aliénés malpropres ou agités couchés sur de la paille, dont ils n'étaient séparés que par l'épaisseur du drap.
Les réflexions que nous venons de faire pour les habitations, s’appliquent à la nourriture. Les aliénés sont nourris comme ceux qui les soignent ; ils mangent à la même table et participent ainsi au bien-être ou à la gêne qui existent dans la maison qu'ils habitent. On doit ajouter que quelquefois les nourriciers font pour l’aliéné des plats particuliers; du reste, la nourriture offre quelques variantes d’après le taux de la pension. L'alimentation habituelle des paysans de la Campine se compose de pain de seigle, de légumes, principalement de pommes de terre, de laitage et de viande de porc. Cette nourriture est généralement suffisante pour les aliénés jouissant d'une bonne santé et d’un fréquent exercice en plein air; elle n’est pas assez animalisée pour ceux qui sont moins bien portants, ou qui séjournent souvent dans leurs chambres et ne profitent pas du bénéfice de l’aération et de la locomotion. Lorsque les aliénés tombent malades, ou lorsqu'ils sont profondément aflaiblis, on ne possède pas pour leur alimentation les ressources variées que l’on rencontre
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dans les asiles. La boisson la plus ordinaire est l’eau, le lait et le café; la bière elle-même n'est guère consommée que dans les estaminets et le vin y est presque inconnu.
Sous le rapport des vêtements, nous n'avons que peu de remarques à faire. Nous dirons seulement que les aliénés n’ont pas de costume particulier qui permette de les reconnaître au milieu de la population ; le trousseau fourni par la famille ou l'administration centrale est entretenu par le nourricier et remplacé avec assez de facilité par le comité, quand il a été usé ou déchiré par le malade. On ne voit plus à Gheel, comme cela avait lieu autrefois, des aliénés couverts de haillons, ou bien accoutrés d’une manière bizarre et galoulc qui rendait leur maladie sensible à tous les yeux.
Le travail des aliénés mérite aussi d’attirer un instant notre attention. Chaque nourricier cherche à employer de son mieux les malades qu'il a à sa charge. Les uns sont occupés aux divers métiers qui sont exercés par les nourriciers eux-mêmes, dans le centre de la ville ; les autres, en plus grand nombre, sont employés
aux travaux agricoles dans les fermes des environs. D'autres enfin sont utilisés dans l’intérieur de Ia maison à des travaux de ménage, ou bien simplement à éplucher des pommes de terre, Ce qui est l'occupation la plus fréquente. Il en est d’autres enfin, et en très grand nombre, que leur état d’infirmité physique, ou leur état mental, rendent tout à fait impropres à toute sorte de travail, ou qui S'y refusent absolument. Quoique les malades n'aient à réclamer des nourriciers aucun salaire pour leur travail, ceux-ci comprennent en général qu'il convient de leur accorder une modique rétribution ; plusieurs d’entre eux donnent à l’aliéné travailleur 59 centimes ou 1 franc par semaine, ou bien ils le récompensent en lui fournissant un aliment plus recherché, un peu de tabac, de café, un pot de bière, etc. Néanmoins, malgré ces stimulants employés pour encouraser les aliénés au travail, et malgré le puissant aiguillon qui résulte de l’influence de l'exemple, nous avons fait la remarque générale que beaucoup d'aliénés restent oisifs et inoccupés, et Ia plupart de ceux qui travaillent le font d’une manière plus lente, moins continue et moins productive que les individus appartenant à la population valide qui les entoure.
Pour terminer cette énumération rapide des faits principaux que
nous avons observés à Gheel, il nous reste à parler du fait le plus ficheux et le plus regrettable que nous avons eu à y constater ; nous voulons parler du fréquent emploi des moyens de contention mécaniques. Non seulement en eflet, on a recours aux instruments de contrainte encore en usage dans la plupart des établissements, tels que la camisole, les entraves ou le fauteuil de force, mais on y a conservé les anciens appareils de contention en fer qui partout ailleurs ont été impitoyablement exclus de nos asiles. Naguère encore, les chaînes de fer, les ceintures du même métal et les anneaux scellés dans les murailles, étaient employés avec une profusion vraiment déplorable. Aujourd'hui, on cherche de plus en plus à en diminuer le nombre; on a même modifié d’une manière très avantageuse leurs formes grossières el repoussantes ; mais on ne croit pas pouvoir s’en passer absolument, parce que le fer seul peut résister à tous les procédés de destruction que les malades auraient à leur disposition, pour se débarrasser des entraves qui les gênent. Tout ce qu'on à pu faire, pour masquer ce qu’il y a de pénible dans l'emploi des moyens mécaniques en fer, a été de les recouvrir avec du cuir, de façon à én dissimuler extéricu-s
rement toute l'horreur pour les autres habitants et pour les étran-"
sers. De plus, on a relégué, dans les endroits les plus isolés de la colonie, les aliénés auxquels on est obligé d'appliquer ces mesures de contrainte d’une manière un peu prolongée ; enfin, on a exigé que les nourriciers demandassent l'autorisation à l'administration centrale, ou au médecin, avant de les appliquer. Les moyens de contention sont d’ailleurs mis en usage bien plus rarement qu'autrefois. Lors de notre visite, 16 malades seulement sur 800 étaient maintenus par des moyens mécaniques en fer. Les deux seuls instruments de ce genre qui soient encore usités sont la ceinture en fer (avec deux anneaux pour maintenir les mains fortement fixées sur les deux côtés du corps), principalement employée pour contenir les aliénés furieux et dangereux, et les entraves avec deux anneaux recouverts de cuir et liés par une petite chainette en fer, qui sont placés au-dessus des malléoles ; sans empêcher la marche, ces entraves constituent néanmoins un procédé efficace pour la ralentir et ont pour but de s'opposer à la tendance assez fréquente des alié= nés pour l'évasion. On a posé en principe que ces mesures de restric-
LA
LA COLONIE D'ALIËÉNÉS DE GHEEL {11
tion ne pourraient être employées que temporairement et avec l’autorisation du médecin. Néanmoins, comme cela arrive dans tous les asiles, Ce sont presque toujours les mêmes malades qui sont maintenus d’une manière habituelle. Ce qui le prouve évidemment, c’est que les aliénés qui portent la ceinture de fer ou les entraves ont en même temps un pantalon boutonné sur le côté, qui permet de les déshabiller à volonté, sans être obligé de leur retirer les entraves.
On peut ainsi leur laisser un ces moyens de contention mécaniques, pendant le jour et pendant la nuit, souvent même pendant plusieurs mois.
Nous ne pouvons terminer ce qui a trait aux mesures de contrainte, sans dire quelques mots de la fréquence des évasions, contre lesquelles ces moyens sont surtout employés, et des règles administratives établies pour en diminuer les inconvénients. Les évasions ont lieu assez fréquemment, mais la vaste étendue du terrain à parcourir avant de gagner un centre quelconque de population, et le système de protection organisé tout alentour, pour ramener à Gheel les malades qui cherchent à s’en échapper, permettent ordinairement de reconduire facilement les malades à leur domicile. Aussitôt qu’un nourricier s’aperçoit de la disparition de son pensionaire, il doit le signaler à l'autorité locale, qui met de suite en mourement Îles gardiens, la police, les gardes champêtres et la gendarnerie. D'ailleurs, le plus souvent, soit qu'ils suivent les routes attues, soit qu'ils se sauvent à travers la campagne, les aliénés sont acilement reconnus par les habitants des environs et reconduits hez leurs nourriciers. Une prime de 4 france par lieue de parcours st accordée à quiconque ramène un aliéné ; tous les frais sont mis la charge du nourricier, qui est considéré comme responsable de ette évasion, et quelquefois puni plus sévèrement par le retrait du nalade qui lui avait été confié.
Nous ne pouvons insister plus longuement sur les détails de l’or-
anisation intérieure de la colonie de Gheel et des règlements qui à régissent. Cet exposé détaillé dépasserait de beaucoup les bornes estreintes d’un rapport. Nous devons maintenant aborder la seconde artie de notre tâche, comparer le Gheel ancien avec le Gheel actuel,
pprécier ensuite les avantages et les inconvénients que présente, selon ous, la colonie de Gheel sous la forme qu’elle a aujourd’hui revêtue.
419 LA COLONIE D'ALIËNÉS DE GHEEL
(We)
2, Avantages et inconvénients de la colonie de Cheel.
Dans le jugement à porter sur cette colonie, il importe beaucoup de distinguer nettement Gheel tel qu'il était autrefois de ce qu’il est aujourd'hui. Autant il y avait d’inconvénients, et même d’abus graves, dans le système suivi autrefois dans la commune de Gheel, autant aujourd’hui on a cherché à les faire disparaitre et à mettre cet établissement au niveau des progrès accomplis dans tous les pays depuis soixante ans.
Lorsqu'on visite le village de Gheel, lorsqu'on examine avec attention, non seulement le centre de la commune, mais les hameaux environnants, on éprouve à la suite de cette visite une impression vraiment favorable, bien plus favorable qu’on ne l'aurait supposée auparavant. On rencontre d'abord dans les rues quelques rares aliénés se promenant solitairement ; ils parlent et gesticulent seuls, mais ils ne se livrent à aucun acte nuisible, les habitants de la commune passent auprès d'eux sans s’en inquiéter et sans s'étonner des bizarreries de leur maintien, de leurs costumes et de leurs actes.
Lorsqu'on entre dans l’intérieur des habitations, on y trouve en général plusieurs malades assis au foyer domestique ; ils mangen! à la même table que les nourriciers, parlent seuls dans un coin et sont occupés à suivre le cours solitaire de leurs pensées ou bien il: s’emploient, avec les divers membres de la famille, à des travaux dk ménage, épluchant les légumes, soignant la marmite, mettant le cou. vert, balayant la salle, venant en aide, en un mot, aux femmes € aux enfants avec lequels ils se trouvent mélangés sans aucune marqu: distinctive. Assurément, beaucoup d’aliénés que l’on reucontre ains dans les maisons bourgeoises, ou dans les chaumières de paysans sont oisifs et inoccupés ; assis dans un coin ou relégués dans leu. cellule, ils ruminent sans cesse les divers détails de leur délire et 2. se mélent que très peu au mouvement général de la famille qui le entoure ; mais il en est d’autres qui, à des degrés divers, se render utiles dans la maison et que l’on emploie dans l'intérêt commur chacun selon ce qu'il peut donner, dans l’état de faiblesse radical ou de trouble prononcé de ses facultés intellectuelles.
Après avoir envisagé l'aspect extérieur des aliénés qui circuler
dans les rues et dans les champs, ou qui séjournent dans les maisons, lorsqu'on pénètre plus avant dans leur intérieur, en leur adressant la parole, on constate que la plupart d’entre eux ont un délire déjà très avancé et très complexe, qui ne leur permet guère de suivre attentivement la série des questions qu'on leur pose, ni de s’harmoniser avec le monde extérieur qui les entoure ; mais à travers le vague de leurs réponses et la confusion de leurs idées, on discerne habituellement un sentiment de satisfaction et de tranquillité intérieure. Ce qui frappe le plus dans cet interrogatoire des aliénés dispersés dans les diverses maisons de la commune, c’est le langage que tiennent le plus habituellement ceux qui peuvent parler et répondre d’une manière compréhensible aux questions qu’on leur adresse. La plupart d’entre eux paraissent satisfaits de leur situation ; ils n’ont, en général, que des éloges à donner à leurs nourriciers. On en rencontre rarement qui se plaignent d’être retenus injuste ment dans la colonie, ou d'être maltraités et mal soignés par leurs pourriciers. Nous en avons bien trouvé quelques-uns qui, sous l’influence d’un accès d’excitation maniaque (comme il en existe dans tous les asiles), se plaignent de tout et de tous, dressent un véritable acte d'accusation contre ceux qui les entourent et formulent contre leurs nourriciers les reproches les plus graves et en apparence les plus plausibles ; ils demandent à tout prix à être changés de maison, ‘Ou plutôt renvoyés chez eux et contestent violemment le droit que l'on a de les retenir ainsi séquestrés loin de leur pays et de leurs parents. Mais quand on est habitué à vivre avec des aliénés, £’est là un fait si fréquent, qu’on ne peut ajouter foi à leurs réclamations et conclure de leurs plaintes à la réalité des faits qu'ils allèguent. Du reste, nous devons avouer que nous avons entendu moins souvent des accusations de ce genre que l’on n’en rencontre parmi les malades des établissements les mieux organisés. Il est d'autres aliénés enfin qui ressentent assez vivement la privation qui résulte pour eux de l'éloignement de leur pays et de leur famille et qui cherchent de toutes les façons à se soustraire à ce sentiment pénible par l’évasion.
Nous avons surtout observé ce sentiment chez les femmes qui regrettent leur maison, leur ménage, leur intérieur, et surtout chez des mères de famille qui se plaignent aussi amèrement que
14 LA COLONIE D’ALIÈNÉS DE GHEEL
dans les asiles, d’être séparées de leur mari et de leurs enfants. Il faut dire cependant qu’à part ces exceptions peu nombreuses, la plupart des aliénés paraissent satisfaits de leur séjour à Gheel et se font un plaisir de rendre justice à ceux qui les soignent et de leur donner publiquement des témoignagnes d'affection et de reconnaissance. La même impression favorable se reproduit lorsque, après avoir questionné les malades, on interroge à leur tour les nourriciers et leurs familles, ainsi que les divers habitants de la commune de Gheel. On remarque, chez la plupart d’entre eux, les mêmes sentiments de douceur et de bienveillance à l’égard des aliénés, la même disposition à les entourer de soins et de protection et ce qui frappe par-dessus tout, la même sécurité, la même absence de crainte relativement aux aliénés. On trouve répandue dans tous les esprits la même conviction que ces malades sont généralement inoffensifs, qu'il faut supporter leurs bizarreries, sans s’en émouvoir et sans en rire, mais qu'ils sont réellement sans dangers pour ceux qui les entourent ; qu’ils n’ont besoin le plus souvent que d’une surveillance affectueuse et bienveillante, sans moyens de rigueur inutiles.
On s'étonne vraiment de l'insouciance et de la sécurité indifférente dans lesquelles vivent les habitants de Gheel, au milieu de malades que partout ailleurs on redouterait comme un danger permanent pour la famille et pour la maison, et que l’on s’efforcerait d'exclure au plus vite du foyer domestique. Ici au contraire on les y attire, on les y conserve avec bonheur, sans aucune espèce de frayeur, et sans qu’ils y inspirent l'alarme ou la terreur. On est stupéfait et effrayé tout à la fois, quand on voit dans toutes les chaumières, les paysans laisser circuler librement les aliénés au milieu de leurs femmes, de leurs filles et de leurs enfants, leur confier les armes et les outils les plus dangereux, les employer à des travaux que personne n’oserait laisser faire à des aliénés et même en arriver au point de leur confier ce qu'ils ont de plus cher, c’est-à-dire le soin de leurs enfants ! Il est vrai que ceci ne s'applique pas indistinctement à tous les malades. Certains aliénés, considérés comme nuisibles. ou comme dangereux, sont soumis à une surveillance plus sévère ; ils sont suivis plus attentivement par le nourricier, ou par l’un des. membres de sa famille, isolés dans leur chambre, maintenus à l’aide de la camisole, des entraves ou de la ceinture de force, et l’on se
garde bien de leur confier les emplois délicats que l’on abandonne à d'autres malades plus inoffensifs. Ainsi, une mère de famille nous disait dans l’une de nos visites : « Voilà un aliéné auquel je donne mon enfant à soigner, mais jamais l’idée ne me viendrait d’en faire autant avec l’autre malade que nous avons dans notre maison, parce qu'il est loin de m'inspirer la même confiance. » Il faut ajouter qu'autant on est facile et peu défiant à l'égard de la majorité des aliénés, autant au contraire on se montre sévère et plein de précautions envers ceux qui sont regardés, à tort ou à raison, comme dangereux.
Néanmoins, malgré ces faits exceptionnels qu’il était nécessaire de signaler pour rester dans la vérité de l'observation, il importe de dire qu’en thèse généraie le sentiment qui domine à Gheel, dans l'esprit des nourriciers et de toute la population de la ville, c’est la confiance réellement exagérée dans les aliénés et dans leur caracère inoffensif. Tout le monde pense qu'on peut les ramener facilement par la douceur, et que les moyens de rigueur ne sont nécessaires que pour des malades exceptionnels, désignés alors d’une manière spéciale à l'attention publique. Nous ne prétendons pas que es observations s'appliquent indistinctement à tous les nourriciers le Gheel. Tout en reconnaissant la nature ordinairement douce et ienveillante de la population flamande de cette contrée, nous ne ‘Oulons pas, comme certains publicistes, faire de cette population me race exceptionnelle, douée de qualités idéales et qui renouvelerait pour les aliénés le miracle de l’âge d’or. Nous croyons au ontraire que là, comme partout ailleurs, il y a de nombreuses liversités parmi les hommes, S'il est des nourriciers dévoués à leurs nalades et qui remplissent leurs devoirs avec conscience, il en est autres qui le font avec plus ou moins de négligence ; d’autres nfin peuvent abuser du dépôt qui leur est confié, exploiter leurs nalades, exercer sur eux des rigueurs abusives que l'humanité éprouve, que les règlements de Gheel condamnent et que les médeins et administrateurs de cette colonie poursuivent et combattent acessamment. C’est ce que prouvent les déplacements fréquents de ralades, enlevés à des nourriciers qui n’ont pas rempli leur mandat, insi que les réprimandes et les punitions qui leur sont infligées de 2mps en temps.
16 LA COLONIE D'ALIÈNÉS DE GHEEL
La seule chose que nous ayons voulu consigner ici, c'est l'impression favorable que nous ont causée la vue et l'interrogatoire d'un grand nombre de nourriciers de Gheel, l'esprit public qui règne parmi les habitants de cette colonie et la manière d’être de la plupart d’entre eux envers les aliénés, sans parler des exemples fâcheux, heureusement exceptionnels, de nourriciers infidèles à leur mandat, Ces faits sont, d’ailleurs, aujourd'hui sévèrement réprimés; ils deviennent de plus en plus rares, à mesure que l'administration centrale exerce un contrôle plus sérieux et plus efficace sur les chaumières les plus éloignées comme sur les maisons qui se trouvent au centre de la ville.
Un autre fait également digne d'être noté, que l’on constate en interrogeant les bourgeois et les paysans de la commune de Gheel, c’est l'unanimité surprenante qui règne dans toutes leurs réponses relativement à la rareté des accidents observés à Gheel, soit autrefois, soit à l’époque actuelle. Lorsqu'on questionne ces habitants, même ceux qui n'ont pas chez eux d’aliénés, sur la fréquence des accidents dans la colonie, on obtient partout la même réponse. Tous affirment que les accidents de tous genres ont toujours été très rares à Gheel et qu'ils le sont encore plus aujourd’hui qu'autrefois. On peut à peine parvenir, à force de recherches, à découvrir cinq ou six faits de meurtres accomplis par des aliénés depuis le commencement de ce siècle. Le fait du bourgmestre tué par un aliéné, dont plusieurs auteurs ont parlé, est encore dans toutes les mémoires; mais il faut interroger plusieurs personnes avant d’avoir connaissance de quelques autres faits du même genre. Les actes de violences exercées par des aliénés sur d’autres malades, ou sur des indi vidus de la ville, sont naturellement plus fréquents que ceux de meurtre accompli; mais, d’après le témoignage de tous, ils parais sent également bien plus rares qu'on ne le supposerait à pre mière vue, d'après la crainte qu'inspirent les aliénés laissés er liberté.
Les incendies ou les tentatives d'incendie ont été, à diverse époques, assez fréquents dans la commune de Gheel ; mais on fai remarquer, avec raison, que rien ne prouve qu'ils doivent toujour être attribués à des aliénés : très souvent, en effet, quand un incer die éclate, par suite de négligence ou de malveillance, chacun es
disposé à accuser les aliénés plutôt que les autres personnes de la ville, et ce soupçon n’est pas toujours fondé.
Quant aux suicides, la statistique officielle n’en constate tous les ans qu'un très petit nombre, eu égard à la totalité des aliénés réunis dans la colonie; encore est-il des années où l’on n'a aucun suicide à déplorer.
Enfin, sous le rapport des grossesses éprouvées par les femmes aliénées, le nombre en est très minime, si on le compare à ce qu'il semblerait devoir être, avec le degré de liberté dont jouissent les aliénés, et avec le mélange continu des sexes, jusque dans Ia même maison. Il est même une chose remarquable, c’est que, d’après les renseignements que nous avons recueillis, les grossesses proviendraient toujours des rapports des étrangers ou des habitants de la commune avec les aliénées, et jamais des rapports des aliénés entre EUX.
Ces résultats fournis par les statistiques officielles, ou par les témoignages verbaux de quelques habitants de Gheel, sont certainement insuffisants pour se prononcer avec certitude sur le chiffre exact des accidents, provenant du contact des aliénés avec toute la population d’une ville, dans des conditions de liberté exceptionnelle. Bien des causes d’erreur doivent empêcher, dans ces circonstances, la vérité de se faire jour, les nourriciers ayant intérêt à cacher les accidents causés par des aliénés, dont ils pourraient être considérés comme responsables. Il existe de plus, sous ce rapport, entre toutes les personnes de la commune de Gheel, une solidarité bien remarquable. Elle s'explique par la communauté d'intérêt qui unit entre eux tous les habitants d’une ville, dont les aliénés constituent presque l’unique richesse, et par une sorte de communauté d’amourpropre qui les entraine tous, volontairement ou à leur insu, à défendre la colonie vis-à-vis des étrangers, à en rehausser les mérites et à masquer le plus possible ses lacunes ou ses dangers. Nous sommes loin de méconnaître la valeur de ces causes d’erreur. Nous sommes même disposés à penser, sans en avoir pourtant la preuve certaine, que les accidents dont nous venons de parler doivent être plus fréquents dans la commune de Gheel que ne l’avouent les habitants eux-mêmes, ou que ne le signalent les statistiques officielles. Mais, quel que soit le nombre exact de ces
FALRET. Aliénés et Asiles d’Aliénés. =
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accidents, ce que nous croyons pouvoir affirmer, c’est qu'ils sont extrêmement rares, eu égard au chiffre total de la population aliénée, surtout si l’on songe aux facilités que procure à ces malades, pour les accomplir, la liberté si grande dont ils jouissent.
En étudiant avec impartialité la situation des aliénés dans la commune de Gheel, on arrive donc à se convaincre qu’on en a beaucoup exagéré les inconvénients, et que, surtout depuis les réformes qui ont eu lieu dans ces dernières années, les malades y sont, en général, dans de meilleures conditions qu’on ne l'imaginerait « priori.
Nous ne partageons pas certainement l'enthousiasme exagéré de certains partisans de Gheel, qui ont été jusqu’à en faire le paradis des fous et une sorte d’idéal, où les aliénés trouveraient réunis tous les avantages qu'il leur serait impossible de rencontrer ailleurs. Nous allons bientôt passer en revue les inconvénients graves que présente, selon nous, cette colonie, et qui ne tiennent pas seulement à des imperfections passagères, mais qui sont inhérents à l'institution elle-même. Mais ces lacunes considérables ne nous empêchent pas de reconnaitre les avantages de la colonie de Gheel, appliquée à certaines catégories d’aliénés. Nous ne pouvons les énumérer tous. Cet examen nous entraiînerait beaucoup trop loin. Il nous suffira de signaler les deux principaux, sur lesquels se sont surtout appuyés les défenseurs de cette colonie, qui en ont du reste singulièrement exagéré l'importance ; nous voulons parler de la liberté de circulation laissée aux aliénés et de la vie en commun au milieu de familles de bourgeois ou de paysans. Ces deux caractères essentiels de Gheel le différencient profondément de tous les établissements d’aliénés, quelle que soit leur forme ou leur nature ; ces asiles ne peuvent jamais les fournir au même degré, et ils constituent à nos yeux, pour certains aliénés, deux avantages incontestables. Mais ceci une fois reconnu, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que ces avantages de Gheel, sur lesquels on a fait reposer des éloquents plaidoyers, sont loin de convenir également à tous les malades et d’être aussi absolus et aussi dépourvus de limites qu’on a bien voulu le dire.
Et d’abord, relativement à la vie de famille, jamais la résidence au milieu d'étrangers ne pourra devenir pour tous les aliénés un équi-
es LA COLONIE D'ALIÉNÉS DE GHFEL 19 valent ‘absolu du séjour au sein de leur propre famille. Sans doute on peut soutenir, comme l'ont fait les défenseurs de Gheel, qu'au point de vue thérapeutique, le placement des aliénés dans une famille étrangère réunit tous les avantages signalés par les auteurs en faveur de l'isolement : séparation des choses et des personnes qui ont contribué à la production de la maladie ou qui continuent à l’alimenter et à l’entretenir : translation dans un milieu tout différent et dans un nouvel entourage ; sans présenter toutefois les inconvénients que les partisans de Gheel attribuent à la séquestration dans des asiles fermés. Mais si cette argumentation a quelque valeur, relativement aux cas d’aliénation récente et susceptibles de guérison, elle perd beaucoup de sa force, appliquée à la plupart des faits d’aliénation chronique que l’on observe à Gheel. Or on ne peut nier que dans un certain nombre de cas de ce genre, surtout chez les femmes, la présence au milieu d’une famille étrangère, quelque bienveiïllante qu'elle soit, ne peut compenser complètement la privation de son ménage ou de ses enfants, ni l'éloignement du pays natal. Par conséquent, cette vie de famille, que l’on vante avec raison sous certains rapports, n’est cependant pas exempte de peines ni de chagrins ; elle est assimilable jusqu’à un certain point à la séquestration dans un asile, pour certains malades capables de sentir tout le poids de la séparation de la famille. Or, ce sont précisément ceux qui seraient les plus susceptibles d’en ressentir les douceurs. Quant à la liberté des aliénés, dont on a fait un si grand mérite à la colonie de Gheel, il importe beaucoup de faire remarquer combien elle est loin d’être absolue, combien, par conséquent, cet avantage que l’on considère comme supérieur à tous les autres, est atténué par de nombreuses restrictions qui en limitent singulièrement l'exercice. Assurément, la liberté de circulation existe à Gheel pour les aliénés à un degré qu'il ne serait pas possible de réaliser dans un asile ordinaire. Ces malades, en général, sortent à volonté ; ils circulent en tous sens, sans être suivis personnellement, dans les habitations, dans les rues et dans les champs. Il n’existe ni murailles infranchissables, ni portes fermées pour arrêter leurs mouvements. Rien ne sent la règle, la discipline d’un asile, l'obligation de se soumettre, sous peine de punition, à un règlement, et de marcher à la cloche ou au tambour. Chaque malade est aban-
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donné à lui-même, à ses caprices et à la pente naturelle de son délire, et personne ne le contrarie. Sans envisager le côté thérapeutique de la question (qui à cependant une grande valeur et qui devrait ici comme toujours dominer tous les autres), il est vrai de dire que, pour. certains aliénés, c’est là un bien qu'ils apprécient beaucoup, dont quelques-uns jouissent même plus que d’autres bienfaits qu'on peut leur procurer dans Îles asiles. Mais le besoin et le sentiment de la liberté sont-ils aussi généralement répandus chez les aliénés qu'on veut bien le dire ? Ces malades sont-ils assimilables, sous ce rapport, aux prisonniers ordinaires ? La liberté est-elle réellement pour eux à Gheel aussi complète qu'on le prétend? Voilà des questions qu’il importe beaucoup de discuter en passant.
Lorsqu'on visite un asile d'aliénés, on est frappé à première vue du grand nombre de malades qui réclament leur liberté. Ce désir est eneffet très répandu. Il est même certains aliénés qui, sans le manifester aussi bruyamment que d’autres, l'éprouvent néanmoins avec autant de vivacité. Mais nous pensons qu'ici, comme en beau coup de choses, on est induit en erreur par les apparences ; le bruit fait à chaque instant par les aliénés qui réclament leur liberté fait illusion sur le nombre réeldes malades qui désirent ardemment leur sortie. Lorsqu'on examine en effet attentivement à ce point de vue tous les aliénés d’un grand asile, on ne tarde pas à se convaincre que beaucoup d’entre eux, entièrement dominés par leur maladie, vivent concentrés dans leur monde intérieur, sans s'inquiéter d’une manière sérieuse du lieu où ils se trouvent, et qu'ils sont infiniment plus préocupés de l’objet de leur délire que du désir de sortie. Is sont dans l'asile absolument ce qu'ils seraient au dehors ou partout ailleurs. Sortez-les des asiles pour les transporter à Gheel, ils ny seront ni plus heureux ni plus malheureux ; ils s’y manifesteront de! la même facon, sans s'inquiéter en rien de leur déplacement.
A Gheel, où se trouvent un grand nombre d’incurables, il y a! beaucoup de malades de ce genre qui y sont heureux, mais qui seraient aussi bien sous ce rapport dans un asile, puisqu'ils n’apprécient pas le bienfait de la liberté et n’en sentent pas le prix. Le désir très vif de la liberté est surtout développé chez les aliénés pendant les périodes aiguës de leur maladie, à l’époque de la convalescence; ou dans les intervalles des accès chez ceux qui sont atteints de
si
maladie intermittente. Lorsqu'il est trop ardent et trop exigeant dans ces Conditions maladives, il dénote même le plus souvent le prochain retour d’un accès, ou le caractère incomplet de la convalescence et l'imminence d’une rechute. Beaucoup d’aliénés chroniques, au contraire (et ce sont là les malades que l’on rencontre surtout à Gheel), ne souffriraient pas réellement, pour la plupart, de la privation de la liberté ; ils ne jouissent pas, par conséquent, comme on le suppose, du bienfait qu’on a cherché à leur procurer et ne peuvent en apprécier la valeur. D'ailleurs, cette liberté qui, pour certains aliénés, est une évidente satisfaction et, pour d’autres, un ardent besoin, existe, il est vrai, à Gheel à un plus haut degré que dans tout autre asile ; elle est loin cependant d'y être absolue et sans limites, comme on l’imagine à tort, quand on n’a pas visité Gheel et qu'on se borne à lire les travaux écrits à ce sujet par des littérateurs ou des romanciers. L'aliéné calme et paisible y est sans doute libre de sortir à volonté de la maison et de se promener dans la campagne, sans être constamment suivi par un gardien, comme cela a lieu dans tous les asiles ; mais, malgré cette liberté de circulation, il est réellement en tutelle et dans un état évident d'infériorité par rapport au reste de la population. Il est entouré, à son insu, Comme d’un vaste réseau de surveillance qui l'enveloppe de toutes parts. Tout en ne se manifestant pas sous la forme de murs, de portes, de grilles et de gardiens, cette surveillance n’en est pas moins réelle : elle impose à chaque instant des limites à sa liberté, et le fait vivre constamment dans une atmosphère pleine de restrictions morales, en même temps que matérielles. L’aliéné est loin, en effet, de jouir à Gheel du même degré de liberté que les autres habitants. Par cela même qu'il est malade, il fait partie de la population qui inspire à l’autre une pitié ‘bienveillante et sur laquelle elle s’arroge un droit de tutelle, que chacun impose à l’aliéné par le seul fait de la supériorité de la raison sur la folie. Cette surveillance générale que la population saine exerce à tout instant sur la population infirme, n’est pas un des moindres attraits de Gheel pour l'observateur attentif. C’est un phénomène vraiment très curieux. Il explique le mystère que Gheel offre au premier abord à celui qui ne l’a pas encore visité. On se demande, en effet, comment il est possible de donner à des aliénés la même liberté qu'on laisse à des hommes
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sains d'esprit, et comment, dans de semblables conditions, les accidents ne sont pas plus fréquents, alors que ces malades sont abandonnés à eux-mêmes, sans aucune surveillance. Eh bien! cette conception théorique, qui ferait de la colonie de Gheel un mystère incompréhensible, n’est pas l'expression de la réalité.
Ce mystère s'explique par ce fait général que 800 aliénés sont sous la protection et la surveillance de 40,000 habitants. Ceux-ci sont toujours prêts à leur servir de guides et d’appui; ils les arrêtent dans la manifestation de leurs actes violents ou désordonnés ; ils Les gouvernent à leur gré comme des enfants, soit par la douceur, soit par la ruse, ou même par la rigueur ; ils leur évitent ainsi l’accomplissement d'actes dangereux ou nuisibles, pour eux-mêmes ou pour les autres. Mais cette protection ne s’applique qu'aux malades qu'on laisse circuler dans la ville ou dans les campagnes. Or, c’est là, en realité, le plus petit nombre. Le nourricier est, en somme, le véritable gardien responsable de l’aliéné. C'est à lui qu'il est confié ; c’est lui qui doit en répondre devant la famille et devant l'autorité ; il doit savoir où il est, ce qu'il fait ; il doit l'empêcher de sortir, lorsqu'il le juge en état de faire le mal ; il doit le protéger et s'opposer à ce qu’il cause du désordre ou du scandale public; il doit le faire revenir à la maison aux heures des repas, le faire rentrer de bonne heure le soir, afin qu’il ne s’égare pas dans les champs, ou qu'il ne passe pas la nuit dehors; il doit enfin l'empêcher de s'évader. Or, le nourricier n’est pas seulement responsable moralement de ce que fait son aliéné ; il est de plus intéréssé à l'empêcher de faire le mal, afin de ne pas le perdre, qu’on ne le lui enlève pas, et qu’on ne lui impose pas des punitions ou des amendes. Le nourricier est donc réellement le surveillant de son malade, et il serait faux de dire qu'à Gheel l’aliéné n’est pas gardé. Il est surveillé, non seulement par le nourricier lui-même, mais par toute sa famille. Si on le laisse sortir seul, c’est qu'on a confiance en lui ; aussitôt que le nourricier conçoit sur lui des craintes, il ne le quitte plus ; il l'accompagne et le suit partout, comme un infirmier, ou bien il le maintient à la maison, par force ou par ruse, comme on le fait pour des enfants ; il l’enferme dans sa cellule, l'attache dans son lit, lui met la camisole, la ecinture de fer ou les entraves ! Voilà le degré de liberté dont jouit l’aliéné à Gheel. Si on ajoute à ces.
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diverses circonstances les règlements de police qui interdisent aux aliénés, dans certaines conditions, l'entrée dans les cabarets ou dans les bals, les achats de tabacs, de boissons ou de beaucoup d’autres objets, l'envoi de lettres par la poste, etc., règlements qui les obligent à rentrer de très bonne heure à la maison, et qui permettent aux gardes de section de les y faire rentrer malgré eux, on comprendra comment il ÿ a à Gheel beaucoup plus de garanties pour la sécurité, mais aussi beaucoup plus de restriction à la liberté qu'on ne l'imaginerait au premier abord !
Malgré ces réserves que nous avons dû faire, relativement aux deux principaux avantages signalés dans la colonie de Gheel par ses partisans, nous reconnaissons volontiers que la vie de famille et la liberté de circulation sont, pour un certain nombre d’aliénés, un bienfait réel qu’ils ne peuvent rencontrer dans les asiles les mieux organisés. Mais ces avantages ne leur sont assurés à Gheel que par suite des circonstances exceptionnelles, qui sont loin d’être exemptes de graves inconvénients que nous avons maintenant à faire ressortir.
L'inconvénient le plus sérieux de Gheel, celui qui, à nos yeux, domine tous les autres et compense singulièrement ses avantages, c'est que le placement des aliénés au milieu de familles de paysans, dispersées sur une aussi grande surface de terrain, est par luimême la négation de toute idée de thérapeutique active et indivividuelle, soit physique, soit morale. On peut répondre qu’au point de vue de l'isolement, de l’action bienfaisante des choses et des personnes, de l’exercice en plein air et du travail, les malades sont à Gheel dans d'aussi bonnes conditions que dans les asiles ; mais, même à ce point de vue du traitement général exercé par les localités et les personnes, l'absence totale de l’ordre, de la règle et de la discipline, auxquels tous les médecins aliénistes ont attaché une véritable importance, doit être considérée comme une lacune très regrettable de l’organisation intérieure de Gheel. Aucun médecin habitué à soigner des aliénés ne pourra admettre, comme l'a fait M. Jules Duval (1), que ce soit toujours un bien, pour améliorer
(1) Jules Duval, Gheel, une colonie d'aliénés vivant en famille et en liberté; Paris, 1860,
l'esprit et les sentiments de ces malades, de les laisser entièrement livrés sans contre-poids au libre cours de leurs idées délirantes, à l'entrainement de leurs penchants maladifs et à la complète manifestation de leurs actes désordonnés. Sans doute, on peut répondre que la liberté se sert en quelque sorte de contre-poids à elle-même; que, plus les aliénés ont Île pouvoir d'agir à leur gré, moins ils en. abusent et plus ils se refrènent eux-mêmes ; que le travail, appliqué . Gheel sur une très grande échelle, est un moyen puissant d'ordre et de discipline, et peut contre-balancer la tendance des aliénés à se concentrer en eux-mêmes, ou à alimenter leur délire par son propre exercice. On peut dire encore que dans les meilleurs asiles, beaucoup d’aliénés sont abandonnés dans l'oisiveté et suivent, aussi bien qu’à Gheel, sans être troublés par personne, le cours de leurs pensées délirantes. Néanmoins, nous ne pouvons admettre que tout soit absolument faux dans ce que les médecins les plus distingués ont dit et écrit, depuis plus d’un demi-siècle et dans tous les pays, sur l'influence de la règle, de l'ordre, de la discipline des asiles, sur le milieu, en un mot, où l’on place un aliéné, influence qui à fait dire à Esquirol qu'un asile d’aliénés bien organisé était le plus puissant agent thérapeutique des maladies mentales. Nous ne pouvons oublier tout ce qui a été écrit sur le traitement général des aliénés, par l’action lente et continue des circonstances extérieures qui les entourent, de l’amosphère médical qu'ils respirent et qui les enveloppe de toutes parts ; nous ne pouvons croire que tout ce qui fait le fond de notre science moderne soit absolument faux ; qu’il faille proclamer, comme les partisans exclusifs de Gheel, que l'air libre et la liberté suffisent au traitement des aliénés; qu'abandonner le délire à lui-même et les aliénés à la libre et complète manifestation de leurs idées, de leurs désirs ou de leurs actes, sans aucune intervention médicale, doive être considéré comme l'idéal et le nec plus ultra de la thérapeutique des maladies mentales !
Mais ce n’est pas seulement sous le rapport du traitement général que Gheel nous paraît inférieur aux asiles, pour Îles malades susceptibles d’une amélioration quelconque ; c’est surtout au point de vue du traitement individuel, physique et moral. Certainement, de grandes améliorations ont été obtenues dans le service médical, surtout dans ces dernières années. L’abandon absolu des aliénés
entre les mains des nourriciers n'existe plus comme ‘autrefois : un contrôle et une action médicale efficaces se font sentir, dans les points les plus éloignés de la colonie, aussi bien que dans son centre. C'est là un progrès évident, et nous sommes heureux de pouvoir rendre une complète justice aux médecins de section, qui visitent es aliénés avec un véritable zèle, et au médecin inspecteur qui iontre dans ces fonctions difficiles, une activité, un désir du bien e une connaissance approfondie de ses malades vraiment surprenante au milieu de difficultés matérielles aussi considérables. Mais tout le monde conviendra avec nous que huit cents aliénés, dispersés dans la campagne, sur une surface de neuf lieues de tour, dans des habitations isolées, sont loin d’être placés dans les meilleures conditions pour que le médecin puisse exercer une influence réellement salutaire, soit sur les malades, soit sur les nourriciers eux-mêmes. Quelle que soit l’activité dépensée au service d’une pareille mission, elle est au-dessus des forces humaines. Quoi qu’on fasse, l’intervention médicale doit se réduire à une surveillance d'ensemble, à une direction centrale, et ne peut s'exercer individuellement sur certains aliénés qui auraient besoin de cette action directe et personnelle du médecin. Sans doute, c’est là le plus petit nombre ; surtout dans l’état d’imperfection de nos connaisssances en aliénation mentale, le traitement individuel physique ou moral, joue encore un très faible rôle dans nos asiles même les mieux dirigés. Mais, malgré ces lacunes siregrettables de notre science actuelle, un médecin digne de ce nom ne doit jamais désespérer du progrès, abdiquer les droits de l'avenir et contribuer à arrêter les perfectionnements de la science. Or, on agirait ainsi, Si l'on proclamait que la meilleure méthode à suivre pour le traitement des aliénés, l'idéal de la thérapeutique mentale, consiste à placer les malades à des distances considérables les uns des autres et du médecin chargé de les soigner, à les confier à des nourriciers nombreux, presque soustraits par leur nombre et par leur éloignement à toute direction médicale, et à les mettre dans des conditions de localités, où toutes les ressources que le médecin trouve réunies dans un asile lui manquent absolument. Le village de Gheel ne peut donc, à nos yeux, supporter la comparaison avec nos asiles, quand on l'envisage au point de vue thérapeutique. Ni les soins dévoués donnés par les médecins qui se sont consacrés à
cette tâche difficile, ni la création même de l’infirmerie, qui est cependant un véritable progrès, ne peuvent remédier d’une manière complète à cette lacune immense de la colonie de Gheel, qui est liée intimement à sa constitution elle-même. On ne pourrait l’effacer qu’à la condition de transformer l’infirmerie en véritable asile, en y admettant tous les aliénés en traitement. Or ce serail devenir infidèle au principe qui sert de base à cette colonie et dont ses défenseurs font si grand cas. Ce serait nier l'efficacité thérapeutique du système de l’air libre et de la vie de famille, et reconnaitre avec nous que Gheel ne peut être utile que pour les aliénés chroniques, dont on n’espère plus la guérison.
Les considérations que nous venons de présenter sur les inconvénients de la distance et de la dispersion des malades, au point de vue du service médical, s'appliquent également à la surveillance et aux précautions qui ont été prises pour garantir la sécurité des aliénés et des autres habitants. Nous admettons bien comme un fait incontestable, puisque l'observation le démontre, que les accidents de tous genres sont très rares à Gheel, infiniment plus rares qu’on ne pourrait les supposer a priori. Mais cette concession faite à la vérité des faits observés ne peut cependant aller jusqu’au point de nous faire proclamer que le système suivi à Gheel offre plus de garanties, pour la surveillance des malades et des nourriciers et pour la sécurité de tous, que celui plus parfait qui est appliqué dans nos meilleurs asiles. Les obstacles provenant de la trop grande dispersion des aliénés, des distances considérables à parcourir, surtout pendant l'hiver, du petit nombre des agents chargés de surveiller les malades et les nourriciers, sont tellement incontestables que, si les accidents graves n’y sont pas plus fréquents que dans les asiles, il est impossible du moins que les abus de tous genres n’y soient pas plus souvent renouvelés. Les aliénés ont trop de facilités pour accomplir des actes violents ou nuisibles, les nourriciers qui voudraient abuser d’eux, leur refuser les choses indispensables ou les maltraiter, ont trop de moyens de se soustraire à la vigilance de l’autorité, pour que ces abus ne soient pas plus fréquents qu’on ne le dit. Evidemment, dans nos établissements, les infirmiers qui manquent à leurs devoirs sont plus exactement et plus continuellement surveillés, dans tous les détails de leur service, que ne
peuvent l'être les nourriciers du village de Gheel, surtout dans les hameaux situés aux confins de la commune.
Après les inconvénients que présente, selon nous, la colonie de Gheel, sous le rapport du traitement et de la sécurité des aliénés, nous devons aussi signaler ceux qui existent au point de vue du bien-être moral et matériel de ces malades. C’est en se basant sur les avantages de la circulation à l’air libre, de la vie de famille et du travail des champs, que l’on a surtout vanté la colonie de Gheel, comme supérieure aux asiles fermés, et que l’on n’a pas craint de lui sacrifier les bienfaits que ceux-ci présentent sous le rapport du traitement et des garanties de sécurité. Eh bien ! même à ce point de vue, le bien-être des aliénés à Gheel laisse beaucoup à désirer, surtout pour certains d’entre eux ; il est inférieur sous plusieurs rapports à celui qu'on leur procure journellement dans les asiles. Ainsi les malades chroniques, tranquilles et innoffensifs, auxquels Convient surtout la colonie de Gheel, y sont moins bien, sous le rapport de la nourriture, des vêtements, des soins personnels et des ressources matérielles de toutes sortes, que dans les asiles publics. Les aliénés malpropres, gâteux, ou atteints de maladies incidentes, y sont certainement moins bien soignés que dans les établissements ordinaires. Enfin, les aliénés agités, dangereux ou épileptiques, tous ceux en un mot qui inspirent des craintes d’une nature quelconque, sont incontestablement moins bien traités et moins heureux à Gheel que dans les asiles; on est obligé, par l'effet même du système général de liberté, d'adopter à leur égard des mesures de contrainte plus sévères et plus continues que celles que lon emploierait pour les mêmes malades dans les asiles fermés.
À ces inconvénients inséparables du système lui-même, on doit encore ajouter quelques inconvénients secondaires auxquels il serait plus facile de remédier, tels que le mélange trop intime des deux sexes qui a lieu jusque dans la même maison, le classement insufisant des aliénés de diverses catégories dans des hameaux différents classement déjà commencé, il est vrai, par le docteur Bulkens), le op grand nombre d’aliénés qui se trouvent quelquefois réunis lans une même famille ; enfin, l'inconvénient qui résulte de ce que souvent les malades ne parlent pas la même langue que leurs nourriciers. On voit donc que, si la colonie de Gheel présente des avan-
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tages incontestables pour certains aliénés chroniques, elle est loin cependant d’être exempte de graves inconvénients et quelle ne mérite pas, ainsi que le voudraient ses défenseurs passionnés, d’être élevée au rang d’un mode exclusif de la bienfaisance publique appliquée aux aliénés. |
Cette colonie, telle qu’elle est actuellement organisée, n’est donc ni aussi bonne que l'ont prétendu ses partisans enthousiastes, ni aussi mauvaise que l'ont affirmé ses adversaires systématiques. C’est une forme de l'assistance publique relative aux aliénés, qui a ses avantages et ses inconvénients. Elle peut surtout convenir aux aliénés si nombreux, arrivés à une période avancée de chronicité, qui sont généralement tranquilles et inoffensifs, qui ne présentent que de loin en loin des paroxysmes d’agitation, et qui n’exigent ni des soins ou un traitement assidus, ni des moyens de répression énergiques. Mais pour les malades qui, dans les périodes aiguës de leur affection, offrent de véritables dangers pour eux-mêmes ou pour la sécurité publique, pour ceux dont l’état maladif réclame des soins de chaque instant, ou un traitement médical suivi avec persévérance, aucun moyen, selon nous, ne pourra remplacer les avantages moraux et matériels que les aliénés trouvent aujourd’hui dans nos asiles bien organisés. Les médecins et les administrateurs de cette colonie ont du reste parfaitement senti cette lacune considérable du système qu'ils ont prôné. Aussi ont-ils demandé une infirmerie pour y recevoir les malades nouvellement arrivés, ceux qui ont besoin d’un traitement actifs où de soins personnels nombreux, ainsi que les aliénés agités ou susceptibles de troubler l’ordre et la sécurité publiques. De plus, ils ont établi un règlement qui non seulement permet, mais ordonne de renvoyer dans d’autres asiles de la Belgique les aliénés homicides, suicides, incendiaires, érotiques, tous ceux qui pourraient causer du désordre ou un scandale quelconque pour les mœurs publiques, enfin ceux qui, par leur désir ardent et persévérant d'évasion, nécessiteraient l'emploi continu des moyens de contrainte. Ces mêmes administrateurs ont bien senti également que les chaînes et les moyens exagérés de répression étaient une tache pour la colonie, une infraction au principe de la liberté et une conséquence ‘inévitable de cette liberté même. Aussi, par la création de l’infirmerie et par l'application
plus sévère du règlement relatif aux malades disposés à l'évasion, espèrent-ils arriver à diminuer de plus en plus, ou même à réduire à un chiffre très minime le nombre des aliénés qui ont besoin de contrainte, tout en les privant ainsi des bienfaits de la colonie.
La conclusion que nous devons tirer de l’examen de la colonie de Gheel est donc bien différente de celle qu’en ont tirée ses partisans ou ses détracteurs. Nous ne voyons pas, dans ce mode de secours donnés aux aliénés, un système complètement différent de celui de nos asiles, système qui devrait être adopté d’une manière exclusive, ou rejeté comme tout à fait fächeux. Nous pensons que le système de la vie de famille et de la liberté en plein air adopté à Gheel depuis des siècles, et celui qui a été appliqué d'une manière progressive dans les asiles d’aliénés depuis plus d’un demisiècle, ne s’excluent pas nécessairement, à tel point que se prononcer en faveur de l’un serait condamner inévitablement l’autre. Nous croyons au contraire qu'à l'exception de deux différences importantes sans doute, mais non fondamentale, qui existent entre la colonie de Gheel et nos asiles actuels (la liberté de circulation et ia vie au milieu de familles non aliénées), ces deux modes de lassistance publique, loin d'être absolument opposés, ne sont que la réalisation, plus ou moins parfaite, et par des moyens différents, des mêmes principes qui ont présidé au perfectionnement de nos établissements d’aliénés depuis soixante ans.
Quels sont en effet les principes inaugurés par Pinel à la fin du dernier siècle, et qui ont été développés depuis cette époque par tous ceux qui, dans tous les pays, ont contribué à l'amélioration du sort des aliénés ? Ne peuvent-ils pas tous se résumer dans cette pensée générale que le moyen de contribuer au bien-être et au traitement de ces malades, consiste à leur procurer le plus de liberté possible, toute la liberté, en un mot, qui est compatible avec leur propre sécurité, ou celle de la société elle-même ?
Faire disparaitre peu à peu dans les localités, les bâtiments et les règlements des asiles, tout ce qui rappelle la prison, ou même l'hôpital, pour les rapprocher de plus en plus des habitations ordinaires et de la vie de l'homme en général ; ne conserver, comme mesure spéciale, que ce qui paraît absolument indispensable ; donner aux aliénés, par tous les moyens, l'illusion de la liberté, quand
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on ne peut leur en accorder la réalité ; leur éviter, dans l'intérieur : de l'établissement, le contact des aliénés plus troublés qu'eux, en
établissant parmi ces malades un classement méthodique ; les laisser : le plus rarement possible isolés dans leurs chambres, ou dans des: cellules, les faire vivre de la vie commune dans des salles de réunion! et manger à la même table ; leur fournir, au dedans ou au dehors : de l'asile, des occupations et des distractions de tous genres, et
surtout de l'exercice en plein air; les occuper physiquement et
principalement à des travaux agricoles ; diminuer de plus en plus : le nombre des moyens de restriction mécaniques et arriver même
à les supprimer presque complètement ; calmer la surexcitation
nerveuse de certains aliénés, en la laissant s’exhaler au dehors par: la liberté des mouvements, au lieu de chercher à la comprimer par
des moyens de répression inutiles, qui ne font qu'en augmenter
l'intensité et alimenter l'agitation par elle même ; tâcher enfin d’uti-: liser les forces exubérantes de quelques aliénés, au lieu de les; laisser s’épuiser en pure perte dans des mouvements désordonnés : | tels sont les principes qui forment la base des asiles modernes dans: tous les pays. Ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui sont appliqués : à Gheel, avec des variantes dans les moyens, mais avec identité de! but, et que les admirateurs de cette colonie ont le tort de lui attri-: buer comme un mérite qu’elle seule pourrait posséder ?
Loin d’opposer la colonie à l'asile, comme deux systèmes qui} s’excluent nécessairement, il faut donc, selon nous, les considérer! comme deux applications diverses des mêmes principes, comme? deux formes différentes adoptées pour les réaliser. Placé à ce pot de vue, on n’a plus à rechercher entre la colonie et l'asile que des: différences secondaires et non des différences fondamentales.
Il ne reste plus qu’à examiner quelle est de ces deux formes celle: qui réalise les principes de la manière la plus utile ; quelle est celle: qui concilie le mieux les intérêts de l'individu avec ceux de lai société, et les exigences souvent contradictoires du bien-être, de lai sécurité et du traitement des aliénés. On n’a plus qu'à déterminer! quels sont les cas de maladie mentale auxquels convient le mieux: l’un ou l’autre de ces systèmes, quels sont les avantages ou les: inconvénients de chacun d'eux, et à chercher ensuite à les concilier: par un moyen terme. C'est ce que l’on a fait à Gheel et ce que l’on}
tend à faire de plus en plus. Par l'institution sérieuse d’une administration centrale et d’un service médical régulier, Gheel a déjà fait un pas vers le système de nos asiles : par la création de l'infirmerie, qui sera ouverte l’année prochaine, un nouveau progrès sera
accompli dans ce mouvement qui tend incessamment à rapprocher la colonie de Gheel de l'organisation de nos établissements. D'un autre côté, les asiles mieux organisés tendent de jour en jour à se perfectionner, en augmentant la somme de liberté accordée à leurs malades, et peuvent profiter beaucoup, sous ce rapport, de l’exemple qui leur est offert par la colonie de Gheel.
Dans ce double mouvement en sens inverse consiste pour chacun d'eux le progrès. Gheel n’a pu et ne pourra se perfectionner qu’en se rapprochant des asiles fermés. Ceux-ci, à leur tour, ne pourront s'améliorer qu'en marchant avec une prudente lenteur, mais avec persévérance, dans la voie de liberté. Où doit s’arréter ce double mouvement? Quel est le point précis où se trouvera la solution la plus pratique de ce difficile problème : la plus grande somme possible de liberté à donner aux aliénés, sans nuire à leur bien-être, à leur sécurité et à leur traitement? C’est ce qu'il est impossible de décider dès à présent, ce que l'avenir seul pourra résoudre. Selon nous, Gheel a plus à gagner en se rapprochant des asiles que ceux-ci en se rapprochant de Gheel; mais sur ce point délicat les avis peuvent singulièrement varier. Les uns donneront la préférence au système des asiles, les autres, au contraire, à celui de la vie en liberté. Mais il est un terrain neutre sur lequel les opinions les plus divergentes peuvent se rencontrer. Ce terrain neutre, c'est une combinaison mixte dans laquelle on admet que les deux moyens, loin de s’exclure, se complètent l’un par l’autre ; que si la colonie, pour être réellement utile, ne peut se passer de l’asile Sous forme d’infirmerie, l'asile, de son côté, se perfectionnerait en s'annexant une colonie. Quel est l'élément qui doit prédominer ? Faut-il, comme à Gheel, faire de l’infirmerie l'annexe de la colonie, ou bien, au contraire, ne vaudrait-il pas mieux faire de la colonie l'annexe et le complément naturel d’un asile bien organisé? Ici renaissent les divergences et chacun peut alors, selon ses prédilec-
tions particulières, faire prédominer à son gré l’un ou l’autre des deux éléments.
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Telle est l'impression générale que nous a laissée la visite que nous avons faite à la colonie de Gheel. Ce système pourrait donc être adopté, dans une certaine mesure, comme un des modes de la bienfaisance publique, dans les cas chroniques d’aliénation mentale. Malheureusement, la condition dans laquelle se trouvent les aliénés à Gheel n’est guère réalisable dans une autre localité. Gheel est le produit des siècles, le résultat d'une longue tradition perpétuée de générations en générations, et ne peut être reproduit de toutes pièces dans d’autres contrées.
Où pourrait-on trouver réunies, en effet, les conditions morales et matérielles qui font de Gheel un lieu tout à fait exceptionnel et unique dans l'univers ? Terrain composé de” vastes plaines, sans accidents de nature à inspirer des craintes pour les aliénés laissés en liberté (à l'exception d’une petite rivière située à l’une des extrémités de la commune et loin de toute habitation); large ceinture de bruyères, entourant la commune de toutes parts, qui constitue tout à la fois un obstacle contre les évasions des aliénés et contre la facile introduction des étrangers ; habitations généralement à rez-dechaussée, réunies par groupes, en hameaux dispersés, avec une commune centrale, où se trouvent tous les genres de commerce nécessaires à une réunion d'hommes, sans aucune grande industrie qui puisse y attirer une population flottante, nuisible pour l’ordre et le bien-être des aliénés; habitants bourgeois, fermiers ou paysans, appartenant à une race douce, calme et bienveillante, de mœurs presque patriarcales, habituée aux travaux des champs ; enfin (circonstance la plus importante et la plus rare de toutes), population ayant contracté par tradition, depuis des siècles, l'habitude de soigner des aliénés, et qui, loin de les redouter et d’en craindre le contact permanent, possède au contraire le goût, le tact et toutes les aptitudes nécessaires pour soigner de pareils malades! Voilà certainement un ensemble de circonstances tout à fait exceptionnelles qu’il est presque impossible de trouver réunies ailleurs! En Belgique, par exemple, et dans d’autres pays, on a fait quelques tentatives isolées pour imiter la méthode suivie à Gheel; on a voulu placer certains aliénés inoffensifs chez des paysans, dans l'espoir de leur procurer plus de bien-être et de liberté, à meilleur marché que dans les asiles (Guislain la essayé plusieurs fois dans la province de Gand) ; mais
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ces tentatives ont presque toujours échoué devant la répulsion des populations qui redout#lent trop les aliénés pour en conserver au milieu d'elles, ou même devant le refus des autorités locales, qui ne voulaient pas supporter dans leur commune des malades capables de troubler d’une manière quelconque l’ordre ou la sécurité publique. On ne peut donc espérer, à l’époque actuelle, avec les préjugés qui règnent encore dans toutes les classes de la société relativement aux aliénés, et avec les craintes bien légitimes, dans une certaine mesure, que ces malades inspirent à tous ceux qui se trouvent en rapport avec eux, réaliser dans un autre pays le phénomène si extraordinaire que nous présente le village de Gheel, de voir circuler librement huit cents aliénés au milieu d'une population qui les supporte sans crainte et sans émotion.
Mais si une pareille tentative paraît irréalisable actuellement, il ne faut pas absolument désespérer de la voir s’accomplir dans l’avenir. Si elle ne peut être réalisée sur une vaste échelle, on peut du moins “Chercher à en faire des applications partielles et restreintes, ainsi que l’a proposé le docteur Roller, dans le voisinage des asiles. On peut surtout chercher à tirer parti de l'étude de cette colonie pour perfectionner, dans le sens de la liberté, l’organisation générale de nos asiles, et appliquer, sous une autre forme, la colonisation des aliénés, dont Gheel nous offre un si remarquable exemple. C’est là la véritable conséquence pratique de notre travail, sur laquelle nous ne pouvons nous empêcher d’insister en terminant.
Le résultat le plus important que l’on doit tirer, selon nous, d’une visite à la colonie de Gheel, c’est donc la conviction générale que beaucoup d’aliénés chroniques sont susceptibles, sans danger, d’une plus grande liberté qu’on ne le suppose, même dans nos asiles les mieux organisés.
= Quel est le degré de liberté auquel il convient de s'arrêter, dans Vétat actuel de nos connaissances, pour concilier les exigences de la sécurité avec celles du bien-être des malades ? C’est là un point sur lequel on peut singulièrement différer, et que lavenir seul pourra déterminer avec précision; mais dès à présent on peut affirmer que nos asiles actuels, malgré les pas immenses qu'ils ont faits dans cette voie depuis le commencement de ce siècle, peuvent encore accomplir quelques progrès.
FALRET. Aliénés et Asiles d’Aliénés. 3
L'exemple de Gheel pourra leur être profitable, en démontrant que beaucoup d’aliénés sont moins dangereux qu’on ne l’imagine, et en indiquant quelques moyens pratiques de leur procurer un degré plus grand de liberté, sans nuire à la sécurité de tous. Déjà, dans les asiles de tous les pays, les médecins et les administrateurs. ont fait de nombreuses tentatives dans cette direction.
En Angleterre, on a de tout temps mis des aliénés dans les maisons. de travail, et plusieurs établissements publics ou privés ont cherché à établir, pour certains d’entre eux, ce qu’on à appelé le cottage system, c’est-à-dire le placement des malades dans de petites maisons isolées, soit dans l’intérieur des asiles, soit dans leur voisinage.
En Allemagne, depuis longtemps déjà, les familles et les médecins ont placé quelques malades exceptionnels chez des bourgeois, des pasteurs, des médecins ou des paysans. Le docteur Roller (1) a émis le vœu de débarrasser les établissements d’aliénés du trop plein de leur population, en confiant certains malades chroniques et inoffensifs à des familles de paysans dans le voisinage des grands asiles ; les médecins pourraient ainsi facilement les visiter de temps en temps et exercer une surveillance utile, soit sur les malades eux-mêmes, soit sur les paysans chargés de leur donner des soins.
Mais ce sont là des mesures tout à fait partielles et insuffisantes, souvent même fâcheuses pour les malades; dans tous les cas, elles ne: peuvent s'appliquer qu’à un très petit nombre d'’aliénés. Il n’y a qu’un seul moyen de réaliser, pour un plus certain nombre d’entre eux, la pensée d’un système mixte, dans lequel les aliénés jouiraient d’une plus grande liberté que dansles asiles, sans être cependant abandonnés au hasard dans leurs propres familles ou dans des familles étrangères; il consiste à créer dans le voisinage des grands établissements, des fermes agricoles, ayant une direction spéciale, des règlements et une organisation moins sévères et moins compliqués que ceux des, asiles de traitement, et en relation directe etconstante avec l'asile central. Le médecin choisirait alors les malades pouvant être employés. utilement pour eux-mêmes, ou pour l'établissement, aux travaux de: la ferme et il pourrait renvoyer à chaque instant à l'asile central des.
({) Roller, compte rendu sur la colonie de Gheel (Journal fur psychiatrie, tome XV):
aliénés dont l’état mental ou l’état physique exigerait de nouveau les soins de cet établissement.
Cette pensée, conçue et exécutée dès 1898 à la ferme Sainte-Anne par Ferrus et qui, malheureusement, est aujourd’hui presque tombée en désuétude, a été également appliquée avec plus ou moins de succès dans de grands établissements de tous les pays.
Elle n’est nulle part réalisée d’une manière plus complète qu’à la colonie de Fitz-James, créée, en 1847, par les soins de MM. Labitte (1), comme annexe de leur asile privé de Clermont (Oise). Nous regrettons vivement de ne pouvoir entrer ici dans l'examen détaillé de cette organisation et indiquer les avantages qu’elle peut présenter pour les aliénés chroniques, pourvu qu’on ne sacrifie jamais l’idée thérapeutique à l’idée d'exploitation agricole.
Nous ne pouvons que signaler brièvement, en terminant notre rapport, ce mode différent de la colonisation, appliqué tout à la fois dans le but d'augmenter le bien-être des aliénés et de diminuer les charges des administrations départementales, qui ne peuvent suffire à l’augmentation sans cesse croissante de leurs dépenses. Lorsqu'il s'occupe des moyens d'améliorer le sort des malheureux confiés à ses soins, le médecin ne doit jamais se laisser guider exclusivement par des considérations d'économie; mais quand il arrive, comme dans la question qui nous occupe, qu'une mesure proposée satisfait à la fois aux besoins de l’économie et aux exigences de la philanthropie et de la science, il ne peut que chercher à en favoriser l’application plus générale. Or, dans tous les pays, l’augmentation progressive du nombre des aliénés, l'encombrement inévitable des établissements qui leur sont consacrés, l'insuffisance de plus en plus manifeste des asiles les plus considérables, dont le chiffre prévu de population est constamment dépassé; la nécessité urgente, en un mot, de venir en aide au plus grand nombre possible de malades, sans dépasser les limites des ressources que les administrations peuvent leur consacrer, tout fait une loi à ceux qui s'occupent de l'amélioration du sort de ces infortunés, de rechercher les meilleurs moyens de concilier les exigences de la science avec
(1) G. Labitte, De la colonie de Fitz-James, succursale de l'asile d'aliénés de Clermont, au point de vue de son organisation administrative et médicale. Paris,
les ressources limitées des budgets. Or, la colonisation, sous une forme ou sous une autre, nous paraît la meilleure solution de ce problème si difficile. Seulement, il faut bien se garder d’en exagérer l'importance et de vouloir l'appliquer indistinctement à tous les cas. Les asiles d’aliénés, construits d’après les règles posées par les médecins de tous les pays, depuis le commencement de ee siècle, seront toujours, selon nous, le meilleur moyen de soigner et de protéger les aliénés dans les périodes aiguës de leur maladie. Mais pour les aliénés si nombreux arrivés à une période déjà avancée de chronicité, qui sont devenus généralement inoffensifs, ou qui n’oftrent plus que de faibles chances de guérison, on peut se demander si la bienfaisance publique, appliquée aux aliénés, ne pourrait pas revêtir quatre formes diverses.
$ 3. — Conclusion.
Nous soumettons donc à l'examen de la société, à titre de conclusion, les quatre questions suivantes :
4° Peut-on renvoyer dans leurs propres familles certains malades en état de grande amélioration, ou qui ne paraissent pas offrir des dangers, et les protéger alors par une tutelle officieuse, exercée sous forme de secours pécuniaires ou de conseils moraux et médicaux? Ce serait faire pour les aliénés chroniques et inoffensifs ce qu'on à déjà fait pour les aliénés convalescents. Ce serait compléter l’œuvre du patronage des aliénés à domicile à leur sortie des asiles, qui fonctionne à Paris depuis près de vingt ans, qui vient ainsi en aide à près de onze cents patronnés tous les ans, et qui a été depuis imitée, avec plus ou moins de succès, par des médecins ou des directeurs d’asiles, en France et à l'étranger.
2° Peut-on placer isolément certains aliénés, choisis par les médecins, chez des bourgeois ou des paysans, dans le voisinage et sous la surveillance des médecins des asiles, ainsi que l’a proposé le docteur Roller ?
3° Peut-on tenter la création d’un nouveau Gheel, c’est-à-dire d’un village d’aliénés, avec une organisation centrale régulière, un service médical sérieux et une infirmerie annexée, mais avec cette réserve expresse de n'y placer que des malades chroniques et d'en
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exclure tous les aliénés en traitement, agités, ou qui peuvent offrir un danger quelconque pour eux-mêmes ou pour la sécurité publique ?
4° Enfin (et ce serait là le moyen le plus pratique et le plus généralement applicable), peut-on annexer aux asiles d’aliénés une ferme agricole, recevant directement les malades de ces asiles et les y renvoyant au besoin, d'après l'avis du médecin ? Cette institution, distincte de l'asile, quoique en relation constante avec lui, lui permettrait peutêtre, par le travail agricole et industriel appliqué sur une vaste échelle, de subvenir à tous ses besoins, et de se suffire en quelque sorte à lui-même; peut-être même pourrait-elle, ainsi qu'a cherché à le prouver le docteur Billod (1), exonérer, en tout ou partie, les départements de la subvention si considérable qu’ils sont obligés tous les ans de fournir aux asiles d’aliénés ?
Teilles sont, messieurs, les questions que votre commission à cru devoir vous présenter à la fin de son rapport, comme conclusion pratique de l'examen dont vous l'aviez chargée du système appliqué depuis des siècles dans la colonie de Gheel.
(1) Billod, De la dépense des aliénés assistés en France et de la colonisation comme moyen pour les départements de s'en exonérer en tout ou en partie. Paris, 1861.
Messieurs, la question actuellement soumise à votre examen est une question d’une grande importance. De toutes parts on attaque la loi de 1838 et les asiles d’aliénés. Dans la presse, dans les livres, dans les congrès scientifiques, on cherche à combattre les principes qui servent de base à nos asiles depuis soixante ans. On propose de tout renverser, de tout détruire, et l’on ne veut rien moins qu’établir une réforme radicale dans les idées et dans les faits. Une véritable croisade est prêchée depuis quelques années contre l’organisation actuelle des établissements d’aliénés par des hommes de cœur et de conviction, mais qui ne connaissent pas assez ces. malades, et le flot, qui monte tous les jours, menace de tout envahir et d’accomplir une véritable révolution dans les principes qui dirigent les médecins et les administrateurs des asiles d’aliénés depuis le commencement de ce siècle.
” Je ne viens pas ici, messieurs, me poser en défenseur de ces doctrines nouvelles. En soumettant à l’examen de la Société médico-psychologique la question des divers modes de l'assistance publique. applicables aux aliénés, je n’ai pas eu, certes, l'intention de m'élever contre le système des asiles actuels et de chercher à le renverser. Loin de là. Je pense, au contraire, que nous ne devons renier aucun des grands principes proclamés depuis plus d’un demi-siècle par des maitres illustres, et propagés depuis cette époque dans tous les pays par leurs successeurs. Ces principes sont le résultat d’une longue expérience des aliénés et doivent être
(1) Discours prononcé à la Société médico-psychologique dans la séance du 12 décembre 1864.
conservés dans leur ensemble. Une réforme radicale serait un pas en arrière, et non un pas en avant. Après bien des attaques parties de tous côtés, les asiles d’aliénés resteront debout, parce qu'ils répondent à des nécessités sociales et médicales, qui, sont de tous les temps et de tous les lieux, et, tout en se transformant et en se perfectionnant successivement, ils resteront basés sur les mêmes principes généraux, qui sont réellement en rapport avec les véritables besoins des aliénés. Les asiles fermés, ainsi que les appellent leurs adversaires, resteront donc, comme toujours, selon nous, le mode principal de la bienfaisance publique pour les aliénés ; les autres modes d'assistance que nous nous proposons d'examiner dans ce discours, en supposant même qu’ils deviennent tous applicables, ne seront jamais que des modes accessoires et complémentaires, groupés autour du système principal, représenté par les asiles fermés. Je pense néanmoins que ces modes supplémentaires de la bienfaisance publique peuvent avoir leur utilité et leur application, surtout pour les aliénés chroniques et inoffensifs ; qu'ils doivent compléter le système général de l’assistance publique appliquée aux aliénés, et que, par conséquent, on doit étudier dans quelles conditions ils sont applicables de préférence et à quelles catégories d’aliénés ils peuvent surtout s'adapter avec avantage. Je crois, en outre, que tout f'est pas à rejeter absolument dans les idées émises par les réformateurs et les adversaires systématiques des asiles d’aliénés ; qu’en remuant beaucoup d'idées erronées et impraticables, ils en ont énoncé quelques-unes de justes dont nous devons faire notre profit ; que, si leur conclusion générale est fausse, il y a néanmoins des choses utiles à conserver dans plusieurs aspects des questions qu'ils ont soulevées. Nous devons donc nous attacher à dégager les notions vraies qui surnageront en définitive du sein de cette fermentation d'idées. Nous devons chercher à perfectionner le système général de nos asiles en profitant des données fournies par nos adversaires, et les faire progresser dans la voie de la liberté, sans toutefois abandonner les grands principes qui leur servent de fondement. Il faut, en un mot, améliorer les asiles d’aliénés et non les détruire.
C’est dans cet esprit général que je vais examiner successivement devant vous quatre questions principales que je résume ainsi :
1° Séjour de certains aliénés dans leurs familles, avant ou après leur entrée dans les asiles ;
99 Placement de quelques aliénés dans des habitations particulières isolées et dans des familles étrangères ;
3 Création de villages d’aliénés ;
4° Fondation de fermes agricoles annexées aux asiles d’aliénés.
$ 4er, — Séjour des aliénés dans leurs familles.
Ce mode de l'assistance publique doit être subdivisé en deux variétés distinctes, selon que le séjour de ces malades dans leurs familles a lieu avant ou après leur entrée dans les asiles.
1° Séjour des aliénés dans leurs familles, avant leur placement dans les établissements spéciaux.
Avant de traiter cette première question, il faut d'abord commencer par constater un grand fait général, que l’on est trop disposé à perdre de vue dans cette discussion. Ce fait est le suivant. Malgré les efforts combinés de l'administration et de la médecine dans tous les pays, depuis une trentaine d'années, pour favoriser le plus possible l'entrée des aliénés dans les asiles qui leur sont consacrés, il y a encore aujourd'hui en France, de même que dans les autres contrées de l'Europe et aux Etats-Unis, la moitié au moins des aliénés qui ne sont pas soignés dans ces asiles et qui restent dans leurs familles. Ce système, que l’on propose pour remédier à l'encombrement des asiles publics, est donc déjà pratiqué sur une vaste échelle, puisque le nombre des aliénés vivant au sein de 1e ti familles est à peu près aussi considérable que le nombre de ceux qui sont séquestrés. On peut chercher sans doute, par des motifs divers, à augmenter encore le chiffre des aliénés qui séjournent dans leurs propres familles, mais il ne faut jamais oublier que beaucoup d’aliénés vivent déjà aujourd’hui dans cette condition spéciale.
Pour examiner avec tout le soin qu’elle mérite la question importante du séjour des aliénés dans leurs propres familles, il faut admettre comme base la distinction indiquée par Parchappe et imposée du reste par la loi; il faut distinguer, d'une part, les aliénés
curables et dangereux, et, d'autre part, les aliénés inoffensifs et incurables.
Aliénés curables. — Parchappe nous à dit qu'il fallait à tout prix faire entrer le plus tôt possible les aliénés curables dans les asiles, afin qu'ils y fussent soignés de la manière la plus en rapport avec leur état, et que l'administration devait pousser la sollicitude en faveur des aliénés curables jusqu’au point d'aller les chercher dans leurs familles pour les faire entrer dans les asiles. Morel a soutenu, au contraire, que dans beaucoup de circonstances le traitement médical des aliénés au sein de la famitle présentait pour eux de grands avantages. C’est là une opinion particulière au docteur Morel et qui n’est pas généralement adoptée par les médecins aliénistes. Tous les spécialistes poussent, au contraire, les familles au placement le plus rapide possible des aliénés curables dans les asiles, seul endroit où ils puissent trouver réunis tous les moyens nécessaires à leur guérison. Telle doit être, en effet, selon nous, la régle générale. La plupart des aliénés ne peuvent pas être soignés convenablement dans leur familles ; de nombreux obstacles de tout genre s’y opposent, et l'isolement est d’ailleurs une mesure thérapeutique très généralement utile. Je veux bien admettre que l'on à exagéré la valeur absolue de ce moyen de traitement, comme mesure générale applicable à tous les cas de folie sans exception. Le mot d’aliénation mentale est trop vague et trop général dans l'état actuel de la science, il renferme des états trop variés pour que la même mesure thérapeutique puisse être également applicable avec
avantage à tous ces cas si divers. Sans parler de toutes les formes si différentes de la folie proprement dite, il y a, par exemple, tous Lo. aigus et toxiques, les troubles intellectuels dus à des affections cérébrales ou nerveuses, telles que l’apoplexie ou le ramollissement, l'épilepsie, l'hystérie, l'alcoolisme et beaucoup d’autres cas de ce genre, pour lesquels il peut y avoir utilité à retarder l'envoi de ces malades dans les asiles d’aliénés au lieu de l'accélérer. Mais ce sont là, en somme, des circonstances exceptionnelles, et, dans l'immense majorité des cas, le principe posé par Parchappe de diriger le plus tôt possible les aliénés curables vers les asiles d’aliénés est très vrai et aujourd'hui accepté de tous. Ce n’est donc pas dans la catégorie des aliénés curables que l’on pourra trouver
un grand nombre de malades qu’il convienne de laisser séjourner dans leurs familles.
Aliénés dangereux. — Ici la difficulté de se prononcer est plus grande encore. Sans doute, on doit séquestrer les aliénés dangereux pour les préserver eux-mêmes contre leurs propres excès et pour préserver ceux qui les entourent. Mais comment arriver à distinguer réellement dans la pratique les aliénés dangereux de ceux qui ne le sont pas ? Il est déjà très difficile pour les médecins de distinguer les aliénés curables des aliénés incurables, avant leur envoi dans les asiles, mais les difficultés sont bien plus grandes encore pour décider si un aliéné est dangereux ou inoffensif. Les médecins expérimentés, qui sont à la tête des grands services d’aliénés, hésitent à se prononcer sous ce rapport relativement aux malades qu'ils ont constamment sous les yeux, et pour mieux couvrir leur responsabilité, ils les déclarent tous dangereux, sans exception. Comment voudrait-on que des commissaires de police, des maires, des parents, ou même des médecins ordinaires, soient aptes à décider quels sont les aliénés dangereux qui devraient être séquestrés et les aliénés inoffensifs que l’on devrait garder dans la famille ? Cette distinction entre les aliénés dangereux et les aliénés inoffensifs est, en réalité, impossible en pratique, et pourtant la loi, d'accord en cela avec la force des choses, l’impose inévitablement. On est bien obligé de l’accepter, puisqu'on ne peut pas l'éviter; mais comme la question est réellement insoluble, elle se trouve abandonnée en pratique au jugement arbitraire de chacun, et elle est nécessairement tranchée, dans un sens rigoureux ou dans un sens très large, selon les pays, selon les circonstances et selon les principes particuliers qui dirigent les médecins ou les administrateurs de chaque localité. Girard de Cailleux (4), par exemple, voulant restreindre le nombre des malades envoyés dans ces asiles, a posé en principe que l’on devait garder dans les familles le plus grand nombre des aliénés dits inoffensifs. Morel, au contraire, dans une analyse qu'il fit de ce travail (2), a critiqué cette tendance générale à diminuer le nombre des admissions, et a réclamé pour les aliénés l'extension la
(1) Girard de Cailleux, Spécimen de budget des asiles d'aliénés. (2) Voyez Annales médico-psychologiques, t. If, 3 série, p. 599, année 1856.
plus large possible de la bienfaisance publique, alors même qu'ils sont considérés comme inoffensifs ou incurables. M. Parchappe s’est prononcé pour l'exclusion d’un grand nombre d’inoffensifs, et pourtant il reconnaît, pour des raisons qu'il énumère, qu’un certain nombre de ces malades doivent nécessairement être admis dans les asiles et ne peuvent être convenablement soignés chez eux. Enfin, Ferrus, lorsqu'il était à la tête du service des aliénés en France, a prouvé que beaucoup d’idiots pouvaient devenir aussi dangereux pour eux-mêmes et pour les autres que les aliénés, et il les a fait ainsi participer, dans une assez forte proportion, aux bienfaits de la loi de 1838 et de la charité publique, alors qu’on voulait systématiquement les en exclure.
En résumé, rien n’est plus difficile que de distinguer en pratique les aliénés dangereux des aliénés inoffensifs, et si l’on se montrait généralement rigoureux pour ne recevoir dans les asiles que les aliénés considérés comme dangereux, il deviendrait pourtant facile de faire admettre sous ce titre un grand nombre d’aliénés dits inoffensifs, en démontrant combien, à un moment donné, ils peuvent devenir dangereux, ou du moins, troubler l’ordre et la tranquillité publique.
Aliénés inoffensifs et incurables. — Je n'aurais qu’à répéter en grande partie, pour cette catégorie de malades, ce que je viens de dire à propos des aliénés dangereux. Sans doute, on peut conserver et l’on conserve en effet un grand nombre de ces aliénés dans leurs familles ; mais combien de circonstances cependant se réunissent pour forcer les autorités et leurs parents à les diriger sur les asiles, alors même que l'on a admis le principe d’en garder le plus possible dans les familles. La force des choses est ici plus puissante que les volontés systématiques les mieux arrêtées. Pour s'en convaincre, il suffirait de passer en revue rapidement les diverses catégories d’aliénés inoffensifs et incurables, c’est-à-dire surtout les aliénés chroniques, les déments, les paralytiques, les idiots, les épileptiques, etc. Combien de ces malades, qui sont inoffensifs dans certains moments, deviennent dangereux et troublent l’ordre public pendant leurs accès! Combien d’autres, qui peuvent se rendre utiles, ou n'être pas trop incommodes au sein de la famille pendant un certain temps, deviennent plus tard gênants, bruyants, incoercibles, ou
presque impossibles à soigner dans d’autres périodes de leur maladie ! Du reste, les différences sont grandes, sous ce rapport, entre les grandes villes et les campagnes. Ce qui est danger dans les villes, et ce qui ne peut y être toléré à cause de l’ordre public, devient moins dangereux et plus facile à supporter dans les campagnes. Si l'on prend Paris pour exemple, les difficultés de conserver les aliénés dits inoffensifs dans les familles deviennent une véritable impossibilité. La plupart du temps même, dans ces grandes villes, les aliénés n'ont pas de famille et sont ainsi abandonnés à eux-mêmes et à toutes leurs impulsions maladives. Les idiots eux-mêmes, que l’on peut fréquemment garder, même au sein des familles pauvres, dans les campagnes, doivent forcément, dans les grandes villes, être enfermés dans les asiles, sous peine de les voir errer et vagabonder dans les rues, demandant l’aumône et manquant absolument de toutes ressources pour soutenir leur misérable existence. L'indigence des aliénés inoffensifs, leur absence de famille, les actes désordonnés ou violents auxquels ils se livrent par accès et qui peuvent devenir dangereux et surtout troubler l’ordre public, les soins particuliers dont ils ont souvent besoin et qui ne peuvent leur être donnés dans une famille pauvre, dont tous membres sont obligés de gagner leur vie, tous ces motifs, séparés ou réunis, obligent forcément les administrations à admettre dans les asiles d’aliénés un assez grand nombre de malades inoffensifs et incurables, alors même qu'elles auraient adopté le principe d’en conserver le plus possible dans leurs familles.
Aussi croyons-nous que le séjour d’un plus grand nombre d’aliénés dans leurs propres familles, avant leur entrée dans les asiles, ne pourra jamais devenir un sérieux allégement pour les finances départementales ni un moyen réellement efficace pour remédier à l'augmentation sans cesse croissante de la population des asiles d'aliénés. Cependant, malgré les difficultés d'exécution, ce système doit être appliqué dans une certaine mesure. Du reste, alors même que le nombre des aliénés conservés dans leurs familles ne serait pas augmenté et resterait ce qu'il est aujourd’hui, il y aurait encore là un côté de la bienfaisance publique relative aux aliénés qui mériterait au plus haut degré de fixer l'attention des médecins et de l’administration. Î[l y à évidemment, sous ce rapport, une lacune dans: l'appui et la protection que l’État doit aux aliénés non séquestrés, à
leurs familles et à la société. Ces aliénés méritent, comme les autres, qu'une administration paternelle veille sur eux, sur leurs intérêts, sur les soins qui leur sont donnés par leurs familles. On devrait donc créer une inspection officielle pour les aliénés laissés en liberté dans leurs familles, comme il y en a une pour les aliénés séquestrés. Cette institution existe déjà en Angleterre et y fonctionne d’une manière sérieuse et efficace ({). Elle devrait être imitée en France, et nous pensons qu'il serait utile d'attirer l'attention du gouvernement sur celte lacune importante de la loi et des règlements administratifs.
2° Renvoi des aliénés dans leurs familles après un séjour plus ou moins prolongé dans les asiles.
Dans ce système, il paraît plus facile pour le médecin de Pasile de faire un choix parmi ses malades, de discerner ceux qui sont dangereux et curables, et de renvoyer dans leurs familles les malades jugés par lui inoffensifs ou pouvant jouir sans inconvénients des avantages de la vie de famille et de la liberté; mais, même à ce point de vue, les difficultés sont encore grandes, ainsi que nous le disions tout à l'heure. Les médecins spécialistes se décident difficilement à considérer un aliéné comme définitivement incurable et à le priver par cela même des avantages que lui offrent les asiles pour sa guérison. C’est là un des motifs principaux que l’on a fait valoir contre la création d’asiles spéciaux pour les aliénés chroniques et incurables, et lon peut le reproduire à propos du renvoi de ces mêmes aliénés dans leurs familles. D'un autre côté, le médecin se décidera plus difficilement encore à déclarer un aliéné inoffensif et à assumer ainsi sur lui la responsabilité des accidents qui pourraient survenir plus tard par suite du retour de ce malade dans la société. Mais si, d’un côté, dans ce système, les difficultés sont à peu près les mêmes, au point de vue du jugement à porter par le médecin, elles sont en revanche beaucoup plus grandes sous le rapport des familles, des autorités locales et de l'opinion publique. Il est plus facile, en effet, de laisser indéfiniment un aliéné dans sa famille qu'il n’a
{1} Voyez The insane in private dwellings, by Arthur Mitchell, deputy commissionner for Scotland. Édimbourg, 1864.
jamais quittée, que de l’y replacer plus tard après un long temps d'absence, alors queles parents ont perdu l'habitude de lavoir auprès d’eux, alors qu'ils ont été débarrassés pendant un certain temps des nombreux inconvénients et des charges qui résultent nécessairement de sa présence au foyer domestique. Aussi le médecin rencontrerat-il à chaque instant de nouveaux obstacles lorsqu'il voudra renvoyer dans sa famille un aliéné réputé incurable ou inoffensif. Et d’abord, dans beaucoup de cas, surtout dans les grandes villes, l’aliéné n’a jamais eu, à proprement parler, ou n’a plus de famille. Rentré chez lui, il ne retrouverait plus son intérieur tel qu'il était autrefois; ik rencontrerait une famille hostile, divisée, peu disposée à le recevoir. Ces difficultés si nombreuses que nous ne pouvons toutes énumérer ici, sont les mêmes que celles que rencontre tous les jours la Société de patronage des aliénés guéris ou convalescents, lorsqu'ils rentrent dans le monde, à leur sortie des établissements qui leur sont consacrés. Chacun les repousse comme des êtres dangereux, nuisibles ou incommodes, et la famille elle-même refuse souvent de leur donner les soins ou le refuge dont ils auraient pourtant un plus grand besoin que tous les autres malheureux dont la charité s'occupe avec une sollicitude plus vraie et plus efficace. Ce que nous disons ici des aliénés guéris, à leur rentrée dans la Société, s'applique avec plus de raison encore aux aliénés chroniques et inoffensifs que l’on chercherait à replacer dans leurs familles. Aussi le médecin qui connait le mieux ses malades est-il en général celui qui redoute le plus leur sortie. Le médecin novice, qui entre dans la carrière et qui ne connait pas encore assez bien la marche des maladies mentales, croit à des améliorations durables, alors qu’elles ne doivent être que passagères ; il méconnait souvent les formes périodiques, intermittentes ou rémittentes, et il fait sortir un certain nombre d’aliénés, que le médecin plus expérimenté hésite à renvoyer chez eux, parce qu'il prévoit mieux les conséquences qui résulteront de ce retour prématuré de l’aliéné dans la société. De plus, il est des aliénés qui se montrent tout à fait raisonnables dans l’asile, par suite du milieu favorable qui les entoure, de l'influence de la règle et de la discipline, et qui se livrent, au contraire, immédiatement à des actes. déraisonnables aussitôt qu’ils sont rendus à la liberté. C’est ce que l’on observe fréquemment, par exemple à Paris, où l’on est très souvent
obligé de réintégrer des aliénés quelques jours seulement après leur sortie des asiles de la Salpêtrière et de Bicêtre. Cependant, malgré ces obstacles nombreux, il est des aliénés chroniques qui encombrent aujourd'hui les asiles publics, sans profit pour eux-mêmes et au détriment des malades à l’état aigu qui devraient prendre leur place ; on pourrait donc sans inconvénient et même avec avantage, les renvoyer au sein de leur famille, moyennant une faible rémunération annuelle. On pourra objecter sans doute, au point de vue économique, que ce système augmenterait en réalité les frais des administrations, au lieu de les diminuer, attendu qu’il y aurait toujours autant de malades dans les asiles et que les départements auraient, de plus, à payer annuellement une somme considérable aux malades sortis et placés dans leurs familles. On pourra objecter encore, comme on le fait contre les secours à domicile distribués aux malades des hôpitaux, que l'argent donné par l'administration en vue des soins à prodiguer aux malades pourra être détourné de sa destination et servir à un tout autre usage. Malgré ces objections, qui ont évidemment une certaine valeur, plusieurs départements ont commencé à entrer dans cette voie. Le docteur Morel a obtenu cette autorisation pour une centaine d'aliénées environ de l'asile de Saint-Yon, à Rouen. M. Arthaud a fait adopter le même principe par le conseil du département du Rhône (1). Enfin, le conseil général du département des Vosges, sur la proposition du docteur Léopold Turck, a émis en 1863, à ce sujet, un vote plus radical encore, et qui, dans les termes où il est rédigé, nous semble même complètement irréalisable. Nous croyons que l’on pourra arriver ainsi à faire sortir des asiles spéciaux un certain nombre d’aliénés chroniques et inoffensifs pour les replacer dans leurs propres familles. Ce résultat pourra surtout être obtenu dans les campagnes, et à la condition que ces aliénés soient convenablement choisis par le médecin de l'asile. Cependant le nombre en sera, je crois, plus restreint qu’on ne l’imagine, et il est à craindre que, dans l'application de ce système, on ne vienne se heurter contre les mêmes obstacles que nous avons déjà signalés
(1) Voyez J. Arthaud, De la possibilité et de la convenance de faire sortir certaines catégories d'aliénés des asiles spéciaux et de les placer soit dans des exploitations agricoles, soit dans leurs propres familles. (Mémoire lu au congres médical de Lyon le 1° octobre 1864.)
dans le système précédent, lequel n’est en somme qu’une variante de la même pensée générale. De nombreuses difficultés attendent, en effet, l’aliéné à son retour au sein de sa famille, même dans les campagnes. La famille a besoin de travailler ; la rémunération fournie par l'administration paraîtra insuffisante ; l’aliéné deviendra dans la famille un membre inactif, incommode, ou même nuisible. Quelques aliénés, sans doute, pourront travailler, mais d’autres demanderont des soins ; beaucoup de familles se décourageront; de nouveaux accès se produiront ; les voisins s’alarmeront; l'autorité interviendra; la panique ne tardera pas à surgir ; tout le monde demandera avec instance la réintégration de l'aliéné dans asile, et les mêmes motifs qui y avaient fait entrer ce malade une première fois détermineront de nouveau à l’y conduire une seconde fois. On a peur même des aliénés guéris. Comment ne redouterait-on pas, à plus forte raison, les aliénés non guéris, considérés comme inoflensifs et incurables? Les obstacles qui s'opposent au séjour prolongé des aliénés dans leurs familles sont done bien nombreux. Ils résident principalement dans la nature essentiellement paroxystique des maladies mentales, dan$Mes difficultés que les familles elles-mêmes éprouvent à garder leurs aliénés, dans les craintes que manifestent les voisins et dans lintervention des autorités locales, qui sollicitent la réintégration des aliénés, devenus à leurs yeux dangereux ou troublant l'ordre public, d'inoflensifs qu'ils étaient aux veux du médecin a leur sortie de l’asile.
Quoi qu’il en soit, le séjour d’un certain nombre d’aliénés dans leurs propres familles, soit avant leur placement dans les établissements spéciaux, soit après y avoir séjourné plus ou moins longtemps, peut devenir un mode pratique et acceptable de l'assistance publique appliquée aux aliénés, et il peut contribuer, dans une certaine mesure, à diminuer les frais si considérables qu'entrainent les soins à donner aux aliénés. Nous répéterons seulement ce que nous disions tout à l'heure à l’occasion du séjour des aliénés au sein de leurs familles. Si ce système de secours à domicile était accepté et régulièrement mis en pratique, il serait absolument indispensable de créer pour ce service une inspection sérieuse, comme elle existe en Angleterre ; elle aurait pour but de surveiller les aliénés placés dans leurs familles, de contrôler tout ce qui les con-
cerne, d'empêcher les abus qui pourraient se produire, et d’exercer sur eux une sorte de patronage officiel, étendant ainsi à tous les aliénés en liberté la tutelle officieuse que la charité privée a déjà cherché à établir dans certains endroits et à Paris en particulier, en faveur des aliénés sortis guéris des asiles de Bicêtre et de la Salpétrière.
S 2. — Placement de quelques aliénés dans des habitations isolées et chez des familles étrangères.
Ce système peut se décomposer en deux parties selon que les habitations particulières sont placées dans l’enceinte même des asiles d’aliénés ou bien situées au dehors.
Mais les habitations séparées, construites dans l’intérieur des asiles, ne rentrent pas en réalité dans le sujet que nous traitons en ce moment ; elles ne représentent qu’une variété dans le mode de construction de ces asiles, soit que l’asile tout entier se trouve composé de petites maisons consacrées à un nombre plus ou moins restreint de malades, ainsi qu’on l’a proposé et exécuté plusieurs fois en Angleterre, sous le nom de cottage system, et ainsi que le docteur Toller en à publié un nouveau projet destiné à cinq cents malades, dont il donne la description (1). Nous ne mentionnons ici ces habitations isolées, situées dans l’enceinte même des établissements d’aliénés, que pour ne pas omettre une des formes de ce que l’on appelle en Angleterre le cottage system. Mais ce n’est pas là, à proprement parler, une variété du placement des aliénés dans des habitations particulières. Ce système ne peut devenir réellement un mode nouveau de la bienfaisance publique appliquée aux aliénés, que lorsque ces habitations séparées sont placées en dehors de l’asile, et occupées, non seulement par des aliénés mais par des familles étrangères.
Déjà plusieurs fois, surtout en Belgique, on a proposé, et même quelquefois réalisé partiellement, le placement de quelques aliénés chez des familles de paysans habitant isolément dans la campagne, comme on le fait aujourd'hui en France pour les enfants trouvés. En agissant ainsi, on a cru imiter le système de la colonie de Gheel
(1) Voyez Journal of Mental science, octobre 1864.
FALRET. Aliénés et su | d’aliénés.
et procurer aux aliénés les mêmes avantages ; mais ce placement chez des paysans isolés dans la campagne, sans contrôle ni garanties suffisantes, sans inspection sérieuse, sans centralisation médicale ou administrative, est évidemment détestable ; il a été justement condamné par Guislain, et il l’est également par les véritables partisans de la colonie de Gheel ; ils le regardent comme devant donner lieu à toute sorte d'abus et comme devant nuire plus que tout autre à l'idée qu'ils défendent d’un village d’aliénés, à l'instar de Gheel, dans lequel on peut établir une centralisation administrative, une inspection et des soins médicaux, une infirmerie, en un mot une organisation véritable. Ce système du placement des aliénés chez des paysans isolés, placés au loin dans la campagne, n’est donc plus prôné par personne, et il mérite en effet d’être abandonné par tous.
La seule manière vraiment acceptable de placer quelques aliénés dans des maisons isolées, en dehors des asiles, consiste donc à choisir des habitations situées dans leur voisinage, afin que ces malades puissent être constamment soumis au contrôle du médecin directeur. Plusieurs médecins ou directeurs d’asiles ont déjà fait l'essai de ce système dans différents pays, pour quelques malades exceptionnels. Le docteur Roller a eu l’idée de l'appliquer dans les environs de l'asile d’Illenau (1). Il était placé dans les conditions les plus favorables pour réaliser cet essai. Il pouvait choisir lui-même ses malades parmi les plus tranquilles et les plus sociables ; il connaissait de longue date les habitants chez lesquels il voulait les placer ; c’étaient des paysans du voisinage, ou même des infirmiers, d'anciens employés ou fournisseurs de l'asile, avec lesquels il avait conservé des relations, qui avaient l'habitude de voir circuler autour d'eux des aliénés et qui pouvaient se trouver heureux de les recevoir chez eux moyennant un assez faible pécule. Toutes les conditions les plus avantageuses se trouvaient donc réunies pour faire réussir cette expérience, et pourtant le docteur Roller ne l’a pas poursuivie et ne parait même pas lavoir jamais mise à exécution.
Un essai analogue a été fait, il y a quelques années, par le docteur Bucknill, alors qu'il dirigeait l’asile du Devonshire. Il plaça ainsi
{) Voyez Analyse du livre de M. Jules Duval sur Gheel, par le! docteur Roller (Journal fur psychiatrie, t. XV, p. 423).
une trentaine d’aliénés environ chez les paysans du voisinage. Le choix des malades et des paysans étant fait par lui et son contrôle pouvant s'exercer directement sur les uns et sur les autres, il parait que cet état de choses put se perpétuer sans inconvénients pendant plusieurs années. Je ne puis affirmer si ce système, installé par le docteur Bucknill, a été continué par son successeur, depuis que le docteur Bucknill à quitté la direction de cet asile pour devenir inspecteur général.
Le docteur Robertson, médecin directeur de l'asile d’aliénés d'Haywards-Heath, dans le comté de Sussex, a fait également une expérience semblable. Il plaça cinq ou six aliénés de son établissement, dans deux ou trois maisons situées en dehors de l'asile, mais tout près de son entrée, et habitées par des personnes reliées indirectement à son administration. J’ai moi-même visité, en 1863, deux de ces maisons, où les aliénés étaient vraiment très bien logés et jouissaient de l’avantage de la vie de famille et d’un degré de liberté impossible à leur procurer dans l’intérieur même de l’établissement ; mais il parait que, depuis cette époque, le docteur Robertson, pour des motifs que j'ignore, a cru devoir renoncer à cette tentative, qui avait été cependant jusque-là tout à fait exempte d’inconvénients.
Malgré le petit nombre de tentatives faites jusqu'à ce jour et malgré quelques insuccès partiels, cette idée ne doit pas être abandonnée. Elle rencontrera sans doute au début quelques oppositions ; mais avec l’aide du temps, elle pourra peu à peu triompher. Ce sera, selon nous, une chose réalisable dans une certaine mesure. On pourra ainsi procurer à quelques aliénés, choisis par le médecin, le bien-être résultant d’une plus grande liberté de circulation et de la vie de famille, sans s’exposer aux inconvénients redoutés dans la colonie de Gheel. Le médecin sera juge de l’état des malades choisis par lui, de la moralité et de la douceur des habitants chez lesquels il les placera ; son contrôle s’exercera incessamment sur eux, et il sera toujours libre de faire rentrer l’aliéné dans l'asile, toutes les fois qu’il constatera un inconvénient, ou qu'il redoutera un danger. A ces conditions seulement, ce système pourra être toléré et même encouragé. [ei la plupart des inconvénients signalés dans la colonie de Gheel disparaissent. Ceux surtout qui pourraient résulter du pla-
cement des aliénés chez des paysans, isolés et éloignés, sont supprimés, par le seul fait du voisinage de l'asile, du contrôle constant exercé par le médecin directeur et de la réintégration immédiate possible de l'aliéné. Aussi avons-nous cru devoir examiner Ce SYystème séparément et en faire un mode particulier d'assistance pour les aliénés, quoiqu'il se rapproche sous plusieurs rapports du Système suivant, c’est-à-dire de celui de la colonie de Gheel. Il s’en rapproche, en effet, par la liberté de circulation laissée aux aliénés et par la vie de famille; mais il en diffère par le petit nombre des malades choisis auxquels il s’applique et par le voisinage immédiat de l’asile et du médecin, circonstance capitale qui remédie aux graves inconvénients qui peuvent résulter à Gheel de la dissémination des malades et de leur éloignement du centre. Aussi les partisans de l’un de ces systèmes peuvent-ils très bien ne pas être les partisans de l’autre, et les raisons invoquées en faveur du premier sont-elles, sous plusieurs rapports, opposées à celles que l'on fait valoir en faveur du second.
En faisant l'essai de ce système graduellement et avec beaucoup de préceutions, on pourra peut-être arriver un jour à améliorer ainsi le sort de quelques aliénés ; si, plus tard, cette expérience réussissait au delà de notre attente, elle pourrait constituer un moyen auxiliaire de l'assistance publique et contribuer à compléter et à perfectionner le système de nos asiles. Mais, à moins d'admettre, ce qui nous parait peu vraisemblable, que progressivement on n’arrive à augmenter de plus en plus le nombre des aliénés placés dans des habitations isolées et à faire grandir ainsi successivement la colonie aux dépens de l’asile, de même qu’à Gheel l'asile grandira peu à peu aux dépens de la colonie, il nous paraît probable, au contraire, que ce système ne s’appliquera jamais qu’à un nombre très restreint d’aliénés. Il ne mérite donc pas de nous arrêter plus longtemps, puisque, dans le cas même le plus favorable, il ne pourra jamais devenir qu’un mode très accessoire de la bienfaisance publique pour les aliénés.
$ 3. — Création de villages d’aliénés, à l’instar de la colonie de Gheel. ?
Je ne puis reproduire ici tout ce que j'ai déjà dit, dans mon rapport sur la colonie de Gheel, sur les avantages et les inconvénients
LE
que présente selon moi cette colonie (1), qui est jusqu'à présent l'unique exemple d’un village dans lequel neuf cents aliénés se trouvent placés chez des paysans, dont les hallucinations sont dispersées sur une surface de terrain de neuf lieues de périmètre. Ce que je dois dire ici, en résumé, c’est que j'ai trouvé les aliénés à Gheel dans des conditions beaucoup plus favorables que je ne pouvais le supposer avant de l'avoir visité. J’y ai acquis la preuve que des aliénés pouvaient en grand nombre vivre mélangés avec les habitants des campagnes, sans donner lieu aux nombreux accidents que l’on devait naturellement redouter dans de semblables conditions ; enfin, je suis revenu de ce voyage dans des dispositions d'esprit beaucoup moins hostiles à cette colonie que celles dans lesquelles je me trouvais avant cette visite.
Mais cette impression favorable ne m’a pas empêché d’apercevoir les inconvénients qu’elle présente. Ses avantages sont: la grande liberté de circulation laissée aux aliénés, le bien-être moral plus grand résultant pour eux d’une manière de vivre moins monotone et de la vie de société, enfin le travail rendu plus attrayant et plus facile. Ses inconvénients principaux sont: les difficultés du traitement et de la surveillance, par suite de dissémination des malades que l’on ne peut voir assez fréquemment ; l’abandon des aliénés sans contrôle suffisant entre les mains de paysans, qui peuvent être généralement d’une bonne nature, mais qui pourraient cependant quelquefois abuser de cette situation ; le bien-être matériel moindre que dans les asiles bien organisés sous le rapport du logement, du courcher, de la nourriture, etc., enfin, les soins hygiéniques, en cas d’infirmités ou de maladies, moins complets et moins surveillés que dans les asiles bien tenus. |
Tels sont, selon moi, en quelques mots, les avantages et les inconvénients principaux de la colonie de Gheel, telle qu’elle est aujourd’hui organisée. La création d’une superbe infirmerie, qui est en réalité un véritable asile au petit pied, l’organisation administrative et médicale si bien installée par les soins intelligents et l’activité infatigable du docteur Bulkens, et les règlements particuliers impo-
sés à cette colonie par le gouvernement belge, l’ont complètement
à {1} Voyez plus haut, p. 12.
transformée depuis une dizaine d’années et ont fait disparaitre la plupart des abus qui existaient autrefois et qui lui avaient fait infliger un blâme justement mérité par les médecins ou les administrateurs qui l'avaient visitée avant cette transformation radicale.
Mais, de ce que le village de Gheel ainsi transformé est réellement, pour beaucoup d’aliénés chroniques et incurables, un lieu de refuge agréable, présentant même des avantages que ne peuvent leur offrir les asiles fermés, s’ensuit-il, comme le prétendent ses véritables partisans, que cette colonie leur soit également supérieure, comme moyen de traitement applicable aux aliénés curables? Parigot, Bulkens, Mundy, etc., soutiennent, en eflet, que la vie à l’air libre, le traitement familial et les soins des paysans belges sont des moyens plus efficaces pour la guérison de la folie que les soins médicaux qui sont donnés dans les asiles fermés,que l'isolement, la règle, la discipline, l’ordre et le travail, tels qu’ils existent dans ces établissements. C'est là une question très grave de thérapeutique générale des maladies mentales que l’on ne peut aborder ici en passant. Mais je ne puis, pour ma part, consentir à renier tous les grands principes posés par nos maitres les plus illustres, depuis soixantedix ans et dans tous les pays, pour le traitement des aliénés. Je crois que l’ensemble des conditions générales qui constituent aujourd'hui un asile bien organisé contribuent puissamment à la guérison de l’aliénation mentale, et, sans croire à un moyen de traitement unique pour une maladie qui renferme dans son sein des états très. divers, je pense néanmoins que le milieu dans lequel se trouve placé un aliéné renfermé dans un asile est, en général, plus favorable à sa guérison, lorsqu'il est curable, que l'abandon dans lequel on le laisse livré à lui-même au sein de la colonie de Gheel. Du reste, ceux-là même qui regardent encore le traitement de laliénation mentale comme trop peu avancé pour attacher une véritable importance aux différents moyens thérapeutiques réunis aujourd'hui dans nos asiles, ne doivent pas cependant désespérer complètement de l’avenir, et ils doivent du moins réserver ses droits. Or, en soustrayant, comme on le fait à Gheel, l’aliéné à l'influence personnelle du médecin et à son observation directe, on enlève ainsi à celui-ci tous les moyens d'étudier attentivement les aliénés et de se livrer à des essais thérapeutiques qui lui permettraient de faire avancer la
science. Prôner en principe le système de Gheel, comme agent thérapeutique des maladies mentales, c’est donc, selon moi, non seulement nuire actuellement à la guérison des aliénés, mais créer des obstacles pour les perfectionnements et les découvertes de l'avenir,
Si l’on consulte cependant les statistiques des guérisons publiées par les partisans de la colonie de Gheel, et, en particulier, celles qui sont contenues dans les rapports du docteur Bulkens, elles sont loin d'être défavorables à ce système, surtout si l’on tient compte des règlements qui régissent actuellement cet établissement.
On ne doit pas perdre de vue, en effet, dans l’appréciation de ces statistiques, les deux circonstances suivantes: la première, c’est que les règlements actuellement en vigueur n'autorisent l’envoi à Gheel que des aliénés jugés incurables par les médecins qui les traitent ; la seconde, c’est que ces mêmes règlements obligent le médecin de cette colonie à ne pas recevoir, ou à renvoyer dans les asiles fermés, les aliénés réputés homicides, incendiaires, suicides, érotiques, etc., en un mot, tous ceux qui sont disposés à se porter à des actes violents ; or, chacun de nous sait, par une observation fréquemment réitérée, que ces actes s’accomplissent plutôt dans les périodes aiguës que dans les périodes chroniques des malades mentales. Or, si l’on tient compte de ces deux circonstances capitales, on doit trouver que les statistiques des guérisons, à Gheel, sont encore plus favorables qu’on ne pouvait le supposer. Mais, pour mas part, je crois peu à la vérité des statistiques en général, toutes les fois qu’elles ne portent pas sur des faits simples et indécomposables, comme les naissances ou les morts, les entrées ou les sorties, etc. Les statistiques me paraissent surtout fournir des résultats bien douteux lorsqu'elles s'appliquent à des faits aussi complexes que les causes ou les guérisons de la folie. D'abord, la folie est loin d’être une maladie unique, et les statistiques doivent nécessairement varier du tout au tout, selon les formes de l’aliénation mentale que l’on accepte ou que l’on rejette de son cadre. Si l’on exclut par exemple la paralysie générale, l'épilepsie, les troubles intellectuels dépendant de l’apoplexie et du ramollissement, ou si on les fait figurer, au contraire, dans les statistiques, les résultats définitifs se trouvent complètement changés. Il en est de même pour les intermittences ou les simples améliorations, si elles sont comptées parmi les gué-
risons. Le médecin nouvellement entré dans la carrière renvoie -beaucoup d’aliénés comme guéris ; celui, au contraire, qui à acquis une plus longue expérience, se montre plus difficile pour reconnaître des guérisons, et ainsi les résultats de la statistique varient pour le même médecin, selon la période de son existence. Enfin, sans vouloir en rien incriminer la sincérité du docteur Bulkens, dont la science et le caractère honorable sont au-dessus de toute atteinte, il est certain qu’une tendance naturelle à l’esprit humain, tendance pour ainsi dire irrésistible, nous porte tous, à notre insu, à admettre plus facilement des guérisons quand nous croyons fermement à l'efficacité d’un système thérapeutique que lorsque nous en contestons l'influence. D'ailleurs, je n’ai pas l'intention de discuter ici ces statistiques. Je les constate seulement, et je dis qu’elles ne me paraissent pas suffisantes pour démontrer, comme le veulent les partisans du système de Gheel, la supériorité de la vie à l’air libre et du traitement familial sur celui des asiles fermés pour la guérison des maladies mentales.
Je me borne donc à conclure que le séjour de Gheel, tel qu'il est aujourd’hui organisé, peut convenir à certains aliénés chroniques et inoflensifs, mais qu'il ne convient ni pour les aliénés dangereux, ni pour les aliénés curables.
Après avoir cherché à apprécier avec une véritable impartialité la colonie de Gheel, telle qu’elle existe actuellement, nous devons maintenant nous demander si Gheel est réalisable ailleurs, et s’il est possible de créer dans d’autres contrées de semblables villages d’aliénés. Telle est la seconde question qu'il convient de poser. Car, en supposant même que Gheel, amélioré comme il l’est aujourd’hui et comme il le sera de plus en plus, füt un excellent mode de l'assistance publique pour les aliénés, il faudrait encore, pour le proposer comme modèle et comme un moyen de remplacer les asiles fermés, ou de remédier à leur insuffisance et à leur encombrement, il faudrait, dis-je, pouvoir démontrer que ce moyen de soigner les aliénés peut être applicable dans d’autres localités. Or, c’est ce que personne n’a encore pu faire jusqu'à présent. Les obstacles que l'on rencontrerait pour fonder une colonie semblable, et surtout pour lui donner de la durée, sont tellement nombreux et tellement variés qu’on ne peut arriver à se convaincre de la possibilité d’en
triompher. Où trouver d’abord des conditions de localités aussi favorables, un pays également étendu et exempt de dangers, aussi bien séparé de toutes les contrées environnantes par une zone de terrains inhabités ou par une ceinture de bruyères ? Où trouver des paysans d’une nature aussi douce, aussi bienveillante, et une population tout entière habituée de longue date et de génération en génération, non seulement à ne pas redouter les aliénés, mais à les accepter dans l'intimité de la famille et à les soigner avec plaisir ? Où trouver enfin des autorités locales et des habitants de toute une contrée qui consentent à supporter la présence des aliénés au milieu de leurs femmes et de leurs enfants, sans craindre les dangers qui peuvent en résulter et sans se plaindre du désordre et des inconvénients de tout genre que leur présence doit nécessairement entrainer à sa suite ? Dans le cas même où une semblable tentative, poursuivie avec persévérance dans une localité tout à fait isolée et éloignée des grandes villes, commencerait à s’accomplir pour un certain nombre d’aliénés, ne serait-on pas exposé à la voir échouer tout à coup par le fait d’un seul accident, qui jetterait l’effroi et l’alarme au milieu d’une population qui réclamerait alors à tout prix d’être débarrassée de ces aliénés ?
Je ne puis énumérer ici tous les motifs qui se réunissent pour rendre presque irréalisable, dans d’autres localités, l'exemple jusqu'ici unique dans le monde du village de Gheel. En supposant même que tous les habitants d'une commune fussent exempts de cette terreur instinctive qu’inspire partout le voisinage des aliénés, et que ces habitants consentissent à les introduire au sein du foyer domestique à les laisser circuler librement au milieu de leurs femmes et de leurs enfants, à les voir constamment mêlés à leur vie intime et à les soigner paternellement comme les enfants de la maison, croiton que beaucoup de chefs de famille consentiraient à ce sacrifice d’une partie de leur liberté et de leur bien-être, en vue d’une faible compensation pécuniaire? Croit-on qu'une somme de 200 francs par an, par exemple, puisse être suffisante pour faire accepter, même à une pauvre famille de paysans, les mille inconvénients et les charges qui résulteraient pour elle de la présence d’un aliéné, des soins qu’il exigerait ou pourrait exiger, et de la responsabilité qui lui mcomberait, surtout si l’on établissait au centre de la colonie,
ainsi que cela serait indispensable pour empêcher les abus, une organisation médicale et administrative suffisante pour contrôler efficacement les soins de tout ordre donnés à ces malades par chacune de ces familles de paysans ? La rétribution pécuniaire qu’on leur accor-, derait serait en réalité très minime, et cependant une inspection: sérieuse, qui s’introduirait incessamment dans l’intérieur de la: famille, viendrait à chaque instant tout contrôler et exigerait que le malade fût bien logé, bien vêtu, bien nourri et bien soigné, mieux. même que les membres de Ia famille! C’est Ià, sans doute, ce qui existe généralement à Gheel, et c’est le fait qui étonne le plus lorsqu'on visite cette colonie telle qu’elle est aujourd'hui organisée et; perfectionnée. Mais croit-on qu'il serait facile de rencontrer dans, d’autres localités beaucoup de familles de paysans qui accepteraient| volantiers cette inquisition et ce contrôle continuel en vue d’une faible allocation annuelle? En supposant qu’on l’acceptât pour quelques aliénés valides et travailleurs, qui n'exigeraient presque aucun soin et qui deviendraient même par leur travail des membres: actifs et utiles de la communauté, comment pourrait-on faire accepter également des malades épileptiques, paralytiques, idiots, ete, qui nécessiteraient des soins fréquents et attentifs, et qui seraient, pour la famille pauvre une charge plutôt qu'un profit? Je sais bien que, comme on le fait à Gheel, on pourrait établir une différence entre la rémunération donnée aux paysans pour un aliéné travail-: leur et celle accordée pour un malade gâteux ou exigeant des soins: de tout ordre; mais quelle que fût cette différence, elle ne pourrait jamais porter à un taux bien élevé la somme totale payée annuellement à cette famille de paysans. Car, il faut bien le remarquer, les: partisans du système de Gheel ne cherchent pas seulement à démontrer que l'application de ce système serait un perfectionnement réel pour le traitement et le bien-être des aliénés ; ils soutiennent en! outre que ce système serait économique pour les administrations, qu'il permettrait de soigner un plus grand nombre de malades avec une dépense moindre, et qu'ainsi il remédierait à l’encombrement des grands asiles, tout en dégrevant les budgets des départements et de l'État. Or, pour que cette économie fût réelle, il faudrait que la subvention annuelle accordée aux familles de paysans, non seulement pour un aliéné travailleur, mais même pour un aliéné infirme
ou oisif, füt de beaucoup inférieure au prix de journée moyen des asiles actuels. Si, par exemple, l'entretien d’un aliéné dans un asile coûte aujourd’hui, au minimum, { franc par jour aux administrations, soit 360 francs par an (en tenant compte non seulement des dépenses de l’aliéné lui-même, mais des frais généraux de l'établissement), il faudrait, dis-je, pour que le système du placement chez les paysans fût réellement assez économique pour justifier sa création, que le même aliéné, dans ce nouveau système, ne coûtât à l'administration que 200 francs par an, ou 240 au plus, dans le cas le moins favorable. Or, en établissant une organisation centrale, médicale et administrative, destinée à visiter dans les maisons les aliénés qui y seraient placés, à leur donner les soins spéciaux dont ils pourraient avoir besoin, à contrôler et à surveiller toutes choses, à leur fournir des vêtements, des médicaments et divers objets que les paysans ne pourraient avoir chez eux; en créant une infirmerie centrale dans le but de traiter les cas aigus et de maintenir les aliénés dangereux ou très difficiles, (ainsi que les partisans de Gheel l’exigent avec raison pour que ce système puisse fonctionner d’une manière utile aux aliénés), je me demande si le prix de journée de 200 à 240 francs par aliéné serait réellement suffisant pour permettre de réaliser toutes ces conditions jugées indispensables. Je me demande enfin, si, en le supposant suffisant, les aliénés seraient, dans ces conditions, aussi bien logés, aussi bien couchés, aussi bien vêtus et nourris qu’ils le sont dans les asiles actuels, où la centralisation de tous les services permet de leur donner, à moins de frais, plus de bien-être matériel, plus d'avantages hygiéniques et des soins plus assidus et plus constants ?
Je crois donc, en résumé, qu’en supposant le système de Gheel plus utile aux aliénés au point de vue thérapeutique que celui des asiles fermés, ce que je conteste pour les cas aigus et curables ; en le supposant sans danger pour les aliénés portés aux actes violents, ce que je n’admets pas pour les malades vraiment dangereux ; en le considérant comme plus favorable au bonheur et au bien-être moral des aliénés chroniques et inoffensifs, ce que je reconnais dans une certaine mesure pour un certain nombre de malades de cette catégorie ; en supposant en outre que ce système, qui ne fonctionne encore que dans un seul lieu de l’univers, pât être réalisable ailleurs,
ce qui me paraît loin d’être démontré, il resterait encore à prouver (quoiqu’on semble l’admettre aujourd’hui sans contestation) que ce système, appliqué sur une vaste échelle et avec toutes les conditions qui seules pourraient en empêcher les abus et le rendre utile aux aliénés, serait réellement beaucoup plus économique que celui des asiles fermés. Cette affirmation me paraît surtout contestable si l’on songe, d’un côté, qu'il serait possible de diminuer les frais de construction des asiles d’aliénés, qui sont évidemment exagérés dans l'état actuel des choses, et si l'on met en balance, d’un autre côté, le produit du travail des aliénés dans les asiles agricoles, pour diminuer le chiffre du prix de journée de ces asiles par la défalcation de ce bénéfice.
En tenant compte, d’une part, de la diminution possible du prix de journée dans les asiles fermés et, d'autre part, de l'augmentation probable de la somme annuelle nécessaire pour placer les aliénés chez les paysans dans de bonnes conditions, il ne me paraît pas démontré que ce dernier système soit réellement plus économique et qu'il soit possible de donner ainsi et à moindres frais aux aliénés autant de bien-être matériel que dans les asiles fermés. Je me résume donc et je dis : J’apprécie plus que d’autres médecins certains avantages moraux et matériels qui résultent de la facilité de circulation, de l’existence mêlée avec les habitants des campagnes de la vie de famille et du travail volontaire et attrayant, pour un grand nombre d’aliénés inoffensifs et incurables, dans la colonie de Gheel telle qu’elle est aujourd'hui perfectionnée ; mais je ne puis partager l'opinion des médecins qui y trouvent également de grands avantages pour Île traitement des aliénés curables, ni celle des personnes qui croient qu’elle peut s'appliquer aussi à beaucoup d’aliénés considérés comme dangereux dans les asiles et dans la société. Une colonie semblable me parait encore aujourd'hui presque irréalisable dans d’autres contrées, tant sont nombreux et variés les: obstacles qu'il faudrait vaincre pour arriver à sa réalisation. Enfin, dans le cas même où l’on parviendrait à créer dans quelque lieu privilégié une colonie analogue, elle ne devrait pas être appliquée qu’à un nombre assez restreint d’aliénés, et il ne m'est pas démontré que ce système, d’une utilité très contestable au point de vue thérapeutique, pût être réellement plus avantageux au point de vue éco-
nomique que celui des fermes agricoles dontil me reste actuellement à m'occuper. Je ne crois done pas que la création de villages d'aliénés doive jamais figurer parmi les modes de l'assistance publique applicables aux aliénés, et puisse contribuer à diminuer les charges départementales et l'encombrement sans cesse croissant de nos asiles.