CHAMP VISUEL D'ALBERT
Jusqu'à 90? autour de la FOVEA CENTRAIS comme centre Orossissemi 1 H
— Si elle n’est ni bleue ni blanche, quelle couleur a-t-elle donc?
— Elle est rose.
— Ah! c’est la couleur rose, cela? J’avais complètement oublié ce ton. Je voyais bien une couleur, mais j’ignorais son nom.
r — Vous ne l’aviez donc jamais vue?
—- Pardon, mais j’en avais perdu la mémoire.
Le lendemain, comme nous passions devant une affiche rose placardée au milieu d’autres affiches de différentes couleurs, nous lui demandons ce qu’il voit.
— Je vois du vert, du bleu, du rouge.
— Et celle-là, lui dis-je en lui désignant l’affiche rose, quelle couleur a-t-elle?
Albert réfléchit un moment ; puis me regardant en souriant, c’est du rose, vous me l’avez appris hier. *
A peine avions-nous fait quelques centaines de pas, le hasard voulut que nous passions de nouveau devant d’autres affiches. Je répétai la même expérience.
— Quelle est la couleur de cette affiche? (elle était rose),
Albert cherche longtemps, mais en vain cette fois, il a
oublié la couleur rose, il ne la reconnaît plus. Il me dit alors avoir des absences de couleurs et n’en reconnaître quelquefois aucune, il oublie leur nom. Il a toujours reconnu le rouge, le blanc et le noir. Cette amnésie dure un temps plus ou moins long.
L’examen du larynx, de la bouche, du nez et des oreilles a été pratiqué par notre ami M. le docteus Lichtwitz.
Quie. — Oreille droite : le tympan est déprimé, le man- ‘ che du marteau est horizontal, 1 apophyse externe est saillante.
Oreille gauche : trace d’une ancienne perforation de la
membrane de Shrapnell (partie supérieure du tympan) Le reste du tympan est terne, un peu refoulé en arriére.
Le Tact est normal.
L’Odorat. — Narine droite : les cornets inférieurs et moyens sont considérablement atrophiés.
\jà. narine gauche t.'sX. normale. La sensibilité existe dans, le nez au contact, à la piqûre et à la brûlure. Le malade sent peu les mauvaises ' odeurs (assa fœtida) de la narine droite. Il les sent bien de la narine gauche. Il reconnaît les odeurs agréables des deux narines {essence de molette, de verveine, de rose blanche etc.)
La trompe d’Eustache droite n’est pas libre, la gauche l’est assez.
Goût. — Le goût est conservé, bonne denture. La muqueuse buccale possède une sensibilité normale, les réflexes sont conservés. Sur la paroi postérieure du pharynx et surtout sur les parties latérales on voit des granulations.
Les cordes vocales sont normales, leur motilité existe à la phonation et à la respiration. Le larynx est normal. La voûte palatine est ogivale étroite et enfoncée en haut et en avant. Pas de cicatrices sur la langue, pas de mouvements vermiculaires des lèvres, pas d’embarras de la parole.
Zânes hyperesthésiques. —La pression au creux épigastrique provoque de l’étouffement. Une zone très douloureuse, large à peu près comme la paume de la main, existe au sommet de la tête entre les sutures sagittale et lambdoïde et s’étendant à environ deuîi^ travers de, doigt de chaque côté de la suture interpariétale. L’application simple de la main est fort douloureuse au malade qui attribue cette hyperesthésie au rasement des cheveux qu’il a subi aux travaux publics en Afrique.
Zônes anesthésiques. — A son entrée dans le service on pouvait traverser sa langue avec une aiguille sans qu’il éprouvât la moindre douleur. Il en était de même de sa peau, anesthésie et analgésie généralisées.
Un traitement bromuré a ramené la sensibilité.
T roubles 'oaso-moteurs .— Albert se congestionne facilement. Sa figure devient rouge, les oreilles sont écarlates, les artères temporales font saillie et battent fortement ainsi que la faciale et la carotide externe. Quand il baisse la tête pour se chausser ou qu’il la relève pour se faire raser, il a des éblouissements qui durent environ 5 minutes.
Pas de paralysie cutanée vaso-motrice, cependant il semble y en avoir un peu au thorax ; l’ongle passé sur les pectoraux y provoque une légère traînée rose clair.
Sensibilité morale. ■— Les sentiments affectifs sont très développés. Nous verrons par la suite quel attachement possède Albert pour le souvenir de sa mère. Son caractère est très doux, il pleure facilement, il est bon. Les fêtes, les joies honnêtes, les jeunes filles dansant sous le regard maternel, excitent en lui des idées d’une douceur triste qui le font pleurer de joie. « Si ma pauvre mère vivait, je pourrais partager ces plaisirs, se dit-il en ces moments, tandis que j’en suis éloigné. Qui voudrait de moi, maintenant ? » Ce sentiment n’est pas dicté par un esprit de rébellion ou de haine, de dépit ou de colère, mais par une douce tristesse aiguisée d’une goutte de fatalisme qui lui fait supporter son sort avec une calme résignation. Les rires et les amusements des filles publiques le dégoûtent tellement qu’il frapperait ces femmes s’il le pouvait. Au théâtre, le^drame lui plaît beaucoup^ mais il n’y pleure jamais, quelque pathétique que soit la scène.
Pas d’idées expansives. / - J
Senthnents passiminels. ■— Albert ne fume ni ne boit,. il
fl’est ni joueur ni coureur d’aventures, mais il ne fait pas d’efforts pour arrêter les élans passionnels qui le poussent à l’onanisme. Nous savons, en effet, qu’il se livre depuis son jeune âge à des actes solitaires. Comme presque tous les vieux onanistes, il est timide auprès d’une femme. Mais à peine âùlit il évoque l’image d’unefemme qu’il aura vue dans la journée et il se masturbe en entreprenant avec elle un ÿoyage imaginaire.
Il nous dit être tornbé en poussant un cri et comme évanoui à côté de la première femme qu’il a connue lors de son premier coït en Autriche, à. Vienne. Aujourd’hui cependant les idées sont moins érotiques, le traitement bromuré ayant été appliqué. :
Fonctions d’expression. —^ Ce qui frappe surtout quand on observe Albert de profil, c’est la forme allongée de sa tête qui donne l’impression d’un cylindre, impression due probablement à la maigreur du visagè, â la légère proéminence des os malaires, au long cou et surtout à raplatissement de la courbure occipitale. Son regard est tour à tour éveillé ou atone avec chûte de la lèvre inférieure.
Fonction psychique'. — Nous dirons dans le courant de cette; étude ce que devient la volonté chez Albert. ’
: Intelligence. — Bien qu’ayant fréquenté l’école jusqu’à l’age' de 12 ans, Albert sait à peine-lire et pas du tout éerire. Son intelligence subit des hauts et des bas, tantôt-elle est vive et alerte, tantôt bornée et ôbtuse. Albert a appris à lire: pendant le,peu de temps qu’il a passé au régiment. ■ i Pendant son séjour en Allerrîagne il a appris à parler la langue de ce pays d’une façon fort convenable. Certaines expressions et la prononciation de certains mots prouvent qu’il a habité le nord de ce pays.
Mémoirei — Notre malade pourrait fournir une excellente
observation à un travail sur les maladies de la mémoire, La sienne est d’une sûreté étonnante en même temps que d’une faiblesse incompréhensible.
Nous demandons à Albert, le jour de son entrée dans le service, l’âge qu’il a. - -
— Peut-être bien 29 ans ! répondit-il
— Pourquoi peut-être bien ?
— Parce que je n’en suis pas sûr du tout, mon passeport, dit 29 ans.
■ Nous savons qu’il est né en 1860 et que, par conséquent, il ne peut avoir que 26 ans.
— Vous avez 26 ans, lui disons-nous,
— Ah ! merci, je suis bien content de savoir mon âge.
Le lendemain, nous lui posons la même question.
— Je sais bien que vous me l’avez dit hier, nous répond-il, mais je ne me le rappelle plus.
Nous le lui apprenons de nouveau, et maintenant, quand nous en reparlons, rl nous répond : J’ai 26 ans, je le sais parce que vous me l’avez dit.
Entre deux fugues, Albert ayant fait la connaissance d’une jeune ouvrière, l’avait demandée en mariage et avait obtenu sa main. Etant reçu dans la maison où travaillait la jeune fille, rue St-Antoine, à Bordeaux, il lui promit un jour de venir la chercher vers 4 heures du soir pour aller faire' ensemble un tour de promenade.
En attendant cette heure, Albert, qui ne travaillait pas ce jour-là, dit à sa fiancée qu’il allait se reposer au Jardin-Public.
Alors il descend la rue Ste-Catherine, aboutit au cours du Chapeâu-Rouge, arrive sur les quais et un moment après il se trouve à La Bastide devant l’Alcazar où il entend qu’on fait de la musique: il y avait répétition, il entre..., et à 6 heures il frappe à la porte de sa fiancée. Il avait oublié
l’heure du rendez-vous ! Trois ou quatre jours après, il partait et se réveillait en prison à Verdun. Nous verrons, dans la suite, le crochet qu’il avait fait avant d’arriver dans cette ville.
A son retour, il fut prié par la jeune fille de ne plus se présenter chez elle.
Pendant ce voyage, il perdit sa montre et son livret militaire que nous retrouverons à la fin de cette observation. Quelquefois il suffit de donner une simple indication, un seul mot à Albert pour lui faire rappeler toute une série de faits.
— Avez-vous été en Afrique avant d’avoir été soldat ?
■— Non, monsieur.
— En êtes-vous bien sûr ?
— Absolument sûr.
— Réfléchissez-y cette nuit, vous me donnerez la réponse demain.
Et le lendemain.
, — Eh bien ! Albert, cette réponse ?
— Je ne me rappelle rien.
, — Pourtant vous avez été marmiton...
— Marmiton ?... marmiton... attendez... cela me revient... je sais maintenant... c’est bien cela... je suis allé en Afrique avant d’être soldat... (i'^\.2i\tk\iOxà.à.'jL<i.Maréchal'Canrohert'».. et parbleu, oui... je n’avais pas le sou pour payer mon passage que je gagnai en faisant le service de marmiton.
Nous avons dit qu’Albert porte une cicatrice au bras droit.
D’où vous vient cette blessure ?
— Je l’ignore, je dois l’avoir toujours eue.
— C’est une morsure.
— Mordu, moi ?
— Mais, oui, par un gros chien.
— Un gros chien ?... Oui, je me rappelle maintenant,
c’était dans une grande propriété où j’étais entré pour demander du pain.
On peut rapprocher cette expérience de celle de la couleur rose. Il y a perte de mémoire passagère chez Albert avec durée plus ou moins longue. Voici un autre fait qui prouve que sa mémoire est cependant d’une exactitude étonnante.
Voulant savoir si les récits de ses voyages n’étaient pas faux ou tout au moins exagérés, je fis venir un jour Albert chez moi où j’avais donné rendez-vous à une dame amie de ma famille qui avait habité Frederichdorff, en qualité de professeur de français, dans une pension de jeunes demoiselles, et qui se trouvait, par une coïncidence heureuse, être dans cette petite ville au moment où Albert y passa lors d’une de ses pérégrinations à travers le nord de l’Europe. Disons en passant qu’il se sent toujours poussé vers le nord et qu’il n’aime pas le midi.
Alors il nous raconte qu’il est entré à Frederickdorff par une route de traverse en venant d’Hombourg. Cette route débouche au milieu du village. Il y a là une croix. Frédérickdorfï est un village bâti en longueur sur les deux bords de la route ; il y a un café qui fait face à la rue principale.
« J’allai frapper, dit-il, à la porte d’une pension où je fus reçu et où on me donna à manger. Ce fut une dame brune, âgée d’une trentaine d’années environ, qui m’ouvrit et me fit servir j elle avait une épingle à cheveux à forihe dlépée. »
Cette observation était exacte ; toutes les dames de la maison portaient des épingles à cheveux ayant cette forme. C’était la mode à cette époque (1879-1880) à la pension, car Albert avait été reçu dans la maison qu habitait notre amie, en ce moment.
La mémoire d’Albert ressemblerait assez à une plaque
photographique dont certaines parties seraient floues, tandis que d’autres seraient bien venues. Il faut l’entendre raconter ses voyages, Et pourtant c’est un garçon qui n’a pas reçu d’instruction; il est très humoristique à l’occasion; c’est ainsi qu’il nous décrit la rotondité de la femme du bourgmestre d’un village voisin de FredericKdorfï ; qu’il nous parle des royaumes, des duchés, des provinces, qu’il a visités ; nous cite les fleuves qu’il a traversés, les villes dont il a admiré les monuments, nous donnant des détails très précis sur les mœurs et les costumes des habitants, ajoutant le fait historistique qui les rend célèbres.
Albert peut oublier son âge, qu’il a fait sa première communion, qu’il a été mordu, qu’il a été emprisonné comme nihiliste à Moscou, etc., etc., mais il se souviendra toujours des beaux paysages qu’il a vus et des monuments qu’il a admirés. Tout jeune, il aimait les récits dé voyage, s’enquérant de ce qu’il y avait de remarquable dans tel ou tel pays, dans telle ou telle ville.
Albert éprouve, nous dit-il, une impulsion irrésistible de marche deux ou trois jours avant l’accès qui le force à partir. Son caractère change, il devient morose et taciturne, il éprouve un violent mal de tête accompagné de sueurs profuses, il a des bourdonnements d’oreille, des étourdissements et un tremblement nerveux qui le force à marcher. Il commet des étourderies ; c’est ainsi qu’à table il tend un couteau pour un verre si on lui sert à boire. Enfin sans qu’il puisse raisonner l’acte qu’il accomplit, il part tout à coup non sans boire avec avidité et à la suite deux ou trois verres d!-orgèat ou d’un sirop quelconque qu’il se fait servir sur le premier comptoir qu’il rencontre. Albert, qui n’aime pas les liqueurs fortes à F état de santé les déteste quand il est malade. Son existence est complète, il sent bien toutes les
parties de son corps, mais il lui semble qu’il n’aBrivera jamais assez tôt aux objets dont il a besoin pour son départ, chapeau, souliers, etc.
« Je mettrais une robe de femme, dit-il, si je la trouvais immédiatement a ma portée pour aller plus vite. » Une fois parti, il ne sait plus ce qu’il fait, il est inconscient; s’il pleut, il se mouille sans s’apercevoir qu’il tombe de l’eau ; il doit manger et boire selon toute probabilité, mais il n’en est pas sûr, la raison seule lui disant qu’il doit avoir bu et mangé durant les jours de crise et de marche pendant lesquels il veut être seul. Il ne se sent pas vivre, ou, s’il le sent, il ne s’en souvient pas. Il a un soin extrême de sa personne, il est toujours très propre, même pendant l’accès, alors que marchant à l’aventure par le soleil ou par la pluie, dans la poussière ou dans la boue, sur les routes ou dans les champs, il doit inévitablement se salir. Il gratte la boue avec ses doigts, et se lave à tous les ruisseaux qu’il rencontre. Albert porte sur lui un pantalon qu’il fit faire à Bordeaux quelques jours avant son départ pour Verdun; il est d’une propreté irréprochable, et pourtant Albert a fait à pied une bonne partie du voyage, couchant probablement où il pouvait.
Le goût est modifié. Dans l’état de crise, tout ce qu’il mange est fade, l’odorat reste normal, mais il a des illusions. En plein jour, les arbres prennent l’aspect fantastique de fantômes dont la vue lui donne le frisson. Quand il revient à lui tout lui semble « drôle » (^2^), les arbres paraissent ne plus avoir de feuilles, la route sur laquelle il se trouve est un champ, et la prison dans laquelle il a été enfermé une chambre ordinaire. Ce n’est qu’une heure environ après le réveil, qu’il a la perception exacte du lieu dans lequel il se trouve. La fin de la crise est accompagnée de bâillements et de pleurs, l’abattement en est le dernier terme.
La volonté va en s’affaiblissant à mesure que la crise augmente d’intensité. Bien q e se levant tous les jours 3 heures avant celle de se rendre au travail, il aime alors à rester au lit le plus longtemps possible et ne se décide à s’habiller qu’au dernier moment. Sa volonté est incapable de réagir contre la mollesse qui l’envahit ou la timidité qui l’obsède ; il nous raconte à ce sujet qu’il fut envoyé par son patron, quelques jours avant sa dernière fugue, dans un magasin de confections pour dames. Arrivé sur le seuil de la porte de l’atelier où il devait poser un bec de gaz, et où se trouvaient réunies toutes les ouvrières, il n’osa pas entrer, intimidé par la vue des jeunes filles. Il se retira en donnant pour raison que l’ouvrage ne pouvait se faire au milieu de tant de personnes.
Il revint à l’heure du déjeuner, quand il fut bien sûr d’être seul. Albert ne cherche pas à comprendre quand il n’a pas saisi du premier .coup; s’il lit un journal, il s’occupe de ce qu’on y dit sur les pays étrangers qu’il a visités; il lira la chronique locale, le récit des accidents ou des crimes, mais jamais la politique ou les articles appelés « de fond, »
Il ne manque cependant pas de volonté, mais chez lui elle est paresseuse et affaiblie.
Quand l’idée du départ s’implante dans son esprit, il en est tellement captivé qu’aucun obstacle ne pourrait l’empêcher de mettre son projet à exécution.
Le 2 ç juin, Albert n’ayant pas eu de crise veut quitter l’hôpital afin de reprendre son travail. Il apprend de son patron que le travail n’allant pas il ne pourrait être occupé qu’à partir du mois de septembre. Albert va trouver son frère, qui ne veut pas le recevoir, le traitant de paresseux et d’indigne. Le lendemain, il revient à l’hôpital, il est triste, il pleure, il ne sait que devenir. M. le professeur Pitres, le
rassure en lui disant qu’il pourra attendre, s’il veut, le mois de septembre, dans son service. Cette faveur rend notre malade très heureux. Le 5 août, rien de particulier à signaler.
Le 6 août, Albert s’est promené, selon son habitude, dans les couloirs de l’hôpital ne montrant aucune agitation. Personne ne lui a parlé de voyage ni d’aucune ville. Il s’est couché avant 8 heures, paraissant très bien portant. Mais à 8 heures 1/2 il appelle un de ses voisins C... (de JUûge)^» et lui demande s’il veut partir avec lui pour cette ville. C... ne répondant pas parce qu’il était étonné de l’accent peu naturel de la voix d’Albert, celui-ci s’adresse à d’autres voisins qui lui demandent ironiquement s’il veut partir tout de suite. A quoi il répond qu’il ne partira que le lendemain matin :
— Tu comprends, ajouta-t-il en s’adressant à C..., je ne peux pas toujours rester ici sans rien faire ; là-bas il y a de l’ouvrage, on travaille beaucoup au gaz et, du reste, jedoisy trouver une personne qui en arrivant me docnera 200 francs. Cela dit Albert se tait et reste tranquille jusqu’à minuit. Alors C..., l’entendant marmotter tout seul, vient s’asseoir auprès de son lit.
Albert avait les yeux grand ouverts et ne s’est pas aperçu du visiteur qui l’écoutait.
— Il irait, disait-il, au Consulat en passant par telle rue, devant telle église, il traverserait la Meuse sur tel pont pour aller à l’usine à gaz. Il racontait qu’il avait eu beaucoup de plaisir jadis à Liège, et il nommait les personnes qu il y avait connues. Cet état a duré une heure, puis Albert s est tu.
Le 7 août, Albert se lève à 8 heures, et de sa voix naturelle dit quelques paroles banales à ses voisins. Puis il se met à coudre son pantalon qui n’en avait pas besoin, et à poser une pièce à un endroit où il n’y avait pas de trou. Il se plaint de maux de tête assez vifs.
— Veux-tu venir avec moi à Liège? dit-il tout à coup à C...
— C’est trop loin pour y aller à pied, répond celui-ci.
— Oh! pas trop, réplique Albert, dans trois semaines nous y serions.
— Tu n’as ni vêtements, ni chaussures pour faire un si long voyage.
— Tu me prêteras ce qu’il faut.
Il prend les bottines de C... et les place sous son lit. Cela, fait il se débarbouille, fait quelques tours de promenade dans les couloirs selon son habitude et se recouche un peu avant 9 heures. A l’heure de la visite, nous le trouvons dans l’état suivant : la figure un peu fatiguée est rouge, le pouls est régulier : 84 pulsations ; les pupilles et la langue sont normales. Albert est très altéré, et n’a pas faim.
—■ D’où vous viennent ces bottines? lui demandons-nous en lui montrant celles qu’il avait placées sous son lit.
— Je n’en sais ri^n.
— On vous les a prêtées?
— Je l’ignore.
— Vous les avez prises alors?
— Je ne sais pas. Et il nous raconte que dans la nuit il est allé à Liège, qu’il y a trouvé un monsieur qui lui a donné une lettre pour aller chercher du secours dans une église, et qu’il est revenu.
Albert avait .déjà conté son voyage à M. Bitot, externe de service, qui l’avait, vu avant la visite, lui affirmant nettement être allé à Liège.
— Mais il est impossible d’aller à Liège et de revenir dans l’espace d’une nuit, même en chemin de fer.
— C’est vrai, c’est impossible, cependant je n’ai pas rêvé, je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit.
— Avez-vous envie de partir maintenant?
— Non, j’ai seulement besoin de marcher, mais tout à l’heure j’avais une grande envie de m’en aller, j’ai failli vous quitter et partir pour Liège.
La sensibilité cutanée sur les membres et le torse est normale, mais la pression et la friction sont douloureuses au sommet de la tête. Pas de zones idéogènes.
Ën résumé : à 9 heures, l’hallucination avait laissé une impression trop vive pour que la raison ait pu la rectifier... A ïo heures 25 minutes, celle-ci-fait comprendre à Albert qu’il n’a pu aller à Liège et en revenir dans si peu de temps. Il décrit cette ville, mais il ne se rappelle nullement en avoir parlé pendant la nuit. Il déjeune, la rougeur de la face disparaît, et la tête se dégage.
A 11 heures et demie, en quittant l’hôpital nous rencontrons Albert qui se promène très vite d’un bout à l’autre du grand couloir.
11 marche précipitamment, la tête basse, sans regarder les personnes qui se trouvent sur son passage. Il évite les obstacles. Nous l’arrêtons, il nous reconnaît ; il nous dit que de marcher ainsi le soulage beaucoup. Nous revenons à 4 heures du soir à l’hôpital, Albert se promène encore avec la même vivacité. On nous apprend qu’il est revenu à deux ou trois reprises dans la salle, une fois il s’est assis auprès de son lit et a lu le journal un instant. Deux fois il a demandé à C... comment il devait s’y prendre pour avoir des vêtements. Celui-ci lui ayant répondu qu il lui était impossible de les avoir avant le lendemain matin, Albert n’a pas hésité et n’a fait aucune démarche dans ce sens auprès de la sœur ou du directeur de l’hôpital.
— Pourquoi marchez-vous autant, lui demandons-nous ?
— J’ai grand mal à la tête répondit-il. Je serais bien plus à l’aise sur une grande route où je pourrais marcher librement.
— Etes vous fatigué ?
— Pas le moins du monde. Du reste, je ne suis jamais fatigué, je fais 70 kilomètres dans la journée. La marche dégage ma tête et ne fatigue jamais mon corps.
11 ne parle plus de Liège.
Le 'J août, à la visite du matin, Albert est revenu à son état normal. Il avait dormi pendant la nuit ; il a eu plusieurs cauchemars, il s’est querellé avec ses parents et des inconnus. 11 ne voyageait pas, mais il voyait des loups, des lions, etc., Il a vu aussi une femme et il lui a sacrifié. Après cela il s’est endormi.
Il a uriné 3 ou 4 fois pendant la nuit, ce qui ne lui arrive que très exceptionnellement ; nous savons qu’il avait beaucoup bu pendant la journée précédente. Le matin, Albert ne souffre plus de la tête qui est dégagée, et ne ressent plus le besoin de partir sur-le-champ. Cependant comme il serait heureux de pouvoir marcher sur une grande route !
— Je voudrais aller loin, bien loin, avec quelqu’un pour me surveiller et me ramener au besoin. Si vous vouliez, dit-il à M. le professeur Pitres, j’irais à Libourne et en reviendrais; il n’y a en tout que 64 kilomètres.
— A tant faire vous pourriez pousser jusqu’à Liège, lui disons-nous.
— Je n’ai plus envie d’y aher, répond Albert.
Sur l’assurance qu’il pourra aller le lendemain dimanche se promener à Libourne, Albert devient gai. Comme il va marcher ! Pendant la nuit, il ne dort pas de joie.
Le 8 août, dimanche, Albert se lève à 4 heures du matin, il nettoie ses vêtements, et part à 5 heures après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin.
M. Bitot, ayant affaire ce jour-là à Libourne, voulut bien attendre Albert à son arrivée et le faire déjeuner avec lui.
Albert nous raconte que jusqu’au septième kilomètre sa gaîté avait été sans égale. A cet endroit devait avoir lieu la fête locale des environs, les marchands forains installaient leurs marchandises, les saltimbanques montaient leurs baraques, on annonçait la fête par des salves d’artillerie; ces incidents inattendus surprirent agréablement Albert et augmentèrent encore sa gaîté. Il ne s’arrêta pas pourtant et continua son chemin ; mais à un kilomètre plus loin, il fut pris d’un grand frisson, qui le saisit de la tête aux pieds, frisson très violent qui fut suivi d’une sueur abondante. Alors il s’assit tout à coup sur le bord de la route.
— Je voyais, nous, dit-il, les feuilles des arbres fanées, toute la nature comme envahie par le brouillard, la route était désolée, je n’avais plus de forces, je souffrais, et je me mis à pleurer. Puis surgirent des idées de tristesse. Je pensai à ma pauvre mère, me disant que si elle avait vécu je serais allé à la fête ; je me dis ensuite que le voyage que je faisais allait être la cause de mon malheur ; en ce moment je ne pensais nià M. Pitres, ni au but de mon voyage, ni à vous, ni à qui que ce fût de l’hôpital. Une bonne femme voyant mes pleurs et ma détresse m’offrit d’entrer chez elle pour me réconforter. Je refusai, elle m’apporta un verre d’eau sucrée ; j’ignore si je l’ai remerciée. Après avoir bu, j’essuyai mon visage, je me levai brusquement et repartis aussitôt sans savoir où j’allais ni quelle était la cause de mon voyage. J’étais bien malheureux. Quand un kilomètre plus loin ma tristesse disparut tout à coup et je me retrouvai content, je me mis à chanter, me rappelant parfaitement la promesse que j’avais faite d aller à Libourne.
Sur son chemin Albert admire les paysages qui s'offrent à sa vue, les vignes et les châteaux, etc., etc., et arrive à lo heures à Libourne, où M- Bitot le trouve au rendez-veus
donné, ne souffrant plus de la tête et prêt à recommencer sa marche. Après un bon repas, Albert repart à 2 heures et demie avec la recommandation de ne pas trop se presser car la température était élevée. Il s’arrête i heure à la fête jocale dont nous avons parlé plus haut, et arrive à 9 heures du soir à l’hôpital où il s’est couché sans demander à manger. Il a parfaitement dormi.
Le g août, Albert est enchanté d’avoir fait une petite promenade de 64 kilomètres ; il trouve seulement qu’elle a été un peu courte. La gaîté est revenue, plus de céphalalgie.
Le 18 août, un malade voisin de lit d’Albert, lisant le journal devant lui, dit que le train de plaisir pour Arcachon avait porté beaucoup de monde dans cette ville le dimanche précédent.
Le ig août, Albert éprouve un grand ennui, il marche beaucoup dans les galeries. Pendant la nuit du 19 au 20, il rêve qu’il est sur la route d’Arcachon, il croit réellement marcher au milieu de la forêt de pins.
Le 20 août, marche forcée dans les couloirs, tristesse, ennui, pas d’hallucination pendant la nuit, il repose même assez bien.
Le 21 août, marche forcée, plus de tristesse, car on lui a promis de le laisser aller à Arcachon le lendemain dimanche. La nuit est bonne. Albert ne dort pas de joie. Pas d’hallucination; il lui tarde que le jour arrive pour partir le plus tôt possible.
Le 22 août, départ de l’hôpital St-André à 6 heures du matin. Pas d’illusion en route comme dans le voyage précédent. Albert arrive à 11 heures environ à Facture (47 kilomètres), il y déjeune et se présente à 3 heures 1/2 devant le maire de la Teste afin de faire constater par son visa qu’il a été dans cet endroit. Cette formalité ayant été remplie, Albert
va dîner chez un de ses parents, parqueur dans cette ville, puis va se promener à Arcachon (6 kilomètres), où il passe la soirée, revient à la Teste, y couche et en repart le lendemain 23 août, à 3 heures du matin. Arrêt de 3 heures à Pierroton et arrivée à 3 heures de l’après-midi à Bordeaux. Albert entre à 4 heures 1/2 à l’hôpital, délassé et heureux d’avoir pu se trouver sur une grande route. Quelques jours après il est atteint d’une fièvre typhoïde ; il en guérit, et entre le 20 septembre à la Compagnie du gaz où il se trouve en ce moment.
Le 14 nomembre, Albert m’avoue qu’il a eu une poussée mélancolique dans .les journées du ii et du 12 novembre. Mais, ajoute-t-il, je suis content de moi, j’ai pu lutter contre cet envahissement, grâce au travail opiniâtre auquel je me suis livré. C’est la première fois, dit-il avec un sentiment de joie, qu’il a pu chasser les idées noires. Il me fait constater qu’il perd ses cheveux. Pas de syphilis. Malgré tous ses efforts, Albert a conservé ses habitudes solitaires. Il sent et redoute son isolement, n’aimant pas à fréquenter ses compagnons de travail qu’il trouve trop grossiers.
Le ly novembre, la passion l’a emporté sur la volonté ; Albert m’avoue s’être livré deux fois pendant la nuit précédente aux manœuvres solitaires. Aujourd’hui sa mémoire est confuse, ce qui arrive toujours quand il abuse de la masturbation. C’est ainsi qu’il a oublié la clé à la porte de sa chambre, ses effets à l’atelier, et pendant la journée les commissions que son patron lui a données à faire ; il lui est même arrivé de se présenter chez une personne autre que celle chez qui il devait aller pour travailler.
Pourtant ce soir, jour de paie à l’atelier, il a voulu régler immédiatement sa propriétaire ; il avait hâte d arriver chez lur. Il avoue que c'est la première fois que cela lui arn\ e ,
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il aime à.garder l’argent dans sa poche le plus longtemps possible ne songeant pas à payer ses dettes.
Le 3 o novembre, Albert souffre de la tête, il éprouve une poussée de marche ; il va à l’hôpital pour faire part de son état à M. le professeur Pitres, qui lui ordonne une potion bromurée.
Le 2 décembre, la logeuse d’Albert me dit qu’il est tranquille, et qu’il n’a pas manifesté le désir de partir. Sur ces entrefaites, Albert arrive pour déjeuner; il est gai, il chante, il est agréablement surpris de me trouver là. Quand nous avons été seuls dans sa chambre, il me dit qu’il a eu une envie folle de partir dans les journées du 30 novembre et du I®'’ décembre.
— J’étais allé à la gare du Midi avec un compagnon pour mon service lorsque je vis s’embarquer des jeunes gens qui allaient rejoindre leur régiment, à Niort. Je ne pouvais plus y tenir. Je souffrais de la tête, j’enviais le sort de ces conscrits qui allaient voir du pays ; aussi ma tristesse augmenta quand je les vis partir. Le lendemain, décembre, mon mal à la tête ayant été très violent et ma mélancolie plus grande encore, je sentais le besoin de marcher beaucoup, d’aller bien loin. J’éprouvais par moment des poussées qui m’entraînaient vers la rue ; je ne savais plus ce que je faisais, prenant les pinces pour le marteau et tout à l’avenant. J’ai bien lutté toute la journée, puis peu à peu l’obsession est passée. Cependant à la sortie du travail, le soir, j’avais besoin de marcher ; alors j’ai couru dans la ville à grands pas, et j’arrivai chez moi rétabli. Aujourd’hui ça va mieux, mais ma tète est toujours endolorie. Puis baissant la voix, il m’avoue s’être livré à son vice deux fois par nuit depuis notre dernière entrevue, et trois fois dans la nuit du 29 au 30 novembre, autant dans celle du 30 novembre au dé»
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cembre, et enfin quatre fois dans la nuit précédente. Son imagination est devenue de nouveau ardente, et la femme qu’il ne voyait que passer dans ses rêves alors qu’il était à l’hôpital et soumis au traitement bromuré prend forme aujourd’hui. Albert n’a pas pris la potion bromurée qui lui avait été ordonnée par M. le professeur Pitres quelques jours avant.
Le g décembre, la logèuse d’Albert me dit qu’il souffre beaucoup de la tête, qu’il se couche de bonne heure ; elle me donne d’excellents renseignements sur notre malade, qui est un ami de son fils. Elle a beaucoup connu la famille d’Albert, qu’elle a pris en piété. Elle dit qu’il est méfiant, cachant la moindre des choses qu’il possède.
Le 14 décembre, Albert va voir M. Pitres à la visite du matin, au service, car il sent venir une poussée de départ. Il n’accepte pas de rentrer à l’hôpital.
• Le 25 décembre, Albert est un peu plus gai ; il voudrait tant se marier! mais il a peur de partir au moment où il le voudrait le moins. Il n’est pas sûr de lui-même. En ce moment il a jeté ses vues sur une jeune ouvrière, mais il n’ose s’aventurer trop loin, craignant d’agir envers elle comme avec l’autre. Je lui dis qu’il y aurait peut-être un moyen de le rendre plus stable et de l’obliger à rester à Bordeaux : la suggestion. Je lui explique en quelques mots ce [qu’est la suggestion dans laquelle il pourrait aussi trouver un remède. Il ne demande pas mieux de se prêter à cet essai de thérapeutique nouvelle, car il veut guérir avant tout. Il est 5 heures 20 minutes de l’après-midi. Une lampe à pétrole étant allumée, je me mets en pleine lumière, regardant en face Albert que j’ai placé dans la pénombre. Au bout d’une minute, clignottement des yeux. Je presse légèrement sur les paupières en faisant glisser mes pouces sur les
globes occulaires. A 5 heures 25 mintes, Albert est endormi; somnambulisme.
— Où êtes-vous, lui dis-je?
— Je ne sais pas, répond-il doucement.
Alors je lui impose les trois ordres suivants :
1° Vous ne vous masturberez plus.
2° Vous ne partirez plus de Bordeaux.
3® Vous viendrez me voir chez moi dimanche prochain, à 10 heures du matin.
— M’avez-vous entendu?
— Oui.
Je répète de nouveau avec un ton d’autorité. Albert dort tranquillement, il ronfle, la tête reposant sur le dos du fauteuil.
Je souffle dans l’œil droit. Albert se réveille peu à peu.
— Où suis-je, me dit-il? Tiens, je ne croyais pas être ici! c’est drôle tout de même.
— Qu’avez-vous donc ?
— Je ne sais. Mais pourquoi suis-je venu dans ce cabinet?
— Nous causions, lui dis-je. Vous venez d’avoir probablement un moment d’absence. Il n’y a rien de changé, vous le voyez bien. Et sur le seuil de la porte, j’ajoute d’un ton indifférent :
— Etes-vous de garde dimanche prochain?
-r— Non, je le suis demain, et il me quitte. Notre entrevue a duré à peine quinze minutes.
Le 3 janvier : Albert n’étant pas venu hier dimanche chez moi, je me rends à son logement à l’heure où je sais le trouver. A peine me voit-il qu’il me tend la main, me souhaitant une bonne année. Puis il ajoute :
— Est-ce que je vous avais promis d’aller vous voir hier chez vous?
— Non, pourquoi donc ?
— Parce que tout hier j ai ete poursuivi par l’idée que vous deviez m’attendre, et que je vous obligeais ainsi à rester chez vous. Si je n’avais pas été de garde, je serais venu certainement vous voir.
Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que je n’ai pas pensé à vous de toute la semaine, que le jour de l’an j’étais libre, qu’il était de mon devoir de venir vous souhaiter une bonne année, que je ne l’ai pas fait, et que hier dimanche, en me levant, la pensée d’aller vous voir, parce que vous deviez m’attendre, m’est venue et ne m’a quitté que le soir.
— Avez-vous été sage depuis notre dernière entrevue ?
— C’est une victoire, je n’ai plus de désirs. Je ne me suis plus livré à mon vilain penchant et n’ai pas envie de recommencer.
— Voulez-vous partir de Bordeaux ?
— Pas de sitôt ! Si je pouvais rester je me marierais. Puis revenant sur sa première idée, il ajoute: c’est drôle pourtant, je croyais bien vous avoir promis d’aller vous voir hier.
— Eh bien ! venez dimanche prochain, lui dis-je.
Il est inutile d’ajouter que je m’étais abstenu de voir Albert depuis le 25 décembre :
Dimanche ç janvier : Albert arrive chez moi un peiT avant l’heure indiquée. Le mieux continue, il ne se livre plus à ses manœuvres solitaires ; il est gai, causeur, plein d’espoir dans l’avenir.
— Si cela continue, me dit-il, je pourrai me marier ; mais il faut que je reste un an sans avoir envie de partir.
Il accepte d’être endormi. Quelques secondes suffisent pour le mettre en état de somnambulisme. (Rotation des mains l’une autour de l’autre. Impossibilité d ouvrir les yeux. Rigidité des bras tendus au commandement. Jambe
gauche levée et impossibilité de la baisser. Impossibilité de marcher, etc.)
Je ferai remarquer que la tonicité musculaire ne se produit pas immédiatement après l’ordre donné. Il s’écoule quelques secondes, 3 ou 4 environ, avant que la rigidité sur-, vienne. Commandement faible, régidité peu sensible, commandement impérieux, rigidité très accusée. Ma main posée sur le biceps saisissait fort bien l’augmentation graduelle de la tonicité de ce muscle. Pas de contracture spontanée comme dans un acte volontaire, mais relatif vement lent. L’impulsion volontaire provoquée semblait arriver au muscle par ondes successives. La conscience et la volonté d’Albert paraissaient donc exister; il devait analyser l’ordre reçu avant de le transmettre à ses muscles. Il en est de même quand je l’interroge, il ne répond qu’au bout d’un moment.
Voulant savoir si dans son état de somnambulisme il se , rappelait ce qu’il avait fait à l’état de veille, et voulant, d’autre part, vérifier la vérité de ses récits, je lui demande s’il connaît Moscou.
— Parfaitement.
— Y êtes-vous allé? qu’y faisiez-vous ?
Rien. Comme j’étais sur la place de Pierre-le-Grand, j’ai été arrêté et mis en prison pour nihilisme. •
J’ai contrôlé ainsi tous les récits d’Albert.
Je suggère de nouveau à Albert.
i® De ne plus se masturber ;
2® De né plus quitter Bordeaux ;
3® D'aller se verser, à son réveil, un verre de vin étendu d’eau dans ma cuisine et de le boire;
4® D’aller demain lundi, à 10 heures et demie du matin, dans la salle de clinique de M. le professeur Pitres, à qui il
enlèvera la grecque de dessus sa tête pour la poser sur la sienne ;
5° Qu’il ne sera pas étonné en se réveillant, qu’il ne souffrira pas de la tête, qu’il se trouvera dans mon salon, que rien n’est changé.
Je réveille Albert par le commandement. Il ouvre peu à peu ses paupières, il me regarde, son étonnement est à peine sensible, il parle du temps qu’il fait comme s’il continuait une conversation; tout cela sans transition brusque. Tout à coup, je le vois inquiet, il se lève un peu sur sa chaise, se rasseoit, me regarde, tourne sa tête vers la porte, puis continue à parler. De nouveau il se lève et d’un air très embarrassé :
— votre sœur est-elle là ?
— Oui, pourquoi ?
— C’est que j’ai soif.
— Eh bien ! allez boire.
Pourtant il n’ose avancer; puis poussé par la suggestion, il ouvre la porte du salon, et se dirige vers la cuisine.
— Etes-vous là, mademoiselle, demande-t-il à ma sœur, qui était dans une chambre attenante; je voudrais bien boire. Et alors il se dirige vers le dressoir, débouche une bouteille de vin, se verse une pleine rasade étendue d’eau, et l’avale d’un trait.
— C’est bon de boire tout de même quand on a soif, dit-il. Pourtant il ne fait pas un temps à boire froid.
Lundi lo janvier, Albert ne vient pas au service de
M. Pitres. Je vais chez lui accompagné d un ami, étudiant en
médecine. Nous le trouvons à table, très pressé, car il a
beaucoup de travail, et une heure seulement pour déjeuner.
Il nous apprend, sans que nous le lui ayons demandé, qu il
n’a*pu venir ce matin à la clinique; et comme je manifestais
l’étonnement de ce qu’il me dit cela, il ajoute : Il y a longtemps que je n’ai vu M. Pitres ; je serais bien allé le voir ce matin si je l’avais pu.
Dimanche 23 janvier : J’essaie vainement d’endormir Albert qui s’est masturbé deux fois pendant la nuit précédente. Il souffre beaucoup de la tête. Il ressent le besoin de marcher. Peut-être se pourrait-il que la présence des personnes que j’avais priées de venir pour servir de témoins à l’expérience ait impressionné notre sujet.
Mercredi 26 janvier : chez lui, et bien
qu’il soit pressé, ayant à peine le temps de déjeuner, lesommeil arrive dans quelques secondes. Je lui suggère: 1° l’idée de venir ce soir chez M. le professeur Pitres à 9 heures, de m’enlever un cigare de la bouche et de le mettre dans sa poche; 2® celle de ne plus se masturber.
g heures du soir. Il vient au rendez-vous et accomplit l’acte suggéré. Je l’endors devant M. le professeur Pitres. État de somnambulisme. Anesthésie cutanée absolue. Nouvelle suggestion de ne plus se masturber.
Dimanche 3 o janvier : Albert ne s’est plus masturbé. Je l’endors à part. Gomme je l’avais laissé un instant seul avec les personnes qüi m’assistaient, ayant eu affaire dans la pièce voisine, je l’entends m’appeler avec une expression de frayeur mêlée de joie; j’accours. Alors il me saisit vivement les deux mains !
— Je me rappelle! je me rappelle! Je sais où est ma montre. Je la vois. Tenez, vous ne la voyez donc pas? Oh! phénomène étrange!... Ma tête se dégage. Je domine toute ma vie en ce moment !... Que de choses !... Que de choses !...' Quand je suis parti de Bordeaux et que je me suis retrouvé à Verdun, j’avais en poche 60 fr., mon livret militaire et une montre en argent. J’ai pris le chemin de fer jusqu’à
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Paris. Aux abords de la gare de l’Est existe un mont-depiété ^situé dans une impasse; j’y ai laissé ma montre. On monte trois marches pour entrer dans cette maison, le corridor peut avoir 6o centimètres de large sur 3 mètres de longueur; au bout, se trouve une porte donnant sur un appartement où on prête sur gage. A droite, en entrant, se trouve un bureau avec balustrade en bois. Le premier commis, reçoit l’objet et le vérifie. Le second, plus loin, prend mon nom, repasse mon livret au premier qui me donne 10 fr.
Celui-ci est un jeune homme de 25 à 30 ans, portant moustache, brun, ayant une raie sur le côté de la tête, taille moyenne, assez gros, paletot noir, voix douce, accent de la capitale, il a des balances en cuivre à côté du comptoir, le socle de la balance est en bois noir.
Le second commis est un gros homme de 40 ans, blond, petit, habillé de gris, avec pointillé de noir. Il possède une chaîne de montre, courte, plate, en nickel, large de o® 005 environ.
On me rend le livret militaire. Alors je pars de Paris et me rends à Bruxelles ;,coût du billet en troisième classe, 20 fr. N’ayant plus le sou, je reviens à pied de Bruxelles à Paris, où je couche pendant trois nuits à l’asile de Vaugirard. Je pars et passe par Meaux, Longjumeau, Vitry-le-Français où je suis arrêté par la police n’ayant pas de papiers ; j’ai perdu mon livret dans une ferme où j’ai couché. On me donne un certificat, et j’arrive à Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc et Verdun où je suis arrêté sur la place Chevert ; on m’envoie à l’hôpital, j’y suis soigné par MM. les docteurs Paris et Verdun.
Nous savons le reste. Mais ce que nous ignorions absolument, c’est le crochet qu’a fait Albert avant d’arriven à Verdun. Il l’ignore lui-même à l’état de veille.
— Vous avez pissé au lit en Afrique, lui dis-je.
— Oui, plus j’étais fatigué, plus je pissais sur l’alfa; cela ne m’arrivait qu’après les grandes fatigues. Je me masturbais alors 7 et 8 fois par nuit.
Avant de le réveiller, même suggestion thérapeutique. Réveil.
Maintenant il ignore absolument où sont passés sa montre et son livret militaire. Il ne sait pas la route qu’il a suivie pour aller de Bordeaux à Verdun; il ne sait qu’une chose, c’est qu’il s’est réveillé dans cette dernière ville. Comme je l’ai prié de réfléchir et de bien concentrer ses idées sur ces deux questions, il me répond : « Vous savez bien que c’est inutile ; j’ai assez cherché comme cela, je ne le saurai jamais, ce n’est plus la peine d’en parler. »
Un ami, que nous avons prié de contrôler, à Paris, le dire d’Albert au sujet du mont-de-piété, en a confirmé la description faite par notre malade.
Dimanche 6février : J’essaie en vain d’hypnotiser Albert devant un ami docteur ; sa présence suffit pour l’empêcher de s’endormir. Il souffre un peu de la tête.
Lundi ^ féi^rier, le mal de tête est passé. Albert ne s’est masturbé que 2 fois depuis le 25 décembre 1886.
C’est la première fois qu’il y a eu un tel arrêt. La gaîté est revenue, les maux de tête sont plus rares et ne durent presque pas, alors qu’avant ils le tourmentaient pendant plusieurs jours. Il n’a plus envie de partir de Bordeaux où il espère se marier, enfin !
Résumons en quelques lignes les divers phénomènes que présente notre malade.
Albert est un héréditaire; c’est un faible d’esprit, mais intelligent ; s’il a appris à lire au régiment pendant le peu de temps qu’il y a passé, il ne sait écrire. Tout jeune il fit une
chute sur la tête et souffrit de céphalalgies intenses ; ses goûts de voyage le prirent à l’âge de 12 ans, époque à laquelle il fit sa première escapade. Elles ont été tellement nombreuses depuis que notre sujet pourrait rendre des points au Juif-Errant. Tous ses départs sont précédés d’un changement dans le caractère : il est morose, triste, il souffre de la tête, il a des sueurs profuses, des bourdonnements d’oreille, des étourdissements, tous les symptômes de congestion cérébrale; il devient étourdi, il est altéré. Mais la cause première de tous ces symptômes est dans une idée fixe qui s’implante peu à peu dans son esprit, qui l’envahit et le tourmente. Cette idée est toujours celle d’un voyage à faire, et, détail intéressant à noter, le plus souvent vers le Nord de l’Europe. Elle vient d’un nom de ville ou de pays prononcé devant lui.
Le nommé C..., de Liège, malade du service, ayant parlé de cette ville, Albert en rêve une nuit et veut partir; il a les yeux ouverts, il ne voit pas C... qui l’écoute, qui lui parle, et à qui il répond.
Il voit Liège, il s’y trouve et en décrit les beautés. Quand il se réveille, il dit y être allé. Le rêve a été si puissant qu’il a laissé l’impression àe la réalité.
Une autre fois, il veut partir pour Libourne, il croit être sur la route. Le rêve a laissé une trace si profonde qu’Albert ne peut tenir en place ; il faut qu’il parte, et de fait il va jusqu’à cette ville et en revient dans la même journée.
Quelques jours après, un malade voisin de son lit ayant lu sur un journal que le train de plaisir du dimanche précédent avàit amené beaucoup de monde à Arcachon, Albert ne tient plus en place tant qu’il ne lui a pas été permis d aller faire une promenade jusqu’à cette ville, soit 120 kilomètres, aller et retour, qu’il accomplit en deux jours. Plus tard ayant
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repris son travail de plombier, et se trouvant à la gare du Midi, il voit des recrues qui se rendent à leur régiment, et aussitôt l’envie de partir le saisit, l’idée de voyage le tourmente, et ce n’est qu’à grand’peine qu’il se soustrait à l’obsession.
Tous ces faits sont probants, Albert part sous l’empire d’une idée fixe qui l’étreint et le captwe. Il s’en va et semble dormir pendant un certain temps. A son réveil, il se trouve loin du point.de départ, alors il travaille, gagne sa vie comme il peut jusqu’à ce qu’une autre crise l’emporte plus loin. Remarquons qu’il attend généralement d’avoir de l’argent pour s’en aller. Son voyage à Verdun est typique. Il ignore lui-même encore à l’état de veille le crochet qu’il a fait avant d’être arrêté dans cette ville. Il nous a raconté son voyage pendant son sommeil provoqué, cè qui nous permet d’admettre qu’il était dans un état analogue pendant tout le temps de sa fugue. Cet état ressemble beaucoup à du somnambulisme, bien que notre sujet n’ait jamais présenté les symptômes de cette névrose. Au réveil, nous dit-il, tout lui semble étrange, il reste quelquefois une heure avant de reprendre possession de lui-même et de reconnaître l’endroit où il se trouve ; la crise cesse par des bâillements, un grand abattement et des pleurs. Il oublie ce qu’il a fait, et ce n’est qu’à force de vouloir et avec le concours d’une grande tension d’esprit qu’il arrive à se rappeler quelques faits. Il ignore pourtant encore où il a laissé sa montre et son livret militaire.
Albert est hypnoptisable, mais il n’avait jamais été endormi avant le 25 décembre 1886. Il accepte parfaitement la suggestion, mais jusqu’ici il n’a put être hypnotisé que devant M. le professeur Pitres. La présence d’autre témoin l’empêche de s’endormir.
Nous savons qu’Albert a pissé sur sa couche en Afrique, mais c était après les journées de grande fatigue, et après 7 ou 8 attouchements par nuit. Il n’est pas bien prouvé qu’il ait pissé au lit à Valenciennes. Les médecins du régiment, à qui la question a été posée, n’ont jamais considéré Albert comme un épileptique. Au dire des personnes qui l’approchent, il est défiant et il cache tout ce qu’il possède; mais ces symptômes sont insuffisants, croyons-nous, pour établir que nous avons affaire à un épileptique même larvé, bien que notre malade avoue avoir poussé un cri et être tombé comme évanoui à côté de la première femme qu’il a connue. Mais les fugues ne commencent pas chez ces malades comme chez le nôtre.
Les épileptiques même larvés partent tout à coup, ils ont des lubies, tandis que chez Albert il y a comme une accumulation d’idée qui, arrivée à une inténsité donnée, le pousse au loin.
Albert a beau coup d e ressemblance avec les h3/pnotiques sugg èreiL^comme eux il semble accomplir ses fugues sous l’empire d’nne suggestion venue du dehors et pourtant, outre qu’il ne puisse pas toujours être endormi, il n’agit jamais sous l’ordre de quelqu’un quand il part. Il semble s’hypnotiser lui-même par l’idée qui s’implante avec ténacité dans son esprit et subir ensuite sa suggestion.
Il a encore quelque analogie avec le somnambulisme sans en avoir l’identité. On ne l’a jamais vu s’endormir tout à coup ou se lever la nuit. Au retour de son dernier voyage, l’anesthésie qu’offrait notre malade avait quelque analogie avec celle qui existe chez lui pendant le sommeil provoqué.
C’est dans l’impossibilité où nous étions de le classer avec les épileptiques dont il n’offre décidément pas les caractères précis que nous le mettons sous la rubrique de captivé