‹ Les aliénés voyageursChapitre 16 sur 21 · INÉDITE · texte numérisé non relu

INÉDITE

Sommaire : Héréditaire. — Caractère très doux. — Intelligence moyenne. — Bonne mémoire. — Violentes migraines dès l’enfance. — Fièvres intermittentes. — Vomissements. — Chûte du haut d’un arbre, à 8 ans.— Première fugue à i2 ans.— Engagé à i8 ans, pisse au lit (?) au régiment. — Diarrhée aiguë. — Céphalalgie. — Deux désertions.— Nombreux voyages (Allemagne, Autriche, Russie, Algérie, etc.) Condamnation aux travaux publics.— Perforation du tympan gauche. —Anesthésie et analgésie à l’entrée dans le service.— Amnésie partielle,— Masturbation invétérée. — Sommeil facilement provoqué.— Arrêt de la masturbation par la suggestion.

Alberto..., né à Bordeaux le lo mars 1860, est entré à l’hôpital, le 3 mai 1886, dans le service de M. le professeur Pitres.

Hérédité.— Père : Le père d’Albert, mort à 61 ans d un ramollissement cérébral, était un bon ouvrier gaziste, très sobre et très estimé à la compagnie du gaz à Bordeaux, où il avait été employé pendant 35 ans. Ayant possédé une assez

jolie position de fortune, il l’avait perdue, mais cette perte ne l’avait pas trop affecté. Il était hypocondriaque.

— Père D,.., lui disait-on, vous avez mauvaise mine, vous devez être malade.

— Vous croyez, répondait-il ? Ça se pourrait bien... en effet... je souffre, et il rentrait chez lui se mettre au lit. Dans les derniers temps de sa vie, il s’adonna aux plaisirs de l’amour avec excès, il sortait fréquemment de chez lui, puis il tomba dans l’imbécillité et le gâtisme. Symptômes de la paralysie générale.

Mère : La mère d’Albert est morte à l’âge de 50 ans d’une fluxion de poitrine.

Frères : Deux frères très vigoureux, un directeur d’une usine à gaz dans une ville du Midi, et sur lequel nous n’avons pas de renseignement exact ; l’autre, ouvrier gaziste dans notre ville, très estimé de la compagnie qui l’emploie, il est hypochondriaque et souffre de céphalalgie. Sa sœur se porte bien.

Le malade, commémoratifs : A l’âge de huit ans, Albert tomba « tout droit » d’un arbre sur lequel il avait grimpé, il perdit connaissance, on le porta chez lui; en arrivant il vomit et garda le lit pendant six jours avec des compresses froides sur la tête. Des migraines très violentes le prirent à peu près à cette époque, avec accompagnement de fièvres intermittentes qui auraient duré pendant un an. Les migraines se faisaient sentir tous les trois jours, puis tous les quinze jours, puis tous les mois, tous les deux mois et enfin tous les trois mois à mesure qu’il avançait en âge- Il souffrait alors horriblement, il entendait de forts bourdonnements qui le rendaient sourd et l’obligeaient à fermer les yeux malgré lui. Les vomissements ou le sommeil faisaient cesser la céphalalgie qui durait 4 à 5 heures. Aujourd hui Albert ne vomit plus,

mais il a des névralgies dentaires contre lesquelles il s’est fait arracher plusieurs dents sans succès.

A l’âge de i8 ans, il s’engage volontairement; quinze jours après son arrivée au régiment, il dit avoir pissé au lit, avoir été pris de forts vomissements et d’un tel besoin d’aller à selle qu’il faisait dans ses vêtements. Il entre à l’hôpital militaire de Valenciennes et y séjourne trois mois et demi pour diarrhée chronique et anémie. Traitement : ratanhia^ bismuth, lavements, électrisation du ventre et de l’anus. Il obtient un congé de convalescence de trois mois, mais à son retour, il entre de nouveau à l’hôpital militaire de Condé ; maux de tête et fièvre, eau glacée sur la tête. La maladie dure deux mois.

Nous devons à l’extrême obligeance de M. le professeur -Morache, directeur du service de santé militaire du i8® corps d’armée, d’avoir pu consulter le dossier militaire d’Albert où nous relevons ce qui suit :

Albert a été incorporé le 23 avril 1878, constitution bonne, tempérament sanguin. Trois entrées aux hôpitaux pour diarrhée aiguë, du 4 juillet 1878 au 19 juillet, du 24 juillet au 7 août. Il obtint alors un congé de convalescence de 3 mois. Entré de nouveau à l’hôpital, du ii novembre 1878 au 3 janvier 1879, Albert a toujours été traité pour diarrhée aiguë aux hôpitaux de Valenciennes et de Condé. On ne s’est jamais aperçu quil pissât au lit.

Albert est très sobre. Il dit n’avoir connu que trois femmes dans sa vie; mais, en revanche, il a des habitudes solitaires invétérées, s’y livrant trois et quatre fois et même davantage presque toutes les nuits quand il s’ennuie et cela depuis l’âge de 12 ans.

Avant d’arriver à l’observation clinique de notre malade, laissons-le raconter ses voyages, dont le récit tient dn roman

et témoigne aussi d’une mémoire fidèle, ainsi que d’un esprit d’observateur assez prononcé.

A l’âge de 12 ans, dit-il, étant apprenti chez M. L..., fabricant d’appareils à gaz à Bordeaux, je quittai brusquement cette ville. Des voisins qui, paraît-il, m’avaient vu me promener longtemps devant la porte, dirent à mon père que j’avais pris la direction d’Arcachon. Mon frère partit aussitôt à ma recherche et me retrouva à La Teste, engagé comme employé chez un marchand de parapluies ambulant avec qui j’avais dû faire la route,

— Que fais-tu là, me dit mon frère en me frappant sur l’épaule?

Je reçus comme une secousse et fus bien étonné quand j’appris que j’étais l’apprenti d’un marchand ambulant. Mon frère me ramena à la maison, où l’on me parla quelques jours après d’un héritage que mon père devait faire à Valence-d’Agen,

Un mois après, je me trouvai dans cette ville, sans savoir comment. Un ami de ma famille voulut bien me diriger sur Bordeaux.

Un jour, M. L... m’envoya avec un camarade chercher du coke à la Compagnie du gaz; il m’avait confié loo fr. Le lendemain, je fus étonné de me trouver en chemin de fer j’entends crier « Tours », on me demande mon billet, je regarde, j’en avais un pour Paris. Avais-je de l’argent? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit on me trouva couché, un soir, sur un banc de la gare d’Orléans, à Paris. N’ayant pu dire comment il se faisait que je fusse là, on m’envoya au dépôt, puis à Mazas, où l’on me retint 15 jours. Informations prises à Bordeaux, on consentit à me rendre à ma famille ; mais celle-ci qui avait été obligée de rembourser les 100 fr. à mon patron ne voulut pas faire les frais de mon voyage de retour,

aussi je reçus une feuille de route pour revenir à pied d’étape en étape, touchant i £r. 50 de secours par 50 kilomètres. J’arrivai ainsi jusqu’aux environs d’Angoulême. On était en pleines vendanges, je m’engageai comme domestique chez M. Michel B..., à Lagroue, commune de Marsac, où je restai pendant 2 mois gagnant i fr. 50 par jour ; les gendarmes me voyant travailler ne m’inquiétèrent pas ; je revins à Bordeaux avec 50 fr. d’économie. J’entrai à la Compagnie du gaz où mon père et mon frère travaillaient comme ouvriers. Tout alla bien pendant quelques mois, quand un beau jour je me trouve à Barbezieux, j’y suis arrêté et emprisonné, car je n’avais pas de papiers. On prend des renseignements à Bordeaux, et on me lâche en me donnant de nouveaux papiers pour Paris où je voulais aller n’osant plus revenir dans ma famille.

Arrivé à Châtellerault, nouvel arrêt, j’ai encore perdu mes papiers, on m’en donne et je passe par Poitiers, Tours et Orléans, où le commissaire de police, me fait comprendre que j’avais tort de vagabonder et que je ferais mieux de rentrer chez moi; j’accepte et je reçois un passe-port gratuit pour Bordeaux. Mon père et mes patrons croyant que Paris m’attirait résolurent de m’y envoyer. C’est ainsi que j’entrai comme employé chez M, L..., rue Martel ; je m’étais logé à l’Hôtel de Lyon, passage des Petites-Ecuries, je me trouvai très heureux. Je travaillai avec courage pendant 15 jours ; je touche ma paie et je pars brusquement, je me retrouve a Joinville-le-Pont. Je n’osai plus revenir chez mon patron, aussi je continuai ma route traversant successivement Champigny, Meaux, Longjumeau, Provins et Vitry-le-Français ou je demande un billet de logement qu’on se hâte de me donner... en prison. J’avais perdu mes papiers. On prend des renseignements, la liberté m’est rendue 15 jours plus tard, alors je me dirige vers Châlons-sur-Marne, Chaumont, Vesoul,

Dijon, Mâcon et Villefranche. Je visitai Lyon que je trouvai fort beau, la place de la Perrache surtout, j’y vis le chemin de fer funiculaire ; je passai à Grenoble où j’admirai les belles promenades qui bordent l’Isère, mais à Annecy je fus pris de nouveau, mis en prison, étant toujours sans papiers, puis remis en liberté avec un certificat et un secours de route qui me permit de regagner Bordeaux en passant par Lyon, Saint- Etienne, Le Puy, Mauriac, Tulle, Brives, Périgueux, Coutras et Libourne.

J’entre de nouveau à l’usine à gaz où je travaille de tout cœur pendant trois mois, quand un beau jour je me trouve sur une place qui m’était inconnue ; je m’informe, j’étais sur la place de la Préfecture, à Pau.

Suis-je assez malheureux, m’écriai^je ! Encore une nouvelle fugue ! Enfin, tant pis, puisque j’y suis je vais chercher une place. J’avais 5 fr. sur moi, je couchai pour 5 sous par nuit chez un chiffonnier. J’écrivis à mon père qui m’envoya 10 fr. et un certificat de la Compagnie du gaz de Bordeaux. J’obtins du travail à l’arsenal de Tarbes. Mais un soir, ayant touché l’argent qui m’était dû, je pars et me retrouve à Bagnères-de- Bigorre; je vais à.Lourdes où je prends le train pour Tarbes et Toulouse, où j’arrivai à i heure du matin. J’entends crier: « les voyageurs pour Cette et Marseille en voiture ! » et j’enfile un wagon. Le lendemain, j’arrivais à Marseille à 6 heures du soir. Là, j’entendis parler beaucoup de l’Afrique, je résolus de m’y rendre. J’échangeai un costume neuf que mon père m’avait envoyé à Tarbes contre un vieux, de plus le brocanteur avec qui j’avais affaire me donna 5 fr., et le lendemain je prenais passage sur le pont du « Maréchal-Canrobert » pour 15 fr. J’étais sans le sou, je gagnai ma nourriture comme marmiton. Vainement je cherchai du travail à Alger, j’allai alors jusqu’à St-Eugène, Mustapha supérieur et Blidah,

d’où je revins sans avoir rien trouvé. Je m’arrêtai à la Trappe de Staouël où l’on fabrique de l’eau de roses ; j’y fus nourri et logé, et quand je partis on me donna 40 sous. De retour à Alger j’errais sur la place du Gouvernement et devant la caserne des Isolés, quand un zouave me voyant fort malheureux me donna une gamelle et deux biscuits, en me conseillant de rentrer en France. Je m’adressai donc au commandant du « Moïse » qui me renvoya au maître d’hôtel. Je revins en France en fourbissant les cuivres de la cuisine, je gagnai même 5 francs à ce travail, plus 40 sous qu’un monsieur me donna pour un service que je lui avais rendu. J’allai à Aix, c’était l’époque des moissons ; un matin que je montais du blé, des gendarmes me demandèrent mes papiers ; comme toujours je n’en avais pas, ils m’arrêtèrent, on me mit en prison d’où je sortis un mois plus tard avec itinéraire forcé et secours de route, et je regagnai Bordeaux en passant par Arles, Nîmes, Montpellier, Pézenas, Cette, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Castelnaudary, Toulouse, Montauban, Castel-Sarrazin, Moissac, Agen et La Réole où mon frère vint me chercher. Ma mère mourut quelques jours après mon retour ; j’étais revenu à l’usine à gaz. J’étais calme depuis longtemps quand un beau jour je me réveillai en chemin de fer. J’étais à Puyoo.

— Allons, me dis-je, encore une escapade. Quel malheur !

J’avais heureusement de l’argent, je pris le train pour Orthez et Oloron, où je cherchai en vain du travail. Je revins donc à pied par Navarens, Orthez, Dax, Mont-de-Marsan et Roquefort. Ayant appris qu’il y avait du travail à Labouheyre, je m’y rendis après 2 jours de marche dans les landes; j’y travaillai 2 mois, quand je fus rappelé à Bordeaux par mon père. Un de mes frères allait subir le sort, et comme mon amour pour les voyages n’était que trop connu, on me

proposa de m’engager pour l’exempter du ser\dce militaire. J’acceptai, mais je fus réformé au conseil de révision; la décision qu’on avait prise à mon égard m’avait bien affecté, je m’étais remis difficilement au travail, aussi quelques jours après, je me trouvais à Mont-de-Marsan. Cette fois, j’avais mes papiers, et cela me donna l’idée d’aller me présenter au recrutement, où je fus déclaré bon pour le service. Je m’engageai donc volontairement le 19 avril 1878, et 3 jours après, ' le 22 avril, j’étais incorporé au 127® de ligne à Valenciennes. Je commençai à mouiller mes draps dès les premiers jours du mois de mai, on me retira le matelas du lit, puis je fis dans mes vêtements, on m’envoya à l’hôpital, où je restai en traitement pendant 3 mois et demi, au bout desquels j’obtins une convalescence de 3 mois que je passai chez moi, à Bordeaux, à-la campagne. En face de ma demeure habitait un ami d’enfance, Baptiste; je lui fis part de mes impressions de voyage, et surtout de la vie agréable qu’un soldat peut mener à Valenciennes; Baptiste, émerveillé, s’engagea pour me suivre. Aussi arrivons-nous tous deux dans cette ville. Je fus obligé de’quitter mon ami, qui, incorporé au 16® dragons ne put me suivre à Condé, où je fus envoyé avec un détachement du 127® de ligne. Je m’ennuyai beaucoup de ne pas voir mon ami, j’avais de grands maux de tête, aussi m’envoya-t-on à l’hôpital. A peine en étais-je sorti, quun jour, comme je me promenais dans la cour de la caserne, on vint m’avertir qu’un civil me demandait. C était Baptiste qui, s’ennuyant autant que moi, avait déserté et venait me proposer d’en faire autant. Je n’hésite pas un instant, et je passe la frontière, avec mes effets et mes armes, que je troque à Percewaltz contre un costume d’ouvrier et 2 fr. Nous passons alors par Tournai, Bruges, Ostende, Gand et Bruxelles où, ne trouvant pas de travail, nous ^'ivons d aumônes.

Nous allons à Charleroi, où pendant trois jours nous déchargeons des wagons de minerai, nous quittons cette ville ayant chacun 3 fr. dans la poche. Arrivés à Liège, la Société française nous donne i kilogramme de pain et 20 sous, ce qui nous permet de gagner Verviers. Là, nous apprenons qu’en Hollande on embarque secrètement pour les Indes. Nous partons donc pour Amsterdam, nous étions en plein hiver de 1879, hiver très rigoureux, nous manquions de pain, de chaussures et de vêtements, aussi Baptiste était-il bien fatigué ; quant à moi, éprouvant le besoin de marcher, je laissais mon ami se traîner sur le chemin et je passais devant faisant 4 et 5 kilomètres pour revenir sur mes pas le rejoindre. Nous arrivâmes enfin à Maëstricht. Mon ami ne pouvant aller plus loin entra à l’hôpital; hélas, quand je vins pour le voir, le lendemain, j’appris que le .pauvre garçon était mort de fatigue. Cette mort m’attrista beaucoup; d’autre part, n’ayant pas le sou et ne trouvant pas de travail, la police hollandaise me renvoya à la frontière belge.

Je revins donc à Bruxelles où je trouvai de l’occupation dans une fabrique de céruse où les ouvriers ne peuvent travailler que fort peu de temps à cause de l’intoxication saturnine. Le médecin attaché à l’établissement passe du reste la visite tous les jours. J’avais toujours caressé le projet d’aller en Autriche. J’écrivis donc à mon beau-frère que je partais pour Vienne et qu’il voulût bien m’envoyer un peu d’argent. Je pars aussitôt pour Aix-la-Chapelle, Dusseldorf où le consul français me donne 5 marks ; Cologne, Bonn où la police me donne un itinéraire avec secours; Audernach, Coblentz où je fus bien malade, rendant tout ce que j’avalais; je couchai pour 20 pfennigs au refuge des voyageurs, sorte d’asile placé sous le contrôle de l’État, puis je gagnai Mayence où un Bruxellois me donna 3 marks,

une chemise et des souliers, de là je me rendis à Cassel, Darmstadt, Francfort où je reçus un secours du consul, Hanau, Aschafïenbourg et Wurzbourg où mon beau-frère m’avait envoyé une lettre poste restante selon ce que nous avions convenu avant mon départ de Bruxelles, plus un mandat de 32 marks. J’atteignis Nuremberg, où je pris un billet de quatrième pour Ratisbonne d’où je gagnai à pied Passau, sur la frontière Autrichienne, J’arrivai vite à Lintz, puis à Amstette. Là on me demanda mes papiers. Je les avais perdus, aussi m’envoya-t-on vite en prison où je souffris beaucoup. Au bout de huit jours le médecin me reconnaissant malade me fit transporter à l’hôpital de Watof-an-der-Hisp où je fus traité, pendant un mois et demi, à la glace sur la tête et au sulfate de quinine. Quand je fus guéri on m’envoya de nouveau en prison afin d’y attendre le passage d’un convoi de prisonniers qui nous mit à la frontière, à Salzbourg. Cependant j’avais une idée fixe : aller à Vienne, aussi je revins à Lintz par un chemin détourné. J’y rencontrai un commis-voyageur belge qui me donna un florin et me conseilla de descendre le Danube sur un train de bois. C’est en ramant pour avoir du pain que je fis mon entrée dans la capitale autrichienne. Je couchai à l’asile le soir de mon arrivée, et le lendemain je me présentais chez M. D..., directeur de l’usine à gaz de Gaswerk-Tabor. Ce Monsieur avait été l’ancien directeur de l’usine à gaz de Bordèaux, il avait connu mon père et mon frère, aussi me reçut-il et me donna-t-il du travail dans son établissement. Nous possédons la lettre que M. D... écrivit au beau-frère d Albert; nous y relevons cette phrase :

Vienne le 4 avril 1880.

J’ai souvent été trompé ici par des gens se disant Français, que j’hésite à le croire (Albert), d’autant plus que ce malheureux garçon est si misérable que je ne le reconnais pas. Il me montre une lettre que vous lui avez écrite à Wurzbourg, datée de Bordeaux, le 26 décembre 1879.

Quelques semaines après, M, D... répondait au beau-frère d’Albert qui avait donné à son patron de bons renseignements sur lui, la lettre suivante témoignant de la bonne volonté que notre malade portait à son travail.

Vienne, le 30 avril 1880.

Monsieur,

J’ai reçu votre honorée du 6 av»il, dont je vous remercie beaucoup. J’ai appris avec plaisir que le jeune D..i. est un honnête et bon garçon, et, en effet, depuis qu’il est ici, je n’ai qu’à le louer en tout. J’espère qu’il continuera ainsi.

Malheureusement les choses ne se passèrent pas comme le désirait M. D..., car un beau jour Albert se trouve sur un bateau à vapeur. Au moment du débarquement le capitaine lui demande ce qu’il faisait là, et ce qui l’attire à Buda-Pesth. Grand étonnement de notre voyageur, qui ignorait s’être embarqué. Vite il se rend chez le consul de France qui lui donne un billet de quatrième pour rentrer à Vienne, où il travaille avec courage, lorsqu’un jour il reçoit une lettre de son beau-frère l’invitant à bénéficier de l’amnistie accordée aux déserteurs et de rentrer en France. Aussitôt Albert se rend chez l’ambassadeur qui lui accorde un billet de chemin de fer, et il rentre au régiment, à Valenciennes, le 21 septembre 1880.

Je suis donc reversé, dit Albert, au 127® de ligne, mais comme j’avais déserté avec mon équipement, ma masse était loin d’être complète, aussi me mit-on à. la cuisine afin de gagner un peu d’argent. Je m’ennuyais beaucoup, car je portais des vêtements graisseux. A cette époque, je subis la seule punition que j’aie jamais eue au régiment, à part la condamnation aux travaux publics. Mon livret porte pour avoir découché, mais je voulais déserter; seulement à la frontière un douanier m’avait ramené jusqu’à Valenciennes, car les idées de voyage me tourmentaient beaucoup. Donc un dimanche après avoir préparé le rata, je prie un de mes camarades de me remplacer; je me mets en grande tenue, je gagne Condé, et 2 heures après je passe la frontière pour la seconde fois. Je traverse Bon-Seconrs et Percewaltz, sans toutefois vendre mes vêtements, que je dépose chez un commissaire de police à Mons. Mon beau-frère m’envoie 30 francs à Bruxelles et m’engage à travailler. Arrivé à Liège j’entre pour 2 mois à l’hôpital des Anglais, puis je traverse Vervièrs, Aix-la-Chapelle, Cologne et je remonte le Rhin. J’admire le tombeau du général Hoche à Andemach, puis allant à Mayence je suis la route taillée dans la montagne, me rappelant que l’année précédente j’avais failli y être écrasé par une avalanche. Je passe sur le beau pont suspendu qui est jeté sur le Rhin dans cette ville, et le souvenir de mon passage du fleuve à pied me revint à la mémoire, car la glace ayant craqué sous mes pas j’avais failli être englouti. Puis vient Cassel où j’avais été malade pendant 2 mois, Cassel dont la façade de l’Hôtel de Ville magnifiquement sculptée ressemble à une église et où se trouve le château où Napoléon III fut retenu prisonnier. Je revis Francfort avec ses magnifiques squares sur les bords du Mein ; Hanau où je restai un mois à l’hôpital ; Frederick-

dorf village fondé par les protestants émigrés de France lors de la révocation de l’édit de Nantes. Je reçus des secours dans cette charmante bourgade, où tous les Français malheureux sont reçus en amis, on me donna à manger dans une pension de jeunes filles et j’y reçus lo marcks. Enfin marchant toujours, je traversai Ratisbonne, Passau, Lintz, et j’arrivai à Vienne où j’entrai de nouveau à l’usine à gaz.

Je fus tranquille pendant quelque temps; j’assistai le mai i88i au mariage de la princesse Stéphanie avec l’archiduc Rodolphe, quand je me trouvai brusquement à Budweis vers le milieu du mois de juin. Pouvais-je revenir à Vienne ! Certes je n’aurais jamais plus osé me représenter devant M. D... aussi me décidai-je à gagner le consulat français le plus voisin. A Pragues, les étudiants français firent une quête; je reçus 8 florins et une chemise, A Leipzig, le consul me donna 5 florins, mon voyage en quatrième de Leipzig à Berlin m’en coûta trois. Arrivé dans cette ville je m’adressai à l’ambassade et à la Société française; on me donna de quoi me rapatrier, mais au lieu de me diriger vers la France je me trouvai à Posen. Que vais-je faire maintenant? me dis-je, les consuls ne voudront plus s’occuper de toi, va donc et marche au hasard! Posen est une ville pauvre; on s’y nourrit de pommes de terre bouillies ou sautées dans la graisse, et pour 10 pfg., on peut faire un repas. Je trouvai que les hommes étaient sales; leur costume se composé de culottes, de hautes bottes, d’un veston de velours garnis d’anciennes monnaies en guise de boutons, et de chapeaux en feutre noir ; quelques-uns n’ont pas de chaussure, un grand manteau couvre leur misère.

Je quittai Posen et errai longtemps à l’aventure. Un jour que j’étais égaré dans les champs, des paysans me dirent ;

— Puisque lu es Français, va donc à ce château là-bas, on t’y donnera de l’argent et du pain.

Je m’y rendis, l’intendant me dit d’entrer. A peine étais-je dans le parc qu’un énorme chien s’élança sur moi, me roula par terre, et me laboura le bras et le poignet droit avec ses crocs et ses griffes. On accourut à mon secours, mais j’étais blessé et le maître du domaine m’envoya à ses frais à l’hôpital de Varsovie où je fus soigné pendant une quinzaine de jours. Quand je fus guéri, des juifs me conseillèrent d’aller jusqu’à Moscou en me disant qu’il y avait beaucoup de Français, et que sûrement je trouverais de l’ouvrage dans cette ville. Je partis donc, faisant le voyage de Varsovie à Moscou dans des fourgons où je soignai des bestiaux. J’arrivai à Moscou quelques jours après l’assassinat du tzar. La ville était très animée. Quant à moi, n’ayant pas mangé et étant sans travail, je ne savais que devenir. Le gouvernement russe se chargea de me loger et de me nourrir pendant quelque temps, et voici comment. J’étais en train d’admirer la statue de Pierre-le-Grand, au milieu d’une grande place, quand des agents de police coiffés de casques à pointe éprouvèrent le besoin d’entrer en conversation avec moi. Fort embarrassé, car j’ignore la langue russe, je leur fis comprendre tout mon ennui de ne pouvoir leur répondre convenablement et d’employer une mimique que je cherchai pourtant à rendre très expressive. Peut-être comprirentils tout de travers, peut-être aussi furent-ils scandalisés de mon procédé, toujours est-il qu’ils me saisirent malgré mes protestations et m’amenèrent devant un Monsieur qui, ne connaissant pas le français, fit venir un interprète. J étais devant un commissaire de police.

—• Vos papiers ! Où sont vos papiers?... me dit-il.

— Je n’en ai pas.

— Quels sont vos moyens d’existence?

— Nombreux, Monsieur le Commissaire, je voyage beaucoup ; quand j’ai de l’argent, je m’en sers; quand je n’en ai pas j’en demande; quand on ne m’en donne pas, je meurs de faim.

— Pourquoi vous trouvez-vous à Moscou?

— Je serais bien embarrassé de vous le dire. Voici comment cela arrive. J’ai de grands maux de tête, je m’ennuie, je sens le besoin de marcher, et je pars, je vais toujours tout droit et quand je reviens à moi, je suis loin ; la preuve, c’est que parti de Valenciennes il y a quelques mois je suis ici maintenant.

— Plus de doute, s’écria le Monsieur, nous en tenons un, et sa figure s’épanouit de joie.

— Allons ne cherchez pas à feindre me dit l’interprète, on vous connaît.

— Vous me connaissez ! quelle chance! alors vous tâcherez de me procurer un peu de travail ?

— Mais, parbleu! plus je le regarde, plus sa ressemblance est frappante. Enfin nous le tenons. Qu’on l’emmène.

Et l’on me saisit, on me pousse, on m’entraîne, je proteste. Enfin que me veut-on ?

— En prison le nihiliste ! crie le Monsieur.

Et oui! j’étais nihiliste sans le savoir. Mon signalement répondait à celui d’un homme qu’on recherchait. Et voilà comment legouvernement russe me fournit pendant trois mois et demi le gîte et le couvert en compagnie de plusieurs étudiants et de femmes. Ils savaient bien que je n’étais pas nihiliste ceux-là ! Une dame prisonnière qui avait fait ses études en France et qui parlait bien notre langue me secourut un peu et m’encouragea, car, jel’avoue, la perspective du nœud coulant ou des glaces de la Sibérie ne me souriait pas du tout.

Dans le courant du quatrième mois la cour de la prison se remplit de soldats. On appela les prisonniers un à un. Quatre sortirent des rangs, la tête rasée, on allait les pçndre. Je n’étais pas à l’aise. Mon Dieu, me disais-je, pourvu que je ne sois pas pendu ! On en appela une cinquantaine pour être envoyés en Sibérie. Allons, me dis-je en riant quand je vis que je n’avais plus à redouter la corde, le gouvernement russe ayant appris tes goûts pour les voyages va t’en faire faire un là-bas, bien loin, bien loin. J’en étais là de mes réflexions quand l’interprète s’approchant de moi vint me lire une ordonnance d’après laquelle la France ne me réclamant pas, mais me reconnaissant comme citoyen français, on allait me conduire à la frontière turque !

Décidément j’étais servi à souhait, et on allait me faire voir du pays. On m’incorpora dans un convoi de prisonniers, qui en laissait ou en prenait en route. Je supportai alors des souffrances atroces ; nous marchions par quatre les mains liées derrière le dos, on ne nous détachait qu’aux heures des repas. Les étapes étaient quelquefois de 50 kilomètres, il fallait marcher vite, sans quoi les Cosaques, mettant leur chevaux au galop, venaient nous donner de grands coups de plat de sabre dans les jarrets. Quand nous arrivions dans une ville, ça allait à moitié mal ; on nous logeait dans la prison où nous étions à peu près nourris ; malheureusement nous couchions le plus souvent dans l’isbah des gardes. Ces gardes sont chargés d’assurer le service de la poste, et s’occupent en même temps de l’entretien des routes et des forêts. L’isbah est divisée en deux chambres, l’une dans laquelle logeaient le garde et les Cosaques, l’autre où l’on nous enfermait. Nous y couchions pêle-mêle, hommes et femmes, avec des tziganes qu’on expulsait. Les malheureuses tziganes étaient enveloppées d’un grand manteau dans lequel elles

portaient leurs enfants ; elles étaient fort belles, mais d’une saleté repoussante; le matin, elles faisaient leur toilette devant nous, puis elles se livraient devant tous, à qui en voulait, pour un morceau de pain, une cigarette ou un peu de schnaps. Parfois même à la halte de midi et malgré la fatigue de la route, prisonniers et prisonnières s’accouplaient en plein air, personne n’y trouvait à redire pas même les Cosaques qui nous regardaient. Une nuit des compagnons de route voyant que j’avais été privé depuis le départ du plaisir auquel ils se livraient si facilement voulurent me le faire partager. L’adversité rend meilleur.

— Il lui faut de la femme aussi, dirent-ils.

— Je m’en charge, répondit une belle tzigane. Et elle se coucha près de moi. Elle était bien en chair, longtemps elle me cajola, m’excita, se roula sur moi, rien n’y fit. De guerre lasse elle m’abandonna... Alors, tout seul, je me procurai le plaisir qu’elle avait été impuissante à me donner, et que, d’ailleurs, je m’accordais plusieurs fois par jour.

Une de ces malheureuses allait accoucher, on la laissa dans une ville ; une autre mourut au milieu de nous, en prison, dans des convulsions horribles, se roulant par terre et écumant de rage, ses membres paraissaient recroquevillés. Elle dut être tuée par l’alcool qu’on nous donnait ; il était tellement fort et mauvais que je ne pouvais le boire. Enfin après plusieurs semaines de marche, nous arrivâmes près d’un poteau portant les armes turques. Là, le chef des Cosaques nous faisant former le cercle, nous lut un décret impérial d’après lequel celui d’entre nous qui rentrerait sur le territoire russe serait renvoyé en Sibérie, puis de la main il nous fit signe de partir. Je couchai la nuit suivante dans la cabane d’un pauvre pêcheur à qui je demandai un abri par signes, puis je marchai pendant de longues semaines mendiant mon

pain et couchant où je pouvais. Enfin j’arrivai à une grande ville, bâtie au bord de la mer. J’étais à Constantinople. Je vis sur la devanture d’un magasin : « Ici on parle français. » J’entrai et on m’apprit qu’il existait un asile international dans la ville. Je m’y rendis. On y prit mon nom, on me donna i kilog de pain et un cachet correspondant au numéro d’un lit. J’étais couvert de vermine^ on me fit pendre moimême mes vêtements dans une chambre où l’on brûlait du soufre ; on me mit au bain, puis on me donna une longue chemise de flanelle. A huit heures du soir, on ferma les portes de l’asile. Un prêtre vint faire la prière pour laquelle on se déchausse, on lève les mains et on baise la terre. Le lendemain on me fit raser, je cirai mes souliers, je mangeai une soupe à la farine et on me rendit mes vêtements. Dans la journée j’allai chez le consul de France qui m’ayant engagé à revenir à Vienne, me remit un billet de chemin de fer pour cette ville, 3 florins autrichiens, et une note priant les employés du chemin de fer de s’occuper de moi, car j’ignorais le turc. Le trajet dura 48 heures; j’entrai à Vienne par la gare de Pradstrass. Je courus chez M. D... qui fut on ne peut plus étonné de me voir et ne voulut rien croire de mes aventures. Il voulut bien me reprendre comme employé, et je me remis sérieusement au travail.

Un dimanche j’assistais sur le Prado au défilé du Tir International; quand les Français passèrent, j’entendis crier partout « Vive la France !» Un de ceux qui criaient était près de moi, nous * causâmes, il était déserteur; artilleur à Besançon, il était passé en Suisse qu’il avait traversée et dont il me parla souvent dans la suite. D^ lp£s Suisse et de ses rnontagnes ne me quitta plus.

' Quelque temps après j’étais à Klostenburg. Des dominicains français m’y donnèrent la soupe. Je n osais plus revenir

à Vienne ; je partis donc pour Rufstein et Munich, où le consul de France me donna un billet de chemin de fer pour Gunzburg et Stuttgard ; là je reçus du consul 12 marcks et partis pour Carlsruhe, Kehl et Strasbourg. A Schelestadt, un capitaine d’infanterie bavarois, marié à une parisienne, me conseilla de rentrer en France et me donna 5 marcks. Arrêté une nuit sur un banc à Cglmar, on me mit en prison, mais on me relâcha le lendemain quand j’eus fait voir que j’avais de l’argent. A Mulhouse, un contre-maître, dont le fils était parti en France pour ne pas servir l’Allemagne, consentit à m’employer, car j’avais l’autorisation du commissaire de police de rester pendant 15 jours dans cette ville. Je poussai la brouette, portant des tuiles et gagnant un peu d’argent. Puis j’entrai en Suisse. Je visitai successivement Interlaken, Genève, le canton de Vaux, Schaffouse et Bâle. Là, me sentant si malheureux et me voyant si près de la France, je me rendis chez notre consul le 5 septembre 1882 et lui déclarai que je voulais me constituer prisonnier. J’en reçus des secours et des papiers. Le 25 septembre suivant, je meremettais entre les mains de la gendarmerie à Belle, d’où l’on m’expédia sur la prison militaire de Lille après être passé par Valenciennes. »

Arrivé à Lille, Albert subit un interrogatoire ; il prétend ne pas savoir pourquoi il a déserté, on le presse de questions et il finit par répondre ces mots : « Je suis parti parce que mes camarades me faisaient trop de misères, » Le 24 novembre 1882, il est condamné à 3 ans de travaux publics pour désertion avec effets et armes. Son avocat, nous dit-il, plaida l’irresponsabilité, se basant sur les bons antécédents et surtout sur les maux de tête qu’éprouvait son client. D’autre part, son défenseur, à qui nous nous sommés adressé, directement, dit ne pas se rappeler cette affaire qu’il n’a pas même trouvée

inscrite dans ses notes, ce qui prouve qu’Albert fut jugé sommairement sans enquête sérieuse préalable, ses deux désertions l’ayant classé par avance dans la catégorie des incorrigibles et non des irresponsabl.es. Il est cependant probable que son avocat plaida l’irresponsabilité pour la forme sans être plus qu’il ne faut convaincu lui-même de l’innocence de son client.

Albert fut donc envoyé en Afrique au camp des Portes-de- Fer. On lui fit raser les cheveux ce qui le fit souffrir horriblement surtout lorsque le rasoir passait sur la zone hyperesthésique dont nous avons parlé. C’est à la douleur qu’il éprouvait qu’il rattache la perforation du tympan de son oreille gauche. Il souffre de violents maux de tête qui nécessitent son transport à l’ambulance de Bordj-Bou-Aneridj où il reste 2 mois, après avoir passé 8 jours au camp dans cet intervalle.

Dispensé du séjour au camp on l’envoie au dépôt à Bougie où il entre à l’hôpital à deux reprises, la première fois pendant cinq mois, la seconde pendant trois.

Le 14 juillet, il est gracié en considération de sa bonne conduite. Pendant les marches, il était toujours en tête de la colonne. Au moment d’être incorporé au ii® de ligne, on l’envoie à l’hôpital de Sétif, pour y être proposé pour la réforme, qu’il obtient enfin à Bône pour la perforation du tympan gauche.

Rentré à Bordeaux, Albert travaille de nouveau à la Compagnie du gaz. Ses patrons sont très contents de lui, les certificats que nous possédons nous le prouvent, sa famille est enchantée d’avoir auprès d’elle son enfant prodigue, qui promet de bien se tenir. Et, en effet, il fait la connaissance d’une jeune fille, qu’il aime beaucoup, on fixe le jour du mariage. Albert va enfin goûter les joies de la

famille et se reposer de ses fugues qui l’ont fatigué, quand le i8 juin 1885 il disparaît. Le futur se retrouve à l’hôpital de Verdun (Meuse), dans les premiers jours de septembre, sans savoir comment il a pu -arriver jusqu’à cette ville, ni ce qu’il avait pu faire depuis le mois de juin. Il fut très affecté de cette nouvelle escapade, surtout lorsqu’il pensa à sa fiancée qu’il avait quittée si brusquement et qu’il retrouverait peut-être mariée à son retour, ce qui arriva

Une décision ministérielle en date du 9 décembre 1885 accordant à Albert un passe-port d’indigent avec secours de route, il arrive le 17 janvier 1886 à Bordeaux et rentre à l’hôpital Saint-André, salle 12, lit 39, dans le service de M. le professeur agrégé Lande. Nous l’y remarquons dans les premiers jours de février. M. Lande veut bien lui accorder le 24 février le transeat pour la salle 16 dans laquelle nous nous trouvons. Quand nous arrivons le lendemain pour interroger notre malade, nous apprenons qu’il est parti. Il avait profité de ce qu’on lui avait rendu ses vêtements pour se sauver de rhôpital. Il se retrouve à Labouheyre, où le maire lui ayant donné un billet de logement lui conseille de rentrer à Bordeaux, mais il part le lendemain pour Pau, y séjourne à l’hôpital du 10 au 25 mars. A sa sortie il va à Tarbes, puis travaille à Dos du 26 mars au 22 avril. Il rentre ce jour-là à l’hospice de Tarbes jusqu’au 28 avril, et vient enfin échouer à l’hôpital Saint-André à Bordeaux, le 3 mai 1886, dans le service de M. le professeur Pitres, où nous commençons à prendre l’observation clinique de ce nouveau Juif-Errant.

Entrons maintenant dans le domaine clinique.

Etat actuel, hispection. — Albert est un garçon un peu maigre et grêle, mais assez bien musclé. Sa physionomie est tour à tour intelligente et hébétée. Au bras droit et au

poignet on voit les cicatrices laissées par la morsure d’un chien. Pas de distrophie unguéale, microcéphalie légèrement prononcée. Albert est gaucher.

Palpation. — Tous les réflexes sont normaux, le réflexe testiculaire n’est pas bien accentué.

Percussion et auscultation. Rien du côté de la poitrine, du cœur, du foie, de l’estomac et des reins.

Mensuration. — Circonférence horizontale du crâne, o“ 52 ; d’un tragus à l’autre par le front, 0“ 29; d’une oreille à l’autre par l’obélion, 0“ 20 ; de la racine du nez à la protubéranse occipitale externe, o™ 35 ; diamètre antéro-postérieur, o™ 165 ; diamètre bi-pariétal, 0“ 16 ; l’indice céphalique n’a pu êtrepris.

La réduction au dixième du tour de tête d’Albert, prise au moyen d’un conformateur à 0“ 04 au-dessus de la racine du nez et à environ la même distance au-dessous de la pointe de l’occipital, donne : Diamètre antéro-postérieur, 0“ 068; diamètre transverse d’un pariétal à l’autre, 0“ 055. (PI. I, fig. 2).

Le sommet de l’occipital chevauche sur la suture interpariétale ; on peut enfoncer facilement l’index et le médius réunis dans la suture lambdoïde. La pointe de l’occipital est proéminente, les deux bords supérieurs de la suture occipitopariétale sont enfoncés. (PI. I, fig. i).'

Taille i “68 ; longueur du buste : en avant : de la fourchette du sternum à l’apophyse xyphoïde, 0^19; de l’apophyse xyphoïde au pubis, o“32 ; en arrière: de la proéminente au coccyx, o'“59; largeur des épaules 0^47 ; largeur de la poitrine d’une acromion à l’autre, o™ 40; tour de poitrine, o“8o; dans l’inspiration, 0^85 ; dans l’expiration, o°"79 ; tour du cou en passant par la pomme d’Adam, 0^33 ; longueur du cou, de la protubérance occipitale externe à l’apophyse proéminente o“i3; tour du bassin par une ligne passant par les deux crêtes

iliaques antérieures et supérieures, 0^78; longueur des jambes de la crête iliaque antérieure et supérieure au talon, o“97 ; longueur du bras de Facromion au sommet du médius, 0^75,■ longueur des mains, o“i9; longueur des pieds, o™24; force au dynamomètre, main droite, 52; main gauche, 65.

Fonctions de nutrition. — L’appétit est généralement bon, les selles sont régulières et quotidiennes. La digestion facile. Les urines sont normales, franchement acides. Albert sue des mains et des pieds; il est obligé de changer souvent de chaussettes en été. La sueur se localise aussi à la figure et surtout au front. Rien ou presque rien au thorax. Le poids moyen du corps est de 57 kilogrammes.

Sensibilité spéciale. — Vue : Albert a un champ visuel rétréci concentriquement (P. II, fig. i prise le 2 novembre 1886, fig. 2 prise le 8 février 1887. L’accommodation se fait bien. Les pupilles sont un peu déformées et oblongues, le fond de l’œil est normal.

Œil droit : il ne reconnaît ni le rose, ni le violet, le vert clair, le jaune clair ni le lilas.

Œil gauche : il ne reconnaît pas le violet et le rose.

Des deux yeux. Il ne reconnaît pas le marron, le vert clair, le violet, le violet clair, la couleur brique et le rose. En général il a perdu la notion de toutes les teintes claires. La couleur rose n’est reconnue d’aucun œil ni des deux à la fois.

Nous lui présentons une carte rose. '

— Quelle est la couleur de cette carte?

— Elle est bleue.

— Vraiment?

— Non, elle est blanche?

— En êtes-vous bien sûr, regardez bien.

— Je ne sais pas.

Planche

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