I.KS ALLEMANDS A COMPIÈGNE
blancs, Tavait brutalisé, maltraité. l)i'i)uis nous nous relayons, M. de Scroux, M. Poilane, moi, quelquefois un autre membre de la commission, pour venir passer une beure ou deux à la mairie après dîner. Voilà le service (jue je n'avais pu remplir ce soir-là, e( (|ui causa pour M. Poilane sa courte arrestation du lendemain.
Ce service m'avait valu aussi une autre aventure — plutôt amusante — car en toutes clioses dans la vie, la gaîté, comme dans un drame bien fait, se trouve mêlée aux tristesses les plus noires. Cette aventure, dont nous nous amusâmes alors (on est peu difficile sur les sujets de rire en certains moments) la voici :
C'était dans les premiers jours de la retraite allemande, vers le 8 ou le 9 septembre : je n'ai pas consigné la date exacte. J'allais à la mairie prendre mon tour de travail du soir : je venais de passer devant riiôlel de la Clocbe, où dînaient de nombreux officiers : quelques-uns digéraient en fumant sur le banc devant la façade. J'allais entrer à l'Hôtel de ville lorsqu'un sous-officier, s'exprimant fort bien en français, m'aborda poliment : « Son Excellence voudrait vous parler, me dit-il. — Quelle Excellence ? — l^e prince qui est assis sur le banc, là-bas. — Savez-vous ce qu'il me veut ? — Ah ! parfaitement. Son Excellence a vu à votre mine, que vous devez avoir une excellente
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cave, g-arnie do grands crus... — Son Excellence se trompe absolument. — Une Excellence allemande ne se trompe jamais... Elle veut que vous lui envoyiez une douzaine ou deux de vos meilleures bouteilles, car Elle veut boire toute la nuit. »
C'était idiot, mais on ne raisonne pas avec une Excellence Bocbe, légèrement éméchée déjà, je lut conduit devant le prince — dont j'itrnore le nom — qui attendait en riant, l'air pas trop méchant au fond, et semblait s'amuser beaucoup. Je lui affirmai qu'il se trompait, que je ne possédais pas dans ma cave de crus dignes d'être dégustés par une bouche aussi auguste — et j'ajoutai qu'au surplus il était justement installé «levant un hôtel réputé pour la valeur de sa cave : il pouvait, contre argent ou même contre bons, ce qui lui coûterait peut-être moins cher, se faire monter toutes les bouteilles dont il aurait envie.
Le sous-officier voulait se fâcher et allongeait déjà le bras pour me saisir, mais l'Excellence, bon prince, se montra plus coulant qu'il ne l'aurait été sans doute (juehjues jours plus tôt, et je fus liijre de continuer mon chemin.
J'entrai à l'Hôtel de Ville et racontais l'incident à M. Villette, lorsque deux officiers allemands arrivèrent. L'un deux tout jeune, très chic, semblait manifestement d'un rang- social très supérieur à
l'autre. Il était aussi beaucoup plus allumé. S'adressant à M. Villctte il demanda un représentant de la municipalité. Je m'avançai... (ce que j'ai commis d'usurpations de fonctions à celte époque, est eûrayant !) Mon interlocuteur s'enquit du chemin à suivre pouraller à riiùpital général
— ce qui était facile à indiquer — : cependant il ne partait pas. Il demanda qui j'étais et un second interrogatoire, semblable à celui (|ui m'avait été déjà adressé dans la cour du quartier Boursier, commença : — Vous êtes le maire, cic... amenant les mêmes réponses, naturellement.
Entre temps notre homme faisait quelques digressions, il nous expliqua : 1° qu'il n'allait pas à l'hôpital, mais cherchait une maison voisine, où disait-il, beaucoup dofhciers allaient faire la fête
— « les rendez-vous de noble compagnie » avaisje envie de fredonner ; 2° qu'il avait vingt et un ans, à la suite de quoi il demanda à M. Villctte quel âge il lui donnait; 3° que la noblesse en France n'existait plus, mais qu'heureusement il n'en était pas de même en Allemagne ; 4" quil était Comte et affligé d'une fortune immense... Tout cela nous laissait froids. M. le Comte, monocle à l'œil reprit alors son interrogatoire : « Et vous, me dit-il, êtes-vous riche? Grand Dieu non, répliquai-je, je n'ai pas le sou. — Que faites-vous? » M. Villette lui expliqua que je m'occupais en ce
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moment d'un hospice où étaient réfugriés des vieillards. « Comment faites-vous si vous n'êtes pas riche? — La ville paie, il va aussi des gens g'énéreux qui donnent des secours pour mes réfugiés. — Ah ! c'est très bien ; puisque je suis riche, je vais vous donner aussi quelque chose. » Il me tendit alors un billet de vingt marks — que j'acceptai sans scrupule — son compagnon muet m'offrit un billet belge de cinq francs et un français de même valeur. Je voulus savoir à qui j'avais à faire et demandai le nom de mon interlocuteur. Il écrivit sur un bout de papier « le Comte Von Gelnetz )),et, enchanté de lui, louant la fortune, la noblesse et la kultur — germaniques — se retira, pour chercher sans doute l'auberge — rendez-vous de noble compagnie — où il comptait achever sa nuit.
Je ne l'ai jamais revu, et n'y tiens d'ailleurs pas, mais nous fûmes enchantés, M. Villette et moi, d'avoir ainsi, touché de l'argent allemand, et les pauvres vieillards réfugiés de Verdun bénéficièrent le lendemain de la largesse du hobereau. Son Excellence ce soir-là avait eu le vin généreux, autant que tendre.
Qu'on excuse celte longue digression — je n'aurai plus l'occasion dont j'ai abusé dans ce récit — et je m'en excuse — de me mettre personnellement en cause. Mais comme je le disais
tout à l'heure nous n'avions pas beaucoup de motifs de gaîté à celte époque et nous savions, par force, nous contenter de j)eu. D'ailleurs ce récit touche à sa fin.
Avant de le clore cependant, il faut bien parler de ce qui est l'une des plus belles parures de Coinpièg^ne, de son château. Son sort fut celui de toute la ville : il eut peu à soulfrir et fut miraculeusement préservé.
Le conservateur, celui à qui incombait la délicate et difficile mission de veiller sur les trésors d'art accumulés dans ce palais si riche en souvenirs et en meubles de prix, est M. Gabriel Mourey, le délicat écrivain connu. Notre excellent confrère, avant l'arrivée des Allemands avait eu, je crois, un moment la pensée de suivre le mouvement et, ayant fait évacuer les tapisseries et certaines autres richesses artistiques, de quitter la ville à son lour avec sa famille. Mais il avait abandonné celle idée et tes allemands le trouvèrent devant eux lorsqu'ils franchirent la g'rille du palais. 11 sut, par sa dig-nité et son calme, obtenir du général von Marwilz et du i^énéral von Kluck, que le musée conlié à sa garde fut respecté. Von Marwitz visitant les salles s'étonna de voir
les tapisseries enlevées — « Vous avez agi ainsi, dit-il, parce que vous saviez (jue les barbares allaient arriver » : il sembla peu content ; cependant l'allemand resta maître de sa colère et ses officiers ne causèrent pas grands dégâts. Pour rester fidèles à leur habitude de voler quelque, chose partout où ils passaient, ils commirent bien quelques larcins, mais ceux-ci furent relativement insignifiants. Si les renseignements que jai eus sont exacts, et je le crois, les vols du château de Compiègne se bornèrent à l'enlèvement de :
1° Seize pièces: rois, reines, fous, cavaliers et tours en corail et en lave, faisant partie d'un échi- (|uier célèbre estimé 100 000 francs. Ces larcins peuvent rejjrésentcr une valeur de 12 000 francs.
2° Dilférents poignards, couteaux et stylets de panoplie sans grande beauté, estimés à 2 000 ou 2o00 francs.
3° Un sujet de pendule — Atalante en bronze doré — coût 100 francs.
4° Un binet en bronze ciselé et doré d'un candélabre en i)iscuit de Sèvres, valant ;J0 francs.
5° Trois flambeaux en bronze ciselé et doré, estimés KjU francs.
Et G*^ Huit couvertures de laine.
Soit en tout 14 800 francs environ — mettons
i:;ooo.
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Le chiffre est infime, comparé à celui que représentaient les objets d'art restés dans le palais.
II y eut des alertes pour M. et Mme Mourey — car celle-ci avait refusé d'abandonner son mari, et était courageusement restée près de lui — les Compiègnois savent d'ailleurs avec quelle abnégation et quel dévouement Madame Mourey a soigné les blessés tant que ses forces le lui ont permis.
Une fois, il fallut préparer les appartements pour recevoir un haut personnage, qui heureusement, ne vint jamais. Une autre fois les Boches se fâchèrent parce que l'électricité n'était pas éteinte... c'était la veille ou l'avant-veille de leur départ. Dans toutes ces circonstances, M. Mourey fit preuve d'une énergie et d'un calme qui ne se démentirent jamais et il ne doit pas regretter aujourd'hui d'être resté à la tête des fidèles gardiens qui l'aidèrent dans cette période difficile ; il est d'ailleurs certain que la mansuétude réelle dont les Allemands firent preuve à l'égard de la ville — et du château — est due à ce fait que l'envahisseur avait espéré faire du palais la résidence d'un très haut personnage — Kaiser ou Kronprinz — pendant la durée du siège de Paris. L'état-major ne voulait pas que cet iiùte auguste fut reçu dans une ville dévastée et logé dans un
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palais pillé d'avance. Heureusement pour le château et pour les riches habitations de Compiègne, cet hôte de marque ne vint jamais. La façon dont le Kronprinz s'est conduit dans les demeures de France qu'il « honora » de sa présence, permet d'imaginer facilement quel aurait été le sort des richesses accumulées au palais de Compiègne, si Son Altesse y avait mis les pieds.
Le i'2, au malin, la ville s'éveilla anxieuse. On sentait (jue la libération était proche, et d'autre part un sentiment d'égoïsme — pas très noble mais très humain — faisait appréhender que cette délivrance ne fut obtenue au prix de grands sacri- (ices.
Ces craintes et cet espoir furent également déçus. La journée s'écoula sans qu'il y eut de nouveaux coups de canon tirés, et le soir vint sans amener le départ des Allemands.
Ceux-ci cependant étaient de plus en plus manifestement inquiets. Le bruit s'était répandu que les troupes alors à Compiègne se trouvaient séparées de leur corps d'armée et ne savaient pas trop de quel côté se diriger : la population se reprit à espérer une prompte délivrance. La nuit fut calme, à peine troublée par le bruit des convois
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(pii Iraversaienl la ville pour s'en retourner en hâte vers le Nord, par la porte Chapelle ou en traversant la rivière. On apprit ce jour-là que le pont de péniches de l'Oise était miné, et le liauptman Sahatli vint à peine une demi-heure à l'Hôtel de Ville.
Le 12, au matin, il ne restait plus heaucoup d'Allemands dans Compiègnc. A difTérentes reprises de nouveaux détachements traversèrent la ville — ils étaient tous en retraite et harassés — ; il pleuvait par moments. Cependant à une heure nous eûmes le chagrin devoir passer sur la place de l'Hôtel de Ville un convoi d'une centaine de prisonniers français.
L'après-midi le groupe des officiers massés au coin du café de la Cloche, regardait à la lorgnette les hauteurs de Margny ; quelques-uns d'entre eux montèrent dans le clocher de l'église Saint- Jacques et dans le heffroi de l'Hôtel de Ville. Us trouvèrent dans ce dernier M. Le Bargy qui, désireux de suivre les mouvements de troupe se dessinant de l'autre côté de l'Oise, était grimpé au haut de cet observatoire. Nous crûmes qu'on allait lui faire un mauvais parti, car il fut accusé d'avoir fait des signaux à l'ennemi. Une fois de plus l'intervention de M. de Seroux fut efficace; M. Le Bargy en fut quitte pour une détention entre deux sentinelles sur la place, à côté du café de la Cloche.
A trois heures un régiment d'infanterie allemande avait envaiii la rue d'Alger, et était reparti une demi-heure après sans faire trop de dégâts. Vers cinq iieures il y eut dans le quartier une seconde alerte de ce genre. Les maisons furent occupées, les logements préparés. Dix minutes plus tard les hommes bouclaient leurs sacs hâtivement, les ofTiciers sortaient, annonçant qu'ils reviendraient bientôt coucher et ordonnant qu'on t lit leur dîner près. On ne devait plus les revoir.
Vers celte même heure l'état-major faisait en hâte empiler dans les fourgons les bagages et les derniers objets volés ; le Sabalh abandonnait l'hôtel de la Passerelle. Les chevaux tout scellés ' (aient amenés sur la place de l'Hôtel de Ville et l'officier de guet en haut du clocher Saint-Jacques disparaissait.
Vers six heures, les officiers montaient à cheval et les équipages massés sur la place prenaient la direction de la porte Chapelle. Les troupes que l'on avait vues toute la journée sur le plateau de -Margny s'enfonçaient vers Noyon ; les postes avancés se repliaient et, à la nuit tombante, Compiègne était évacuée sans qu'un coup de fusil eut e''é tiré. Le pont de péniches sautait : on achevait hâtivement à l'hôtel des Postes de détruire les a^>pareils télégraphiques et téléphoniques : c'était
la fin.
Les derniers soldats allemands que j'ai vus dans la ville étaient deux cyclistes : ils passèrent doucennent sur la place Saint-Jacques vers neuf heures, — sifflant et appelant leur chien Pirame qu'ils avaient perdu — ; puis ils s'enfoncèrent dans la nuit du côté du château et disparurent. J'ignore si Pirame les accompag-nait.
Quoique délivrée Compiègne, n'osait pas croire encore à tout ce bonheur, les rues étaient désertes comme elles l'avaient été pendant toute la durée de l'occupation allemande.
De g-rand matin, M. J. de Magnienville s'en fut à bicyclette du côté delà Croix Saint-Ouen, prévenir les dragons français qu'il n'y avait plus un allemand à Compiègne. A huit heures nos troupes faisaient leur entrée dans la ville. Le premier soldat français qui pénétra dans la cité était un chasseur cycliste du 18® bataillon, Camille Cauvin : le premier peloton de dragons était conduit parle lieutenant Dor de Lastours, fds du général commandant la division de cavalerie de Compiègne. Inutile de dire comment ils furent reçus, acclamés, couverts de fleurs. On retrou\'a pour eux cigares et tabac, la joie, l'émotion étaient indescriptibles... et le lieutenant de Lastours eut le joli geste de faire déposer au pied de la statue de Jeanne d'Arc les plus gros, parmi les bouquets qu'on lui avait offerts.
L'après-midi le canon tonna — de l'autre côté do la ville — la bataille de l'Aisne commentait. . . A l'heure où ces lig-nes sont imprimées — fin mars 1915 — nous entendons encore la grosse voix de nos pièces d'artillerie lourde : à différentes reprises les Taubes, les Aviaticks et les Zeppelins sont venus jeter leurs bombes sur la cité, sans faire heureusement g-rands dégâts; mais Compiègne est tranquille. Elle sait que jamais plus les Allemands n'entreront dans ses rues, et que la victoire est certaine.
L'histoire de l'occupation de Compiègne par les Allemands pendant la guerre 1914-1915, est close.
AFFICHES apposées sur les murs de Compiègne