INÉDITE
Sommaire : Epilepsie. — Première crise à 17 ans. — Convulsions durant 2 heures à
2 heures 1/2, avec intervalles de quelques minutes. — Nombreux voyages. — Instabilité dans le caractère.— Incendie volontaire.—Internement dans un asile d’aliénés.
B... (Paul-Henri), né à Lyon le 4 avril 1857, entré aux Asiles de Laforce, section des épileptiques, le 13 novembre 1885, service du docteur Rolland.
Antécédents. — Père âgé de 76 ans, tisseur de soie, caractère très doux, excessivement calme, très sobre, Quelquefois et assez souvent mauxde tête. Mère 62 ans, bien portante, pas d’antécédents nerveux.
Pas de consanguinité ; pas d’alcoliques, de névropathes, d’aliénés dé difformes dans la famille.
Douze enfants; un garçon mort très jeune de convulsions. Les autres vivent encore et sont bien portants.
Notre malade .—A l’âge de 2 ans 1/2 violentes convulsions avec perte de connaissance.
Rien de parliculier jusqu’à l’âge de 17 ans; il va à l’école primaire, fait beaucoup de progrès, intelligent, laborieux. Vers l’âge de 17 ans, il eut une contrariété assez vive avec son frère dans la rue, et eut une crise en rentrant à la maison ; d’autres crises suivirent cette première, presque toutes causées par des contrariétés, ou après un travail de bureau prolongé^ surtout après des calculs excessifs. Une crise est survenue après un excès de boisson (rhum) et de tabac; le malade ne fume pas habituellement.
Description d’une crise .— Aura : battements exagérés du coeur qui sont très visibles sur le thorax ; quelques secondes après perte subite de connaissance et chute en arrière, « véritable tombée théâtrale » ; au bout d’une minute environ, la conscience revient, mais incomplètement ; sensation épigastrique suivie de constriction à la gorge ; le malade porte ses mains du côté du cœur et a l’air de ressentir de fortes douleurs ; après quelques secondes^ la conscience disparaît complètement. Convulsions toniques ou généralisées durant 2 heures ou 2 heures 1/2, à des intervalles de 10 minutes, un quart d’heure, arrêt des convulsions pendant une minute environ, puis elles recommencent, dans ces derniers accès, ce qui manquait complètement dans les premiers, rotation de la tête à gauche, en haut et en arrière. Pendant la crise le sens de l’ouïe seul n’est pas complètement aboli, vague sensation acoustique, sans perception bien nette des sons. Les convulsions sont suivies de coma, durant un quart d’heure environ.
Au réveil le malade a une minute ou deux d’égarement, au bout desquelles il se remet complètement, la conscience* complètement revenue ; la douleur précordiale persiste encore pendant quelques heures. Grande fatigue générale, violents maux de tête durant près de 24 heures.
Après sa première crise, son caractère changea, il devint tout a fait instable, il ne put fixer une attention soutenue sur aucun sujet; comme il avait une certaine instruction, c’était surtout un travail de.
bureau qu’il exerçait ; or, il ne put rester plus d’un mois dans le même bureau. Puis ce travail de bureau ne lui convint plus; il essaya de vendre des ouvrages de librairie par livraison, ensuite à placer dps machines à coudre, etc., etc. Un jour, après une crise, il disparut de son domicile et parcourut pendant plusieurs jours les rues de Lyon en se livrant à une foule d’excentricités qui attirèrent sur lui l’attention de la police. Impossible de donner l’adresse de ses parents. Reconnu par un sapeur-pompier (il existe un poste de secours en face de la maison de ses parents), il fut réclamé par sa famille ; mais son état d’excitation continuant toujours, il fut interné pendant un mois à l’asile d’aliénés du Rhône, à Bronn. Au bout d’un mois, il revient complètement à lui, est tout étonné de ne pas être dans sa famille ; encore plus étonné d’être dans l’asile. Il n’a aucune conscience de ce qui s’est passé depuis sa crise. Il rentre chez lui, a plusieurs autres crises, assez espacées cependant, tous les 6 ou 8 mois environ. Dans l’intervalle de deux accès, il quitte furtivement la maison paternelle ; part pour Paris depuis Lyon et s’y rend à pied ; là il végète pendant quelque temps, essaye de gagner sa vie en nettoyant des devantures de magasins, puis en faisant quelques commissions, et finit par se lier avec quelques mauvais sujets, quelques alphonses de bas étage. Il rentre ensuite chez ses parents à qui il avait demandé avec instance de le rapatrier.
Il se marie quelque temps après, à 22 ans, n’a aucune occupation suivie ; essaye de rentrer dans un bureau pour le quitter un mois après ; six crises depuis son mariage. Querelles domestiques, sa femme le quitte avec un petit garçon de 5 ans. Il avait eu un autre enfant mort à 6 mois en nourrice, c’était « un très bel enfant », il serait mort faute de soins.
A la suite d’un accès, il est admis dans le service du docteur Bouveret, à Lyon ; celui-ci observe plusieurs crises d’hystéro-épilepsie. Les accès étant assez éloignés, comme nous l’avons déjà dit, le malade est renvoyé de l’hôpital et rentre aux asiles de Laforce.
État actuel .— B... a l’air d’un jeune homme distingué. Il parle et il agit avec assez de distinction. Il se trouve enchanté d’être dans un asile où il a le ferme espoir de guérir. Ne pouvant trouver dans l’asile une occupation en rapport avec ses goûts et ses habitudes, il entreprend de faire de la vannerie fine. Il se met à l ouvi^e avec
beaucoup d’ardeur pendant quelques jours; puis peu à peu cette ardeur s’évanouit; il travaille plus mollement, une demi-journée, puis quelques heures, puis quelques instants seulement, puis il cesse com^ plètement d’aller à l’atelier ; il passe ses journées à ne rien faire; quelquefois cependant il se livre à la lecture. En vain veut-on essayer dé l’occuper dans la maison, à la lingerie, ou à d’autres travaux manuels, très peu pénibles ; il essaye de se livrer à ces nouvelles occupations, puis après deux ou trois jours il les abandonne complètement ; il revient pendant quelque temps à la vannerie, mais l’abandonne bien vite.
Voyant qu’il est incapable de se livrer d’une façon suivie à aucun travail sérieux, on le laisse absolument libre de ses actions. Il se promène, cause, passe d’un sujet à un autre, d’une affaire à une autre affaire.
Le 20 décembre 1885, paraît douloureusement impressionné par la mort d’un pensionnaire âgé de 4 ans et demi, qui lui rappelle son enfant ; il n’a pas de crise, mais a des malaises, des battements de cœur, de l’inappétence pendant quelques jours ; puis il reprend son train de vie ordinaire ; voyant qu’il n’a pas de crises, il pénse à retourner à Lyon auprès de son enfant et de ses parents. Il s’en ouvre à ceux-ci qui lui conseillent d^attendre encore, qu’il ne peut être guéri, faisant tous leurs efforts pour le faire patienter. B... consent à rester encore quelques mois à l’asile ; puis ce temps écoulé, il écrit à sa sœur une longue lettre de douze pages, dans un style exalté et tout à fait mystique, et où tout en disant qu’il n’est plus fou, qu’il n’est plus malade, il prouve surabondamment qu’il est toujours malade; il prie, il supplie qu’oii le laisse rentrer dans sa famille. Cette lettre reste sans réponse; le temps après lequel il attendait une réponse écoulé, il devint sombre, peu communicatif, et le 21 février, à 7 heures et demie du soir, il s’évade de l’asile, en emportant des vêtements de rechange à peu près neufs et une paire de bottines absolument neuves. Toutes les recherches faites dans le but de le retrouver sont inutiles.
Il se dirige à pied sur Bordeaux (70 kilomètres); c’était l’époque des foires ; il passe deux jours dans cette ville, puis repart et prend la route de Paris, toujours à pied, car il n’avait que quelques francs. Cette somme une fois dépensée, il vend les habits de rechange qü’il
avait emportés et écrit à sa famille, depuis Angoulême. une lettre dans laquelle il la supplie de lui envoyer de l’argent pour rentrer à Lyon, et au lieu de prendre à Angoulême la route de Lyon, il continue sur Tours, où il prie ses parents de lui adresser leur réponse, poste restante. La réponse n’étant pas satisfaisante, il continue sa route et arrive à Orléans dans la plus grande détresse, sans un sou, les pieds déchirés et meurtris, car il a fait plus que la route ordinaire. Il a une frayeur démesurée d’être pris comme vagabond et d’aller sur les bancs de la police correctionnelle. D’Orléans, il écrit au directeur de l’asile une lettre de repentir et d’excuses pour le supplier de le reprendre. Par considération pour sa famille, la direction des asiles décide de le reprendre et charge une personne amie d’Orléans de le rapatrier par chemin de fer. Le lendemain, B. rentre à l’asile; grandes protestations de repentir, etc.; pendant une quinzaine de jours tout va bien, il est calme et ne parle plus de rentrer chez lui; sur ces entrefaites, un pensionnaire avec qui il était très lié est sur le point de quitter l’asile et de rentrer dans sa famille. Les idées de départ envahissent aussitôt le cerveau de B. Nouvelles lettres à sa famille, nouveaux refus de la part de celle-ci. Exaspéré, il profite d’un moment où il était seul et non surveillé pour mettre, le 2g mai, le feu à un tas de paille qui se trouve dans une porcherie inhabitée et à proximité d’une grange à bestiaux, d’un grenier à fourrage et des dortoirs de l’asile. L’alerte est aussitôt donnée, et B. impassible, dit en voyant éteindre le feu : « C’est moi qui ai fait le coup ; je recommencerai, n’accusez personne. » 11 espérait probablement être renvoyé après cet acte ; il l’a été en effet, mais dans l’asile d’aliénés de L. où il est actuellement.
Réflexions .— Convulsions dans la première enfance, accès d’hystéroépilepsie à 17 ans après une vive contrariété, instabilité mentale et impulsions migratrices, telle est la note des symptômes observés avant son entrée aux asiles.
Son dernier accès date du mois d’octobre 1885 à Lyon. Depuis cette époque il n’a plus eu de crises, mais son instabilité mentale s accentue; puis les impulsions migratrices le reprennent ; il quitte l’asile sous le prétexte qu’il voulait absolument revoir ses parents à Lyon, et il se dirige de Laforce sur Bordeaux ; il quitte Bordeaux et prend la route de Paris, arrive à Angoulême d’où il écrit à ses parents de le rapatrier
à Lyon, et au lieu d’attendre leur réponse à Angoulême, il continue sa route sur Tours où il prie qu’on lui adresse les fonds pour rentrer à Lyon ; puis il quitte Tours et se dirige sur Orléans d’où il écrit au directeur de l’Asile : la réponse ne se fait pas attendre, il est embarqué immédiatement dans le premiertrainde Bordeaux, et peut arriver à Laforce 21 jours après son évasion; mais il n’hésite nullement à nous dire que si la réponse avait tardé tant soit peu à Orléans, il continuait sur Paris.
Comme nous lui faisions remarquer qu’il ne prenait pas en agissant ainsi le chemin le plus court pour Lyon, où il avait le grand désir de se rendre, il nous répond qu’il le savait fort bien, mais qu’une impulsion irrésistible et plus forte que sa volonté le faisait toujours marcher en avant. Enfin tentative d’incendie ; nous ne croyons pas cependant, que le malade eût sérieusement l’intention de faire beaucoup de mal ; il espérait, par ce moyen, arriver plus tôt à ses fins, et se faire renvoyer de basile.
B... est-il aliéné ? le gardera-t-on dans un asile d’aliénés? Nous croyons pouvoir répondre négativement. B... n’est pas entièrement responsable ; il est malade moralement ; aussi n’avons-nous pas cru devoir le faire emprisonner ; mais sa place ne nous paraît pas être dans un asile d’aliénés. Où le mettre donc ? Nous l’ignorons ; la société devrait créer des établissements spéciaux pour ces dégénérés, dans la plupart des cas parfaitement susceptibles d’être améliorés.
Rapprochons de cette observation celle du malade suivant cité par Legrand du Saulle.
Un sieur K..., journalier, âgé de 44 ans, d’une sobriété exemplaire, marié, père de deux enfants, déclare qu’il a des lubies.
« Je suis, dit-il, bien tranquille quelque part et j’y gagne honnêtement ma vie; quand une lubie me prend, n’importe à quel moment, à mon travail, à souper ou dans mon lit, j’abandonne tout, femme, enfant, outils, argent, effets, et j’enfile le chemin qui est tout droit devant moi. Pendant tout le temps que cela me tient, je ne peux pas me raisonner.» Et il rapporte alors qu’il a erré en Savoie et en Suisse,
— Al —
qu’il a été une fois éloigné de chez lui pendant 31 mois, par suite de circonstances curieuses à connaître : excellent ouvrier, il trouvait toujours de l’ouvrage et il se mettait en demeure d’amasser un pécule pour pouvoir prendre le chemin de fer et rentrer auprès des siens ; mais avant qu’il possédât une somme suffisante pour son voyage, il était repris de son même accident intellectuel, partait et perdait tout (i).
Les cas de fugues ou de voyages accomplis par les épileptiques sont tellement nombreux, que nous résumons les quelques observations suivantes :
Un jeune homme éprouvait une sensation particulière à l’estomac, avant ses fugues. Lorsqu’il retrouvait sa lucidité d’esprit, au bout de quelques heures et parfois de quelques jours, il était fort surpris d’être harassé de fatigue, très loin de chez lui, en chemin de fer ou en prison, ses vêtements étant en désordre, couverts de poussière ou de boue et ne se souvenant de rien, les poches pleines d’objets divers, tels que foulards, sifflets, cure-dents, etc., etc. (2).
C’est encore un cocher très honnête et très sobre, qui abandonna sa voiture pour marcher droit devant lui, et se .trouva couché à terre dans le bois de Vincennes quand il revint à la raison (3).
Un garçon de 20 ans, sobre et travailleur, mais bizarre, irascible, original, qui s’échappe et va généralement du côté du bois de Meudon, d’où il revient tout courbaturé au bout de 24, 36 ou 48 heures, et ne sais ni ce qu’il a fait, ce qu’il a mangé, ni où il est allé (4).
Un mécanicien âgé de 32 ans, très sobre, très intelligent,
(1) TraUé de médecine légale, "par Legfrand du Saulle, 1886, ed., p. 813^
(2) Loc. cît., Legrand du Saulle, 18S6,2^ éd., p. 80S.
(3) Loc. cii., Legrand du Saulle, 18S0,2® éd., p. 812-
(4) Loc. cii., p. 810.
qui disparaît pendant 1,2 et 3 jours, reprend son travail, l’abandonne tout à coup, se dirige vers la gare Saint-Lazare, prend un billet de chemin de fer pour le Havre, où il s’embarque pour Trouville, et se fait arrêter chez le concierge de M. Thiers, alors Président de la République. Il n’accuse qu’un moment d’absence. Il n’a jamais eu de vertige, de convulsions, ni d’incontinence nocturne d’urine (i).
Peut-être faudrait-il ranger dans cette catégorie, ce négociant qui courait à travers le monde et se retrouva à Bombay alors qu’il croyait être à Paris. Le procès d’un autre négociant excita une attention et un étonnement considérables. Après avoir commis tous les excès possibles dans une maison publique de Moscou, ce négociant ne recouvra la connaissance qu’à Kiew, sans savoir comment ni pourquoi il y était arrivé seul et sans aucune ressource (2).