DUPE
que les aliénés condamnés par les tribunaux pour un de ces actes sont les plus dangereux de tous! On prend, en un mot, la condamnation préalable comme critérium du danger que peuvent présenter les aliénés! Beaucoup d’aliénés venant des prisons et envoyés par cela seul dans les quartiers de sûreté des asiles, ou dans les asiles spéciaux en Angleterre, se trouvent ainsi soumis à une surveillance sévère et à un régime cellulaire des plus pénibles, alors qu'ils sont pourtant souvent tranquilles et inoffensifs. D’autres malades au contraire, entrés directement dans les asiles ordinaires, sans avoir passé par les tribunaux, soit parce qu’ils n'avaient pas encore commis d'actes violents, soit parce qu'en ayant commis, ils ont été jugés de suite aliénés, sont infiniment plus dangereux, et exigent beaucoup plus de surveillance qu’un grand nombre de ceux qui viennent des prisons et qui, comme tels, sont soumis à un régime spécial. C'est ce que l’on constate par exemple tous les jours au quartier de sûreté de Bicêtre, lorsqu'on le compare aux autres sections du même hospice ! Quelques malades, enfermés à la sûreté, pour des actes peu importants, tels que des vols ou des délits divers, par exemple des paralytiques à la première période, sont réellement inoffensifs et devraient jouir des bienfaits de la demi-liberté que leur offriraient les autres sections de l'asile. Or, 1ls se trouvent soumis à une prison cellulaire continue, par suite de leur condamnation préalable, tandis que d’autres malades, entrés directement dans le service des aliénés ordinaires, sont au contraire plus dangereux et plus redoutables qu'eux. Sans doute l'administration laisse aux médecins le droit de faire transférer ces aliénés spécialement dansereux, au quartier de sûreté, lorsqu'ils leur inspirent des inquiétudes sérieuses, au point de vue des violences auxquelles ils pouraient se livrer, Comme sous le rapport de l'évasion. D'un autre côté, les aliénés placés au quartier de süreté peuvent, à leur tour, être momentanément ramenés, par mesure administrative, dans les. autres sections de l'asile, par exemple à l’infirmerie, lorsqu'ils ont besoin de soins spéciaux. C’est là assurément une atténuation du mal dans la pratique, mais c’est aussi une infraction grave au principe qui sert de base à la création des quartiers spéciaux pour les. aliénés criminels, et partant, une constatation implicite des inconvénients inhérents à ce système, puisqu'on est obligé de corriger,
« H DES ASILES SPÉCIAUX POUR LES ALIÉNÉS DITS CRIMINELS 239 dans l'application, ce que ce principe a de trop rigoureux! Du reste, cette latitude laissée aux médecins ne s'applique qu'à quelques cas exceptionnels, et est rarement mise en pratique. De plus, elle n’est applicable que lorsque la translation des aliénés dits criminels a lieu dans une autre section d'un même asile tout à fait spécial. La distance et les deux directions distinctes rendraient ces échanges de malades extrêmement difficiles, et dans tous les cas très rares, alors même qu'on les admettrait en principe.
D'ailleurs, une chose que l’on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut se tenir sur le terrain de la pratique, c’est le nombre réellement très restreint des malades que les partisans de ces asiles spéciaux songent à y placer, et partant le peu d'importance de ce nombre si limité, en comparaison de celui bien autrement considérable des aliénés vraiment dangereux! Le quartier de süreté de Bicêtre ne contient actuellement que 25 malades environ sur 800 aliénés que renferme cet hospice. L’asile de Broadmoor a 300 malades et il est le seul asile de l'Angleterre. L’asile de Dundrum, pour toute l'Irlande, n’a que 120 aliénés. Il en est de même de la prison de Perth, qui remplit le même rôle pour l'Écosse. En parlant en faveur de la plus grande sécurité offerte par les asiles spéciaux pour les aliénés criminels, -on plaide donc, en réalité, pour une très minime partie des aliénés dangereux, et non pour la grande majorité. On croit proposer des mesures spéciales de protection pour les aliénés les plus dangereux, et l’on oublie, ou l’on ignore, que le plus grand nombre des aliénés dangereux, se trouvent soustraits en fait à ce classement arbitraire et qu'ils restent confondus avec les aliénés les plus inoffensifs dans les asiles ordinaires. Or, si ces asiles présentent des garanties suffisantes pour contenir la orande majorité des malades dangereux et pour préserver la société contre leur évasion, pourquoi n’offriraient-ils pas aussi ces mêmes conditions pour le petit nombre des aliénés dits criminels qui ne se distinguent des autres aliénés dangereux qué par le fait accidentel de leur condamnation judiciaire et nullement par les caractères fondamentaux de leur maladie ?
De plus, c’est une erreur de croire que, dans les asiles spéciaux pour les aliénés criminels, à moins d'en faire de véritables prisons cellulaires, on puisse offrir des garanties réellement plus sérieuses
contre les évasions que celles que l’on rencontre dans les sections d’agités de nos asiles. La sécurité résultera-t-elle par exemple du nombre plus considérable des gardiens ? Mais ne peut-on pas établir, dans les asiles ordinaires, des quartiers où le nombre des gardiens serait plus considérable, pour veiller sur les aliénés plus spécialement dangereux, comme les suicides et les homicides ou pour les malades ayant besoin de soins particuliers à divers points de vue? Parchappe, par exemple, n’a-t-il pas demandé la création, dans tous les asiles, d’un quartier spécial, dit de surveillance continue, comme condition essentielle de son programme ? D'un autre côté, compter, pour la plus grande sécurité, sur la disposition des localités, sur la construction spéciale des cellules, des salles communes ou des cours, sur les portes et fenêtres plus solides et mieux fermées, et sur les murs plus élevés, c’est s’exposer à revenir en arrière, en se rapprochant des anciens asiles ou des prisons, dont tout doit tendre au contraire à nous éloigner. D'ailleurs, dans les limites acceptables sous ce rapport, on peut créer, dans tous les asiles, un quartier offrant ces conditions spéciales de sécurité, dans lequel on placerait, non seulement les aliénés dits criminels, mais tous les aliénés reconnus par le médecin comme les plus dangereux, quel qu'ait été leur mode d'admission dans les asiles. Ce serait là certainement un moyen de classement bien préférable au critérium tout à fait vicieux qui sert aujourd’hui de base unique pour distribuer les malades entrants dans les quartiers de sûreté, ou dans les autres sections du même asile.
Enfin, une dernière considération que nous ne devons pas négliger, c’est que le nombre des évasions effectuées dans ces asiles ou dans ces quartiers spéciaux, est aussi grand et même quelquefois plus considérable que dans les asiles ordinaires. Ceci s'explique, non seulement par la nature des malades que l’on y enferme et qui ressemblent plus ou moins aux prisonniers ordinaires , mais surtoût par les conditions plus dures de la détention qui, en l'absence de toute liberté de circulation et de toute distraction, concentre l’activité intellectuelle des malades sur le désir de la liberté et sur les moyens à employer pour sortir d’un lieu où le système cellulaire ‘est appliqué avec une rigueur presque égale à celle des prisons! Dans les asiles de tous les pays on a fait cette
remarque, bien digne de fixer nos méditations et de modifier quelques-uns de nos principes les plus arrêtés, que le nombre des évasions est presque toujours en rapport avec le degré de répression appliqué aux aliénés. Dans une certaine mesure, bien entendu, plus on accorde aux aliénés de liberté compatible avec leur état et moins il y a de tentatives d'évasion, Celles-ci augmentent, au contraire, en raison directe de l’excessive sévérité employée à l'égard de ces malades, sous le rapport des localités comme des règlements. Cela ne veut pas dire assurément que l’on doive donner aux aliénés une liberté absolue, ni les laisser sans surveillance aucune et sans les moyens de protection nécessaires ; mais cela veut dire que ce n’est pas en exagérant la compression et la sévérité des règlements, que l'on diminuera le nombre des évasions, et que l’on offrira à la société les plus sérieuses garanties contre les dangers auxquels l’exposent les aliénés !
2° Motif moral.
La seconde raison que l’on a mise en avant en faveur de la création des asiles spéciaux pour les aliénés criminels est une raison toute morale. Aux yeux des partisans de ces asiles ce motif est le plus important de tous! Mélanger, dit-on, avec les aliénés ordinaires, des individns ayant commis les crimes les plus atroces, qui ont attiré sur eux l'attention publique, et qui ont acquis ainsi, dans leur pays, une triste notoriété, c’est blesser profondément les sentiments les plus honorables des familles et des aliénés eux-mêmes, qui, n'ayant pas commis de crimes semblables, peuvent être impressionnés péniblement, et d’une façon souvent nuisible pour leur guérison, par ce contact repoussant avec des individus qui ont soulevé l’indignation publique. Les aliénés, en effet, comme leurs parents, ne peuvent se décider à les considérer comme des malades, à cause de la profonde horreur qu'’inspirent les actes auxquels ils se sont livrés ! Tel aliéné par exemple, condamné par les tribunaux, et envoyé plus tard dans un asile, a tué sa femme après l’avoir coupée en morceaux; tel autre s’est rendu coupable d’un grand nombre d'assassinats, ou d'empoisonnements, qui en ont fait la terreur de toute une contrée et qui ont rendu son nom malheureusement
célèbre dans le pays même où se trouve l'asile dans lequel on l’enferme comme malade! N'est-ce pas là, dit-on, une honte infligée à des aliénés honnêtes et à leurs familles, que de les confondre pêlemêle, dans la même maison, avec de pareils monstres dont Île voisinage seul fait frémir d'horreur! N'est-ce pas, en un mot, faire rejaillir sur les autres aliénés et sur leurs familles, la tache de leur condamnation judiciaire, qui n’est pas suffisamment lavée, aux yeux du public, par leur état actuel de maladie mentale ?
Telle est, dans toute sa force, l'objection sans cesse renouvelée, en France et en Angleterre, contre le mélange de certains grands criminels devenus aliénés, avec la masse des malades qui n'a jamais eu aucun démélé avec la justice, et que doit protéger, contre ce contact impur, le droit sacré de la maladie et du malheur !
Mais parler ainsi, n'est-ce pas partager les préjugés du publie, les encourager par son approbation et même leur accorder une importance qu'ils n'ont pas? Peu importe, en effet, la notoriété du crime, ou l'horreur des diverses circonstances qui l'ont accompagné. Dès que l'individu, ayant commis une action monstrueuse, ou un crime atroce, est déclaré aliéné, il acquiert, par cela seul, des droits à la pitié et à la sympathie de tous, et la tache ou la honte de sa condamnation judiciaire disparaissent complètement, pour faire place à la compassion et au respect dus à un homme malheureux. Ce sont là des principes qui ont prévalu dans tous les pays depuis quatre-vingts ans, c'est-à-dire depuis la réforme des asiles d’aliénés! Or, les médecins doivent faire tous leurs efforts pour propager ces principes, pour les faire accepter par tous, au lieu de contribuer à perpétuer les préjugés contraires, en leur donnant une sorte d’approbation tacite, par la création d'asiles qui reposent sur ces idées fausses et arriérées.
Favoriser ces préjugés publics, en leur accordant une valeur qu'ils n’ont pas, c'est donc, selon nous, marcher au rebours du progrès ! Cest revenir en arrière, à l'époque où l’on ne voulait jamais voir un malade dans un criminel, dont les actions monstrueuses excitaient l’indignation publique, au lieu de provoquer la compassion et une pitié affectueuse.
Bien loin d'entretenir ces préjugés d’un autre âge, les médecins doivent aujourd'hui faire tous leurs efforts pour les combattre, par
tous les moyens en leur pouvoir. Or, le meilleur moyen consiste précisément à favoriser l'entrée des aliénés dits criminels dans les -asiles consacrés à tous les autres aliénés, où ils recevront les mêmes soins et où ils seront l’objet des mêmes égards que s'ils n'avaient Jamais commis aucun acte violent ayant attiré sur eux la vindicte des lois. Dès que l’aliénation mentale est reconnue, toute tache résultant de la condamnation judiciaire est effacée par cela même, pour le malade comme pour sa famille. Il doit donc être considéré comme Îles autres aliénés et placé avec eux dans les mêmes condiüons de localité, sans aucune distinction appréciable. Plus on rendra ce mélange intime et fréquent et plus on contribuera à diminuer la répulsion que peuvent éprouver les autres aliénés, ou leurs familles, pour ces pauvres malades qui sont plus à plaindre qu’à blâmer, puisqu'ils ont été poussés, malgré eux, par la maladie, à des actes horribles qu'eux-mêmes réprouvent le plus souvent et dont ils déplorent la réalisation.
Du reste, en supposant même que cette raison, dont, pour notre part, nous n’admettons pas la valeur, eût quelque importance dans certains cas très exceptionnels, ayant attiré, d’une manière spéciale, l'attention publique, par l'énormité des forfaits où par l'extrême notoriété dont ils sont devenus l’objet, le nombre des aliénés criminels qui se trouvent dans ces conditions spéciales est tellement minime qu'il ne peut motiver la création d’asiles spéciaux applicables indistinctement à tous ceux qui ont subi une condamnation judiciaire. Si quelques criminels exceptionnels, devenus aliénés, devaient être séparés, à tout prix, des autres aliénés, on pourrait, à la rigueur, comme l’a demandé Parchappe, créer pour eux une section spéciale dans certaines prisons, ou dans des maisons centrales, afin de les isoler des autres prisonniers, sans cependant Îles placer dans les asiles d’aliénés. Mais on m’accordera que le nombre des aliénés criminels, ayant acquis une si triste célébrité, est extrémement restreint. Or, ce n’est pas en se basant sur l'existence de ces faits exceptionnels que l’on peut justifier la création d’une institution nouvelle devant s'appliquer à un bien plus grand nombre de malades. Tout le monde reconnaîtra en effet que tous les aliénés condamnés par la justice ne présentent pas ce même inconvénient d'humilier, par leur contact, les autres aliénés et leurs familles, Or,
pour ceux-là du moins, c’est-à-dire pour la presque totalité des aliénés dits criminels, la raison tirée de l’excessive notoriété du crime disparaît, et avec elle la nécessité de les séparer des autres aliénés en les placant dans des asiles spéciaux !
3° Motif légal.
Le troisième motif que l’on a encore fait valoir, en faveur de Hà création de ces asiles spéciaux pour les aliénés criminels, peut être appelé un motif légal ; il ne s'applique qu'à la catégorie des aliénés ayant été réellement condamnés. Lorsqu'un individu a été condamné, il ne peut, dit-on, être soustrait à l'action de la loi, tant que sa peine n’est pas expirée, sans une intervention de l'autorité judiciaire. Le pouvoir administratif n’a pas le droit de faire sortir de prison un individu qui est sous le coup d’une condamnation, pour le placer dans une maison de santé, ou dans un asile d’aliénés. Les lois des divers pays de l’Europe diffèrent sans doute sous le rapport des difficultés plus ou moins grandes apportées à ces translations, mais le principe est partout le même. Tout individu condamné, alors même qu'il devient aliéné, appartient à la prison; il doit donc rester sous le coup de la loi jusqu’à l'expiration de sa peine, et des obstacles assez nombreux s'opposent partout à son transférement dans un asile d’aliénés. C’est là ce qui est arrivé, par exemple, fréquemment en Angleterre. D'un côté, certains directeurs de prison ont refusé de livrer un aliéné criminel, dont la peine n’était pas encore expirée, malgré l’ordre de placement donné par les commissaires des asiles ; d’un autre côté, quelques directeurs d’asiles d’aliénés n’ont pas consenti à admettre, au milieu de leurs malades, un individu qui leur était amené de la prison, avant l’expiration de sa peine, parce que la loi leur imposait pour lui une responsabilité plus grave que pour les autres aliénés. Des difficultés légales, dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici, s'opposent donc souvent à la translation d’un prisonnier atteint d’aliénation mentale dans les asiles d’aliénés ordinaires. Elles ont été un des principaux motifs qui ont conduit les commissaires anglais à demander la création d’asiles spéciaux, intermédiaires aux asiles ordiva‘res et aux prisons, où l’on püt placer ces aliénés dits crimi-
nels, en laissant néanmoins à la loi toute son action et à la société toutes les garanties exigées pour l'exécution rigourense des arrêts de la justice.
Mais il est facile de faire à cette objection deux réponses qui nous paraissent péremptoires. Et d’abord, les difficultés soulevées de temps en temps par quelques magistrats, ou par quelques directeurs de prison, plus préoccupés de leur responsabilité personnell e que du véritable esprit de la loi, sont des difficultés exceptionnelles et en quelque sorte accidentelles. Dans presque tous les pays de l'Europe, et en particulier en France, on passe outre, en général, à ces sophismes et à ces subtilités de légistes. Dès qu’un prisonnier est déclaré aliéné par le médecin d’une prison, le directeur de cet établissement en fait part au pouvoir administratif, ou au pouvoir Judiciaire selon les cas, et l'autorité compétente donne l’ordre de transférer ce condamné, devenu fou, dans un asile d’aliénés. Les obstacles, qui surgissent de temps en temps, sont done plus théoriques que pratiques, et l’on parvient en général à les tourner, même dans l’état actuel de la législation, dans les divers pays de l'Europe. Mais, alors même que, dans quelques pays, la législation actuellement en vigueur opposerait des empêchements sérieux à la translation des criminels devenus aliénés dans les asiles ordinaires, ce ne serait pas, à nos yeux, une raison suffisante pour regarder cette législation comme immuable et pour demander la création d’asiles spéciaux, dans le seul but de satisfaire aux exigences momentanées d’une législation incomplète et vicieuse. Au lieu de rester dans les anciens errements, rien n’est plus facile que de réclamer des modifi cations à la loi, en rapport avec les progrès de la science et de la philanthropie. Rien n’oblige à favoriser des habitudes ou des préjugés d’une autre époque. Le progrès doit tendre à les modifier, au lieu d’en demander, par de nouvelles créations, la consécration en: quelque sorte définitive. S'il est vrai que les lois actuelles constituent un obstacle à la translation des criminels dans les asiles d’aliénés, demandons la réforme de ces lois plutôt que la création d'asiles spéciaux. Si nous voulons des réformes, qu’elles soient au moins dans. le sens du progrès et non dans un sens rétrograde. Réclamons la modification des lois, si elles sont défectueuses et contraires aux progrès de la science, mais ne nous appuyons pas sur l'existence de ces.
lois mauvaises pour demander la fondation d'institutions plus mauvaises encore.