‹ Les Allemands à Compiègne, septembre 1914, journal d'un otageChapitre 7 sur 13 · LES ALLEMANDS A CO^JPIÈGNE · texte numérisé non relu

LES ALLEMANDS A CO^JPIÈGNE

A ?nidi : j)Otafre ou bouillon gras; bifteck ou rôti (le veau; macaroni au gratin.

A dhier : potage ou bouillon gras; bœuf-mode et bifteck ; purée de pois.

Les officiers et les grands malades ont de plus de la gele'e de groseille et du lait.

Il y avait ce jour-là à l'Hôpital général, pour 121 lits 255 blessés, 55 à Hersan, 80 éclopés au Grand-Ferret, 30 blessés à Saint-Joseph, 32 k la Compassion, le Collège était plein...

Les réquisitions officielles continuaient. Le même jour par exemple, il faut 900 pains pour le 1" bataillon du 71^ régiment d'infanterie, autant pour le 72% d'autres encore pour le 18*^ bataillon de pionniers qui réclame en outre des légumes verts, du sel, du riz, du sucre, du café, etc., il faut aussi nourrir les troupes de la garnison, et la Croix-Rouge, et les réfugiés de Verdun qui sont restés, et ceux qui refluent déjà des villages sur la ligne de feu. Dans les magasins ouverts les bocbes achetaient, payant généralement en bons, dans les autres, on pénétrait de force et on pillait : les officiers fermaient les yeux et laissaient faire.

Il se déroulait chaque jour chez les habitants des scènes très caractéristiques. Citons-en quelques-unes prises dans « le tas » pour ainsi dire.

Ivi voici d'abord doux qui démonlrent à quoi point l'invasion de la France avait été soigneusemont préparée par les services d'espionnag-e allemands, et comhion nos ennemis étaient au courant de tout dans notre pays.

Le lendemain de leur arrivée, les officiers de l'État-major avaient eu une déconvenue : ils n'avaient pas trouvé, à la mairie, comme ils l'espéraient, la liste des jeunes gens appartenant aux services auxiliaires, ou aux classes prochainement appelées sous les drapeaux. Ils furent par suite dans l'impossibilité de convoquer ces hommes comme ils l'ont fait dans d'autres villes pour envoyer ces malboureux en captivité. En revanche, ils mirent la main sur la liste des propriétaires d'automobiles et visitèrent toutes les maisons où ils pensaient trouver des voitures ou (le l'essence. Leur récolte fut d'ailleurs assez maigre, relativement. Chez l'un des propriétaires d'autos, les deux officiers quijse présentèrent lui dirent : « Vous avez une voiture telle marque, telle force (c'était assez naturel, la liste pouvait l'indiquer) mais ils ajoutèrent : « Cette voiture a sa carrosserie peinte en bleu foncé,, une autre a une carrosserie jaune » et le fait était vrai. Comment auraient-ils pu connaître ce détail autrement que par les données d'un espion venu dans la ville avant la guerre.

Dans la même maison un autre officier se présente : « Monsieur, dit-il au propriétaire, vous vous occupez de timbres-poste? — Moi, pas du tout. — Pardon, nous savons qu'ici, dans cette maison, il y a quelqu'un s'occupant de timbres et ayant une très belle collection. C'est vous ? — Non, c'est mon g-endre, il n'est pas ici d'ailleurs, et sa collection, il l'a emportée ; moi, je n'y connais rien, je vous l'ai déjà dit. — C'est fâcheux, j'aurais voulu faire des échanges : tenez, je vais vous montrer des timbres. — Absolument inutile, je le répète, je n'y connais rien; en outre en pleine guerre le moment est singulièrement choisi pour traiter semblable question. — Mal choisi? pourquoi attendre?... — C'est très ennuyeux... Après tout cela se retrouvera; je suis professeur de philosophie à Versailles I

Il serait facile de citer dix autres faits du même genre prouvant que, longtemps à l'avance nos adversaires avaient préparé leur coup, mais il est inutile de s'appesantir sur ce sujet : on est fixé depuis longtemps sur la réalité et la valeur de l'espionnage allemand.

Une anecdote d'une autre espèce, pour montrer ce que l'on sait d'ailleurs tout aussi bien, comment les Allemands entendent le respect du pavillon de la Croix-Rouge.

Parmi les habitations pillées, lune de celles qui

fut le plus outrag:cusenient souillée, fut certainement celle (le M. Leopold d'Orsetti, place du Château, Dès le jour de leur arrivée les grilles avaient été forcées, les portes enfoncées et la maison mise en coupe réglée avec une sauvagerie sans nom. Après leur départ, le spectacle de cette dévastation était vraiment impressionnant. Dans toutes les pièces, il n'y avait plus sur les parquets qu'un amas de choses innommables, denrées apportées et vidées pèle-mèle. bouteilles cassées, meubles brisés, cadres arrachés, tableaux crevés ; les tiroirs des commodes étaient ouverts, leur contenu souillé et jeté, les armoires forcées, les penderies de robes au pillage; la chambre des enfants n'avait pas échappé à la dévastation, et partout l'odeur ignoble et le relent des excréments... c'était à frémir, une bande d'apaches en délire n'aurait pas rôvé semblable bouleversement. Pendant tout le temps de l'occupation cette malheui'euse maison fut envahie, et l'on peut dire que, nuit et jour, on y fit la fête, crapuleuse et sale, à la façon allemande. Nuit et jour on y but et on y fit ripaille, le piano ne cessa pas de s'y faire entendre, et, chose affligeante entre toutes, des filles y venaient tenir compagnie aux boches, et s'en allaient chargées de dépouilles.

Mais, outre ce qu'on retrouva saccagé, brisé, hors d'usage, cette riche maison contenait nombre

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<l'objets do valeur, meubles anciens, argenterie, bibelots d'art. Des témoins dignes de foi, notam- Hient notre excellent confrère, Gabriel Mourey, conservateur du Palais, affirment que ces objets de prix furent enlevés et transportés en face, dans la cour du château. Là, un sous-officier ayant son bureau installé sur une table, dressait une sorte d'inventaire des objets volés; les officiers assistaient à l'opération et ne s'y opposaient nullement, si même ils n'y participaient pas. Quand l'estimation était faite le produit des vols était ficelé soigneusement, mis dans des fourgons et, sur ceux-ci, on arborait le pavillon de la Croix- Rouge !

D'ailleurs pendant les deux derniers jours de l'invasion, les officiers et les soldats qui occupaient la terrasse du château et firent des tranchées dans le parc pour soutenir une défense qui, heureusement pour la ville, n'eut pas lieu, avaient tous arboré des brassards portant la croix de Genève.

Pour les vols on pourrait multiplier aussi les citations à l'infini : passons, non sans noter toutefois l'effraction de plusieurs coffre-forts — tels ceux de l'Hôtel de laGarc et de AI. Descamps, pour ne citer que ceux-là.

Le 7, il y eut une grande agitation parmi les Allemands, ils semblaient très inquiets. Le canon

paraissait plus rapproclié ; il y avait des mouvements (le troupe dans les deux sens, sur Paris et retour, et aussi vers Crépy. Le commandant Saballi quitta son logement du château et transféra la commandature près du chemin de for, à rhôtel de la Passerelle. Nous espérions qu'il allait prendre le train mais il resta.

Le 8, il fallut procéder à la livraison des marchandises ré(|ui.sitionnés le 2 ; comme nous l'avons déjà dit, grâce à la bonhomie de M. de Seroux, Gompiègne s'en tira à bon compte — relativement. Sans entrer dans le détail de tout ce qui fut fourni, nous pouvons donner quelques quantités : 800 paires de souliers au lieu de 8 000 — 4304 fers à cheval sur 30000, etc.. Les proportions avaient été sensiblement les mêmes pour la première réquisition et pour celles qui avaient suivi. L'essentiel était de ne pas opposer un refus brutal. Pour les contributions en espèces la ville s'en était débarrassée avec un versement de 5 000 francs, au lieu des îiOOOOO demandés. Il faut de plus observer que, lors de leur départ un peu hàtif, les Allemands ne purent pas emporter le vin, les fers à cheval, ni une partie de la farine qu'ils avaient réquisitionnés.

Mais n'anticipons pas. A partir du 9, les Allemands sont manifestement en retraite. Il passe des détachements revenant du front, et ils sont

en assez piteux état. Ce ne sont plus les belles troupes fraîches, bien équipées, à effectifs pleins, que nous avions vues monter vers Paris quelques jours auparavant, traversant la ville en chantant. Il me souvient notamment d'un détachement du l^"" poméranien qui, le soir du 10 septembre, revint à Compièg-ne. Les hommes étaient fourbus, sales, véritablement à bout de souffle. Nous avions vu, quelques jours auparavant passer ce môme régiment, dans sa marche vers Paris. Il était magnifique : les compagnies étaient au grand complet, les uniformes propres, les hommes très mordants. Le soir du 10 septembre, je rentrais chez moi vers huit heures et demie. J'aperçus au coin de la rue d'Alger et de la rue de la Sous-Préfecture, cent cinquante à deux cents hommes — peut-être davantage — vautrés dans la rue, car on ne peut pas dire qu'ils étaient allongés ou couchés. A son premier séjour, ce régiment avait logé aux haras, et dans les maisons environnantes : battant en retraite il revenait à son ancien gîte, tel le gibier pourchassé. Sur un signal de sifllet, quinze ou vingt minutes plus tard, les hommes se relevèrent. A coups de haches, torches en mains, ils enfoncèrent les portes de toutes les maisons comprises dans le carré : boulevard Victor-Hugo, rue de Pierrefonds, rue d'Alger, rue de la Sous- Préfecture. Il n'y eut pas une maison respecte'e :

toutes furent envaliies et les caves pillées; mais, fait à noter, et qui indiquait bien l'inquiétude de ces gens, aucun d'eux ne consentit à coucher au premier étage des logements. Ils descendirent les matelas, tapis, couvertures, et, toutes portes ouvertes, passèrent la nuit au rez-de-cliausse'e.

Le spectacle de ces soldats uniformément vêtus de couleur verdàtre et peu apparente, saccageant à la lueur sanglante des torches, des logis paisibles dans une ville où seuls résonnaient le bruit sourd des convois traversant la cité et l'écho des canonnades lointaines, ëtait lucubre et donnait l'impression d'une mise à sac. Fait assez curieux, alors que les numéros impairs de la rue d'Alger et ceux pairs de la rue de la Sous-Préfecture, e'taient tous envahis et pillés, pas un coup ne fut frappé aux portes ou aux volets des numéros pairs de la rue d'Alger, ou des numéros impairs de la rue de la Sous-Préfecture. Ces hommes voulaient sans doute rester étroitement groupés et pouvoir vite se re'unir en cas d'alerte.

Le lendemain i 1 fut le jour peut-être le plus pénible pour Compiègne. Les obus français tombèrent dans nos rues.

Dès le malin les Allemands avaient fait leurs préparatifs derésislance ; ils organisaient des tranchées du coté de la rue de Paris, à l'entrée par la route de Pierrefonds, au rond royal, dans le grand

parc, sur la terrasse du château. Il y avait à l'école Saint-Germain, en bordure de la rue de Paris, au coin du boulevard Gambetta, cent cinquante à deux cents réfugiés de Verdun — quelques hommes âgés, mais surtout des femmes et des enfants, dont s'occupaient avec un zèle infini les instituteurs M. et Mme Caron. — Je fournissais à ces pauvres gens leur nourriture matin et soir, et ils venaient la chercher k l'hôpital provisoire de la rue Vermenton, mais ils devaient — par ordre du Sabath — être rentrés à Saint-Germain, au plus tard, le soir, à six heures.

Le matin à huit heures nous donnions à quelques mères du lait... quand on en avait, pour les petits...

Le 11, les déléguées ne vinrent pas. A la mairie où j'étais allé aux renseignements, nous apprîmes bientôt que les Allemands avaient envahi l'école Saint-Germain, avaientorganisédes tranchées dans le jardin comme dans ceux des maisons voisines, de chaque côté de la rue de Paris ; avaient crénelé les murs et refusaient de laisser sortir — de leurs lignes — ces pauvres gens et M. Caron resté avec eux. Très courageusement, M. Lacour s'offrit à aller parlementer avec les Saxons pour obtenir que l'autorisation fut donnée à ces malheureux d'évacuer une zone qui, de minute en minute, devenaitplus dangereuse. M. Lacour ne reparut

pas, il avait été fait ég-alement prisonnier.

M. (le Seroux intervint. A force de diplomatie il finit par obtenir l'élargissement de tout le monde ; M. Lacour rentra à la mairie, et je reçus rue Vermenton le pauvre M. Caron, éreinté par une nuit d'angoisses, et tous les réfugiés pour lesquels on improvisa avec de la paille et des paillasses jetées par terre un campement provisoire. Triste spectacle que celui de tous ces malheureux fuyant, sans rien emporter de leurs hardes, et venant avec leurs bébés dans les bras et toute la marmaille accrochée aux jupes des mères en pleurs, chercher un abri provisoire dans une maison trop petite, déjà bondée de vieillards et d'infirmes, et que protégait seul le drapeau de la Croix-Rouge dont nous avions vu faire un abus si révoltant par nos féroces ennemis.

Le bombardement de Compiègne par les troupes françaises commença dans l'après-midi et dura ([uelques heures.

Par un hasard merveilleux la ville eut vraiment peu à souffrir matériellement, et il n'y eut pas d'habitants tués ou blessés. Le premier obus français éclata dans une des cours de l'hôpital général, sans causer d'autres dégâts que des vitres cassées. Aussitôt après le tir. admirablement réglé, allait atteindre, rue de Paris, le cercle catholique, évacué depuis cinq minutes par un poste allemand,

tuait plusieurs soldats ennemis dans cette même rue, en blessait d'autres, et cessait après quelques heures.

Pendant la nuit on dormit naturellement peu dans la ville. On s'attendait à une grande bataille pour le lendemain, — peut-être à une guerre de rues, et les plus craintifs voyaient déjà la cité en flammes.

Ce soir-là, je fus empêché d'aller à la mairie par les soldats placés en sentinelle, à hauteur derHôtel de la Cloche — où dînaient les officiers de l'Etatmajor — je m'inclinai devant la consigne et rentrai chez moi. Plus obstiné, le lendemain, M. Poihine qui voulut passer quand même, fut arrêté, conduit devant l'officier de service et relàclié peu de temps après.

Cette veille du soir avait été organisée depuis quelques jours. Les Allemands repoussés sur la Marne, et en retraite — comme nous l'apprîmes plus tard — traversaient notre ville à toute heure : ils étaient de mauvaise humeur — et cela se conçoit. Dans ces occasions ils étaient insolents et brutaux.

Un soir, un officier, mécontent de ne trouver à la mairie vers les dix heures aucun représentant de la nmnicipalilé, avait réveillé brusquement le gardien de l'Hôtel de ville, M. Villette et, sans le moindre respect pour sou âge et ses cheveux

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