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Création de fermes agricoles

J'arrive maintenant au quatrième mode de l'assistance publique que J'ai admis au commencement de ce discours, c’est-à-dire aux fermes agricoles comme succursales des asiles d’aliénés.

Pinel a le premier émis la pensée qu'une ferme devrait être annexée à tous les établissements d’aliénés, pour pouvoir y exercer ces malades aux travaux agricoles, dont il préconisait déjà la valeur comme moyen de traitement des maladies mentales. Mais, pendant longtemps, le vœu émis par ce maître illustre resta sans résultat et ne fut pas mis à exécution.

En 1828, M. Ferrus poursuivit la réalisation de cette idée avec toute l'énergie et l’activité qu'il mettait aux choses qu'il entreprenait. Îl parvint ainsi à obtenir de l'administration des hôpitaux la création de la ferme Sainte-Anne, où pendant un grand nombre d’années, 150 ou 200 aliénés de l’hospice de Bicêtre furent occupés à des travaux de divers ordres.

Depuis cette époque, la plupart des asiles de la France et de l'étranger sont entrés dans la même voie, et chacun, dans les limites de ses pouvoirs et de ses ressources, a cherché à appliquer le principe du travail en plein air au plus grand nombre possible d’aliénés. Sous ce rapport, médecins et administrateurs ont rivalisé de zèle dans tous les pays, et soit par des occupations variées installées dans l’intérieur même des établissements d’aliénés, soit par des travaux de culture à l’extérieur, ou par la création de fermes succursales annexées à ces asiles, ils se sont efforcés d'appliquer le plus largement possible la loi du travail aux malades qui leur étaient confiés.

[n’y a donc, au point de vue du travail des aliénés, qu’à perfectionner ce qui est déjà si bien commencé et à appliquer sucessivement à un plus grand nombre de ces malades ce que l’on a déjà fait

pour plusieurs d’entre eux. Mais là ne doit pas se borner le bienfait de la création des fermes agricoles pour les aliénés. Leur fondation ne doit pas avoir seulement pour but de fournir à un plus grand nombre de malades les moyens de s'exercer aux travaux agricoles, si avantageux pour leur guérison et pour leur bien-être ; ce n’est là qu’un côté restreint de la question des fermes agricoles. En conseillant leur création, comme annexe de tous les établissements d’aliénés, on doit se proposer un double but: tout en fournissant aux aliénés les avantages nombreux qui résultent pour eux du travail des champs, on doit chercher à résoudre de la manière la plus pratique la grave question qui nous occupe en ce moment, c’est-à-dire venir en aide à un plus grand nombre d’aliénés, en diminuant la charge des dépenses départementales, et procurer en même temps à ces pauvres malades plus de bien-être et de liberté qu’on ne peut leur en accorder dans l’enceinte des asiles actuels. Là réside, selon nous, la véritable solution pratique de la question que nous avons posée au commencement de cette discussion. Les fermes agricoles, telles que nous les concevons dans l'avenir, doivent done répondre à la fois à ce double but : diminuer par le travail des aliénés les dépenses imposées à la société par les soins qu’exigent ces malades, et leur accorder en même temps une somme de bienêtre et de liberté plus grande que celle dont ils peuvent jouir dans les asiles tels qu’ils sont aujourd’hui organisés.

Peut-on exonérer, en tout ou en partie, les départements des dépenses qu'ils sont obligés de faire pour les aliénés, par le seul produit du travail de ces malades ? Telle est la première question que se sont posée plusieurs administrateurs habiles, parmi lesquels nous Citerons principalement MM. Girard (de Cailleux) (4), Billod (2) Belloc (3), etc. Nous n'avons pas à traiter ici cette question avec tous les détails techniques qu'elle comporte. Nous nous contenterons donc de renvoyer aux travaux que nous venons de mentionner. Qu'il nous suffise de dire que, selon nous, le produit du travail des aliénés, maintenu dans les limites raisonnables d’un travail facultatif

(1) Girard, Spécimen du budget d'un asile d'aliénés, 1855.

(à) Billod, De la dépense des aliénés en France, 1861.

(3) Belloc, les Asiles d'aliénés considérés comme centres de travaux agricoles, 1862.

involontaire, appliqué seulement aux malades qui peuvent en profiter, ou y trouver un avantage quelconque, est une source féconde de bénéfices, qui peut alléger considérablement le poids des charges départementales et contribuer ainsi à étendre les bienfaits de l’assistance publique à un plus grand nombre de malades ; mais dans aucun cas, même dans les circonstances les plus favorables, on ne doit espérer supprimer complètement par ce moyen l'allocation annuelle fournie par les départements pour l'entretien des aliénés. Autant le principe de l'exonération partielle de la subvention départementale par le travail des aliénés est fécond en bons résultats et peut être encouragé sans dangers, autant au contraire celui de l'exonération totale serait fertile en conséquences funestes, en illusions dangereuses et pourrait pousser à l’exploitation des aliénés. Nous ne pouvons mieux faire, pour appuyer notre opinion, que de citer ici textuellement un passage emprunté à Parchappe. Voici comment il s’exprimait en 1848.

« Je ne crois pas qu'il soit contraire aux principes de l'humanité et de la morale de chercher à faire tourner le travail des aliénés au prolit des établissements qui leur offrent un refuge et à la décharge des dépenses considérables qui sont consacrées par la bienfaisance publique à réaliser pour ces infortunés toute la somme possible de bien-être et de bonheur. Je pense même qu'après avoir généralement réussi à organiser le travail dans l'intérêt des malades, le perfectionnement vers lequel il faut tendre aujourd'hui, c’est d’organiser le travail dans le double intérét des malades et des établissements, c'est de concilier la nécessité de conserver au travail son caractère essentiel de moyen hygiénique avec la convenance de lui imprimer une direction lucrative (4). »

Le travail des aliénés, convenablement organisé dans les fermes agricoles annexées aux asiles d’aliénés, peut donc devenir un moyen très acceptable de diminuer les charges imposées aux finances départementales par l'augmentation sans cesse croissante du nombre des aliénés ; mais il y a, à cet égard, une double erreur contre laquelle on ne saurait trop se prémunir.

(1) Max. Parchappe, De l’organisation du travail dans les principaux asiles de la Grande-Bretagne et dans l'asile du département de la Seine -Inférieure (Ann. méd.-psych., 1e série, t. XI, 1848, p. 396).

La première consiste à croire que, dans les conditions habituelles des admissions dans les asiles publics d’aliénés, le plus grand nombre de ces malades peut être rendu apte à accomplir un travail utile quelconque. Plusieurs auteurs par exemple ont voulu établir que l'on pouvait facilement arriver à faire travailler utilement au moins la moitié des aliénés d’un asile, et M. Belloc est même arrivé jusqu'à admettre une proportion de 75 aliénés travailleurs sur 100. Cette proportion nous semble très exagérée, surtout si l’on entend par travailleurs des malades se livrant réellement à un travail productif quelconque, et non, ainsi qu'on le fait dans les statistique de cer- {ains asiles, si l’on compte parmi les travailleurs, ceux qui se bornent à faire quelques petits travaux du ménage, ou même de la charpie.

La seconde erreur, contre laquelle nous devons également nous élever, consiste à considérer le travail d’un aliéné valide comme étant en moyenne l'équivalent de celui d’un ouvrier sain d'esprit. Même en défalquant du nombre des aliénés travailleurs ceux que leur état mental ou leur état physique rend presque incapables d’un travail sérieux et continu, on ne doit pas attendre d’un aliéné un travail comparable à celui d’un ouvrier ordinaire. Apprécier en moyenne la valeur de son travail à la moitié de celui d’un bon ouvrier serait encore, à nos veux, l’estimer beaucoup trop haut, et si nous devions chercher à établir approximativement cette importance du travail des aliénés, nous serions disposés à la fixer au cinquième plutôt qu'à la moitié du travail d’un ouvrier dans les conditions ordinaires. s

Pour juger de l’importance du travail des aliénés dans les fermes agricoles, comme moyen d’alléger plus ou moins utilement les dépenses départementales, on doit donc tenir grand compte de ces deux circonstances fondamentales, à savoir: 4° que la moitié au plus des aliénés d’un asile peut être considérée comme apte à un travail productif quelconque, et 2 que, quel que soit l'état des aliénés employés au travail, on ne peut l’estimer à plus du cinquième ou du quart de celui d’un ouvrier ordinaire.

Mais la création des fermes agricoles annexées aux asiles d’aliénés ne doit pas être envisagée seulement à un point de vue économique ; elle doit être surtout considérée comme un moyen de réaliser pour les aliénés des conditions de bien-être et de liberté qui les rappro-

cheraient de plus en plus de la vie de l’homme en société. Aussi les fermes enclavées dans l'enceinte des grands ailes, qui peuvent répondre à l’idée de l'application du travail sur une vaste échelle, aussi bien que les fermes annexées, ne peuvent offrir, au même degré que ces dernières, les avantages que nous recherchons surtout dans la fondation des succursales agricoles. Là doit résider, selon nous, le véritable progrès dans l'amélioration du sort des aliénés et la solution du problème que nous discutons en ce moment. D'un côté, la colonie de Gheel, en se perfectionnant chaque jour, tend à . se rapprocher de plus en plus des principes qui servent de base aux asiles fermés actuellément existants ; de l’autre, les asiles doivent à leur tour s'améliorer en entrant de plus en plus dans la voie de la liberté et en empruntant à la colonie de Gheel quelques-uns des avantages qu'elle présente et dont elle démontre la réalisation possible pour certaines catégories d’aliénés. Si l’on ne peut pas donner aux aliénés chroniques et inoffensifs les bienfaits de la vie de famille au milieu des habitants des campagnes, qui constitue l'essence même de la colonie belge, que l’on cherche du moins à leur procurer, dans les limites plus restreintes des fermes agricoles, quelques-uns des avantages que leur offre le village de Gheel. La

Je sais bien qu'il n’y à pas d’analogie à établir, en principe, entre les colonies agricoles d’aliénés semblables à celle de l'asile de Clermont (Oise) et la colonie de Gheel. On doit même s'élever avec force contre la confusion étéblie fréquemment par certains auteurs entre ces deux modes de la colonisation agricole, qui n’ont presque de commun que le nom et qui diffèrent du reste l’un de l'autre sous les rapports les plus importants. Ainsi, par exemple, la vie de famille, qui est la véritable base de la colonie de Gheel, n'existe à aucun degré dans les colonies annexées aux asiles d’aliénés, où ces malades ne se trouvent en rapport qu'avec leurs Compagnons d’infortune, ou avec les infirmiers chargés de les garder. Cependant, malgré cette différence fondamentale et beaucoup d’autres sur lesquelles je ne puis insister en ce moment, il existe entre ces deux systèmes si différents quelques points de contact, qui permettent de les rapprocher et qui ont fait dire, par exemple, à M. le docteur Bonnefous, en parlant de l'asile médico-agricole de Leyme,

FALRET. Aliénés et Asiles d'aliénés. S

qu'il présentait tous les avantages de la colonie de Gheel sans ses inconvénients (1).

Quoi qu'il en soit de cette question incidente, je dis qu'en créant des colonies agricoles annexées aux grands asiles d’aliénés, les médecins et les administrateurs doivent chercher à y réaliser pour ces malades des conditions nouvelles d'existence, différentes de celles qu’ils trouvent aujourd’hui dans les asiles fermés et qui les rapprocheront davantage de la manière de vivre de l’homme en général. Je voudrais pouvoir entrer ici dans l'examen détaillé des. conditions de localité, de construction, des règlements et d’organi- ; sation intérieure, qui pourraient permettre cette extension du bienêtre et de la liberté accordés à certaines catégories d’aliénés, sans nuire pourtant à leur traitement, à leur sécurité et à celle de la société tout entière. Mais cette étude, qui du reste n’est pas encore mûré et pour laquelle de nouvelles recherches et de nouvelles expériences sont encore nécessaires, exigerait un travail spécial et ne peut être abordée incidemment dans un discours général. Je me bornerai donc, pour le moment, à attirer sur ce sujet important l'attention des médecins et des administrateurs qui dirigent les grands asiles de la France et de l'étranger. Seuls, ils sont réellement en position d'étudier pratiquement la question si importante des conditions nouvelles que doivent présenter les fermes agricoles, et des limites raisonnables dans lesquelles on doit y renfermer Ia liberté des aliénés, de manière à concilier le mieux possible les exigences de leur bien-être avec celles de leur traitement et de leur sécurité. Là, comme dans touies les questions relatives à l'amélioration du sort des aliénés, depuis le commencement de ce siècle, le progrès consistera à développer de plus en plus les principes de bienveillance et de liberté proclamés par Pinel et par Esquirol et propagés par leurs successeurs. Donner aux aliénés tout le bienêtre et toute la liberté compatibles avec leur état et avec la sécurité publique ; rapprocher le plus possible les asiles d'aliénés des habitations ordinaires et la vie de ces malades de celle des hommes en général, tels sont les grands principes qui ont servi de base à"14 réforme du commencement de ce siècle et dont nous demandons

(1) Voyez Annales médico-psychologiques, 1863, et plus loin, p. 69.

& r& #ÿ ; 2 *Ÿ > LA d - : D » = | 2 à ;, 2 DES DIVERS MODES D'ASSISTANCE APPLICABLES AUX ALIÉNÉS 67

- actuellement le développement graduel et successif, dans la mesure commandée par la prudence, sans secousses et sans transformations violentes. Tous les jours de nouvelles tentatives sont faites dans cette direction par les administrateurs et les médecins des asiles d’aliénés, et plusieurs d’entre elles ont déjà été couronnées de succès

et ont contribué à améliorer le sort de quelques aliénés.

Ne voit-on pas, par exemple certains aliénés, choisis par le médecin, jouir dans les fermes agricoles d’un degré de liberté que l’on aurait,

» il y à peu d'années, jugé dangereux, et qui cependant, mis en pratique

avec cette prudente réserve, ne donne lieu ni à plus d'accidents ni à. plus d’évasions ? Né voit-on pas tous les jours des aliénés travailler presque librement au milieu de la campagne, dans un espace qui n’est pas enclos de murs, et revenir tranquillement à l'asile pour prendre leurs repas ou pour l'heure du coucher? N’en voit-on pas d’autres occupés à la ferme, conduire les chevaux, soigner les bestiaux, accompagner les employés qui vont au marché, circuler, en un mot, sans danger dans le voisinage de l'asile, soit seuls, soit en compagnie d’autres malades ou des infirmiers ? Ne voit-on pas même, dans d’autres établissements, les directeurs pousser la condescendance et la confiance pour certains aliénés jusqu’au point de leur accorder, comme on le fait également à Gheel, une cortie provisoire, pour se promener dans les environs, ou dans la ville voisine, et même pour aller passer quelques jours dans leur famille, sans avoir d'autre garantie que la parole de Paliéné, qui revient de luimême à l’asile le jour et à l'heure où il a promis d'y retourner ? Je sais bien que ces latitudes extrêmes laissées à quelques aliénés peuvent avoir des inconvénients graves et qu’elles pourraient même entrainer de sérieux abus, si elles étaient généralisées et accordées indistinctement à des malades qui n’en seraient pas dignes. Je veux seulement, par ces exemples choisis au hasard, faire mieux comprendre comment, en procédant avec prudence et réserve, on pourrait arriver peu à peu à augmenter la dose de liberté accordée à certains aliénés placés dans des conditions exceptionnelles.

Mais pour obtenir ces avantages dans les fermes agricoles annexées aux asiles d'aliénés, et pour arriver en même temps à réaliser les économies dont nous avons parlé précédemment, la condition sine qua non réside dans le voisinage de la ferme et de l'asile, permettant :

un échange constant de malades entre ces deux portions d’une même administration, qui doit être placée sous une direction unique, celle du médecin-directeur de l'asile. Sans cette condition indispensable, tous les avantages résultant des fermes agricoles, pour l'amélioration du sort des aliénés et pour la diminution des charges départementales, disparaitraient pour faire place à des inconvénients sans nombre. La ferme doit être avant tout une annexe et une succursale de l'asile. dans laquelle le médecin envoie les aliénés choisis par lui, qu’il juge capables d'en profiter ou de s’y rendre utiles, et d’où il lui est facile de les faire rentrer à l'asile central, lorsqu'un nouvel accès ou de nouvelles circonstances rendent sa réintégration nécessaire. Dans cette limite seulement et avec cette condition première indispensable les fermes agricoles nous paraissent destinées à rendre de véritables services aux asiles d’aliénés et aux aliénés eux-mêmes. Leur création sur une plus grande échelle, et dans des conditions spéciales de construction, d'organisation et de règlement distincts de ceux des asiles eux-mêmes, nous semble la solution la plus pratique du problème que nous avons posé. C’est, selon nous, le seul mode de l'assistance publique appliqué aux aliénés qui, dans l’état actuel de nos mœurs, de nos habitudes et de nos lois, permette de concilier les exigences souvent contradictoires du traitement des aliénés avec celles de leur sécurité et de leur bien-être ; c’est le seul qui puisse s'appliquer à un assez grand nombre de malades pour remédier réellement aux inconvénients résultant de l’accroissement des aliénés, et diminuer les charges départementales, tout en venant en aide, d’une manière efficace, à un plus grand nombre de ces infortunés.

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L'ASILE MÉDICO-AGRICOLE DE LEYME (LOT) POUR LE TRAITEMENT DES ALIÉNÉS "1863 —

Î. MÉMOIRE ADRESSÉ PAR M. LE D' BONNEFOUS, À M. LE D' JULES FALRET, COMME RAPPORTEUR DE LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE

J'ai lu votre rapport sur la colonie de Gheel, et je viens vous soumettre quelques réflexions qui m'ont été inspirées par cette lecture, en comparant cette colonie à celle de l'asile de Leyme (Lot), dont je suis le médecin.

Je ne saurais mieux faire, dans mon exposition, que d'adopter l’ordre même de votre travail, substituant seulement à l’histoire de la colonie de Gheel celle de l'asile de Leyme; je reprendrai, pour les lui appliquer, chacune de vos appréciations.

Leyme, vous le savez, dans le patois du pays, signifie bon sens ; il m'a été affirmé que la même singularité existait pour un asile de la Bretagne. D'ailleurs rien, dans l’histoire du lieu, ne fait pressenür cette sorte de prédestination providentielle. Je pourrais bien vous parler d’une dévotion antique qui ramène annuellement à la relique de saint Eutrope, patron de la localité, tous les enfants rachitiques, bossus, boiteux ou tordus de la contrée, mais les déshérités de lintelligence ne font pas partie de la clientèle spéciale du saint. Et puis, comme aucune circonstance dans la vie du pieux évêque ne justifie cette dévotion particulière, je ne la comprends que par un triste calembour du patois local, qui fait de saint Eutrope saint Estropié. — Notre légende est pauvre, je suis obligé d’en convenir, puisque tous mes efforts n'aboutissent à la composer qu'avec deux mauvais jeux de mots en langue patoise.

Le noyau de l'asile actuel est une ancienne abbaye de dames bernardines, située dans une vallée et comme mollement couchée sur

un lit de verdure. Des prairies très étendues, plus longues que larges, remplissent la vallée dans les directions est et ouest. Elle est traversée par deux ruisseaux qui se réunissent au pied des constructions. Au midi, une montagne élevée arrête le coup d'œil à environ 600 mètres des bâtiments ; cette montagne, couverte de hôtres volumineux et touflus, repose délicieusement le regard dans la belle saison et excite l'admiration de tous les étrangers. C'est, dans nos pays, ce qui rappelle le mieux l’image d’une forêt. Vers le nord, le point culminant est éloigné de quelques kilomètres, et l’on y arrive en traversant des coteaux successifs, tous bien cultivés et d’une végétation luxuriante. Pendant la mauvaise saison, l’aspect toujours désolé de la campagne semble l'être davantage ici, soit par l'effet d’une transition plus brusque, soit, je le crains, en raison de la nature même du pays.

Un frère de Saint-Jean-de-Dieu, déjà retiré de l’ordre, vint en 1835 acheter cette ancienne abbaye et 120 hectares de terres qui en dépendaient, pour y fonder une maison d’aliénés. L’exorcisme comme agent thérapeutique, les quêtes à domicile comme moyen d'existence, furent ses ressources principales. Aussi faut-il s'étonner qu'il ait pu poursuivre pendant quinze longs mois ces lamentables essais, avant d’être obligé de se retirer laissant au vendeur sa propriété transformée.

Je n’ai pas à vous dire comment celui-ci épuisa rapidement en efforts plus courageux que réfléchis ses ressources et son crédit et comment Ja maison passa aux mains de ses propriétaires actuels.

Notre directeur n'est pas médecin. Complètement étranger aux questions relatives à l’aliénation mentale lorsqu'il accepta cette position difficile, il a dû depuis cette époque les étudier très sérieusement. Aidé surtout par les conseils bienveillants de M. Parchappe, il arrêta d’abord un plan définitif de l'asile approuvé par cet inspecteur général.

Je ne vous fatiguerai pas du détail des longs travaux et des sacrifices énormes aux prix desquels la situation actuelle a été obtenue; il me suffira de vous dire que la maison est désormais isolée. L'église, le presbytère, la maison d'école, de nouvelle construction, sont nos plus proches voisins à un kilomètre. La commune est composée de hameaux très épars, peu populeux, dont le moins éloigné

L'ASILE MÉDICO-AGRICOLE DE LEYME (LOT) ri

est à 3 kilomètres. Neuf kilomètres nous séparent de la localité voisine la plus importante, le chef-lieu du canton, qui compte quinze cents âmes de population.

Les granges et écuries, indispensables pour une exploitation agric<ole, ont été déplacées, laissant leur ancien emplacement destiné, dans le plan général de l'asile, à recevoir des quartiers d’aliénés du régime commun. Ceux-ci ont été construits. Si vous voulez venir nous voir en septembre, nous vous les montrerons terminés, sinon occupés, quelques appropriations intérieures restant encore à achever.

Un pensionnat très complet figure sur le plan général, mais son heure va sonner seulement ; les familles nous confient cependant des pensionnaires, malgré la défectuosité des lieux affectés à leur service. Elles ne sont pas trompées, mais elles préfèrent renoncer aux bienfaits d'un logement plus convenable, trouvant cet inconvénient largement compensé par les avantages d’une campagne isolée et très étendue, dans laquelle nous pouvons laisser vaguer librement les malheureux malades. Un médecin distingué d’une ville importante du centre de la France, professeur à l’école secondaire de cette ville, s’extasiait sur cet incomparable avantage, dans un voyage qu'il fit chez nous en accompagnant un aliéné. Il nous a depuis adressé plusieurs pensionnaires pour lesquels ses conseils avaient été sollicités. Je me souviens, à ce sujet, d’avoir recueilli de la bouche d’un de nos plus savants aliénistes, dont je suivais la visite il y a deux ans, qu'il ne s’expliquait pas la nécessité des quartiers légalement exigés dans une maison comme la nôtre, avec 120 hectares de campagne isolée à la disposition des aliénés (1).

Les bâtiments d'administration, les logements du personnel, directeur, médecins, employés de tout ordre, sont à faire entièrement. Leur tour viendra après le pensionnat.

Un rapprochement involontaire se présente à mon esprit; je ne sais pas résister au désir de vous le communiquer. J'ai visité un certain nombre d’asiles publics construits par les départements. Il m'a paru que généralemént on avait d’abord travaillé aux bâtiments

(1) Les propriétaires de l'asile de Leyme viennent d'acquérir 40 hectares de terres confinant aux 120 hectares déjà possédés, et du côté où les bâtiments se rapprochaient le plus des propriétés voisines (juillet 1863).

d'administration, aux logements du personnel, aux services généraux. Le pensionnat et les quartiers du régime commun n’ont été faits qu'ensuite, groupés autour de ces bâtiments nécessaires: l'ordre opposé à celui que nous suivons ici semble avoir été adopté. Mais comme ces asiles, toujours remarquables, souvent magnifiques n'avançaient que par des crédits successifs, ‘comme les premières prévisions étaient fréquemment dépassées, il est arrivé que les conseils généraux se sont fatigués quelquefois, ou plutôt que, sollicités par l'urgence d’autres besoins précédemment délaissés pour l'asile, ils ont suspendu l'achèvement de celui-ci. Aussi ai-je remarqué dans quelques-uns des lacunes très regrettables au point de vue du bien être des aliénés, tandis que j'observais à côté un luxe fort utile mais néanmoins ajournable. Je ne veux pas grossir le mérite des propriétaires de Leyme dans la marche qu'ils ont suivie. Je sais parfaitement qu'ils ont été contraints d’agir ainsi au nom de leur propre intérêt. Leur philanthropie n’est point supérieure à celle de MM. les préfets et conseillers généraux des départements ; je la crois vraie chez les uns et chez les autres. Toutefois, sans blimer personne, ce qui est fort loin de ma pensée, je reste dans la vérité en relevant cet avantage du mode de procéder de l’industrie privée, peut-être trop suspectée. J’estime en effet qu'elle a tout profit à bien faire lorsqu'elle spécule sur les humaines misères, et que l'appât même de ce profit est une sérieuse garantie pour la société.

Vous qui connaissez les faibles ressources de notre pauvre pays, vous qui savez combien les capitaux y sont rares et timides, vous apprécierez mieux l’énormité et le courage des sacrifices consommés. Euüt-on pu et voulu presser davantage les travaux, je me demande si cela eût été possible. Il faut bien trouver des ouvriers, et la chose est malaisée par les grands travaux publics en voie d'exécution à nos portes, depuis et pour quelques années encore.

L'administration supérieure a bien reconnu le zèle et Ja bonne volonté des propriétaires de l'asile. Tenant compte de leurs efforts persévérants, elle à montré une patiente indulgence. En cela, elle a fait preuve, je crois, d'une intelligence très éclairée du véritable intérêt des aliénés. Moi, qui suis désintéressé dans la maison et, à ce titre, dispensé de toute reconnaissance, je me sens plus libre pour lui rendre cet hommage mérité.

Le service très important des eaux est assuré par quelques travaux qui ont groupé plusieurs des sources nombreuses de la montagne boisée. Préparées après leur réunion par un double filtre, elles sont distribuées dans toutes les parties de la maison au moyen

* de conduits en nombre suffisant. Si des besoins nouveaux se produi-

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saient, quelques travaux relativement peu coûteux nous en fourniraient aussi abondamment qu'il serait devenu nécessaire, soit du côté de Ia montagne, soit sur tous les points de la vallée.

Notre population, depuis deux ans, roule autour du chiffre 420. Les femmes sont plus nombreuses, par suite de cette circonstance

qu'un département voisin, possédant un asile exclusivement réservé

aux hommes, nous adresse ses femmes seulement. D'ailleurs, la proportion relative des hommes semble très légèrement supérieure. Dans l’état actuel, il y a encombrement, lequel va disparaître, l'hiver venu, lorsque les nouveaux quartiers seront habités. L'administration supérieure connait cet encombrement et ne saurait s’en plaindre. Le directeur refusait de renouveler le traité expiré avec un département ; il a dû céder à un vœu venu de très haut. — La population actuelle exprime donc bien la capacité de la maison dans un délai de quelques mois.

Trois docteurs en médecine sont en ce moment chargés, dans une mesure inégale, du service médical. Tous trois, unis par les liens d’une mutuelle estime et d’une affection sincère, vivent ensemble dans une parfaite conformité de sentiments et de vues,

Sans division de service et sans distinction hiérarchique. Désinté-

ressés dans là propriété et dans les profits de la maison, — une clause sage des statuts de la société propriétaire l’interdit formellement, — ils sont néanmoins dévoués de tout cœur à sa prospérité. Cette conviction profonde les relie surtout, que l'asile de Leyme, avec sa facilité de faire travailler les aliénés au grand air, pouvant leur donner une dose de liberté à peu près inconnue partout ailleurs, possède une très incontestable supériorité. Cette conviction est chez eux tellement entière, que même les aliénés ayant des professions sédentaires sont occupés de préférence aux travaux extérieurs. Nous avons, par la nécessité de notre position isolée, et pour les besoins de nos constructions incessantes, des ateliers de toutes sortes. Le travail d’un aliéné y serait toujours bien surveillé

sous les yeux des chefs ou des ouvriers sains d'esprit; il serait . remarquablement plus profitable pour l'établissement. Cependant un aliéné, ouvrier spécial même habile, n’est admis dans l'atelier de sa profession que sur son désir très. formel, itérativement # exprimé. Les femmes, plus exclusivement occupées dans les OUVrOIrS * de couture, les quittent régulièrement pendant de longues heures, LA pour faire des promenades extérieures.

Le travail agricole fut une manifeste nécessité de situation le jour où des aliénés furent placés à Leyme. Is y furent employés d’abord sans qu'on s’en rendit bien compte, par l’instinctive conscience de cette nécessité ; mais lorsque le plus ancien des médecins de la, maison, M. Murat père, consentit à soutenir de son autorité médicale l'établissement encore dans les langes et d’une bien incertaine viabilité, il fut déterminé par la considération des avantages de ce travail pour le bien-être et le traitement des aliénés. Nous suivons avec lui, et sous ses yeux, cette tradition qui lui appartient. Le travail au grand air, la liberté généralement absolue, voilà non seulement notre caractère distinctif, mais encore très communément toute notre médication. Une indication des résultats obtenus sera le meilleur moyen de vous faire connaître la nature de ce travail. À l'œuvre on juge l'ouvrier.

Un jardin de 2 hectares, situé du côté du midi, où se trouve la facade principale de l’ancienne abbaye, fournit aux besoins de la maison. Ce jardin est une véritable conquête de l'asile agricole sur une friche marécageuse, dans laquelle le barbier de létablissement, âgé de plus de quarante ans, raconte avoir, dans son enfance, vu et recueilli des louveteaux. Tout le jardinage nécessaire aux 428 aliénés, aux employés de tout ordre consacrés à leur service, au personnel de la ferme, enfin aux nombreux ouvriers sans cesse occupés des constructions, y est récolté abondamment. Plusieurs fois des charretées superflues ont été vendues sur le marché voisin. Le travail seul des aliénés produit ces résultats considérables. Ils eultivent le jardin exclusivement, sous la direction d'un jardinier unique. Encore depuis un an, ce jardinier est-il un malheureux jeune homme de la commune, entré d’abord comme maçon manœuvre, et auquel j'ai dû pratiquer l’amputation du bras gauche à la suite d'un très grave accident. Vous pourriez voir des aliénés

toujours nombreux, occupés sans cesse aux travaux du jardin. Les uns interrompent quelquefois leur travail pour exhaler en cris et en gestes bruyants leur délire habituel. D’autres ne s'occupent qu'à la condition de vociférer, et semblent produire en raison même de Aa violence de leur habitude extérieure. Pour un étranger curieux, aspect de cet atelier au grand air peut sembler quelquefois rayant. L'homme spécial se réjouit de cette diversion utile donnée aux conceptions et à l'agitation délirantes: double profit, car l’aliéné devient plus doux et plus calme par cette influence bienfaisante. — Ce travail est permanent. Le nombre des travailleurs sur ce point varie avec la saison, ou bien selon les conditions spéciales du personnel des aliénés qui y sont employés.

Des travaux de terrassement ont été faits plus loin. Les abords des granges et écuries, de nouvelle construction, ont été disposés par le travail des aliénés. Une rectification de la route qui passe devant l'établissement, sur un parcours de 1300 mètres, est leur œuvre. Pout le reste a été lentement, mais sérieusement fait par les aliénés de l’asile. Cependant des remblais et des déblais énormes existent sur cette route rectifiée, tels que nos communications départemenales ou vicinales ont peu l'habitude d’en exécuter. Un employé, chargé de la surveillance générale des travaux, visitait fréquemment es ateliers de terrassiers. Quelques ouvriers à la Journée, en petit aombre toutefois, étaient aussi mélés aux aliénés, gardiens et colla- Jorateurs tout ensemble.

Les besoins de l'exploitation agricole ramènent incessamment des ravaux auxquels les aliénés prennent une part assidue. Je ne puis ne dispenser de vous signaler les moissons, surtout les fauchaisons nnuelles. Votre père pourra vous dire les fêtes ordinaires, ‘qui, lans notre pays, marquent cette récolte. Ces fêtes, toutes lab: = ieuses, sont complètes dans l'asile de Leyme. Hommes et femme \ LA Pportent une ardeur que je ne saurais vous dépeindre. Vous verrid es prairies encombrées par tous ou presque tous les malheureux dei ‘à à maison. Les hommes et les femmes sont placés sur des points à ifférents. Des deux côtés il y a comme rivalité. Chacun me demande être employés à ce travail. Une répression sévère, dont je ne me ntirais réellement pas le courage, serait celle qui nriverait de *endre part aux fauchaisons les aliénés indociles. Le travail

attrayant préconisé par certains chefs d'école de notre époque ne me semble nulle part mieux réalisable. — Je vous ferai remarquer cependant que les foins sont coupés par des ouvriers étrangers, payés pour cet objet. L'instrument nécessaire pourrait devenh dangereux, et de plus ce travail est excessivement pénible.

Il est inutile d'ajouter que tous les travaux intérieurs sont dévolus aux aliénés, avec le concours, bien entendu, d'employés spéciaux. Services de la cuisine, de la buanderie, de la lingerie, etc.. voilà pour les femmes ; travaux au moulin, à la boulangerie, bois de chauffage à refendre ou à scier, transports divers, etc., voilà pour les hommes. Ceux même qui ne quittent pas habituellemeni) les quartiers, où qui y sont momentanément consignés, sont oc! cupés passagèrement, une ou deux fois par jour, au transport de: débris alimentaires de l'asile aux écuries, pour lutilité des animaut qu'on y élève.

Je cite pour mémoire le travail des très rares aliénés, ouvrier sédentaires, admis dans les ateliers de leur profession. Vous ave vu plus haut notre règle de conduite à cet égard. Nous avons auss quelques travailleurs isolés, dont le travail, utile quelquefois, plu souvent minutieux bien que fini, porte l'empreinte de leur délire Toute maison d’aliénés a ses petits prodiges, objets toujours plu particuliers de l'attention des visiteurs curieux, mais qui n'entre pas pour le médecin sérieusement en ligne de compte.

Dans certains moments, nos quartiers sont presque déserts. faudrait parcourir les chantiers épars pour voir le personnel de maison. Lorsque le temps est beau, et cela tous les jours, les aliéne non occupés sont promenés dans la campagne, sous la conduite dé gardiens, pareils aux écoliers de nos lycées conduits à la prome nade. Alors réellement nous pouvons faire visiter toute la maison où presque aucun aliéné n’est rencontré. Tout au plus en voit:Q quelques-uns, attachés aux travaux intérieurs, et qui, mêlés à di employés sains d'esprit, n’en sont pas toujours distingués.

Notre première liberté est la liberté du travail. ei travaille qi veut et comme il peut... Les départements qui alimentent la m& son sont agricoles ; les malheureux qui y viennent, retrouvant! l'asile toutes leurs habitudes antérieures, continuent spontanéme! le travail accoutumé. Ce fait est le plus général. — Quelqu

iénés cèdent à mes conseils, toujours présentés avec beaucoup de EE. c'est ma règle invariable de conduite. — D'autres sont entrainés par l'exemple. Je pourrais vous citer un de nos plus infatigables travailleurs, lequel, après plusieurs années seulement, Sollicita, comme faveur, d’être renvoyé dans les chantiers. C’est un avocat, recueilli d'abord par notre distingué confrère M. Marchand à l'asile de Toulouse, et dont, à ma visite, il m'a demandé des nouvelles avec un véritable intérêt. Il l'avait connu autrefois à Paris. lorsque tous deux étaient sur le bane des écoles ; et il m'a donné, sur ses habitudes de luxe et d'oisiveté à cette époque, des détails peu en harmonie avec sa vie actuelle. « J'ai encore été étonné, ces jours derniers, de voir dans un champ, très activement, sinon fructueusement occupé, un malheureux, séquestré par décision judiciaire, que je connais depuis son enfance, paresseux par nature, sans habitude des travaux manuels, et qui de lui-même a voulu travailler après upe oisiveté persévérante de plusieurs années. » L'un de mes collègues, M. Murat père, m'a raconté l’histoire, antérieure à ma venue dans l'asile, d’un lypémaniaque, refusant la nourriture, ne parlant pas, toujours immobile, parfaite image (pour me servir de l'heureuse expression de M. Murat) d'un saint de pierre dans sa niche. Un jour il s’écria que lui aussi travaillerait. Sur la demande de ce qu'il savait faire, il dit être barbier, profession dans laquelle il semblait peu commode et peu prudent de l’employer. Il savait encore faire les Chaises et y fut d’abord occupé. Quelques jours après, il désirait suivre les autres malades au jardin, et était bien guéri moins d’un mois plus tard. Ce malade est sorti après cette guérison bien et longuement confirmée, en mai 1856 ; il est encore dans un état excellent et à donné souvent de ses nouvelles, dans les termes d’une exquise reconnaissance... Je me suis arrêté volontiers sur cette contagion de l'exemple. Où l'exemple n'existe pas, les effets de cette heureuse contagion ne peuvent être observés.

La liberté de travailler est tellement laissée aux aliénés, qu'ayant eu à recevoir les réclamations de quelques-uns d’entre eux, caractères récriminateurs et acrimonieux pour lesquels la plainte est un besoin de nature, je me suis avisé, dans ces derniers temps, du moyen suivant: De ma voix solennelle, je défendais qu'ils fussent appelés

À aucun travail et menaçais de toute ma rigueur le gardien déso-

béissant. Les aliénés condamnés au repos sont bientôt venus m'im plorer pour que je retire ma prohibition; is sollicitaient en

suppliant. Ceci m'a toujours réussi ; raisonnable ou aliéné, la triste

humanité se ressent toujours de la faute originelle.

Je dois placer ici un aveu tout personnel. Lorsque je suis entré dans la maison, trop préoccupé du travail au grand air et de ses avantages pour le bien-être ou le traitement des aliénés, j'aurais voulu rendre ce travail obligatoire ; et, s’il faut faire ma confession entière, je subissais avec une certaine impatience les habitudes établies. En visitant d’autres asiles, j'avais recueilli avec bonheur la même opinion chez des confrères distingués. L'un d’eux avait eu l'obligeance d'employer sous mes yeux son moyen, d’ailleurs tres innocent, de contrainte. L'expérience m'a aujourd’hui bien converti: Plus importante encore que le travail extérieur, la liberté est le fait dominant et caractéristique du régime de Leyme. Dans le travail, comme en toutes autres choses, j'en ai reconnu les inappréciables avantages. J'ai conservé, pour des usages thérapeutiques, le moyen qui m'avait été enseigné, et je reste convaincu que, dans) ma position exceptionnelle, les confrères dont je viens de parler agiraient comme moi. Les conditions très différentes des asiles, qu'ils dirigent, expliquent et justifient leur conduite.

La même liberté existe pour le travail lui-même. Dans le jardin, aux champs, dans les travaux de terrassement, celui qui est fatigué se repose. Ce repos consiste en une pause, en une promenade libre et solitaire, en une sieste sur la pelouse à l'ombre des hêtres de la forêt. Chacun le prend à son aise, ainsi qu’il lui convient. La! seule instruction donnée aux gardiens est relative aux aliénés: d'apparence chétive, qu'il leur est recommandé d'observer particu:| lièrement et de protéger contre leur propre ardeur, résultant com munément d’une rivalité entre les travailleurs. Je visite tre fréquemment les divers ateliers, et j'ai souvent engagé au repos de aliénés que ma présence même excitait peut-être au delà de leurs: forces. Auprès de quelques autres je dois insister pour qu'ils tr | vaillent modérément dans la simple mesure d’une distraction. #

Profitant de la latitude entière qui leur est laissée, quelques: aliénés restent oisifs le plus habituellement; d’autres sont laborieux} ou paresseux par boutades. Tous jouissent dans cette oisiveté d’une:

liberté absolue. Ils se promènent dans la maison et ses dépendances étendues, exhalant au grand air toute l’exhubération de leur activité ou de leurs conceptions délirantes. Quelques-uns peuvent être utilisés pour les courses dans le voisinage. Ainsi, nous en avons qui, heureux de cette marque de confiance et la justifiant bien, ce dans les fermes voisines, où ils approvisionnent la maison de lait et autres menues provisions semblables, que la ferme de Ia maison ne produit pas en quantité suffisante. Les commissions au bureau de tabac voisin sont par convention usitée, l'apanage de quelques autres, qui suivent les employés de la ne dans les foires des environs, ie aidant dans la conduite d'animaux vendus ou achetés. Des aliénés vont seuls à quelques kilomètres retirer chez les propriétaires des veaux achetés par le boucher de la maison et les conduisent parfaitement. Des commissions, même lointaines, sont fidèlement exécutées par les aliénés habituellement inoccupés. Dans une circonstance, l’un d'eux ayant été envoyé à 30 kilomètres, aux portes de area! votre commune, un autre aliéné, peut-être le plus délicieusement paresseux de l'asile, demanda à être autorisé à le suivre et à aller ensuite chez Jui, plus loin encore. L’autorisation étant accordée, au moment de leur séparation le commissionnaire donna rendez-vous à l’autre pour le lendemain, à une heure déterminée, pour avoir le temps de rentrer ensemble me la maison. Il importait, ajouta-t-il de ne pas agir en canailles. Tous deux étaient rendus ici au jour dit, à l'heure convenue ; la commission du ppmier avait été pattlitéinent accomplie. Ce fait vous montrera à la et l'étendue de la liberté laissée aux aliénés, et leur délicatesse à r apprécier.

… [1 est malheureusement quelques malades qui ne peuvent être mis au bénéfice de notre position exceptionnelle. Je veux parler

) Mr lesquels) une crainte trop justifiée oblige à des TARN cruelles. J'ai un homme qui, ici, s’est toujours montré inoffensif et rait être admis au travail général, mais il a tué sa femme dans

1 accès de manie, sans motif ni sérieux, ni futile. Je me montre du reste sobre, autant qu'il est en moi, du séjour dans les quartiers. Un Ilypémaniaque, avec cons qui lui commandent lemeurtre, est quelquefois confondu avec les autres travailleurs. I n’a commis

aueun acte violent, et je l’observe depuis assez longtemps pour me eroire assuré des moments où il est inoflensif, comme de ceux où il devient nécessaire de le surveiller dans les quartiers.

Telle est donc, en résumé, notre situation ordinaire : le plus grand nombre des aliénés disséminés au dehors, sur les travaux. divers et variés, ou errant librement dans la campagne. Le passant est exposé à les rencontrer partout dans le voisinage et à leur demander son chemin, comme il ferait ailleurs au premier paysan venu. Quelques-uns ‘seulement demeurent dans les bâtiments de l'asile à poste fixe, ne les quittant jamais par mesure de prudence. D'autres y sont enfermés passagèrement: les épileptiques ou les maniaques dans des crises momentanées. Lorsque la pluie retient ïe plus grand nombre des malades à l’intérieur, quelques travaux particuliers et réservés pour ce besoin procurent une distraction plus nécessaire à cause de la vie habituelle. Mais, qu'ils soient au dehors ou réunis dans les promenoirs ouverts, lorsque vient l'heure du repas ou de tout autre exercice en commun, tout le monde arrive au son de la cloche, aussi régulièrement que dans la commu nauté religieuse la plus sévère.

Cette dernière phrase vous fait pressentir combien peu nous avons à craindre les inconvénients de l’excessive liberté. Avant de poursuivre cette question, je tiens cependant à vous rassurer sur notre apparent abandon de toute surveillance. Les quartiers sont livrés à des gardiens comme partout. Le nombre de ces gardiens est insuffisant ; je m'en plains, et j'ai l'assurance qu'il sera augmenté avec l'installation des quartiers neufs. Ce moment semble plus favorable pour la distribution des services dévolus à chacun. Dans la ferme, chaque valet a son emploi; dans les ateliers, sur les chantiers de construction, tous les ouvriers ont leur travail; mais partout cette instruction est fréquemment répétée sous toutes les formes. Nous rappelons que la maison est plus spécialement une maison d aliénés; que, par conséquent, toute affaire est cessante lorsqu'il s’agit du service et de la surveillance de ces malheureux. Directeur et méde=, cins, nous nous efforçons de bien inculquer cela aux employés de! tout ordre. Les plus intelligents ec ceux qui ont vieilli au service. de l'établissement sont mieux formés ; moins compris des autres, nous voyons cependant notre pensée plus appréciée chaque jour. La:

population voisine à bien pris un peu les habitudes de Gheel, du moins dans là mesure plus restreinte de son commerce avec nos malades ; elle est habituée aux aliénés, les reconnait à leur costume, et comme toute conduite d'un évadé est généreusement récompensée, elle prête à notre surveillance le concours de son zèle intéressé.

J'ajoute que nos gardiens extérieurs, je veux dire ceux qui sont détachés des quartiers pour conduire et diriger les aliénés dans les W'avaux, connaissent bien leur personnel. Ils doivent une attention plus grande aux derniers venus, dont les habitudes nous sont encore inconnues. Tout récemment un gardien d’un atelier de terrassiers constate l'absence d’un aliéné entré depuis quelques jours seulement. L'éveil est donné au plus vite ; on court à sa poursuite dans toutes les directions. Il était cependant à quelques pas, perdu dans le bois, où il avait été se reposer ainsi qu'il avait vu faire à ses compagnons. Nous avons connu la disparition et le retour en moins d'une heure ; mais la recherche était engagée. Ce fait, qui me revient à l'esprit, parce qu'il est d'hier, vous donnera l’idée de notre vigilance.

Les évasions sont rares. J'ai pu n’assurer auprès de nombreux confrères dont j'ai visité les asiles que nous en avons relativement un petit nombre. En premier lieu, beaucoup de nos aliénés sont plus souvent égarés qu'évadés. Puis j'insiste sur cette circonstance, très probante pour nos habitudes de liberté, que les malades véritablement évadés appartiennent communément à la catégorie de ceux qui sont enfermés dans les quartiers. Je serais en mesure de justifier mes assertions par l'examen des comptes du directeur. Malgré l’utile générosité avec laquelle tout homme ramenant un aliéné est récompensé, malgré le prix souvent considérable de certaines évasions plus lointaines, le chiffre total de cette dépense n’est pas élevé. Nous ne sommes pourtant enfermés par aucune muraille : les limites ordinaires des propriétés, des haies, quelques ruisseaux qu’un enfant peut enjamber, voilà toutes nos protections.

L'asile, dans ses diverses phases, remonte à 1835 ; tous les accidents observés se réduisent à quatre. Une grossesse, qui fut le fait d'un gardien infidèle, déjà renvoyé ; elle remonte aux premiers temps, et je crois pouvoir affirmer qu’un semblable malheur serait aujourd'hui impossible ; deux suicides, dont l’un s’est produit hors

FALRET. Aliénés et Asiles d'aliénés. 6

de notre surveillance : le suicidé avait été déjà remis et conlié à sa femme venue pour le retirer ; l'incendie d’un dépôt de bois destiné aux constructions : cet incendie, le premier dans l’ordre des dates, remonte à huit ans. Nul acte contraire aux mœurs n’est connu, malgré le mélange des sexes ; nulle tentative, même dans cet ordre d'idées, n’est signalée, soit dans l'établissement, soit dans le pays voisin. Nous avons cependant des religieuses dont la pudeur austère serait prompte à grossir ces méfaits. Vous savez aussi combien est ombrageuse la LE de nos populations sur cette question. L'absence de tout fait connu, voire même de toute suspicion, est donc une circonstance significative et concluante.

Un inconvénient qui nous est propre doit être signalé. Plusieurs aliénés qui ne veulent pas travailler dans la maison, d'autres qui -s’occupent irrégulièrement, usent de la liberté qui leur est laissée pour aller prendre part aux travaux des paysans du voisinage. Je m'eflorce de l'empêcher le plus possible et n’y réussis qu'imparfaitement. La cupidité bien connue de nos pauvres cultivateurs conspire contre mes eflorts, mal secondés d’ailleurs par les habitants plus notables, qui sont, au contraire, les premiers à donner un exemple fatal, L'irrésistible attrait du fruit défendu s'ajoute, pour nos malheureux aliénés, à l’appñt d’un gain plus apparent que réel. Au fond, je cherche à arrêter cette tendance mauvaise, surtout par respect pour les ordres de l'autorité supérieure. Je serais plus désolé si les aliénés mangeaient hors de la maison et étaient exposés à des abus funestes, mais ils sont très fidèlement renvoyés aux heures du repas. L'avaricieuse parcimonie des habitants m'est, sur ce point du moins, une garantie assurée.

Toutce qui précède sur l'innocente facilité de nos aliénés, ne nous dispense pas, malheureusement, de l'emploi des moyens coercitifs, à certains moments, pour un trop grand nombre d’entre eux. Je vous dois compte de l’usage de ces moyens et de ces moyens eux-mêmes ; cette question, dans le moment actuel, à une impor= tance spéciale.

Vous pouvez comprendre que ma principale répression est la privation de la liberté, la réclusion au quartier, si je puis ainsi dire. Je reste dans l'avantage exclusivement inhérent à nos heureuses conditions, inconnues ailleurs. L’aliéné est extrêmement sensible à cette

privation. Les cours sont spacieuses, bien éclairées, au grand air, Ont vue sur une campagne étendue, mais ce n’est pas la liberté habituelle. Une menace de séquestration dans les quartiers, à plus forte raison cette menace exécutée pendant une journée ou seulement quelques heures, me donnent une immense autorité sur les aliénés les plus indociles. Laissez-moi vous exprimer un vœu éloigné plutôt qu’une espérance: S'il était possible de placer tous les asiles dans des conditions pareilles aux nôtres, ne pourrait-on pas espérer réduire tous les moyens coercitifs à cette simple claustration dans les quartiers? Ce progrès réalisé dépasserait, ce me semble, de beaucoup le remplacement poursuivi de la camisole par le non-restraint.

En attendant, je suis bien obligé d’avouer que Ia canisole est “employée dans l'établissement. Souffrez même que, contre cet anathème dont elle est l’objet depuis quelque temps, j'élève une protestation isolée. Ses longs et honorables services me semblent trop méconnus en France du moins, où elle est encore plus attaquée qu'abandonnée. Je l'avoue done, lorsqu'un aliéné à besoin d’être contenu, je lui mets la camisole, le plus doucement et le moins longuement possible. Je le laisse ainsi, dans l'impossibilité de nuire à lui-même ou aux autres, se promener à la campagne avec ses Compagnons. L'exercice au grand air, sous les yeux des gardiens, me semble plus propre à calmer les conditions qui ont nécessité l'emploi du moyen contentif qu'une séquestration en cellule, si magnifique que puisse être celle-ci. Mon œil a été blessé bien souvent à la rencontre de ces malheureux au dehors, mais leur bien-être y esi plus grand, très incontestablement, et la durée de leur crise abrégée.

La cellule est done mon plus rigoureux moyen coercitif. Dans nos quartiers neufs, je pourrai disposer avec la cellule d’une cour de communication ayant vue sur la campagne, et qui en sera pour moi un très heureux correctif. Vous voyez que tout ce qui trouble la liberté de l'aliéné me tourmente sans cesse ; Je ne sais pas échapper à mOn milieu. J'avais déjà fait créer dans les enceintes actuelles une rop petite cour isolée, sorte de cellule au grand air ; je souffrais de savoir encore qu'une cellule unique donnant sur ia campagne ; j'ai u l'occasion, dans ces derniers temps, de placer dans cette cour un oftiicr supérieur, aliéné dangereux, que Charenton nous a transmis, et

dont la fureur a dépassé les indications, bien graves pourtant, du savant médecin en chef de cette maison. Devenu plus calme, il a pu, en rémission momentanée, jouir d’une certaine liberté. [l'en use peu, préférant rester dans cette cour, qu'il se plaît à considérer comme son cabinet.

Nos aliénés redoutent fort la cellule. Sur une plainte fondée, qui m'arrive au moment de la visite, lorsqu'un motif se produit sous mes yeux, je la fais appliquer. L'ordre est d'ailleurs donné d’une manière générale de relâcher l'aliéné dès que je disparais; je le répète chaque fois pour plus de sûreté. Je n’attends même pas de quitter le quartier, si une circonstance quelconque ne m'y retient plus longuement. Je n'ai vu résister à mon ordre qu'une seule fois. C'était un épileptique, d'ordinaire l'homme le plus doux de la maison, que ses gardiens eurent peine à contenir et que je mettais en cellule pour la sécurité de tous. Constamment l'aliéné prend de luimême la direction de la cellule et précède souvent le gardien à la porte.

Le régime alimentaire est ici le même que dans tous les asiles publics. Trois réflexions doivent cependant être présentées à ce sujet.

Vous connaissez les habitudes très remarquablement sobres de nos populations. Vous savez que l'usage de la viande et du vin n'y est connu qu'à de longs intervalles, dans des circonstances exceptionnelles. L'entrée d’un aliéné dans Pétablissement apporte donc une amélioration considérable dans son alimentation. Je sais bien que cette remarque est applicable, au moins à un certain degré, à tous les asiles recrutés comme les nôtres au sein des populations agricoles. J'estime aussi que l'amélioration est très réelle pour les aliénés ayant connu jusque-là l'usage habituel de la viande et du vin. Je veux étendre ainsi le bénéfice de mon observation aux asiles placés au milieu des populations industrielles. Chez ces derniers, en effet, plus particulièrement encore pour les malheureux devenus aliénés, l’abus a pris si communément la place de l'usage, que le régime sagement réglementé des asiles doit immédiatement être du plus heureux effet. Cette remarque, pour être générale, n’en a pas moins sa valeur en ce qui nous concerne.

Une autre différence doit être ensuite signalée, relativement à la:

qualité des aliments fournis à nos malades et à celle des aliments consommés dans la plupart des autres asiles. Nous élevons dans la ferme et nous engraissons les animaux destinés à la boucherie ; nous parfaisons tout au moins ceux qu'il faut acheter sur les marchés voisins. Sans parler de la surveillance éclairée des directeurs, je reconnais volontiers l'intérêt des fournisseurs à donner des viandes de bonne qualité, mais cet intérêt est ici plus grand. Un boucher vend toujours sa viande avec profit ; de qualité moins bonne, elle tourne au détriment du seul consommateur. Nous sommes à la fois le boucher et le consommateur, ce qui constitue une garantie plus sérieuse. — Si je joins l'examen des faits à cette appréciation, en quelque sorte théorique, je puis dire que la boucherie de l'établissement est renommée dans Ia contrée, et rappeler qu'un préfet du département, après l'avoir goûtée, se plaignait de ne pouvoir obtenir au chef-lieu qu'une viande très inférieure à Ja nôtre et la proposait pour modèle.

Ma dernière réflexion est Ia plus importante. Elle concerne une différence plus grande qui nous sépare des asiles publics, au point de vue du régime alimentaire. Pour eux, les mots portion, demiportion, ont une signification de quantité dans toutes les parties de l'alimentation. Aussi un directeur, non médecin, pouvait-il me dire avec une parfaite bonne foi qu'il était en mesure de déterminer chaque jour la consommation de chacun de ses aliénés, à un centigramme près. Il prenait l’irréprochable régularité de ses comptes pour l'expression parfaite des faits. Je n’ignore pas que les surveillants chargés des distributions tiennent sagement compte des aptitudes inégales des individus, et qu'ils remédient avec raison, de leur mieux, aux inconvénients de cette fiction réglementaire. de préfère toutefois ce qui existe chez nous, l'absence de cette fiction : la liberté dans la mesure du régime alimentaire, comme la liberté de travailler, comme la liberté dans le travail, comme la liberté pour les oisifs.

Les aliénés mangent donc à discrétion, peu ou beaucoup à leur oré, selon l'appétit ou la disposition du moment. Ceux qui ont une prescription alimentaire spéciale sont séparés des autres et servis ainsi qu'il a été ordonné. Le reste va au réfectoire, où le repas a été apporté. Chacun, après avoir achevé ee qui avait d'abord

été placé devant lui, demande, ou plus souvent va prendre luimême, le supplément qu'il désire. Celui qui, mal disposé ce jourlà, est trop copieusement servi, va de lui-même, toujours proprement, verser le surplus de sa portion dans le vase commun. Le premier effet de cette abondance pour les derniers venus, semble un appel à la gourmandise. Communément, ils mangent davantage, alléchés par cette nourriture plus savoureuse dont ils n'avaient pas l'habitude, ainsi que je vous le disais tout à l'heure ; bientôt ils sont faits à ce régime meilleur et leur appétit s’y conforme. J’assiste souvent aux repas; je demande aux aliénés s'ils sont contents; il m'arrive rarement d'entendre des plaintes, ou mieux, lorsqu'il s’en produit, c’est de la part de quelques rares individus, constamment les mêmes, esprits acrimonieux que rien ne satisfait, et qui sont interrompus par la protestation unanime de leurs compagnons. Je goûte fréquemment les mets de toute nature ; j'en suis pourtant détourné par les témoignages de satisfaction très légitime. Si je persiste, c’est parce qu’au fond je crois remarquer que cette dégustation inutile est agréable à ces malheureux. Tout récemment, j'ai fait augmenter la proportion du vin dans l’abondance; je l'ai fait n'ayant reçu aucune plainte, uniquement parce que la proportion d’eau m'a paru trop forte ; je n'avais pas averti; cependant quelques jours après j'étais remercié dans les divers quartiers, où l’on avait bien remarqué la coïncidence du changement avec ma dégustation précédente. L’administration ne s'inquiète pas d’ailleurs de ce mélange, laissé entièrement à l'appréciation et aux ordres des médecins.

J'ai dû excepter de ce régime général de liberté pour l’alimentation quelques aliénés, spécialement idiots et déments, lesquels manseraient sans mesure, autant qu'on leur en présenterait. Éclairé, pour eux, par quelques indispositions reproduites de loin en loin et liées simplement à un état de plénitude excessive, j'ai déterminé pour chacun d’eux la quantité de nourriture quotidiennement convenable. Les gardiens, chargés de les faire manger, n’ont pas eu d'indisposition nouvelle à me signaler depuis l'application de cette: utile mesure.

Quelques autres malades sortent de la règle générale et sont réellement moins bien avec le régime de Ia maison qu’ils n'étaient dans leur famille. Ces cas sont fort peu nombreux et facilement

connus. Il suffit de les signaler à la charité dévouée des religieuses chargées des distributions alimentaires. Par contre, quelques malades pensionnaires, appartenant aux classes supérieures de la société, placés sur la demande et à la charge des familles, préférent la nourriture du régime commun à leur table mieux servie.

Tout, du reste, dans le régime alimentaire est réglé paternellement. Le directeur dit souvent que l’aliéné, pour avoir le nécessaire, doit gaspiller. Sans apprécier ce qu’il peut y avoir de vrai ou d’erroné dans ce principe, je le relève comme témoignant du moins des habitudes non parcimonieuses de la maison. Pour moi je tiens seulement à une chose, à laquelle j'applique tous mes soins, sans y réussir toutefois entièrement. Que les aliénés mangent comme ils veulent au moment du repas, rien de mieux; mais je désirerais qu'ils n’emportassent rien ensuite, l’ordre et la régularité étant, selon moi, des conditions inappréciables pour la conservation de leur santé. Je m'efforce donc autant qu'il est en moi, de les empêcher d’avoir les poches pleines : travail difficile, soyez-en convaincu, auquel j'espère arriver chaque jour davantage.

Le résultat de tous nos soins est du moins encourageant. Je puis affirmer que les aliénés sont à tous égards satisfaits de la maison. Un de ces malheureux, sorti guéri en 1859, et dont la guérison ne s’est pas démentie, nous quittait désolé ; il regrettait d’avoir femme et enfants. Sans cette circonstance, il nous eût suppliés de le garder à un titre quelconque. Deux autres, l'été dernier, refusaient de partir guéris, et demandaient subsidiairement que leur départ fût ajourné. Parmi les trop nombreux récidivistes, pas un n’est inquiet à son retour. M. l'inspecteur de l'assistance publique de la Dordogne, qui voit tous les aliénés au départ de Périgueux et au retour après guérison, nous disait ne point s'expliquer comment nous parvenions à conquérir tant d'affection ; il terminait par cette plaisanterie, qu’assurément nous traitions trop bien nos aliénés, car tous retournaient avec une santé brillante et prospère, qu'il leur était ensuite impossible de maintenir.

Je vous dirai un mot seulement du vestiaire ; il est uniforme, en ce sens que des pièces d’étoffe pareille servent à tous les vêtements. Quelques exceptions sont admises pour des individus fantaisistes que l’on satisfait. Cette uniformité, connue dans le pays, a cet avan-

tage pour l'établissement, que les paysans nous ramènent plus facilement les aliénés évadés ou égarés dans le voisinage.

J'arrive enfin à la partie de votre rapport consacrée à la discussion. Vous allez me guider pas à pas ; mon travail va devenir facile.

Vous constatez une première impression favorable dans la visite du village de Gheel, à la vue du maintien calme et inoffensif des aliénés admis au bienfait de la circulation générale extérieure, participant au dedans à tous les petits travaux et aux distractions des familles. — Je remarque ici l’'étonnement de nos visiteurs, non préparés au calme et à la douceur qu'ils rencontrent.

Plus on entrera dans la voie de la liberté pour les aliénés, plus on cherchera à les soustraire le moins possible à la vie ordinaire, plus aussi on reconnaitra que ces malheureux, sauf quelques très dangereuses exceptions, tiennent encore à la société, et lui doivent être conservés, dans toute la mesure possible. Nous recevons des hôpitaux des départements voisins, des malades, réputés très violents, indiqués comme fort dangereux, desquels on nous dit n'avoir pu se protéger que par les plus excessives précautions. Cependant, des les premiers instants, la suppression des moyens coercitifs antérieurs, bientôt aidée par les bienfaits d’une liberté surveillée , dissipe toute crainte. Vous pourriez être surpris, en comparant nos feuilles de renseignéments, remplies par les mairies ou les préfectures, avec nos notes, inscrites aux registres, — remarquez que j'invoque Îles seules pièces officielles, — de la complète dissemblance des unes et des autres. Je pense que partout, dans les réunions daliénés, cette observation serait justifiée ; que leur apparence et leur maintien sont d'autant plus tranquilles, qu'ils sont considérés davantage et traités comme le commun des hommes.

Les aliénés de Leyme sont très satisfaits, ainsi que ceux de Gheel; vous l'avez vu, il y a peu d’instants. J'ai relevé, en passant, comme exceptions, ces hommes qui se plaignent de tout et de tous, auxquels un médecin est préparé, et dont les récriminations prévues ne sauraient infirmer une loi générale. Venez interroger le plus grand nombre de nos malades: vous emporterez certainement cette impression, que les plaintes sont peut-être ici moins fréquentes, et le plus communément tempérées par la simple expression d’un regret du pays ou de la famille.

Si j'avais visité avec vous la colonie de Gheel, l'insouciance et Ja sécurité indifférente des habitants de la commune m’eût sans doute moins surpris. Les populations voisines de Leyme, sont assurément beaucoup moins mêlées aux aliénés; elles n’y ont pas été formées par la tradition des siècles; cependant vous avez vu qu'elles n’évitent pas leur commerce, ailleurs si redouté. Elles ramènent les évadés, et de plus, embauchent, autant qu’elles peuvent, ceux dont elles recherchent, pour les travaux agricoles, l’utile et à peu près gratuite collaboration. Un sentiment de méfiance, qui n'arrive jamais jusqu’à la peur, est tout ce que vous pourriez constater parfois chez quelques rares paysans plus poltrons. Les ouvriers qui viennent travailler passagèrement aux constructions, se familiarisent vite au contact des aliénés. Quelques jours suffisent pour dissiper leurs préventions préconçues. [ls sont surpris de la débonnaire innocuité de ces malheureux, dont le voisinage prévu les avait quelquefois empêchés, même assez longtemps, de venir prendre du travail dans létablissement.

Je rapproche avec bonheur cette double disposition des esprits. L'aliéné est plus doux, lorsqu'il est plus libre et mêlé davantage avec le reste des hommes. L'homme sain d'esprit ne craint pas l’aliéné, et s'en éloigne moins, lorsqu'il a l'habitude plus grande de le fréquenter. L'observation constate ce même fait à Gheel et à Leyme. Les principes d'humanité, inaugurés par Pinel, gagneront donc chaque jour davantage : plus ils seront pratiqués, plus sera justifiée la vue de cet homme de cœur et de génie.

La satisfaction générale des aliénés de Gheel étant constatée, la facile sécurité des habitants de la commune étant remarquée, vous discutez les deux grands faits qui différencient Gheel de tous les établissements d’aliénés : la liberté de circulation qui leur est laissée, et la vie en commun au milieu des familles de bourgeois ou de paysans. Vous proclamez ces deux avantages incontestables, puis vous ajoutez que les asiles, quelle que soit leur forme ou leur nature, ne peuvent jamais les fournir au même degré. Si j'ai été assez heureux pour vous faire bien apprécier les conditions spéciales de l'asile de Leyme, qui vous est inconnu, vous comprendrez qu'il me soit impossible de laisser passer votre proposition, sans protester avec énergie... Permettez-moi de justifier cette protestation avec les développements convenables.

Nous avons réalisé, avec nos conditions différentes et plus favorables, ce que vous dites irréalisable dans un asile ordinaire :

« Les malades, en général, sortent à volonté; ils circulent en tous sens, sans être suivis personnellement, dans les habitations, dans les rues et dans les champs. I n’existe ni murailles infranchissables. ni portes fermées pour arrûôter leurs mouvements. . .

Chaque malade est abandonné à lui-même, à ses caprices et à la pente naturelle de son délire, sans être contrarié. »

J'ai pu reproduire textuellement votre propre description.

« Cette liberté, pour certains aliénés, est une évidente satisfaction; pour d’autres, un ardent besoin. » Je prends acte de cette observation et en applique le bénéfice à notre établissement.

Le nombre des aliénés heureux de la liberté, est plus grand dans. l'asile de Leyme, à cause de l'habitude contractée. Vous avez vu combien tous sont sensibles à ma première et plus commune répression, la privation de la liberté Je reconnais d’ailleurs volontiers avec vous, que, dans la vie générale, beaucoup d’aliénés y sont moins sensibles, qu'ils vivent entièrement dominés par leur maladie, concentrés dans leur monde intérieur, sans souci du lieu où ils se trouvent. Mais, après cette concession due à la vérité, vous ne contesterez pas, de votre côté, que le spectacle extérieur, indifférent pour le bien-être moral de ces malades, ne soit capable pourtant d'atténuer ou de distraire même parfois la préoccupation délirante. — L'homme sain d'esprit, sous l'influence d’un chagrin profond, S'y enfoncera de plus en plus, s’il reste sans cesse au milieu des objets. qui peuvent le lui rappeler, s'il évite toute communication extérieure, s’il fuit, non seulement tout commerce de l'intelligence, mais encore toute impression, même involontaire, des sens. — La même: chose a lieu pour l’aliéné, que vous supposez renfermé étroitement dans une chambre restreinte ; moins contenu dans ses mouvements, dans un asile étendu, livré enfin à la magnificence des champs, ül sera différent. Veuillez vous souvenir de ces aliénés travailleurs dont j'ai parlé plus haut, les uns suspendant leur travail, tandis que d'autres semblent épuiser plus rapidement la violence même de leur délire par une sur-activité physique simultanée.

Quant aux aliénés impatiemment exigeants de la liberté, chez lesquels vous craignez, à ce signe, l’imminence d’une crise ou d’une rechute, — plus rares à Gheel, dites-vous, assez nombreux ici, — je constate à leur égard les grands avantages de la liberté. Toute crise, en effet, quise présente violente au point de m’obliger à l'emploi des moyens Cocrcitifs, dans l'intérêt du malade ou d’autrui, se prolonge et s'aggrave. Lorsque je puis me dispenser de ces tristes mais inévitables moyens, je remarque une abréviation considérable de la crise... Cest le violent, ou plus exactement le violenté qui est durable. |

Les restrictions à la liberté existent ici, sans doute ; vous avez vu nos moyens vigilants de surveillance. Toutefois je n'ai pas cette tutelle blessante de la population de Gheel. Je ne crains pas cette poursuite inquiète, sur les pas d’un aliéné, par le nourricier et toute sa famille, voulant éviter les frais de sa responsabilité ou craignant le retrait du pensionnaire. Je ne connais pas surtout ces mesures rigoureuses, qui sont d'une autre époque, et qu'un paysan mettra en usage trop facilement et trop promptement. Les habitudes calmes de l'ensemble d’une population n’excluent pas l'emportement même fort grand, dans un moment donné, de quelques individualités.

Notre personnel, dans toute la hiérarchie, est au service de Paliéné ; son devoir et son intérêt lui commandent de le respecter, de le traiter avec douceur, de le surveiller avec prudence et réserve. Nul moyen coercitif n’est aux ordres des gardiens ; les médecins seuls en ordonnent l’application. Après tout, enfin, si nous avions ieu de craindre l’abus de la liberté, il nous est loisible de la susdendre momentanément. Elle est à Gheel de droit permanent. Nous ‘onservons tous les avantages ; nous possédons le correctif à côté, jour les cas où il devient nécessaire.

Relativement à la vie de famille, autre supériorité de la colonie de 1heel, je donne encore la préférence à notre manière de vivre. Les vantages de l'isolement nous sont communs. Je ne saisis pas bien abord, comme fait général du moins, que l’aliéné pensionnaire ans une famille étrangère, l’aliéné chronique surtout, le plus comdun à Gheel, puisse inspirer à des paysans intéressés une affection érieuse, qu'il ne peut, de son côté, ni comprendre, ni apprécier.

Pouvant subir ou ayant subi les corrections inhumaines dont vous parlez, l’aliéné conservera mieux le souvenir de ces durs traitements. Le meilleur rôle que je puisse lui supposer encore, dans les cas Les plus nombreux, sera celui de l'enfant déshérité de la tendresse de ses parents, le rôle de Cendrillon enfin. — Il me souvient d’avoir été appelé devant la cour d'assises pour une affaire d’infanticide. La malheureuse accusée était une mère de famille, entourée des plus excellents témoignages. Le maire de sa commune ajoutait, après le très certain et très incontesté récit de toutes ses qualités, que, chargée d'un enfant de l’hospice, elle avait prodigué à eet orphelin les soins les plus dévoués durant une maladie fort longue, et l'avait ensuite pleuré comme le sien. Le crime était patent cependant. Cette femme avait tué son enfant, au moment de l'accouchement, afin de pouvoir spéculer encore de son lait avec un autre enfant de l'hospice. — Arrivé à ce passage de votre rapport, j'ai été poursuivi par ce souvenir.

Nous vivons tous à Leyme forcément réunis, aliénés et sains d'esprit, nous connaissant, NOUS appelant de nos noms, formant comme une grande famille. Chacun s’identifie véritablement avec la maison. J'entends chaque jour les aliénés dire : nos bœufs, nos chevaux, nos près, nos champs. Plusieurs fois, des aliénés plus anciens s’indignaient devant moi de la confusion commise par des aliénés nou-: veaux venus, qui s'informaient si un char à bœufs de passage nous: appartenait. L'indignation tenait à ce qu'il avait pu être supposé que des bœufs en si mauvais état étaient à l'établissement... Dans: le déplorable incendie allumé par un aliéné, éloignés des popula-: tions voisines, nous avons dû à leurs efforts spontanés d'en! arrôter plus rapidement Îles ravages. Sans être pressés par la epainte d’un danger personnel prochain, ils se sont employés avec l'ardeur la plus infatigable. Le feu éteint, la nuit venue, lorsqu'on voulut se reconnaître dans le désordre inséparable d’une semblable catastrophe, un seul aliéné manquait, connu pour sa fureur de l’évasion. Il fut retrouvé à la porte d'un réfectoire : fatigué de son travail, ayant faim, soif surtout, il attendait patiemment à l'entrée du lieu où il avait coutume de manger et boire. Comme on s’éton4 nait qu'il n’eût pas saisi cette occasion commode de s'évader : « Le plus pressé était d’éteindre le feu, » répondit-il.

J’oppose les habitudes générales du régime de Leyme, en tout et toujours paternelles, aux défectuosités que vous avez relevées dans le régime de Gheel, particulièrement à la brutalité trop commune, tout au moins dans la répression. Je constate en regard l’affection bien certaine du plus grand nombre de nos aliénés ; je doute des mêmes sentiments chez ies malheureux de Gheel, ayant subi et pouvant subir des corrections cruelles. — Ne cédons pas cependant à une sollicitude exagérée pour les aliénés, jusques à profaner les mots qui expriment nos souvenirs les plus chers. Tout ceci n’est pas la famille et ses douceurs ; la chose est malheureusement irréalisable à Gheel, à Leyme, et partout, je le crains... Leyme seulement me semble en présenter l’image moins affaiblie.

Un inconvénient très grave vous apparait dans la colonie de Gheel, malgré toutes les améliorations récentes, au point de vue des soins médicaux. Vous applaudissez aux efforts qui ont été faits pour atténuer ce grave reproche, mais vous ne pouvez le retirer. Puis, repoussant les prétentions étranges des partisans exclusifs de Gheel, vous réclamez avec verve en faveur des grands progrès accomplis. Interprète convaincu de l'opinion à peu près universelle, vous protestez au nom de la science et de l'humanité.

Veuillez donc, par opposition, suivre l'emploi d’une de mes journées : J'ai parcouru le matin tous mes quartiers; j'ai suivi tous mes ouvroirs intérieurs ; ma visite réglementaire est terminée. Mais je sors de la maison. Aux premiers pas, je suis dans le jardin entouré de ces aliénés travailleurs qui le font produire. Plus loin, mêlés aux valets de la ferme, je rencontre d’autres aliénés cultivant des champs ou des friches ; ma promenade prolongée me conduit sur un atelier de terrassements. Si j'entre dans la vallée, j'assiste au travail des femmes, occupées sur le bord des ruisseaux à laver ou à étendre du linge. — Le hasard me servira bien mal si je n’ai pas, chemin faisant, rencontré quelque part les aliénés des quartiers conduits à la promenade par les gardiens. Là, mes yeux sont blessés par l'aspect d’une camisole, pour laquelle j'ai confessé ma faiblesse arriérée ; sur place il m'est possible quelquefois de la faire enlever. Dans l'intervalle de ces groupes divers, j'ai coudoyé beaucoup d'individualités oisives, se promenant en toute liberté, jetant à l’espace leur activité inquiète ou leur délire. — Le son de la cloche réunit tout le monde

pour le repas ; j'y viens encore, donnant ainsi à ces malheureux un témoignage de sollicitude qui les touche. Une modification utile pourra apparaître, non réclamée, et dont je serai pourtant remercié;

Ne m'accusez pas de laisser ainsi le champ libre à mon imagination ; cet exercice extérieur est salutaire à ma santé, cette distrac: tion salutaire à ma solitude. D'ailleurs, si je veux rencontrer ces malades, trop rares dans nos maisons spéciales, qui ont l'heureux privilège d’exciter l'intérêt plus parteulier du médecin, si j'aià suivre la marche et les progrès d’une guérison probable, si je dois surveiller les alternatives qui précèdent une guérison incertaine, tous ces malades sont hors des quartiers ; force m'est bien d’alier les chercher où ils sont, où je suis heureux de les savoir.

Sans doute, j'ai forcé le tableau ; toutes mes journées ne sont pas! celle qui vient d’être indiquée ; il faut bien laisser place aux travaux, obligés et aux distractions précieuses du cabinet. Votre discernement distribuera ces couleurs volontairement réunies. Cette distribution étant faite, vous reconnaîtrez avec moi que nous voilà bien éloignés | des habitudes de Gheel. Si vous aviez un reproche à formuler, cette fois ce serait bien plutôt celui de l'abus des soins médicaux; ce, reproche, je ne le redoute pas de votre part.

Il m'est inutile de vous suivre dans vos appréciations très sensées | sur la surveillance incomplète des aliénés de Gheel. Je n'ai pas, davantage à m'arrêter sur vos réflexions touchant le moindre bien-! être de ces malheureux, comparés aux aliénés de nos asiles. La mai-! son de Leyme vous a été longuement exposée ; je vous ai dit toutes! les habitudes de son régime intérieur, en m'appliquent à le rappro: cher de celui des asiles publics. Le régime de Gheel ne pouvait me fournir aucun point de comparaison. Votre rapport constate et! démontre la remarquable infériorité de cette colonie à tous leségards: Reprendre votre lumineuse discussion serait m’exposer à l’aflaiblir. |

Votre conclusion seule doit m'arrêter maintenant. J'y insisterai| peu, pressé que je suis de terminer cette lettre déjà bien longue, , comprenant surtout combien toute autorité me manque en cette! grave matière. L'observation de la colonie de Gheel vous a laissé: cette conviction, résultat pratique des plus heureux, que beaucoup! d’aliénés chroniques peuvent sans danger jouir d’une liberté plus: grande qu'on ne le suppose généralement. Ce qui se passe à!

Leyme permettrait peut-être d'étendre cette donnée à bon nombre d’aliénés récents et curables, dans Ia pensée même d'arriver à la guérison.

Quoi qu'il en soit, vous considérez le régime mixte des asiles agricoles comme le terrain neutre sur lequel peuvent se rencontrer les opinions les plus divergentes ; vous paraissez incliner à croire qu'un asile clos, réservé pour certaines catégories de malades, auquel serait annexée une ferme dans laquelle d’autres aliénés seraient occupés, réunirait des conditions excellentes. Je ne pouvais méconnaître les conditions spéciales de létablissement de Leyme. Moins grand, moins magnifique, moins complet que l'asile de Clermont (Oise), avec sa splendide colonie annexée, il en diffère par cette condition, que vous apprécierez, d'être séparé de toute population agolomérée. La colonie y tient à l'asile clos, tout ensemble confondue et distincte. Les malades de Clermont qui sont envoyés à la ferme ou qui en retournent, doivent traverser un parcours de quelques kilomètres, plus ou moins mêlés à la population extérieure. Les bâtiments de l'asile de Leyme étant au centre de la ferme, nous pouvons en quelque sorte modifier à volonté les conditions de l'établissement. Selon qu’il conviendrait d’en faire une colonie agricole ou de le réduire simplement à l'asile clos, il suffirait d'ouvrir ou de enir fermée la porte des quartiers.

Il ne m’appartient pas de décider si le système dans lequel sont dirigés les travaux de Leyme et qui à fait sa prospérité est le meilleur. Quand vous avez hésité sur la mesure de liberté qu’on peut accorder aux aliénés ; quand vous n’avez pas voulu décider dans quelles proportions l'asile et la colonie devaient être combinés, je n'aurai pas la présomption de résoudre ces questions difficiles. J'ai tenu seulement à vous faire connaître, en France, une maison que personnellement vous avez sous la main, puisqu'elle est dans le département qui s’honore d’avoir vu naître votre père, où la liberté des aliénés existe aussi grande et plus profitable assurément que dans la colonie belge. Lorsque j'assistais à tout ce bruit, plus littéraire que scientiique, organisé depuis quelques années autour de Gheel, je me suis demandé bien souvent s’il ne nous avait pas manqué uniquement la bonne fortune d’être visités par un écrivain d'imagination.

J'étais blessé d'entendre exalter sans mesure un système dont les

avantages étaient compensés, à mes yeux, par des inconvénients très graves, et que ces avantages eux-mêmes ne faisaient pas supérieur à ce que j'observais. Votre rapport concluant m'a fourni l’occasion précieuse de vous soumettre mes impressions solitaires. J’ignore si vous partagerez mon sentiment ; si vous le trouvez trop vivement exprimé, pardonnez à l'épanchement d'une conviction sincère, ardente même. J'ai pu me laisser aller à une sorte de rancune, dont je ne me défends pas, contre Gheel trop célébré tandis que Leyme restait inconnu. C’est l'expression, longtemps contenue, d'un ressentiment au fond légitime, s’il est exagéré.

Nous ne pouvons pas espérer qu'un touriste s’égare jamais dans nos solitudes. Plus heureux serons-nous si vous consentez à venir vérifier, de vos yeux, toute ma longue énumération, dussiez-vous souffler sur mon trop d'enthousiasme. Je termine donc, en vous adressant cette prière, craignant de n’avoir pas su réussir à exciter votre curiosité.

M. Falret, votre père, vint aussi, il y a bien des années, dans ces jours d'enfantement informe, que j'ai dû vous rappeler rapidement. Il emporta sans doute une pénible et peut-être trop durable impression. S'il voulait aujourd'hui se joindre à vous, nous espérerions la voir modifiée très favorablement. Cette certitude, recueillie de sa bouche, nous serait une récompense et un encouragement. SOYEZ auprès de lui l'interprète de ce vœu et de nos sentiments.

J'aime à vous quitter avec l'espérance d’une double promesse, réalisée prochainement.

Agréez, très honoré confrère et ami, l'assurance @e mon très sincère et respectueux dévouement.

- BONNEFOUS.

Mai 1802.

Il. RAPPORT DE M. LE D' JULES FALRET SUR LE TRAVAIL DE M. LE D' BONNEFOUS (1)

M. le docteur Bonnefous, actuellement médecin de l’asile d'aliénés de Leyme (Lot), a été interne des hôpitaux de Paris pendant quatre ans. Reçu docteur en médecine en 1846, il a quitté Paris après sa

(1) Rapport lu aunom d'une commission, composée de MM. Trélat, Fournet etJ. Falret.

thèse, pour s'établir comme médecin praticien dans la ville de Figeac. Après y avoir exercé la médecine pendant plus de dix ans, il accepta là place de médecin de l'asile des aliénés de Leyme, qui lui fut offerte par le directeur de cet établissement, et, depuis cette époque, il à continué à remplir ces fonctions sans interruption. Nouveau venu dans notre spécialité, il a fait tous ses efforts pour se mettre au niveau de sa nouvelle position, et il a mis au service de ses études spéciales ses connaissances littéraires et médicales antérieures. Il ne s’est pas contenté d'étudier les principaux ouvrages publiés sur les maladies nerveuses et mentales, et d'observer attentivement les nombreux malades qu'il avait sous les yeux; il a fait, à plusieurs reprises, des voyages dans les diverses parties de la France, pour y visiter les asiles d’aliénés et s’entretenir avec les médecins et les administrateurs qui les dirigent. C'est à la suite de ces lectures, de ces observations et de ces voyages, qu'il s’est décidé à écrire le travail sur l'asile de Leyme qu’il soumet aujourd'hui à l'examen de la Société médico-psychologique, à l'appui de sa candidature. Si son travail se bornait à la description pure et simple de cet établissement et à quelques détails sur son organisation intérieure, je me contenterais de vous en donner une rapide analyse, dans le but de vous faire connaître les titres de M. le docteur Bonnefous à la nomination qu'il sollicite, et je demanderais à la Société de le renvoyer au comité de publication. Mais ce mémoire n’est pas seulement un titre à l'appui de la candidature du docteur Bonnefous ; il soulève, à propos de la description de l'asile de Leyme, des questions de principe de la plus haute importance, relativement à l’organisaion nouvelle à introduire dans les asiles d’aliénés. À cetitre, je ne puis m'empêcher de les aborder brièvement devant la Société. On voudra donc bien excuser la plus grande extension que va prendre :e rapport, en raison de l'importance et de l'actualité des questions ibordées dans le travail de M. Bonnefous.

Le mémoire que M. Bonnefous soumet à notre examen a été composé à la suite de la discussion qui à eu lieu dans notre Société sur la colonie de Gheel. Frappé d’un côté des nombreux avantages de “ette colonie, au point de vue du bien-être et de la liberté de circuation des aliénés, et de l’autre, des inconvénients graves qui résulent de la trop grande dispersion des malades sur une vaste sur:ace

FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. ”

et des difficultés que présentent dans ces conditions le traitement médical actif et le contrôle administratif sérieux, M, le docteur Bonnefous a voulu faire savoir à la Société que l'asile des aliénés de Leyme (par suite de circonstances locales tout à fait fortuites, dont il ne songe nullement à s’attribuer le mérite), se trouvait dans des conditions de liberté de circulation et de travail en plein air toutes particulières, bien supérieures à celles qu'on rencontre dans les autres asiles d’aliénés de France. Il a voulu démontrer que ces conditions spéciales faisaient de l’asile de Leyme une sorte d’établissement mixte, intermédiaire entre les fermes agricoles des autres asiles et la colonie de Gheel. Il a voulu prouver qu'il réunissait ainsi de la manière la plus heureuse tous les avantages d’une grande liberté de circulation, du travail agricole en plein air et de la vie mêlée avec les habitants des campagnes, que l’on admire dans la colonie de Gheel, sans offrir les inconvénients signalés avec raison dans cette colonie, telle qu’elle est aujourd'hui constituée.

Sans partager, au même degré que M. le docteur Bonnefous, cette conviction que l'asile de Leyme réunit des qualités aussi opposées ; sans approuver même quelques-uns des usages établis dans cet asile (par exemple celui de laisser vagabonder à leur gré les aliénés au loin dans la campagne, sans autre garantie que celle de l'habitude contractée par eux de rentrer le soir au son de la cloche), j'ai néanmoins été frappé, en visitant l'asile de Leyme, du degré extrême de liberté laissée aux aliénés et des avantages qu'ils y rencontrent sous le rapport des travaux agricoles et des promenades en plein air. Je me garde bien sans doute de le présenter comme un modèle à suivre en tous points. Je ne dis pas qu'il ait résolu de la manière la plus pratique le problème si difficile de la plus grande somme de liberté possible à donner aux aliénés, sans nuire à la sécurité, au bien-être et au traitement de ces malades ; maïs je pense que cet asile réalise sous plusieurs rapports un véritable progrès. Il mérite donc d'être connu et étudié par ceux qui doutent encore de la possibilité de laisser sans danger à la plupart des aliénés chroniques | une plus grande dose de liberté que celle qui leur est accordée dans l’enceinte des cours ou des jardins de nos asiles. Cette expérience pratique, faite naturellement, par le seul eflet de circonstances accidentelles, mérite d’être signalée à l'attention des observa-

teurs. Il faut attirer sur elle l'examen de ceux qui ne croient pas que le progrès des asiles d’aliénés soit parvenu à son extrême limite, Sous le rapport de la liberté laissée à ces malades ; de ceux qui pensent que, sans arriver à la liberté absolue et abusive que l'on doit toujours condamner, il est cependant possible de faire encore quelques pas en avant dans la voie de la liberté. Ce principe de la liberté à d’abord conduit Pinel à supprimer les chaînes des aliénés. Plus tard, il a fait remplacer les cellules isolées par des dortoirs et des salles de réunions, la camisole et les moyens mécaniques par la liberté de circulation dans des cours et des jardins, enfin par des travaux en plein air dans des fermes agricoles.

À une époque comme la nôtre, alors que l’exubérance sans cesse croissante de la population de nos asiles oblige les administrations à s'occuper des moyens les plus pratiques pour y porter remède, tous ceux qui ont à cœur l’amélioration du sort des aliénés doivent donc secouer le joug de la routine et des préjugés pour étudier avec toutes les précautions nécessaires, la difficile question des colonies agricoles et des limites dans lesquelles on peut et l’on doit les renfermer.

Gardons-nous certainement de procéder avec témérité et irréflexion, comme on le fait trop souvent en pareille matière. Ne nous jetons pas dans les extrêmes. Ne dépassons pas le but sous prétexte de chercher à l’atteindre. Ne répudions aucun des grands principes médicaux et administratifs que nous ont été légués par nos prédécesseurs. Ne nous associons pas aux gens du mondeinexpérimentés, ni aux hommes enthousiastes et irréfléchis, qui, dans leur désir d'accorder la liberté à tous les aliénés, oublieraient volontiers les dangers que ces malades peuvent faire courir à eux-mêmes ou à la société, et les avantages qu'offrent au médecin, pour régulariser les idées et les actes des aliénés, ainsi que pour préparer leur guérison, les mesures si efficaces et si protectrices de l'isolement, de l’ordre, de la règle, dela discipline et de la réaction réciproque des malades les uns sur les autres. Ne renions pas les progrès si péniblement conquis par la philanthropie et la science de ceux qui nous ont précédés. Ne retombons pas, sous prétexte de liberté illimitée laissée aux aliénés, dans l’état d'abandon, de laisser-aller et de vagabondage, où se trouvaient ces malades dans les anciens asiles ou dans la société, en

l'absence de toute règle et de toute direction médicale. Mais n'exagérons pas non plus outre mesure les bienfaits de cet ordre administratif et de cette loi uniforme, qui écrasent sous leur joug commun toutes les individualités, qui tuent toute initiative et tout effort spontané, pour faire plier toute volonté personnelle sous le niveau commun d’une règle trop absolue. Étudions pratiquement, sur les aliénés eux-mêmes, ce qu'il y a de mieux à faire pour concilier les exigences, souvent contradictoires, de leur bien-être avec celles de leur sécurité et de leur traitement.

Pour arriver à déterminer pratiquement le degré de liberté qu'on peut leur accorder sans danger, observons attentivement les expériences que la nature nous présente toutes faites, dans des localités exceptionnelles, telles que la colonie de Gheel ou l'asile de Leyme par exemple, et rendons-nous compte des inconvénients et des avantages de ces diverses organisations. C’est dans ce but que je vous demande la permission de faire connaître brièvement les faits principaux consignés dans le travail de M. Bonnefous sur l'asile de Leyme.

Cet asile, qui contient environ 420 malades des deux sexes, est situé dans le département du Lot, entre Figeac et Saint-Céré. C'est un établissement privé, qui reçoit des aliénés de quatre départements, le Lot, la Dordogne, la Corrèze et la Charente. La Correze n’y envoie en ce moment que des femmes, et la Charente, qui à actuellement dans cet asile des aliénés des deux sexes, n’en enverra plus dorénavant depuis la fondation d’un nouvel asile à Angoulême.

Cet établissement fut fondé en 4835, dans une ancienne abbaye, par un frère de Saint-Jean-de-Dieu, le frère Tissot. À cette époque, il était, sous le rapport des localités et de l’organisation intérieure, dans des conditions tellement déplorables, que l’on recule d’épouvante au récit de la situation affreuse dans laquelle se trouvaient alors les malheureux aliénés qui y étaient renfermés. Après un an et demi de séjour, le frère Tissot, n'ayant pu payer le prix des terrains et des bâtiments qu'il avait achetés, fut obligé de les rendre à leur ancien propriétaire, qui rentra dans la possession de son fonds, et qui, y trouvant des aliénés, coutinua à gérer cet établissement dans les conditions où il avait été fondé. Il s’adjoignit un médecin instruit et eapable, M. le docteur Murat père, qui y réside encore aujourd'hui dans une honorable retraite. Cet asile privé continua

ainsi à fonctionner dans des conditions très peu favorables jusqu'en 1844.

À cette époque, ce vaste terrain de 120 hectares, ainsi que les constructions de l’ancienne abbaye, furent vendus à une société. Le principal actionnaire de cette société, M. Cabriniat, devenu directeur en 1850, s’occupa de réformer complètement l’état des choses existant et de perfectionner cet asile qui présentait alors de bien grandes lacunes. Plusieurs inspections successives les avaient signalées à l'administration centrale. M. Parchappe, en dernier lieu, frappé de ces conditions détestables, eut même la pensée de faire fermer la maison, si l’on ne consentait pas à la reconstruire presque complètement sur de nouvelles bases, conformément aux plans de l'administration supérieure. Placé dans cette pénible alternative, ou de fermer l’établissement, ou d’y faire des dépenses considérables qui dépassaient presque la limite de ses moyens, le nouveau directeur se mit courageusement à l'œuvre. Il entreprit de refaire un établissement presque entièrement nouveau, et grâce à une grande activité déployée avec intelligence, il est parvenu à son but en moins de dix années. Il a remplacé les anciennes constructions, dont on n’a conservé que des portions peu importantes et peu considérables. Une difficulté capitale a failli entraver cette œuvre de réorganisation. L'église de l’ancienne abbaye, qui se trouvait au centre de Pasile, était en même temps consacrée à la commune voisine. Il résultait de cette circonstance des inconvénients graves au point de vue de l'administration intérieure de l'établissement. Les propriétaires de l'asile de Leyme n'hésitèrent pas à faire un dernier sacrifice pour y remédier. Ils firent bâtir, à leurs frais, à un kilomètre de l'asile, sur un terrain appartenant à la commune, une église toute nouvelle pour l'usage des habitants des hameaux voisins, et, par suite d’un échange librement consenti avec les autorités ecclésiastique et administrative, ils rentrèrent eux-mêmes en possession de l’ancienne église qui devint la chapelle de l'établissement. Nous ne devons pas nous étendre ici sur la description des anciens ni des nouveaux bâtiments de l'asile de Leyme. Les anciens bâtiments ont disparu et les nouvelles Constructions, établies conformément aux plans fournis principalement par Parchappe, réunissent toutes les conditions exigées aujourd'hui par la loi et par la médecine pour un asile bien

organisé. Ce n’est pas au point de vue de ces constructions qui n'ont rien de spécial, mais au point de vue de sa situation topographique et de son organisation intérieure que l'asile de Leyme mérite de fixer un instant notre attention.

Cet asile est situé dans un pays tout à fait isolé, au centre d'une vallée très étendue et très fertile, entourée de tous côtes par une bordure de montagnes élevées et boisées, qui constituent comme une limite naturelle et une véritable enceinte pour le terrain de l’établissement, lequel comprend presque toute l'étendue de la vallée. C’est là une condition tout à fait exceptionnelle pour laisser circuler librement des aliénés, loin du contact avec des populations étrangères. Une grande route traverse cette vallée du sud au nord et établit une communication facile entre elle et les contrées voisines. Cette route passait même autrefois devant la porte de l'établissement, ce qui établissait des rapports trop continuels et trop immédiats entre les malades et les étrangers ; elle vient d’être détournée, à plus d’un kilomètre, par les soins de l'administration des ponts et chaussées et à l’aide du travail très actif d’un grand nombre d’aliénés. De plus, cette route, d'impériale qu’elle était, est redeveuue départementale ; elle a vu, par conséquent, depuis quelques années, diminuer considérablement le nombre des voyageurs qui la traversent, au grand bénéfice de l’ordre et de Ia tranquillité de l’établissement. Les terrains de l'asile, avons-nous dit, comprennent la plus grande partie de la vallée, mais non sa totalité. C’est en cela déjà que l'asile de Leyme diffère, par l'effet des circonstances, des autres asiles d’aliénés !

La commune de Leyme, qui est représentée dans le voisinage de l'asile par quelques maisons seulement annexées à la nouvelle église, est composée d’un grand nombre de petits hameaux dispersés, soit dans la vallée même, soit sur ies coteaux voisins, ou sur la crête des montagnes environnantes. Ces habitations de paysan ont chacune leurs jardins et leurs terres cultivées ; celles-ei se trouvent ainsi rapprochées des terrains appartenant à l'établissement, lequel possède néanmoins, comme nous l'avons dit, la plus grande partie de la vallée. Ce qui caractérise encore cet asile d’une manière toute spéciale, c’est que son terrain n’est pas entouré de murs. Il se confond sans limites appréciables avec les propriétés voisines. Ainsi, du

centre de l'établissement l'œil parcourt dans toutes les directions toute l'étendue de la vallée, sans rencontrer aucun obstacle et sans autre limite que la bordure de montagnes qui sert d'enceinte à la vallée elle-même. Celle-ci, restreinte au nord et au sud, s’élargit considérablement dans les deux autres directions, de manière à laisser découvrir un vaste horizon. — On comprend immédiatement, sans qu il soit nécessaire d'entrer dans plus de détails, les avantages comme les inconvénients de cet état de choses. Les bâtiments de l'asile, ainsi que leurs cours, sont entourés de murs, et fermés par des portes dont les gardiens seuls ont les clefs. Pendant la nuit, par conséquent, les aliénés sont tous enfermés et ne peuvent pas circuler dans la campagne. Il en est de même, pendant le jour, des malades - que le médecin juge nécessaire de retenir dans les quartiers, soit comme alités, soit à cause de leur agitation ou des dangers qu'ils pourraient présenter. Mais lorsqu'il fait beau temps et que la saison le permet, le nombre des aliénés ainsi retenus dans les quartiers est extrêmement restreint. La plupart des malades passent leur temps hors de l'enceinte de l'établissement, soit pour se livrer à des travaux agricoles en commun, soit pour travailler ou se promener séparément, soit enfin pour faire dans la campagne des promenades par groupes sous la surveillance de gardiens. Or, dès que les aliénés ont franchi le seuil de l'enceinte des bâtiments, soit par bandes et directement surveillés, soit réellement libres et abandonnés à eux-mêmes (ce qui arrive beaucoup plus souvent que dans d’autres asiles), ils se trouvent au milieu d’un vaste espace de terrain, qui n’est pas enclos de murs et où ils peuvent à chaque instant être en rapport avec les paysans du pays qui travaillent au milieu d’eux, ou même avec des passants et des étrangers qui circulent fréquemment sur la route et dans les champs. De plus, ceux qui sont autorisés à se promener seuls et à errer à l'aventure dans ce vaste espace, travailleurs ou oisifs, peuvent aller au loin, se coucher sur l'herbe, s’égarer même dans les bois. Or, l'observation prouve que lorsque la cloche de l’asile, entendue dans toute la vallée, rappelle les aliénés au bercail, à l'heure des repas ou au moment de la rentrée, ils reviennent tous d'eux-mêmes à l'établissement, et rarement l’un d’entre eux manque à l'appel ! Voilà donc des aliénés, en général chroniques il est vrai, qui ont le droit de circuler à leur gré dans une vaste

étendue de terrain, qui se trouvent en contact avec des paysans, des étrangers et des passants, qui, en un mot, ne sont pas soumis aux règles sévères jugées indispensables dans tous les grands asiles ! Et cependant, l'expérience démontre que, dans ces conditions de liberté exceptionnelle, réputée dangereuse, il ne survient pas plus d'accidents que dans les asiles autrement organisés. Sans doute il y a souvent des aliénés qui s’égarent et que l’on est obligé de rechercher ; mais les évasions ne sont pas fréquentes, et lorsqu'elles ont lieu les paysans des contrées environnantes ne manquent pas, comme . à Gheel, de ramener les aliénés à l'asile, alléchés qu'ils sont par une. récompense pécuniaire. Je ne juge pas en ce moment ce système. fl présente selon moi de graves inconvénients, au point de vue de Fabandon où on laisse les aliénés, et de l’absence de direction médi- « cale pour leurs actes et leurs pensées de chaque instant. Je dis seulement qu’au point de vue du bien-être résultant de la liberté de circulation, et sous le rapport des dangers que l’on redoute en laissant les aliénés soustraits à la sphère immédiate de la surveillance, c’est là une expérience pratique bien probante. Elle mérite, comme celle de la colonie de Gheel, de fixer l'attention de tous ceux qui s'intéressent au bien-être de ces malades et à l'amélioration de leur sort, dans les limites du possible. D'ailleurs, là ne se borne pas à Leyme la liberté laissée à certains aliénés. Il en est qui travaillent à la ferme, qui conduisent les chevaux, qui soignent les bestiaux (comme cela à lieu dans beaucoup d’asiles de France); il en est d’autres qui, sortant de l’enceinte même des terrains de l'asile, accompagnent dans les environs les employés de l'établissement allant au marché, oubien portant chez les paysans voisins les produits des cultures de l’asile ; il en est même (mais ceci a présenté des inconvénients et n’est plus accordé aujourd'hui par la direction) qui ont été autorisés à travailler chez les paysans du voisinage et qui ne revenaient à l’asile que le soir pour se coucher. Eufin, il est quelques malades choisis par le médecin qui sont autorisés, comme à Gheel, à aller passer quelques jours dans leurs familles habitant les environs, et qui reviennent ensuite eux-mêmes à l'asile sur parole. Remarquez, messieurs, qu'en rapportant ici ces faits, je me garde bien de les juger. Je me borne au simple rôle de narrateur. Cette question du degré de liberté à accorder aux aliénés est, selon moi, extrême-

ment délicate et est loin d’être encore pratiquement résolue. Il convient donc de procéder à cet égard avec une extrême réserve. J'ajouterai même que plusieurs des règlements que je viens de rapporter me paraissent sujets à de grands abus et ne peuvent être appliqués qu'à quelques aliénés privilégiés bien connus et. choisis par le médecin. Mon intention n’a pas été de traiter incidemment, dans un simple rapport de candidature, une question aussi vaste et aussi complexe que celle de la liberté des aliénés. Jai voulu simplement, en attirant brièvement votre attention sur le ü point le plus essentiel du mémoire de M. le docteur Bonnefous, pro- voquer la réflexion sur un sujet qui me semble digne des méditations de tous les médecins spécialistes et qui ne peut être élucidé avec ” 24 la maturité nécessaire que par les efforts collectifs et les observations variées de tous ceux qui sont appelés à diriger des asiles d’aliénés. Pour aujourd’hui, messieurs, j'aurai rempli mon but si les idées que je viens d'indiquer ont suffi pour vous faire apprécier le mérite du travail soumis à l'examen de la Société par M. le docteur Bonnefous, travail plein d'intérêt, dont je sollicite l'insertion dans les Annales, et qui a paru à votre commission justifier la nomination de M. le docteur Bonnefous comme membre correspondant de la Société médico-psychologique.

Ayant eu l’occasion de faire, au mois d'août 1861, un voyage em Hollande et de visiter les asiles d’aliénés de Dordrecht, d'Utrecht et de Meerenberg (près Haarlem), j'ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de communiquer à la Société médico-psychologique l’iImpres-" sion générale que j'ai éprouvée dans cette visite rapide, et de faire suivre cet exposé sommaire de l'extrait du dernier rapport des commissaires hollandais, qui m'a été envoyé par le docteur Donkersloot, médecin de l'asile des aliénés de Dordrecht.

La première chose qui m'a frappé en visitant les asiles d’aliénés de la Hollande, c'est le degré très avancé de perfectionnement auquel sont arrivés ces établissements, au point de vue des constructions, comme à celui de l’organisation intérieure. Les Hollandais n’ont rien à envier aux autres pays, sous le rapport de leurs asiles d’aliénés, et l'Allemagne, l'Angleterre, la France et la Belgique, qui les ont précédés dans l'amélioration des institutions consacrées à ce genre d'infortune, trouveraient actuellement, en Hollande, des établissements qui, non seulement supporteraient la comparaison avec ceux de ces divers pays, mais qui leur offriraient des exemples dignes d’être imités.

L'amélioration du système général des asiles d’aliénés de la Hollande date environ de l’année 1837, époque à laquelle le célèbre Schroeder van der Kolk, professeur d'anatomie et de physiologie à l’Université d'Utrecht, s'inspirant des efforts généreux et persévéants tentés depuis longtemps en Belgique dans le même but par Guislain, entreprit la tâche difficile de doter son pays d'institutions analogues.

(1) Extrait des Annales médico-psychologiques, 1862,

Cette impulsion unique qui, depuis lors, s’est fait sentir dans tous les détails de l’organisation des asiles de la Hollande, a été la cause véritable du succès qui à couronné cette œuvre, et de Ia rapidité vraiment prodigieuse avec laquelle elle a été accomplie. Dans l'espace de vingt années, la Hollande, qui était tout à fait arriérée sous le rapport des soins donnés à ses aliénés, a vu s'élever successivement douze asiles, qui, dans ses diverses provinces, satisfont aujourd’hui à tous les besoins, et répondent dans leur ensemble et dans leurs détails, aux principales exigences de la philanthropie et de la science.

Au lieu d'utiliser de vieux bâtiments, partout on a cherché à construire autant qne possible de nouveaux asiles. Tous ces établissements ont été faits d’après des principes uniformes. La plus grande unité règne ainsi dans les règlements administratifs qui les régissent et dans les idées qui dirigent les médecins. Un seul esprit les anime parce que tout est parti d’un seul homme. Cette direction supérieure a eu le double avantage d'imprimer une grande unité au système général de ces asiles, et de réaliser dans un très court espace de temps une réforme radicale qui partout ailleurs subit des lenteurs et des retards interminables, par suite des tiraillements et des luttes qui se produisent entre les divers pouvoirs chargés d’y coopérer.

En Hollande, les provinces ont contribué plus que l'Etat à la fondation des asiles d’aliénés. Quoique la dépense totale ait été considérable, elle s’est trouvée cependant singulièrement diminuée par les habitudes générales de ce pays, où toutes les habitations se font remarquer par un grand confortable et une exquise propreté, mais sans luxe exagéré, et où les matières premières, la brique et le sapin coûtent beaucoup moins cher que les pierres de taille ou le bois de chêne que l’on emploie dans d’autres contrées. On a pu ainsi fournir à toutes les parties de ces asiles, de l’espace, de Fair et de la lumière, faire de grands corridors, de grandes salles de réunion et de vastes dortoirs, donner beaucoup de largeur et de hauteur aux divers étages de ces bâtiments, sans avoir à craindre d'augmenter d’une façon démesurée les dépenses de fondation et d'entretien de ces asiles. Aussi, ce qui frappe le plus en visitant les établissements de Ia Hollande, e’est qu’on n’y a marchandé ni l'air ni la lumière. Tout y est grand et élevé. Ce qu'on y remarque surtout,

c’est une extrême propreté unie à une grande simplicité. Nulle part excepté chez les pensionnaires, on ne trouve de luxe véritable ; on n'y voit aucun excès d’ornementation architecturale, ni aucune décoration intérieure exagérée ; partout règnent une propreté et un confortable tels qu’on pourrait croire que l'asile vient d’être ouvert et n’a pas encore été habité, au moment où on le visite, tant les peintures y sont fraiches et bien entretenues, et tant le nettoyage intérieur des salles, des dortoirs et des corridors, s’y fait avec soin et avec une sorte de coquetterie. Les asiles de la Hollande ressemblent, sous ce rapport, à ceux de l’Angleterre ; ils nous parais-sent supérieurs à ce point de vue, à ceux de notre pays qui cependant ont déjà accompli dans cette voie de très notables progrès. L’aération, la ventilation, le chauffage, l'éclairage, y sont l’objet d’une attention toute particulière ; ils sont le plus souvent obtenus à l’aide de procédés mécaniques, tels que les machines à vapeur, le chauffage à l'air chaud ou à l’eau chaude, faits par des tuyaux répandus dans tout l'établissement, l'éclairage au gaz dans les cours les corridors, les dortoirs et les salles de réunion, enfin, un ventilateur général, ayant des ramifications dans toutes les parties de Pétablissement et fonctionnant à l’aide d’une cheminée d’appel, à laquelle viennent aboutir des canaux dispersés dans toute la maison.

Les services généraux sont également très bien établis. La cuisine, la buanderie, la boulangerie, les magasins de toutes sortes ont reçu dans les asiles de la Hollande des perfectionnements nombreux ; les cours de service y sont multipliées, ainsi que toutes les annexes nécessaires à la bonne organisation de ces divers services. A l'asile d'Utrecht, par exemple, on a construit une nouvelle machine à vapeur de neuf chevaux, qui sert en même temps à la cuisine, à la buanderie, au séchage du linge, etc., en un mot, à tous les services généraux. Sous tous ces rapports, de même que sous le rapport des bâtiments consacrés aux aliénés et des soins de tout genre qui leur sont donnés, les asiles de la Hollande rivalisent donc de zèle et d’activité pour accomplir tous les ans de nouveaux progrès. On ne peut que féliciter au même degré tous les médecins et administrateurs de ces divers asiles qui, sous une impulsion unique, à laquelle ils sont tous disposés à rendre justice, poursuivent avec le même désir

du bien et la même persévérance l'amélioration du sort des aliénés.

Une mention particulière doit néanmoins être accordée à l'asile de Meerenberg, près de Haarlem, le plus vaste et le plus parfait de la Hollande, et qui nous paraît devoir être cité comme l’un des plus remarquables, peut-être même comme le plus perfectionné que l'on puisse rencontrer, non seulement en Hollande, mais dans les autres pays. Cet asile ouvert en 1850, a été construit de toutes pièces, sur un plan uniforme, au centre d’un terrain de 32 hectares déjà planté, et qui constituait un parc appartenant à un riche commerçant hollandais. La maison de ce négociant est devenue l'habitation du médecin-directeur, située à l’entrée de l'établissement. Celuici a été bâti dans sa totalité au milieu du parc, qui a été découpé en vingt-quatre jardins, représentant les préaux des diverses sections de malades. De cette facon, les cours de chaque division sont remplacées par des jardins ; de plus, le reste du terrain, situé derrière l'asile, forme un pare indépendant qui sert à divers moments à la promenade des malades.

Cet asile, qui contient actuellement 210 aliénés, est bâti sur deux lignes parallèles, réunies par des bâtiments transversaux, et offrant de loin en loin des pavillons en saillie, qui rompent la monotonie architecturale et facilitent la séparation des diverses sections. Le bâtiment de l’administration est au centre, avec les services généraux au rez-de-chaussée : l'habitation des employés supérieurs, la salle d'école, la salle de musique et l’église catholique au premier étage. Au milieu de ce bâtiment central se trouve une grande tour, d'où l'on peut comtempler l’ensemble de l'établissement et toutes les contrées environnantes, jusqu’à la mer située à une lieue et demie environ.

Des deux côtés de ce bâtiment sont placées les habitations des pensionnaires des deux sexes, pensionnaires subdivisés en quatre elasses, dont les chambres sont très convenablement meublées, et les salons richement décorés. Des corridors d’une grande largeur et d’une élévation extrême, très clairs, bien chauflés en hiver, éclairés au gaz pendant la nuit, permettent de circuler d’une section dans une autre, dans toute l'étendue de l'établissement, et d’aborder facilement les chambres de chaque pensionaire, tout en conservant à chacun d'eux sa liberté d'action et son indépendance. Les sections destinées aux malades tranquilles de chaque sexe, sont

situées à la suite du corps de bâtiments consacrés aux pensionnaires. Dans ces sections, on trouve au premier étage des dortoirs très multipliés, contenant de deux à vingt lits au plus, très grands, très bien aérés, chauffés et ventilés, et contenant chacun un ou plusieurs gardiens. Ils communiquent par de larges escaliers avec les salles de réunion, salles à manger et salons, placés en général au rez-dechaussée. Ceux-ci, à leur tour, sont en communication directe et facile avec les jardins qui existent pour chaque section des deux côtés du bâtiment, et permettent ainsi aux malades de rechercher ou de fuir alternativement le soleil, selon les heures du jour ou les saisons de l’année. Les divisions destinées aux agités, aux turbulents et aux gâteux, sont placées sur le plan postérieur de asile, ou sur ses côtés, et sont principalement composées de rez-dechaussée. On y rencontre les mémes avantages hygiéniques que dans 1es autres parties de l'asile, et chacune d'elles a également son jardin correspondant. Les cellules d’agités sont parfaitement disposées pour leur destination, sans aucun moyen de protection exagérée et avec une très bonne ventilation. Il n’y a pour chaque sexe que six cellules d'isolement, et trois cellules matelassées ; encore le plus souvent sont-elles inoccupées. Le docteur Everts, médecin-directeur, qui à bien voulu nous accompagner lui-même dans cette visite, et qui nous à reçu avec une extrême bienveillance, nous faisait la remarque que des trois cellules matelassées qu'on avait cru nécessaires à l'origine de l'établissement, une seule était réellement employée, et que sur les six cellules simples d'isolement trois seraient parfaitement suffisantes, pour enfermer temporairement les malades violemment agités de chaque sexe. Ce médecin qui est très partisan en principe du système du non restraint, en admettant toutefois quelques rares exceptions, nous fit remarquer que le jour de notre visite, sur 34 malades qui composaient la section des agités (hommes), il n’y avait qu'une camisole: encore consistait-elle simplement en manches. Cette proportion varie évidemment selon les jours, mais elle est toujours très faible relativement à la totalité des malades agités, même chez les femmes (1).

(1) Nous avons fait la même observation favorable au s dans les asiles d'Utrecht et de Dordrecht. A Utrecht, une s tenue le jour de notre visite dans tout l'asile, À Dordrect

ystème du non-restraint eule personne était mainit, Sur dix-huit malades

Derrière la section des gâteux, des agités et de l’infirmerie, se trouvent de nombreux ateliers de menuisiers, serruriers, cordonniers, matelassiers, etc. ; les malades sont même occupés à fabriquer des cigares. Après la cour des ateliers, en dehors de l'enceinte destinée aux malades, il existe une usine et un gazomètre, qui fournit le gaz nécessaire pour éclairer, à l’intérieur et à l'extérieur, toutes les parties de l'établissement. Enfin, en terminant cette description sommaire de l’asile de Meerenberg, mentionnons un magnifique temple protestant, placé à l’entrée de l'établissement, et dont la forme architecturale produit sur le visiteur l’impression la plus favorable.

Nous regrettons de ne pouvoir, dans une revue rapide, nous étendre plus longuement sur la description de ce superbe établissement de Meerenberg, qui pourrait selon nous, servir de modèle pour la construction de nouveaux asiles dans d’autres pays, ainsi que sur les divers détails de son organisation intérieure.

Ayant de donner l'extrait du rapport des commissaires hollandais nous devons encore signaler très brièvement, et sous forme de simple énumération, les principaux faits qui nous ont paru les plus dignes d'attention dans les trois asiles que nous avons visités.

Les salles de réunion et les réfectoires sont en général situés au rez-de-chaussée, et les dortoirs au premier étage, ce qui est la meilleure condition pour l’ordre de l'établissement et l’exacte séparation des malades des diverses sections. À chaque division correspond un jardin ou une cour. Il existe au rez-de-chaussée comme au premier étage, de vastes corridors bien aérés, chauffés et éclairés au gaz, qui servent à la promenade des malades pendant l'hiver, sans nuire à l’aération ni à la lumière des salles ou des chambres qui leur sont contiguës. Les dortoirs, en général, ne sont pas trop grands et sont bien surveillés. A Dordrecht, par exemple, il y a deux surveillants par dortoirs de 12 à 15 malades. Il existe, en outre, beaucoup de dortoirs de deux à cinq lits, ce qui est rare dans les asiles des autres pays.

Les fenêtres sont presque toutes en fer et, selon l'habitude du composant la section des hommes, il n'y avait pas une seule camisole ; nous n'en

avons trouvé qu'une dans la section des femmes, chez une malade qui déchirait sans cesse et que l'on nourrissait avec la sonde depuis trois mois.

pays, à bascule ou à coulisse ; elles sont disposées de telle sorte que la partie supérieure seule peut s'ouvrir, ou bien les croisillons en fer de la croisée elle-même, ou indépendants d'elle, constituent une protection analogue à celle qu’on est obligé, dans d’autres pays, d’obtenir à l’aide de grillages extérieurs. De cette façon, les malades se trouvent préservés contre les accidents, sans persiennes, et sans aucun des moyens extraordinaires qui contrastent avec les habitudes des populations voisines. Nous avons souvent rencontré au premier étage, des salles de bains, ainsi que des lieux d’aisances parfaitement disposés, et qui ne répandent aueune odeur. Les cellules d'agités sont en général peu nombreuses, ce qui prouve la bonne organisation de ces établissements, d'autant plus que, ainsi que nous venons de le dire, l'emploi des moyens de contrainte y est également très exceptionnel. La proportion générale des gardiens est considérable. I y a un assez grand nombre de pensionnaires de diverses classes, et ils sont bien logés et bien nourris. Nous avons trouvé également beaucoup d'ateliers de travail et des moyens de distraction variés pour les malades. Il y a une école spéciale pour les idiots dans les asiles de Meerenberg, de Dordrecht et de la Haye.

Parmi les particularités qui nous ont frappé, nous signalerons : des lavoirs très bien disposés, qui existent dans les dortoirs, ou dans leur voisinage, et où les malades viennent en commun faire leur toilette le matin en se levant ; des lits grillagés en bois ou en fer, destinés aux épileptiques ou aux agités, ayant pour but de les empêcher de se blesser, en sortant du lit, ou en se levant pendant la nuit; des lits matelassés pour les épileptiques et des lits à cuvette très bas pour les gâteux ; enfin des couvercles en toile et bordés de cuir, pour maintenir les agités dans les baignoires ; ils nous ont paru pouvoir remplacer avec avantage les couvercles en tôle ou en bois, en usage dans la plupart de nos asiles, et que l’on hésite si souvent à employer à cause de leur aspect repoussant, qui les fait ressembler à de véritables instruments de torture. |

Passant des détails de l'aménagement intérieur à l’organisation générale de ces établissements, nous dirons que dans les asiles de Hollande, les médecins sont souvent directeurs ; que là où ils sont soumis à un Collège de régents, qui a la direction effective de l’établissement, leur autorité est rarement méconnue et l'esprit médical

anime réellement, dans l’ensemble et dans les détails, les divers services deces asiles. C’est là un bien précieux que beaucoup d’établissements des autres pays pourraient avec raison leur envier. C’est à cette unité dans la direction médicale et au fréquent emploi des moyens physiques dans le traitement de l’aliénation mentale, que les médecins hollandais croient pouvoir attribuer le chiffre considérable des guérisons signalé dans leur statistique, chiffre bien supérieur, en général, à celui des autres pays. Du reste, sous le rapport des moyens moraux, les médecins de la Hollande appliquent les mêmes principes qui nous dirigent tous : vie en commun, ordre, discipline et règle ; classement des malades en sections variées ; tendance constante à diminuer le nombre des agités par lexercice en plein air, la liberté des mouvements et le travail ; réunion des aliénés dans des salons, des salles de réunion et des jardins, au lieu de les laisser isolés dans leurs chambres ou dans leurs cellules ; distractions nombreuses ; travaux variés dans les champs et dans des ateliers ; promenades extérieures ; exercices en commun pour le chant ou Îles cérémonies du culte, tous ces principes qui forment la base de l'organisation des asiles d’aliénés depuis un demi-siècle, ont reçu en Hollande l'application la plus large et la plus complète, et nous n'avons sous ce rapport aucune observation particulière à faire.

Nous nous bornerons à signaler en terminant deux faits relatifs au classement, qui nous paraissent mériter une mention spéciale.

L'un est relatif au mélange qui existe entre les épileptiques et les aliénés, que nous avons observé notamment à l'asile de Meerenberg

(où se trouvent cependant 80 épileptiques), ce qui nous parait une

lacune fâcheuse dans l’organisation de cet asile. ;

L'autre, qui nous semble au contraire très digne d'éloge, au point de vue de la sécurité, c’est l'existence de dortoirs spéciaux pour les suicides que nous avons constatée à Meerenberg, dortoirs dans lesquels ces malades deviennent l’objet d’une surveillance spéciale de la part de gardiens qui se remplacent alternativement pour veiller auprès d'eux sans se coucher. Cette pensée, déjà conçue par Esquirol, et qui, pendant le jour, pouvait avoir l'inconvénient grave d’entretenir les idées de suicide, par le contact permanent des aliénés atteints de ces mêmes idées, ne semble pas présenter le même danser pendant la nuit. Nous pensons que tous les asiles devraient cher-

FALRET, Aliénés et Asiles d’aliénés. s

cher à réaliser cette amélioration, dans la mesure du possible, ainsi que l’a du reste positivement demandé M. l'inspecteur général Parchappe, dans son ouvrage remarquable sur la fondation et !a construction des établissements d’aliénés.

Après ces détails bien incomplets sur les asiles de la Hollande, tels que nous les avons visités cette année, il nous paraît intéressant de publier un extrait très abrégé du rapport fait par les commissaires du gouvernement hollandais sur l’état des établissements d’aliénés de la Hollande, pendant les années 1857, 1858 et 1859. Ces commissaires, sarmi iesquels nous devons citer denouveau les professeurs Schœder, van der Kolk, auteur de travaux très estimés (écrits en latin, en allemand ou en hollandais, sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux), font tous les trois ans un rapport très étendu sur la situation morale et matérielle des asiles de la Hollande. Ce rapport, indépendamment des observations personnelles des commissaires pendant leurs inspections, contient la condensation des rapports partiels qui leur sont adressés par les médecins de ces divers établissements. Nous regrettons vivement que ces rapports, écrits en hollandais, ne puissent être lus en France, car ils fourniraient certainement des documents intéressants dont nous pourrions tous proliter. Grâce à l’obligeance du docteur Donkersloot (médecin de l'asile des aliénés de Dordrecht), qui a bien voulu m'envoyer un extrait du dernier de ces rapports, je puis le mettre sous les yeux de la Société et le faire connaître en abrégé. Ne pouvant publier ce rapport dans sa totalité, je supprimerai la première partie qui est relative aux améliorations de détail accomplies, pendant le cours de ces trois années, dans les asiles de la Hollande. L’énoncé de ces améliorations, dont la valeur ne peut être appréciée que sur place, m'a paru devoir être sans intérêt pour des lecteurs français, et je me contenterai de signaler les résultats les plus généraux contenus dans ce document officiel.

Rapport sur la situation des établissements d’aliénés de la Hollande pendant les années 1857, 1858 et 1859, fait par les inspecteurs officiels du gouvernement hollandais. (Extrait par le docteur Donkersloot, médecin de l'asile de Dordrecht.)

La Hollande possède aujourd'hui douze établissements d’aliénés

dont voici les noms, ainsi que ceux des médecins qui y sont attachés :

Médecins Bois-le-Duc msn . . .. . H. Rapmund.

ŒUCDRENNA RER . N . . . J. N. Ramder.

Fphenes. + ON E, . à J. Hz. Ph. Kroon.

EMTEC": NME. J. Brouwerstarck.

Rotterdam. : TM: : 200 G. Vrolik.

DORE 1. AN... 43% N. B. Donkersloot.

OU RET, : SCENE PRE RASE A. de Boer Vervoorn. MeocronbDess 1e... {lp 1 B. H. Everts.

Mecroubens 29.0... C. J. Van Persyn.

MéérenNers, Je. 0, J. J. Benken.

MeCrenDonss 4 son. +. . W. F. Büchner.

Émsterdane crue LOL SAUELAI: V. Môller.

RS nl none. ln: £ J. B. Vanderlith.

PCR Un ee à B. Lammers, Van Bueren.

D a se + à G. C. CG. Van Lehnep.

Devon 2. 0. es à 0 P. C. Lindeboenn.

Macsimehtos aile msi, # J. W. Germain.

Ces médecins sont exclusivement attachés à létablissement; ils ne peuvent faire d’autre pratique civile que la consultation, à l’exception de ceux de la Haye, de Rotterdam, de Francker, d'Amsterdam, de Maestricht, et le deuxième médecin de Deventer, auxquels il est permis de joindre la clientèle particulière à leurs fonctions publiques.

(lei se trouvent les détails relatifs aux améliorations accomplies, pendant ces trois années, dans les bâtiments des divers asiles d’aliénés de la Hollande, et que nous croyons devoir supprimer.)

La populalion des établissements d’aliénés de la Hollande était, à la fin de l’année 1856, de 925 hommes, 1,031 femmes, soit 1956 malades. En 1857, 1858 et 1859, on a admis 1,000 hommes, 1,021 femmes, soit 2,021 malades. On a traité, pendant cette époque: 1,925 hommes, 2,052 femmes, total : 3,977; morts ou sortis : 941 hommes, 965 femmes, total : 1,907; restaient en traitement au 31 décembre 1859 : 984 hommes, 1,086 femmes, total : 2,070.

Ces malades étaient répartis dans les établissements de la manière suivante :

Hommes. Femmes. Total.

Bois- le Due 145 116 261 Züutphen ere 147 143 290 LatHavemee ren AA 67 108 Rotterdam . . . . . .. 50 92 4148 Dordrecht eur . D6 49 105 Delft ml cn, 67 88 4159 Meerenberg. : . . .... 207 261 468 Amstér Han M EUE., 21 42 63 Utrecht. . 81 84 16 Franchere #0. . 60 48 108 DeventerÆm. .L . . : 68 61 129 MaestriCh IR At 39 39 70

La proportion des morts, des guérisons et des sorties Sans guérison, est la suivante :

Hommes. Femmes.

Mortsimtusc ses. éatte heg 46,3 38,9

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