OBSERVATION VIII
Personnelle
Sommaire : Héréditaire, — Masturbation. — Attaques d’épilepsie. — Pisse au lit. —
Double tentative de suicide. — Désertion avec vol d’effets militaires. — Religiosité.
— Amnésie partielle. — Anesthésie généralisée.
Bernard L..., caporal au 34e de ligne, en garnison à Mont-de-Marsan, est envoyé à la prison militaire de Bordeaux pour désertion à l’intérieur et faux en écritures commis au préjudice de son capitaine, au nom de qui il s’était fait remettre par un soldat de son régiment la somme de 30 fr. Son état mental ayant inspiré quelques doutes sur sa responsabilité, ce soldat a été envoyé à l’hôpital militaire de notre ville, où il m’a été permis de prendre son observation grâce à 1 extrême obligeance de M. le médecin major, le docteur Ferron.
(1) Loc. cit., Legrand du Saulle, 1886, 2e éd.. p. 815.
(2) Des aberrations du sens génésique chez l’homme, par Reuss, In Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1886, p. 143.
II juillet 1886. — Hérédité : Père, très sobre, vit encore, n’a jamais présenté de trouble du côté du système nerveux. Mère morte folle dans une maison particulière. Un cousin germain au père de Bernard était un peu dérangé mentalement. Sa tante, âgée'de 75 ans environ, n’a pas la tête bien solide.
Le malade. — Commémoratifs : Bernard est un jumeau, il s’adonne aux manœuvres solitaires depuis l’âge de 12 ans. Il sent bien que cela lui fait mal, car il éprouve tous les jours des éblouissements durant 5 minutes et qui le feraient tomber s’il fermait les yeux en ce moment. C’est en vain qu’il lutte contre ce vice. Le sentiment de la propreté est intermittent. Il nous dit avoir embrassé l’avant-veille un de ses compagnons de lit atteint de la gale, et cela pour lui faire plaisir sans éprouver à son égard aucun sentiment contre nature. Il a sucé ses doigts jusqu’à l’âge de 14 ans et ronge encore ses ongles. Il aime les liqueurs fortes, surtout l’eau-de-vie. Il fuit les femmes. Il lui faut beaucoup d’air.
Il aime les travaux d’aiguille et les parfums.
Inspection. — Bernard est un garçon de ig ans, de taille plutôt petite que moyenne ; il est presqu’imberbe, brun, ses yeux sont noirs et vifs, il est bien constitué. Légère distrophie unguéale de l’orteil droit.
Palpation, Percussion, auscultation. — Rien à signaler du côté des poumons, du cœur, du foie, des reins, etc.
Système nerveux. — Les réflexes pectoraux, abdominaux et rotuliens sont conservés. Le réflexe testiculaire est aboli, une forte pression digitale des testicules équivalente à 2,100 grammes n’est pas ressentie. Le même poids placé au bout d’un nœud coulant qui serre les testicules est parfaitement supporté par Bernard, qui a trouvé là, dit-il, un moyen de gagner des paris. Pas de trépidation épileptoïde de la cuisse et de la jambe, agoraphobie. Bernard est obligé de marcher au milieu de la chaussée, s’il passe sur im pont il voit glisser le parapet. Court-il un peu trop, il éjacule; il attribue la spermatorrhée dont il est atteint à ses abus d’onanisme. Il pisse au lit ; quand il urine, il est obligé d’attendre 3 à 4 minutes, car il éprouve un spasme musculaire qui retient dans l’urètre un volume de 2 ou 3 centimètres cubes de liquide. Il éprouve un sentiment de lourdeur qui presse sur tout son corps. Bernard est épileptique; d’après les renseignements
qui nous ont été fournis par son oncle, il se raidissait et avait les yeux hagards au début des attaques, il ne sentait pas venir le mal, il perdait connaissance, et à son réveil il ne se souvenait de rien. Il tombait soit en avant, soit en arrière, il grinçait des dents, ses yeux roulaient dans l’orbite, sa respiration était un peu gênée, il bavait, mais la bave n’était pas sanguinolente. Ces attaques ont duré jusqu’à l’âge de i6 ans, puis elles ont disparu sans aucun traitement ; les parents auraient consulté des sorciers et des empiriques. Bernard, nous dit M. le D" Guilhem, médecin-major au 34® de ligne, n’a jamais eu d’attaque au régiment, et n’a pu dire comment ses crises le prenaient autrefois. D’autre part, il a toujours été considéré par ses chefs comme très intelligent, il calligraphie et apprend très facilement sa théorie.
Fonctions de nutrition. — Rien à signaler de ce côté.
Sensibilité spèciale. — La situation dans laquelle se trouvait notre malade ne nous a pas permis de pousser nos recherches cliniques aussi loin que nous l’aurions désiré.
Vue. — La vue est bonne, pas d’amblyopie, de diplopie, de daltonisme, de nystagmus. Si Bernard regarde fixement un objet pendant quelque temps, il le voit se rapprocher peu à peu de lui. Pas de photophobie, la couleur rouge l’énerve.
Ouïe. — Il entend des bourdonnements dont la durée va de quelques minutes à i heure environ. Rien du côté du pavillon de l’oreille, pas d’hématome.
tact et Vodorat SQxéi. conservés.
Goût. — Le goût est oblitéré quand Bernard s’adonne trop violemment à ses manœuvres solitaires, alors sa bouche est pâteuse comme s’il avait fait des excès de boisson la veille. Rien à signaler au voile du palais et à la denture.
Zone hyperesthésique. — La pression exercée sur le sterno-cléidomastoïdien à 4 ou 5 centimètres environ au-dessous de son point d’insertion mastoïdienne et au point d’émergence du nerf sus-orbitaire procure un chatouillement très agréable, surtout quand Bernard ferme fortement les yeux.
Il compare la sensation qu’il éprouve au chatouillement que ferait une plume d’oie passée légèrement à la naissance du nez et à la. partie inférieure du front.
Zones anesthésiques. — Anesthésie cutanée généralisée des régions cervicales, mammaires, abdominales, dorsales, de la cuisse de la jambe, des pieds, des bras et des mains; pourtant la partie interne des pieds sur une ligne allant du talon jusqu’au gros orteil et ayant un centimètre de largeur, a conservé la sensibilité ; il en est de même de la partie supérieure et externe des oreilles; par contre les lobules sont insensibles, on peut les percer sans que le malade éprouve la moindre douleur.
Troubles vaso-moteurs. — Bernard sue beaucoup quand il est triste. Il se congestionne très facilement. Les artères temporales battent facilement et font saillie.
Sensibilité morale. — Les sentiments affectifs sont assez développés, Bernard pense souvent à sa mère dont il garde un morceau de ciment de sa tombe dans son porte-monnaie. A l’âge de 15 ans, une femme mourut dans la maison qu’il habitait ; il en éprouva une grande peur, aussi quitta-t-il le logis pendant 2 jours. 15 jours plus tard il rêva à cette femme, il crut la voir, elle poussa un grand cri qui le réveilla en sursaut. Pendant longtemps il songea à la morte toutes les nuits.
II a des cauchemars, il rêve qu’il tombe, qu’on le poursuit, tout lui fait peur.
Sentiments passionnels. — Le désir tend à se satisfaire tout de suite. Bernard n’aime pas les femmes; nous savons qu’il s’adonne à l’onanisme et qu’il aime les liqueurs fortes. Sa passion a amené une dépravation du sens génésique. Il refoule les testicules et la verge entre les cuisses qu’il serre ensuite l’une contre l’autre, il se regarde ainsi dans une glace. Cet acte lui procure une extrême jouissance, il se croit femme, il entre alors en érection et se masturbe.
Fonctions d’expression. — Notre sujet parle avec volubilité, sa voix est saccadée par moment; il prononce vivement le mot « oui ». Sa figure est tantôt mobile, tantôt comme couverte d’un masque. L’esprit est tantôt vif et alerte, tantôt lourd et paresseux. Ses mouvements sont brusques, il semble mû par un ressort.
Intelligence. — Nous avons déjà dit que Bernard est très intelligent, mais il lui arrive parfois d’être comme hébété. Comme je le questionnais, je le vis fixer tout à coup son livret militaire et ne plus répondre à mes questions.
— Que faites-vous, lui dis-je? Mutisme absolu. Je l’appelle, il reste immobile, le regard fixe, et tout à coup, comme sortant d’un rêve :
— Ah pardon, me dit-il, vous êtes là?
— A quoi donc pensiez-vous?
— A rien. Cela m’arrive souvent. Ainsi chez moi, pendant le repas, je deviens tout à coup muet; quelquefois je suis emporté dans un beau rêve, je me vois riche et tout puissant, je cesse de manger tenant la cuillère entre la bouche et l’assiette, je suis un grand seigneur, cette illusion vient peu à peu, surtout si je vois une nappe propre ou si le linge sent bon, je suis entraîné ainsi au faîte des grandeurs, je suis roi, empereur.
Bernard a des principes religieux, son style est déclamatoire comme on va en juger d’après le résumé d’une longue, bien longue lettre qu’il écrivit à M. le D'^ Perron au sujet de sa désertion.
Monsieur,
Encouragé par vos bonnes paroles, et par l’accueil favorable que vous avez fait à ma précédente, je suis tout à fait disposé à
vous faire connaître les principaux détails de ma vie.Je commence :
Il ans, le souvenir qui fait le plus d’impression à mon esprit, c’est le jour de la distribution des prix.... jour à jamais mémorable pour moi.... Ce jour-là et un autre me font revenir au bonheur.... l’autre jour ! quel est-il? Vous le devinez, je vois cela, d’ici, vous ne le dites pas mais vous le pensez en vous-même ; 12 ans,, ce doit être le jour de sa première communion. Eh bien ! oui, c’est cela même, vous ne vous y êtes pas trompé.... ces deux jours, ce sont pour moi mon étoile, mon ang3 tutélaire.... J’ai fait mes débuts à Bayonne au bureau des Contributions indirectes; j’étais avec un receveur, un modèle de piété.... mais ma famille qui ne voulait faire de moi un monsieur me sortit de là.... L’histoire ou plutôt le roman que je vous raconte m’a été raconté à moi-même par amis, parents et connaissances qui me disaient cela dans l’intention de me vexer ; quant à moi, je ne m’en souviens
nullement; qu’on s’adresse plutôt aux Bayonnais Je tombai de ma
maladie à tout bout de champ... Après quelque petit séjour chez mon frère, un certain soir on vit passer à travers les rues de Biarritz, quoi <ionc? O malheur ! un jeune homme de 16 ans porté par 4 hommes
sur un brancard.... Qu’avait ce jeune homme, que s’était-il passé ?.... 11 s’était jeté avec résolution du haut en bas d^un wagon... On le crut mort, on vint avec une machine le chercher, on le conduisit à la gare.... Il reçut les derniers sacrements.... Et savez-vous quel était ce jeune homme de lôans? C’était moi, oui moi, L..., caporal au 34®.... Figurez-vous, Monsieur le Médecin-Major, il y a 2 ans, le même jeune homme, c’est-à-dire moi en personne, parcourait les rues de notre aimable ville, en criant partout d’un côté et d’autre qu’il avait gagné un lot de io,ooo fr. à la loterie Espagnole. Un entrepreneur de la ville avec lequel j’avais travaillé n’y croyait pas plus que si on lui eût dit qu’il allait mourir le soir même, mais je ne sais comment, par quelles circonstances il m’emmena chez un notaire, et là, ce qu’on fit, je n’en sais rien. De là s’ensuivit une enquête, et outre de la scène qui venait de se passer, il paraît que je fis des faux que je ne sais pas expliquer de quelle manière ils furent faits, mais pour une forte somme ; quoi qu’il en soit, je fus arrêté et mis à la disposition du Parquet, qui me garda en détention pendant 25 jours.... Il y eut une ordonnance de non-lieu rendue en ma faveur.... Mais le roman ne s’achevait pas ainsi, je revins chez mon oncle, et là, on me parla d’engagement volontaire.... Je fus embrouillé, scellé^ empaqueté et envoyé à Mont-de-Marsan.... Quand je pense à toutes ces circonstances, c’est alors que je boirais une bouteille de bromure de potassium. Je suis crispé, je reste des heures entières à penser. Je fixe un objet quelconque pendant très longtemps et je le fixerais toujours si on ne me réveillait pas de cette sorte d’abattement par un fort bruit ou par une secousse quelconque.... Je ne suis plus heureux que lorsque, après avoir lavé mes fautes par le Sacrement de la Pénitence, j’ai le bonheur d’aller recevoir le grand Dieu, si bon, si aimable et si digne d’être loué. C’est ma seule joie et ma seule consolation. Et si ce n’était LUI j’aurais bientôt fini avec une existence qui n’est pour moi que parsemée de périls et de chagrins. Mais je crois en lui et j’accepte tout ce qu’il m’a envoyé comme une épreuve de laquelle, il faut espérer, j’en sortirais v'ictorieux. C’est la grâce que je souhaite.
Bernard croit qu’on lui en veut, ü se dit persécuté, c Vous irez trouver un Rayonnais, vous lui demanderez :
— Connaissez-vous L... le Petit-Maçon ?
— Oui, Monsieur, il a été un moment où l’on ne parlait que de lui
— Pourquoi donc ? C’est un gentil garçon, il me semble.
— Je ne vous conteste pas ça ; mais voyez-vous. Monsieur, il.et
alors sur votre invitation il se mettrait à vous raconter tout cela avec un zèle et une animation extraordinaires.
Ce tout cela consiste dans le récit que Bernard a fait dans cette lettre, qu’il termine ainsi : « Je pourrais ajouter une nouvelle phrase à mon roman auquel je donnerais volontiers pour titre : Les Tribulations de la vie. »
La mémoire n’est pas fidèle. Bernard se rappelle avoir passé un examen pour l’admission à la i8® section, mais il ignore absolument si c’était pour l’emploi de commis, d’ouvrier ou de secrétaire d’étatmajor. Il est obligé de garder par écrit afin de se le rappeler le nom de son oncle qui pourtant l’a élevé. Il croit souvent avoir vu une chose qu’il voit cependant pour la première fois. Il est obsédé par des mots ou des airs de musique qui reviennent à chaque instant et l’empêchent même de dormir.
Volonté. — Comme nous disions à notre sujet que la volonté se fortifiait par un travail quotidien, et lui conseillions de vouloir chaque jour un peu plus que la veille, il saisit vivement son porte-monnaie et en sortit un petit morceau de papier sur lequel il avait écrit ces mots au crayon : « J’ai achevé de me branler le 29 mars 1886 dans la cellule de Mont-de-Marsan, »
— Vous voyez, je lutte, nous dit-il, je prie beaucoup, et cependant je suis fatalement entraîné à cet acte que je réprouve d’autant plus que je sais bien que tout mon mal vient de là.
Ce morceau de papier enveloppait un morceau de ciment gros comme une noisette.
— Qu’est-ce que cela ? lui demandons-nous.
— Un morceau de ciment provenant du tombeau de ma mère.
— Pourquoi avez-vous déserté ?
— Je l’ignore. J’éprouve tout à coup un besoin irrésistible de marcher, je ne peux rester en place, marcher beaucoup me soulage. Ce besoin m’a pris très jeune. A l’âge de 10 ans, je partis de Saint- Martin-de-Hynx pour aller à Bayonne; je fis cette course qui est de
25 kilomètres en 4 heures. Avant de m’engager j’allai de Bayonne à Biarritz. Maintenant je ferai bien 70 kilomètres par jour pendant 4 jours. Je marche très vite ; quand je vois un chemin droit devant moi, il faut que je parte. Mais j’ai grand’peur des fossés et des abords des cimetières, je vois des spectres, je cours et puis je me mets à rire de ma frayeur, quand je suis loin. Le sentiment qui m’a poussé à la désertion est très vague. Je suis parti un matin sans trop savoir pourquoi ; je voulais marcher. Il me semble avoir dormi tout le temps. Je suis allé de Mont-de-Marsan à Buglosse où j’ai travaillé sur la ligne du chemin de fer. Je suis resté 3 ou 4 jours dans cette ville, puis je suis parti tout à coup et suis arrivé à Bayonne, chez mon oncle, qui m’apprit que j’étais déserteur. Je protestai en lui affirmant que j’étais libre. Pourtant les gendarmes vinrent me chercher, la maison de mon oncle est située en face de la gendarmerie. Je ne sais ce qu’ils me dirent, et s’ils m’appliquèrent les menottes. Arrivé au régiment, mon capitaine m’apprit que j’avais commis un faux en écriture à son préjudice; j’avais, paraît-il, emprunté 30 fr, en son nom. J’ignore avoir commis cette mauvaise action, je le crois pourtant puisque tout le monde me l’assure et que je suis en prison.
— Qu’avez-vous fait de votre équipement militaire ?
— J’ai changé d’habits, maîsj’ignore où et comment; je crois même avoir pris une voiture, mais je ne sais pourquoi.
M. le capitaine Raté qui a été victime du vol nous a écrit que Bernard avait emprunté de l’argent le jour même de son départ du régiment; qu’il n’avait pas d’argent sur lui et avait dû commettre le faux pour s’en aller; que l’emprunt paraît avoir été fait avec réflexion ; qu’il est parti de Mont-de-Marsan en tenue civile, après
s’être débarrassé de ses effets militaires dans une auberge. Et enfin que, quelques jours avant sa fugue, il s’était ennivré, et avait eu Vair tout à fait idiot après Pivresse.
D’autre part, l’oncle de Bernard nous a appris qu’il est arrivé chez lui en tenue d^ouvrier (chapeau depaille, veston et pantalon bleus, brodequins). Il était 7 ou 8 heures du soir quand il arriva chez son oncle, à qui il dit avoir laissé l’uniforme à Mont-de-Marsan, et avoir une permission de 4 jours. Le soir de son arrivée, il partit pour Biarritz voir son frère pour rentrer le lendemain, assez déconfit, et 1 oncle
ajoute qu’il n’a rien remarqué d’extraordinaire chez son neveu pendant le temps qu’il demeura chez lui.
— Savez-vous que l’accusation qui pèse sur vous est très grave?
— Je n’y pense pas le moins du monde. Je serai puni, tant pis ; je ne veux pas me préoccuper de ce qu’on fera de moi. Il faut bien vivre d’un côté ou de l’autre.
Bernard aime la lecture, mais il ne peut captiver son esprit si le sujet demande tant soit peu d’attention, alors il saute 4, 5, 6 pages et même plus. Il aime à lire la Bible, s’attachant surtout au côté épisodique. Il se rappelle avec plaisir l’histoire de Ruth et d’Esther, mais il n’a jamais pu lire le livre de Job. Il ne relit jamais les lettres qu’il écrit.
Le 13 juillet, Bernard nous apprend qu’il n’a pu résister à la tentation et qu’il s’est livré plusieurs fois à son vice.
11 éprouve des crampes dans le bras droit, il souffre beaucoup de la tête, sa bouche est pâteuse, il n’a pas dormi de la nuit précédente, il a eu le cauchemar, il sent un chatouillement fort agréable sur le front quand il ferme les yeux. Nous lui adressons des reproches sévères sur le peu de volonté qu’il a montrée. Il nous promet de lutter de nouveau, car il. saura bien être le maître d’une passion honteuse, qui l’épuise et le rend idiot par moments. Il est homme.après tout!
30 juillet. — Une ordonnance de non lieu ayant été rendue, Bernard sort de la prison militaire et vient nous voir avant de rentrer au régiment. Son exaltation est extrême. « Je suis un malheureux, nous dit-il, depuis*votre dernière visite je me suis livré jy fois à mes habitudes solitaires. Plus que jamais j’ai des idées de suicide. Tout à l’heure en passant sur le pont j’ai voulu me jeter à l’eau. Vous entendrez parler de moi avant demain ; et il se frappait violemment la poitrine, puis il saisissait ses cheveux à pleines mains essayant de les arracher. Puis c’était le nez qu’il malaxait, qu’il pinçait, qu’il tordait, qu’il 'écrasait. Une autre idée me poursuit, ajouta-t-il, aller à Buglosse et pas du tout à Mont-de-Marsan. J’ai voulu voir une femme, mais je n’ai pif l’aborder, « elle me dégoûtait autant qu’un oignon pourri. » Tenez, mieux vaut en finir tout de suite. Je ne guérirai jamais.
Le surlendemain nous recevions une lettre de B... commençant par les initiales J. M. J. et qu’il terminait en disant qu’il ne pouvait con-
tinuer à écrire, quelque chose l’entraînant autre part. Il ne savait quoi.
Les lettres J. M. J. étaient probablement les initiales de Jésus Marie Joseph,
Quelques jours plus tard, M. le D‘‘ Guilhem voulait bien nous apprendre que le résultat de l’enquête concluait à la réforme.
Bernard est un héréditaire, il se livre à la masturbation; sujet à des attaques d’épilepsie dans sa jeunesse; il pisse encore au lit. L’anesthésie cutanée est presque absolue, par deux fois il a essayé de se suicider. La mémoire est infidèle bien que l’esprit soit vif. Bernard ne se rend pas compte de la situation dans laquelle il se‘ trouve. Quelques jours avant sa désertion il s’était enivré et avait eu l’air idiot. Cette crise peut être rapprochée de celle qu’éprouva B. après un excès de rhum (Observation VII) ; sa fugue cependant ne ressemble pas complètement à celle des épileptiques, qu partent tout à coup sans se préoccuper d’assurer leurs moyens d’existence. Le souvenir de l’acte est vague chez notre sujet qui croit avoir dormi tout le temps et ne peut se rendre compte de ce qui lui est arrivé pendant l’accès.
En résumé, chez tous les sujets que nous venons de passer en revue, nous voyons que la représentation acquise, presque supprimée pendant la durée de la crise, fait place à la représentation instinctive. Certainement les épileptiques doivent voir et entendre pendant leur accès, car s’il en était autrement ils ne pourraient se diriger et vivre ; mais la représentation de ces actes est tellement affaiblie qu il n en reste plus trace quand ils reviennent à la raison. Un fait important à noter, c’est que les épileptiques marchent presque toujours droit devant eux, ce qui prouve que la représentation de lieu est à peine sensible. Nous avons déjà dit que chez l’homme sain, la direction est établie par la représen-
tation exacte des lieux divers dans lesquels il se trouve en relation pendant la marche. La mémoire lui apprend à s’orienter. La différence qui existe entre l’épileptique et le paralytique général par exemple, c’est que celui-ci possède la représentation exacte du lieu où il se trouve; mais sa mémoire étant affaiblie, il ne peut établir la série de jugements qui aident à l’orientation et il erre non en ligne droite mais généralement en ligne brisée, ce qui prouve qu’à chaque point de départ de la ligne il y a un commencement d’orientation aussitôt supprimé par défaut de jugement provenant de l’abolition de la mémoire des lieux. Chez l’épileptique, la représentation acquise est presque abolie, la mémoire du lieu n’existe pas, le jugement est nul pendant le temps que dure la crise. Rien d’étonnant qu’après l’accès les malades aient oublié par où ils ont passé puisqu’ils ne l’ont jamais su. Après l’accès, la représentation réfléchie reprend sa force et avec elle la mémoire et le jugement s’établissent de nouveau. Les épileptiques sont des instables, ils ne peuvent se livrer longtemps au même travail. Leur caractère offre un mélange de faiblesse et de ténacité, de douceur et de méchanceté, mais la faiblesse l’emporte de beaucoup. Hs sont versatiles, et la moindre cause les empêche d’exécuter leurs projets. B... (Obs. VII) veut aller à Lyon depuis Angoulême, mais il pousse toujours plus loin vers Paris, malgré lui, à pied et pourtant il redoute d’être pris comme vagabond, car une impulsion irrésistible le fait aller toujours en avant.