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OBSERVATION VI

Due à Foville fils

; Hallucination de l’ouïe.— Voyages en Angleterre, en Allemagne, en France, pour se faire reconnaître fils de Napoléon III.

F..., 37 ans, entre à l’asile des Quatre-Mares, le 12 février 1873, venant de l’hospice d’Épinal, où il vient de faire un séjour de plusieurs mois. Pas de dispositions héréditaires. Marié, 3 enfants, mis en prison pour banqueroute, en sort au bout de 15 mois pour aller habiter le Havre avec son père. En 1870, F... perd son père, et, à partir de cette époque, sa conduite change complètement ; il fait des dépenses considérables ; il est condamné à 6 mois de prison pour vagabondage. A sa nouvelle sortie, il croit s’apercevoir que tout le monde le regarde quand il passe dans la rue. On le prend pour quelque grand personnage : Dieu, le Pape, le Christ ou encore le comte de Chambord, mais des voix lui affirment qu’il est fils de Napoléon III. Mais comme la France républicaine ne peut garder Napoléon IV sur son territoire et ne le laissera pas monter sur le trône, il passe en Angleterre et va à Chislehurst ; il veut voir son père, on lui interdit naturellement l’entrée du château, et voyant qu’ils ont affaire à un fou, les gens de service lui disent qu’il ne serait pas en sûreté en cet endroit et l’exhortent à la prudence. Il part pour Londres, renouvelle en vain ses tentatives de présentation à Napoléon III, et comprenant qu’il ne peut arriver au pouvoir sans la protection de l’Empereur d’Allemagne, il traverse de nouveau la Manche et débarque à Calais, sans papier et sans argent. On était alors dans l’été de 1872. Il s’engage comme journalier dans une ferme du département du Nord pour faire la moisson et y amasse quelque

argent; puis il passe en Belgique, traverse ce pays à pied, tantôt mendiant, tantôt travaillant ; il parcourt de même, sans savoir un mot d’allemand, les provinces rhénanes; séjourne quelque temps à Francfort-sur-le-Mein, et de cette ville se dirige vers Berlin, plein de confiance dans son prochain triomphe. Au bout de deux jours de marche, il est arrêté, reconnu aliéné et conduit par les autorités allemandes à la frontière française, vers Pont-à-Mousson. Cet échec, loin de le rebuter, est pour lui un trait de lumière ; il comprend qu’au lieu d’aller à Berlin, c’est à Rome qu’il doit se rendre pour être reconnu et sacré par le Pape et Victor-Emmanuel réunis. Immédiatement, sans aucune ressource il part vers le Sud ; mais cette fois, il ne devait pas aller bien loin ; il est arrêté dans le départqpient des Vosges, placé à l’hospice d’Épinal comme aliéné et transféré à Quatre-Mares.

Un an se passe pendant lequel F... ne manifeste aucun délire. Il demande à sortir de l’asile où il s’est acquitté régulièrement des travaux quotidiens. F... désire aller en Suisse où il pourra gagner sa vie ce qu’il ne peut faire en France. On examine avec soin l’état mental de ce malade, il n’offre rien d’anormal ; on lui permet donc de sortir de l’asile le 30 juillet 1874, muni d’une certaine somme d’argent pour faire son voyage.

Dans le courant de septembre, F... est de retour à Rouen... Il est sans le sou et réduit à la mendicité, demandant de lui fournir les moyens de fairé un nouveau voyage à l’étranger.

Il raconte qu’en quittant la France, il y a deux mois, et en se rendant en Suisse, son but réel était d’aller se faire reconnaître par l’impératrice Eugénie, alors au château d’Arenenberg, comme le fils de Napoléon III. Il avait bien pu dissimuler ce désir et affecter d’avoir oublié toutes ses hautes prétentions, mais, au fond, ses idées n’ont jamais changé ; il est trop certain de ses droits pour jamais les abandonner.

Il a effectivement accompli son projet ; il s est rendu au château d’Arenenberg, y a obtenu une aumône et un repas, mais il n a pu pénétrer jusqu’à l’impératrice. Ses démarches se sont renouvelées à plusieurs reprises, puis la police suisse prévenue sans doute, l a arrêté et l’a reconduit jusqu’à la frontière française. Il n avait plus rien et a dû revenir de Pontarlier à Rouen, mendiant son pain sur sa route.

Ces épreuves sont loin de décourager F... Il est soutenu par les voix qu’il a recommencé à entendre depuis qu’il a quitté l’asile et qui lui annoncent qu’il sera bientôt reconnu comme Napolèon-Docteur-Dieu. Elles le poussent à entreprendre de nouvelles pérégrinations pour obtenir le rang qui lui appartient.

Depuis que F... est rentré à l’asile; il est redevenu calme et docile, a repris son travail dans les bureaux de l’économat et ne parle pas de ses idées délirantes (i).

Dans cette observation nous voyons la représentation l’emporter sur le jugement. Des voix disent à F. qu’il est le fils de Napoléon III, et il le croit, bien que son âge lui interdise pareille illusion. Le jugement lié à l’idée première est dominé par la représentation qui est violente. Il ne peut y avoir de discussion possible quand on voit ôu qu’on entend une chose. Un Portugais disait à M. Leuret : « Vous dites que je me » trompe, parce que vous ne comprenez pas comment ces » voix que j’entends arrivent jusqu’à moi, mais je ne com- » prends pas plus que vous comment cela se fait : ce que je » sais bien, c’est qu’elles y arrivent puisque je les entends ; » elles sont pour moi aussi distinctes que votrq voix, et si » vous voulez que j’admette la réalité de vos paroles, laissez- » moi admettre aussi la réalité des paroles qui me viennent, »r. je ne sais d’où, car la réalité des unes et des autres est » également sensible pour moi (2) ».

Quoi d’étonnant après cela que l’halluciné se voyant incompris localise sur une ou plusieurs personnes la colère qui lui vient de la persécution ou du dédain dont il se croit l’objet de la part de ceux qui l’approchent? Il poursuit alors son

(1) In Ann. méd. Psychologiques, Bas aliénés voyageurs ou migrateurs, par Foville fils, 1875, t. 14.

(2) In Fragme^üspsychologiques sur la folie, par F. Leuret ; Paris, 1.834, p.203.

idée avec une logique surprenante. Un persécuté, dit-on, devient presque toujours un persécuteur, pourtant de quelle longanimité ne fait-il pas preuve ? Quel est l’homme sain d’esprit qui consentirait à devenir la victime d’un autre homme sans protester immédiatement et sans lui demander aussitôt raison de sa conduite ? Agir autrement serait de la lâcheté. Que faitle persécuté? Il voyage, il s’échappe, il fuit, toujours poursuivi, toujours malheureux, insulté dans toutes les langues comme ce professeur de collège qui passe en Angleterre, où il se trouve bien ; mais il a le malheur d’apprendre l’anglais, et aussitôt plus de repos, les voix l’insultent en anglais; il va à Lisbonne et n’apprend pas le portugais, mais il est de nouveau poursuivi par les voix, et il parcourt les contrées les plus lointaines cherchant en vain le repos (i).

Les hallucinations de l’odorat forcent aussi le malade à fuir. Leuret rapporte le cas d’une dame, âgée de 27 ans, arrivée au dernier degré de la phtisie qui, frappée par l’odeur du charbon, croyait qu’on voulait l’asphyxier, accusant la propriétaire et la dénonçant à ses amis. Elle quitta son logement, mais l’odeur du charbon la poursuivit partout. La phtisie fit des progrès et la malade mourut au bout de trois mois (2).

L’apparition de Dieu, de la Vierge ou du Diable entre pour une bonne part dans le nombre des hallucinations de la vue.

MM. les docteurs Mauriac et Verdale citent le cas d’une extatique qui sortait souvent la nuit une fourche à la main, elle croyait voir le diable et le poursuivait à travers les bois. L’hallucination du voyage existait chez les sorciers qui croyaient se rendre au sabbat alors qu’ils restaient tranquillement chez eux.

(1) Loc. cit. FovUle fils, p. 36.

(2) Fragments psychologiques sur la folie, par F. Leuret : Paris, 1S34, p. 199.

« Il y a plus de 2,000 enfants en Labour (i), dit Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, qui vont chaque nuit au sabbat... l’église catholique, apostolique et romaine qui ne peut errer les punit de mort. »

R. Whytt cite le cas d’un malade qui se croyait transporté dans les airs dès qu’il fermait les yeux même sans dormir; il peut être rapproché de celui de ce monomaniaque qui croyait être conduit toutes les nuits dans les souterrains de l’Opéra.

En résumé, nous voyons que la représentation acquise domine tous les phénomènes psychiques chez les hallucinés. Lé jugement est dévoyé et la délibération influencée par la violence ou la répétition d’une représentation d’origine directement sensorielle.

L’halluciné croit agir avec d’autant plus de raison que l’aberration intellectuelle est plus prononcée, d’où les fugues du les voyages qui ne sont que la conséquence du défaut d’intégrité d’un ou de plusieurs sens. On cite le cas d’une hallucination de l’ouïe étant survenue graduellement avec ^’^ggJ^^vation d’une lésion de l’appareil auditif.

Notons pour être complet les fugues accomplies par les Déments (imbéciles, idiots, crétins). Chez ces malades, le déterminisme n’est plus le même que chez les délirants et les hallucinés. Il y a chez eux comme une oblitération des facultés psychiques avec prédominance de la représentation instinctive, de l’espèce sur l’individu. La fugue est presque toujours inconsciente, non comme chez les épileptiques où elle est brutale, irraisonnée, peut-être réflexe, mais un peu comme chez les alcoolisés, avec un voile jeté sur la mémoire, le jugement et la délibération.

(i) Laburdum opidum, aujourd’hui département des Basses-Pyrénées. — De Lancre et Espagnet furent envoyés en Labour par les ministres. d’Henri IV, au pnntemps de 1609 ; ils condamnèrent au feu plus de 8o démoniaques. Le diable, d’après de Lancre, avait poussé l’audace jusqu’à tenir ses assises aux portes de Bordeaux et au carretou du Palais-Galien.

In Tableau de Vinsconstance des mauvais anges, etc. In-4, Paris, 1613 ; préface, p. O» par de Lancre.

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