OBSERVATIONS PATRIOTIQUES
toires et à porter le deuil de la patrie chez ceux-là mêmes qui l'ont mutilée.
En repassant dans mon esprit les observations recueillies pendant mon séjour dans les divers États de l'empire et surtout dans les principales universités, il m'a semblé qu'il ne serait pas inutile d'en communiquer quelque chose à mes concitoyens. Forcé de reconnaître et de signaler le mérite de certaines institutions de l'Aile* magne, je n'ai pas oublié les devoirs du patriotisme. Il a, comme toute passion, des exigences, et je l'ai traité avec respect jusque dans ses susceptibilités ombrageuses.
Je ne viens pas dire : faisons comme les Allemands ; je dis : faisons mieux. Je ne dirai pas: imitons leurs universités, leurs écoles, leur armée, leur esprit national; je dis : dépassons-les. Nous n'avons à imiter personne. Il nous suffit d'être fidèles à notre génie: restons nous-mêmes.
Mais il y a, dans les nations comme dans tout individu, le grand et le petit «ôté. La
France ne sera elle-même que si elle sait se défier des passions sectaires, et obéir aux aspirations généreuses qui toujours la remuent, et restent Fhonneur de sa chaude nature.
A quoi bon s'acharner contre les ruines du vieux monde ? Elles s'écroulent toutes seules. N'est-il pas plus pratique et plus grand de réaliser notre idéal chevaleresque de justice sociale, de sage liberté et nos ambitions de science vraiment encyclopédique? A ce point de vue, l'étranger — surtout s'il est un ennemi — peut nous donner quelquefois des leçons plus utiles, car elles réveillent mieux notre émulation, en piquant au vif notre amourpropre national.
Ainsi, un intérêt et un devoir patriotiques nous commandent de regarder vivre l'Allemagne.
L'antagonisme entre l'Allemagne et la France. — Le chan- ▼Inisme allemand. •* Les ambitions nationales. — Leur origine mystérieuse. — Leur déchaînement en Europe.
Entre rAllemagne et la France un antagonisme profond existe. L'observateur le sent gronder toujours, sous la politesse des formes, même entre Allemands et Français qui le rencontrent sur le terrain pacifique des affaires ou dans les régions encore plus sereines de la science.
Treize années de paix ne Font pas calmé. Le Rhin qui coule entre les deux peuples est devenu
un fleuve de sang; et il ne retrouvera sa limpidité qu'au jour où la plaie terrible de TAlsace et de la Lorraine ne saignera plus. On se tromperait cependant, si Ton ne voyait dans cet antagonisme qu'une question de revanche ou une opposition de races violemment antipathiques.
Le vrai nom de la guerre sourde qui persiste entre FAllemagne et la France est la lutte pour la prééminence.
Il s'agit de déplacer le centre des forces qui mènent le monde, de le reporter vers l'Est; à Berlin, en Prusse, en Allemagne, dans les races du Nord. Tenir la tète de l'humanité, voilà pour leur pays le rêve de tous les grands patriotes.
Tel est le rêve de l'Allemagne.
Elle a l'ambition ou la prétention d'être militairement, politiquement, scientifiquement, moralement, religieusement, cérébrcUement la première nation du monde. Le chauvinisme, en Allemagne, est plus qu'un sentiment, c'est
LE CHAUVINISME ALLEMAND il
une théorie, un dogme aux allures scienti* fiques. On distingue les races : la germaine et la romane ; on met, bien entendu, la germaine au premier rang, quoique la dernière arrivée sur la scène où se jouent les premiers rôles. Les philosophes formulent le système * à grands frais d'abstraction^ les érudits à grands frais d'histoire essayent de le justifier, les poètes le chantent, et TAme du peuple vibre aux accents Ijrriques d un Schiller.
Il ne nous appartient pas à nous, Français, de décrier aucune ambition nationale. Élargissons plutôt le cercle des nôtres, car il n'est pas un peuple dans l'histoire qui n'ait dû sa renommée à la grandeur d'un idéal longtemps ambitionné, ardemment poursuivi. Cet idéal est l'ftme d'un pays. Les peuples meurent,, lorsque cette âme les quitte. Us recommencent une évolution nouvelle, quand ils tressaillent, en proie à une idée. D'abord entrevue par quelques esprits