‹ Les alliances de la FranceChapitre 2 sur 26 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Une dépêche électrique nous apporte la nouvelle que la médiation de l'Autriche , de TAngleterre , de la France et de la Prusse a terminé le différend turco-russe. Les fonds montent , la sérénité reparaît sur tous les visages , les transactions reprennent leur cours , la joie et le bonheur renaissent ou semblent renaître dans toutes les âmes. On se dit partout et Ton répète avec un certain air : « L'empire, c'est la paix î »

Les journaux les plus sympathiques aux doctrines légitimistes disent : « L'entreprise de l'empereur de Russie « contre la Turquie blessait au vif les intérêts nationaux «< de l'Angleterre, les intérêts religieux et politiques de la « France, et exposait aux plus fortes tentations le gouver- " nementqui régit cette dernière puissance... »

Chacun a l'air de s'embrasser et de s'étreindre dans les convulsions d'un paroxysme de bonheur... ; et il n'est personne qui , sans le dire, ne conserve quelque chose de ses

craintes ou de ses terreurs sur un avenir plus ou moins prochain.

Au moment où j'écris ces lignes , je ne connais pas la teneur de l'engagement accepté par les six principales puissances de l'Europe ; et, sans le connaître, je n'ai pas plus de joie que je n'en avais avant la dépêche électrique, pas plus de terreurs que si les flottes anglo-françaises se fussent retirées de la station de Bésika, sans mot dire, avant comme après l'évacuation des provinces moldo-valaques. Je réponds d'abord aux organes légitimistes : Que vous font les intérêts nationaux de l'Angleterre? Pourquoi vous en inquiétez-vous? La civilisation est-elle là? La liberté est-elle là? L'humanité est-elle là?... L'avenir et la grandeur de la France sont-ils là?... Ne savezvous pas que la plus belle page de la restauration , de la légitimité , de la monarchie est écrite dans ce projet magnifique trouvé dans les cartons du ministère, des affaires étrangères, où il était arrêté que nous allions reprendre nos limites du Rhin avec des avantages en Syrie et en Egypte, tandis que le czar se serait avancé sur Constântinople? Ne savez-vous pas, ou, plutôt, oubliez-vous que cela se serait fait à la face de l'Angleterre et malgré les intérêts nationaux de l'Angleterre? Oubliez-vous que la voix de la légitimité, plus haute que la sensiblerie dont le langage nébuleux se perd dans des intérêts religieux et politiques qui ne surgissent que comme des fantasmagories ou des épouvantails pour les niais, avait alors toutes vos sympathies? Oubliez-vous que, contre ceux qui reprochaient aux Bourbons d'être rentrés dans les caissons des Cosaques , vous vous éleviez naguère avec un orgueil et une énergie toute française pour dire que les Bourbons

seuls pouvaient et allaient briser les indignes traités de 1815? La politique de la France, les intérêts les plus sérieux de la France comme France seraient-ils changés? Ne seriez-vous plus aujourd'hui ce que vous étiez hier?... Y avait-il , en 1829 et 1830, d'autres intérêts religieux et politiques à soutenir qu'aujourd'hui?

Mais laissons pour ce qu'elles valent ces incohérences et ces contradictions, et voyons la question turco-russe sous son véritable point de vue.

Quelles que soient les conditions de la paix annoncée, nous nous permettons de soutenir ce que nous avancions le jour où les Russes ont passé le Pruth : les provinces danubiennes resteront au pouvoir des Russes î En d'autres termes, les Russes ne repasseront pas le Pruth, et ils feront bien ! Constantinople aura non une souveraineté indépendante de la Russie, mais le czar pour maître -. cela est écrit! Et personne autre que l'empereur de Russie n'y touchera... Tel est le sentiment àHncroyable suffisance avec lequel je juge la politique de l'Europe continentale.

La Russie est un peuple en mission; et sa mission, la Russie l'accomplira, non fatalement mais providentiellement.

La Russie est la civilisation et le progrès de l'Orient, civilisation qui s'avance vers des destinées nouvelles, civilisation qui, pour n'être point encore parvenue au degré de la nôtre, n'en est pas moins évidente pour tout ce qui voit et qui juge. Là, carrière est ouverte ù toutes les industries, faveur est accordée à toutes les intelligences qui veulent développer des moyens ou connus ou nouveaux. On reconnaît , dans le régime russe , un peuple qui veut grandir et qui marche d'un pas assuré dans l'avenir. De-

puis Pierre le Grand jusqu'à Nicolas , il n'y a pas , en Europe, un empire qui puisse se glorifier d'une suite d'aussi illustres maîtres, qui puisse enregistrer des noms et des conquêtes comparables à celles des czars de Russie, qui puisse révéler une politique aussi suivie, aussi habile, aussi élevée que la leur.

L'Orient, par la Russie, monte; et lOccident, par l'Angleterre, descend jusqu'à ce qu'elle-même soil tombée au fond de l'abîme... Mais la France sera toujours là!...

La Russie est la civilisation de lOrient comme la France est la civilisation de 1 Occident , avec celte différence que la première est, dans la vie sociale, à ses premières étapes, et que la seconde est fatiguée, harcelée, humiliée, arrêtée dans ses progrès par des spéculations rivales, par un système de compression européenne aussi fatal au continent que honteux pour les peuples qui le subissent.

La Russie a une mission, et toutes les coalitions de 1 Europe ne lempêcheront pas de l'accomplir. La Russie, n'en déplaise à certains déclamateurs ignorants ou stupides , conquiert non pour soumettre à un joug, mais pour y soustraire.

La Russie conquérante s'identifie avec ses conquêtes; elle s'assimile aux peuples conquis pour les faire vivre de sa vie politique et sociale. La Russie conquérante porte avec elle le progrès dans les développements matériels et intellectuels. Si elle n'en est qu'à Louis XI, qui l'empêcherait d'arriver à Louis XIV?... L'avenir est pour elle comme le passé a été pour nous.

La Russie n'envie rien à la vieille Europe, son institutrice ; vis-à-vis de celle-ci, elle ne prend qu'un soin, celui de s'abriter des inquiétudes qu'elle pourrait lui causer. De

là sa prépondérance dans le Sund , son action contre le Danemark et la Suède ; de là (sans l'approuver, mais en saisissant une occasion de plus de maudire la lâcheté du règne de Louis XV) le partage de la Pologne ; de là son action incessante contre le schah de Perse et l'empire du sultan. En pénétrant plus avant dans l'Occident, la Russie se brûlerait, se dissoudrait, se perdrait; l'Occident serait son tombeau comme l'Orient doit être sa vie. La Russie n'apporterait rien dans l'Occident ; et elle doit commencer une vie nouvelle pour l'Orient, où la féodalité russe doit ouvrir des temps nouveaux.

Entre la vieille Europe et l'empire turc d'Europe, la Russie est le trait d'union , la transition. Le Turc est l'immobilité dans toutes les conditions de la vie ; le Russe est le mouvement dans toute son ardeur, sous tous les aspects. Aussi, depuis deux cents ans le Turc recule et recule ; depuis deux cents ans aussi, le Russe avance et avance.

Dieu ne veut pas que le berceau de la civilisation du monde soit éternellement placé sous le joug de plomb qui l'écrase. L'œuvre de Dieu serait un non-sens , la perfectibilité humaine un mensonge, si quelque part l'humanité s'arrêtait, si les aspirations étaient étouffées, si le génie de l'homme pouvait jamais être éteint.

Qu'on nous permette, à ce sujet, d'émettre très-brièvement notre pensée sur les affaires d'Orient. Nous les résumons ainsi :

La Russie a posé ses prétentions sous un aspect religieux ; la protection qu'elle a revendiquée pour ses coreligionnaires n'était qu'un prétexte insoutenable et mal soutenu. II n'a pas été difficile à Drouin de Lhuys d'en faire justice. La Russie avait besoin d'un prétexte ; la vé-

ritable cause de son agression est non dans son intention, mais dans sa résolution de conquête. Il faudrait être plus qu'aveugle pour ne pas le voir.

Quant à la France, la lutte a commencé pour maintenir son protectorat religieux sur les lieux saints. La France n'a pas, pour l'Orient, d'esprit de conquête; le roi de France peut bien désirer joindre à son titre celui de roi de Jérusalem , mais non celui d'empereur de Constantinople ; il sait qu'il ne le pourrait pas. Toute l'Europe s'y opposerait et elle ne manquerait pas de bonnes raisons pour justifier une résistance qui a, pour elle, non-seulement des arguments politiques, mais des moyens matériels qu'on peut considérer jusqu'à un certain point comme invincibles. En présence de linvasion russe, le protectorat français s'est rapidement converti en question politique. Et l'Angleterre, qui riait d'abord de la question des lieux saints, dans laquelle elle disait ne pas avoir à s'immiscer, a rapidement pris fait et cause contre la Russie. De là la coalition de la France et de l'Angleterre contre le czar. Cette coalition est-elle de nature à servir les intérêts de la France? Voyons-le .

Il serait sans doute admirable que la France pût , par son ascendant, replacer sous le joug sacré de l'orthodoxie les populations schismatiques de l'Orient, et poser au milieu d'elles le principe d'unité dans la liberté qui a fait notre force et notre grandeur. Mais la France de 1853 n'est ni la France de Richelieu ni celle de Louis XIV; c'est un géant fatigué dont le cœur souffre, dont la tête est embarrassée et dont les bras sont chargés de liens Et puis,

pour l'aider dans cette grande et magnifique mission, qui s'offrirait pour combattre à ses côtés? — Serait-ce l'Angleterre? Mais l'Angleterre se moque des lieux saints; elle

na quun intérêt positif, le mercantilisme; et un intérêt négatif, celui d empêcher par tous les moyens possibles l'accroissement de prépondérance de la France. — Sera-ce la Prusse? Mais elle est protestante et, à ce titre, hostile à notre ascendant religieux, sans parler de ses alliances qui, au point de vue politique, en font une avant-garde russe en Europe. — Sera-ce l'Autriche? Mais l'Autriche n'a rien perdu de sa jalousie contre la France. Et puis qui ne voit pas que l'Autriche a été, jusqu'ici, le compère du czar? On en sait les raisons. — Tout, en dehors de la Russie, est contraire à la France au point de vue religieux. Que ne serait-ce pas au point de vue politique et de conquête?... Il y a donc impossibilité morale et matérielle pour la France de dominer en Orient par l'esprit religieux; il faut le dire, parce que cela est, et que l'on doit considérer comme déplorables les illusions qu'on se fait sur ce point.

Vaincus par la raison des choses, les hommes de la prépondérance religieuse de la France ne veulent rien céder de leur terrain. Ils répètent à ce sujet ce que disaient les absolutistes d'autorité à l'occasion de nos colonies révoltées : «< Périssent les colonies, plutôt qu'un principe! » Les colonies sont mortes pour nous, et le principe est resté à l'état abstrait. Il est donc des circonstances où il faut réveiller dans son esprit non un principe, mais plusieurs principes, quand il est établi que la prospérité d'une nation tient à plusieurs principes. Nous vivons de foi, de religion, de liberté : fécondons ces principes partout oii nous pourrons, mais n'entreprenons rien d'impossible. Nous vivons aussi de prospérité matérielle; recherchons-la où elle se trouve et où nous ne pouvons manquer de la rencontrer, en nous dépouillant de tout donquichotisme. Repoussons donc cette

idée de prépondérance religieuse qui depuis plus de deux cents ans n'a pas fait un pas, et qui restera ce qu'elle est. Ne résistons pas à ce que nous ne pouvons empêcher.

Dira-t-on que je soutiens un schisme qui n'est pas dans mes convictions? Je répondrai que je ne soutiens pas plus le schisme que la France ne soutient l'islamisme. Je laisse passer ce que je ne puis arrêter.

Je vais plus loin, et je dis que la conquête de la Turquie d'Europe par la Russie est une évolution forcée, une phase nécessaire de la civilisation de l'Orient. La France a mis quatorze siècles à devenir ce qu'elle est; elle a dû traverser la barbarie féodale pour atteindre l'affranchissement des communes, et par cet affranchissement arriver à l'unité du pouvoir qui a constitué notre puissance. Pour avoir un principe d'autorité différent, la Russie n'en possède pas moins une puissance civilisatrice dont l'action se révèle à tous les yeux. Laissons-la grandir, parce que son influence ne peut que nous servir, parce que son influence est mortelle pour la puissance britannique, parce que son influence créera la nôtre en Europe et, par notre influence, la destruction de la prépondérance anglaise. C'est là la grande évolution politique que nous devons préparer ; elle est en germe dans les grands événements du siècle. On pourrait sans doute se livrer à d'autres conjectures ; mais qu'il suffise de dire quant à présent que l'invasion de l'Orient, loin de nuire à la France, lui ouvre les portes de l'avenir, et que la prise de Constantinople est à la fois la chute de Londres et l'exaltation de Paris, comme elle amènera la souveraineté de la France dans les mers du Levant et l'expulsion de l'Angleterre des mêmes régions maritimes.

La politique de la France doit être de ne jamais rien

faire pour et avec les Anglais. Ceux-ci doivent suivre la France; et la France doit, pour toujours, avoir cessé de marcher à leur remorque.

Il n'y aurait qu'un grand acte politique de la Turquie qui pourrait, peut-être pendant quelque temps, suspendre son expulsion des provinces danubiennes : c'est l'émancipation, l'affranchissement, la proclamation de l'indépendance des provinces moldo-valaques. Affranchies, ces provinces seraient naturellement portées à se jeter dans la fédération germanique : car, seules, elles seraient impuissantes à soutenir le choc russe. L'Allemagne, malgré ses déférences pour le czar, ne résisterait pas à la tentation. Il est douteux, dans cette hypothèse, que le cabinet de Saint-Pétersbourg laissât faire et acceptât pour ces provinces la suzeraineté de l'Allemagne. La Turquie ne coupera jamais, par un traité, la route qui mène à Gonstantinople. La puissance russe se développe; et quand on possède des ressources matérielles aussi considérables que les siennes, on s'en sert pour obéir au génie de la nation ; l'hypocrisie des traités est à la dernière phase de la civilisation des peuples.

C'est donc la Russie qui, seule, peut donner et donnera le coup de bélier au dernier bastion qui protège la Turquie d Europe ; et ce sera un progrès et un immense progrès. Et là ne s'arrêteront pas les efforts des Slaves ; la Perse, dans un avenir plus ou moins éloigné, est menacée des mêmes perturbations; il y a, pour cet empire, môme cause de décadence et de ruine.

La lumière se fera en Asie comme elle s'est faite en Europe. Qui pourrait prédire ce qui arrivera de la révolution de Chine et de son caractère civilisateur, de même

que de la révolution turco-russe, lorsque le czar et le nouveau maître du Céleste Empire se donneront la main?...

L'Europe bloque diplomatiquement l'Orient depuis deux siècles, et sa surveillance ne va pas au delà d'un blocus déplorablement stérile. A défaut de puissance et d'autorité réelle, l'Europe s'est donné ou a cherché à se procurer l'autorité toujours problématique des traités. Mais l'Europe, la Russie exceptée, n'est pas allée au delà. Traités de commerce, traités d'alliance, influence morale toujours équivoque quand elle n'a pas été dédaignée, voilà le petit lot de la France. Pour l'Angleterre, ce n'a point été la même chose : son commerce y a été le plus grand et le plus protégé, quoique sa puissance réelle n'y ait pas eu d'autre caractère que la nôtre.

Si l'Europe n'a pas troublé la Turquie, c'est qu'elle n'a pas pu. Elle le voudrait aujourd'hui, en agissant en sens inverse de ce qu'elle fait, qu'elle ne le pourrait pas davantage : la Russie serait là !

La Russie seule a, contre la Turquie, plus que des traités dominateurs ; elle a la tutelle de la Turquie. Elle ne la bloque pas sentimentalement ; elle la garde comme une pupille docile qui ne fera jamais que les volontés de son maître ; «lie hante ses États, s'y promène et s'y arrête jusqu'au moment oii il lui plaira de s'y asseoir sans esprit de retour : c'est une question de temps, et voilà tout.

Sur cette question de temps, et que le temps a mûrie, nous dirons et nous répétons que le czar n'évacuera pas les provinces danubiennes, qu'il ne le peut pas! Si le génie du czar est puissant, le génie moscovite ne l'est pas moins. Constantinople est pour les Russes ce que Jérusalem était, il y a six cents ans, pour nos croisés. II est dan-

gereux pour une idée enthousiaste de la repousser avec la froide raison des traités. Les traités, pour elle, sont une lâcheté quand ils n'expriment pas une perfidie. Et puis, il ne faut pas craindre de le dire, il serait désolant pour l'Europe comme pour l'humanité que cette idée se refroidît. Mais nous n'en sommes pas là , et le volcan russe ne s'éteindra pas... Et puis l'on ne parle pas à un czar comme à un Louis-Philippe...

Cela étant, que feront la France et l'Angleterre coalisées? RIEN ! ! ! Pourquoi? Je vous le dirai bientôt.

J'admets l'hypothèse d'une lutte : quels en seraient les résultats probables? Ici, je n'entends ménager la Russie sous aucun rapport. Je veux admettre, pour l'orgueil et la satisfaction des deux plus grandes puissances maritimes de l'Europe, que les flottes combinées pénétreront dans la mer Noire, qu'elles couleront, brûleront et prendront jusqu'au dernier les navires russes ; qu'elles incendieront Odessa et Sébastopol ; qu'elles débarqueront môme dix mille matelots... Et après? Empécheront-elles l'armée de terre d'avancer, de culbuter, de détruire et d'arriver? Non ! Pour cela, il faudrait autre chose ; il faudrait une armée anglo-française de cent cinquante à deux cent mille hommes, et encore... Mais y songe-t-on? Pas le moins du monde. Nous avons autre chose h faire que d'aller répandre notre sang et prodiguer nos trésors pour un succès tout à fait contestable et de pou de durée. On ferait donc du mal en pure perte ; je me trompe : la Russie pourrait s'en venger et s'en vengerait. Et je doute que les conséquences de cette vengeance puissent convenir à l'Angleterre, ù la France, et à Napoléon en particulier.

Je répète donc que les flottes coalisées ne feront rien.

Elles quitteront Bésika, rentreront dans leurs ports respectifs ; et chaque gouvernement attendra... Pourquoi? Si je ne me trompe, le voici : la vieille Europe est disloquée. Loin de progresser, elle rétrograde. Je n'en veux pour premier exemple que sa conduite dans le Levant. Là , ne pouvant faire, elle veut empêcher. Et qu'empêcherat-elle? Il est malheureux, en particulier pour l'Angleterre, qu'elle n'ait pas pu faire adopter le régime constitutionnel à la Sublime-Porte!... Elle aurait semé, comme en tant d'autres endroits, des moyens de résistance qui échappent à sa protégée, et dont l'absence compromet si gravement l'avenir de celle-ci...

Oui, la vieille Europe est disloquée; elle marche à l'aventure : car, depuis 1830, tout, en Europe, n'est qu'aventure. Le régime normal de l'Europe ne renaîtra qu'avec ses traditions.

Dans la vieille Europe, tout n'est que contradictions. On n'y fait plus que de la politique négative, de la politique de rebours, de la politique hors des principes du sens commun.

Jetons, si l'on veut, à cet égard , un coup d'œil sur la politique de la France. Nous voyons, au premier signe d'hostilité de la Russie, le gouvernement expédier une flotte à Salamine ; TAngleterre en fait autant. L'Angleterre et la France sont-elles unies par un acte secret ou public? Nullement. Se sont-elles dit ce qu'elles allaient faire? Pas davantage. Leur intérêt était-il le même? Du tout. Cependant l'Angleterre et la France paraissent unies et vivre de l'entente cordiale la plus complète. Désabusez-vous, il n'en est rien. L'Angleterre n'aime pas plus la France que celle-ci ne chérit l'Angleterre ; elles se détestent cordiale-

ment l'une l'autre, et elles font bien. J'ai assez d'estime pour Bonaparte pour croire qu'il ne se serait pas déshonoré par un traité secret quelconque. Les deux puissances , dans leur but respectif, se sont juxtaposées; de cette juxtaposition, la presse anglaise a fait une alliance, et voilà tout le mystère. Je répète donc : Dislocation.

Allons plus loin dans les causes de la conduite de la France :

Bonaparte, par sa conduite, a proclamé le respect des traités. 11 en avait besoin. C'est son lit qu'il veut faire; c'est de la sécurité quïl veut créer; c'est son pouvoir qu'il veut fonder. Cependant si, à la face de l'Europe, il disait comme Louis-Philippe : « Je vénère les traités de 1815! » je lui répondrais, avec la France entière, que je n'en crois pas un mot. Il a pu le dire au sujet des lieux saints sans engager l'honneur de la France et son avenir, mais il ne l'affirmera jamaip au sujet des infûmes traités; car s'il a dit : «i L'empire, c'est la paix ! » il n'a voulu dire, comme l'a répété son oncle Jérôme au sénat, qu'une paix forte et honorable. Le respect des traités, dans la bouche de Bonaparte, signifie (et je le dis sans haine aucune) : « Je ne suis « pas prêt. Calmons les esprits, établissons-nous ; et lors- «' que les craintes auront disparu, nous respecterons les « traités comme la constitution de 18i8 ; et les traités de «t 1815 auront leur 2 décembre. "C'est ainsi que Bonaparte entend, selon moi, le respect des traités; et, pour mon compte, je l'en félicite.

Admettons maintenant, comme conséquence de notre conduite politique dans le Levant, que le czar n'évacue pas les provinces moldo-valaques, et qu'au lieu de cela il franchisse les Balkans. Je suis convaincu que s'il prend de nou-

veau fantaisie à l'Angleterre d'aller s'y opposer, il manquera quelqu'un pour la suivre -. dislocation de la dislocation !

Il n'y a donc point d'alliance possible, moralement possible, politiquement possible, entre laFrance etl'Angleterre. L'insulte qu'elle nous a faite est trop sanglante et le joug qu'elle nous a imposé trop honteux pour qu'on puisse jamais former un tel rêve. Et je douteque la paix du Levant n'ayant point été faite , la France ait tiré un seul coup de canon. Les conditions de cette paix (qui, pour moi, n'en est pas une) le prouvent pour la France comme pour l'Angleterretoujours dislocation! ce qui n'empêche pas d'admirer la réserve du gouvernement français et d'applaudir à l'empressement qu'il a mis à accepter la paix quelle qu'elle fût. Qu'il profite des délais : car qui a du temps a du succès...

Si l'Angleterre et la France, malgré leurs allures belliqueuses, rapidement converties en procédés pacifiques, n'ont rien fait , pouvant seules faire quelque chose , qui donc gênerait la Russie ? Serait-ce la Prusse ? Mais , comme je l'ai déjà dit, elle est l'alliée la plus intime du cabinet de Saint-Pétersbourg. Serait-ce l'Autriche? Mais elle vient d'être sauvée d'une destruction complète par le czar! Et elle est loin de n'avoir plus besoin de lui. Et puis la Bosnie et la Servie ne lui sont-elles pas réservées en cas d'événement? Encore une fois, dislocation de la vieille Europe! cessation de sympathies, d'intérêts homogènes, absence de but commun ; au lieu de cela^ divisions, déchirements, ruines dont l'Angleterre est la principale cause, ainsi que je l'exposerai ultérieurement.

Dans de telles conjonctures, et malgré les intérêts commerciaux anglais menacés , la Russie peut achever son œuvre : la France ne la troublera pas.

La France a intérêt, l'Europe continentale a intérêt à l'agrandissement de la Russie du côté de l'Orient. L'invasion de la Turquie d Europe par la Russie sera pour l'Autriche une cause d'agrandissement en même temps que l'aurore de 1 émancipation italienne. L'invasion de la Turquie donnera à la Prusse des accroissements dans les États confédérés qui doubleront sa puissance. L'invasion de la Turquie nous rend de droit nos limites sans coup férir, crée notre prépondérance en Europe et prépare la solution inévitable du différend à vider entre nous et la Grande-Bretagne. L'invasion de la Turquie refait, comme conséquence, linlluence de l'Occident et le dispose à résister, dans les âges à venir, aux agressions de l'Orient, si des intérêts menaçants venaient à se déclarer contre nous.

Si la Russie doit dominer l'Orient, la France doit être le l)remier peuple de l'Occident.

Laissons maintenant à des plumes mercenaires le triste rôle d'insulter ce qu'elles ne comprennent pas, ou de servir des intérêts et des passions funestes ; nous n'en proclamerons pas moins, avec le patriotisme le plus libre et le plus pur, la double nécessité de notre alliance avec la Russie, et de la répulsion de l'Angleterre, jusqu'à nouvel ordre, des cabinets alliés de la France.

Toute autre politique est mortelle pour la France. Faisons des vœux pour que son gouvernement le comprenne; la France ne peut redevenir grande et forte qu'à cette condition.

15 août 1853.

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