INTRODUCTION
Des passions dont l'excès était facile à comprendre ont soutenu, contre toute logique et toute vérité historique, que les Bourbons, en 1815, avyient été ramenés par les étrangers, qu'ils étaient revenus en France, selon l'expression favorite du libéralisme, dans les caissons des Cosaques.
On est allé plus loin et l'on s'est jeté hors des limites du sens commun, c'est-à-dire de toute raison et de toute justice, en imputant aux Bourbons les traités de 1 8 1 5 et en les rendant responsables de tous les maux dont ces traités ont affligé la patrie.
Ce double reproche, dont l'un ne serait que le corollaire de l'autre, peut se résumer en un seul, et être offert sous cette formule : Les Bourbons sont les auteurs, les provocateurs des traités de 1815 ; ils les ont préparés, rédigés, librement acceptés : c'est leur œuvre. Il faut admettre et dire tout cela ou rien du tout!...
J'avoue que si l'histoire de mon pays m'avait révélé que les Bourbons eussent été complices de l'étranger ; si elle m'avait appris, dans de lugubres annales, qu'après avoir excité l'étranger, l'avoir poussé sur nos frontières pour nous asservir, les Bourbons ont traité la France d'une manière plus atroce que des barbares en livrant au pillage nos ports maritimes et nos arsenaux, en détruisant nos boulevards du Nord, en morcelant et déchirant notre territoire au profit de l'ennemi, et en lui livrant notre commerce et nos trésors pour achever cette épouvantable ruine, loin d'avoir pour cette illustre race l'ombre d'un dévouement, je la maudirais, avec la France entière, en appelant sur elle toutes les foudres du ciel...
Homme du peuple, libre dans mes affections, dégagé de tout intérêt, étranger au servilisme comme aux faveurs de tous les régimes, légitimiste de raison, je n'ai jamais professé de culte pour les personnes , parce qu'en général elles en méritent peu; je n'ai été, je ne suis et je ne serai jamais rempli que d'une passion ardente, celle de la grandeur de la France. Je ne crois cette grandeur possible qu'avec un principe, parce que ce principe est l'écrou des révolutions. Si les personnes exercent quelquefois sur les principes une influence fatale, méprisons les personnes, s'il le faut, mais respectons les principes. Telle est l'expression du sens moral et politique : carie principe est éternel, et les hommes sont dévorés par le temps.
Dominé par un sentiment tout national, tout français, j'ai indiqué, dans un cadre étroit et rapide ^, les causes des contrariétés, des rivalités, des haines, des vengeances
ï Lettres franques, à Napoléon III. 1852. — Chez Lubroue, rue de la Fourche, 56.
politiques d'une nation contre la France, d'une nation qui s'intitule la dominatrice du monde, d'une nation qui a excité toutes les coalitions pour nous asservir et qui, par le résultat de ces coalitions, nous a subalternisés en nous amoindrissant et en détournant à son profit les principales sources de notre prospérité publique.
J'ai rappelé à ce sujet les traités infâmes qui pèsent sur nous ; j'ai demandé leur anéantissement en m'éloignant de la pensée de bouleverser l'Europe continentale pour atteindre ce but et forcer l'Angleterre à être juste. Et la manifestation de cette pensée a excité toutes les colères des feuilles de Paris. Leur polémique n'a pas détruit les faits que j'ai cités, et sur chacun desquels je défie leur critique ; elle n'a pas effacé les tristes conséquences de ces faits, qui nous abaissent et nous humilient en portant la plus grave atteinte à nos intérêts politiques et matériels ; elle n'a pas indiqué un seul moyen de nature à replacer la France dans ses conditions nécessaires de force et de vie. Elle m'a saturé d'injures, dont je m'embarrasse peu, parce qu'elles ne prouvent rien. J'ai foi dans le génie de mon pays, et je suis convaincu qu'il se fera jour, tôt ou tard, au milieu des nuages méphitiques amoncelés par l'égoïsme burgiavien.
On m'a reproché d'avoir exagéré la cause de la France en demandant ï extermination d'un peuple ennemi. Si le mot se rencontre une fois dans mes Lettres franques, au
milieu de l'indignation légitime que sa perversité excite, je dis bientôt après le contraire en rappelant que les peuples se transforment mais ne se détruisent pas, et que la France n'a nulle envie de conquérir l'Angleterre et d'en prendre le nom. Une invasion de l'Angleterre par la France produirait tout son effet par la destruction de certains monopoles, ainsi que des moyens qui lui rendent si facile l'importation des révolutions dans tous les États.
Malgré ma haine toute légitime pour l'Angleterre, je n'ai jamais songé à accuser la nation anglaise tout entière des maux qu'elle cause à l'univers. Il n'y a d'à peu près exclusivement coupable que son gouvernement, c'est-à-dire son aristocratie, qui opprime au dedans comme au dehors, qui commande et qui subjugue, qui amuse le peuple anglais par des semblants de liberté, et qui cependant le rive à la condition la plus servile qu'on puisse rencontrer en Europe chez les peuples les moins libres. La classe moyenne , le peuple, ont plus d'une fois témoigné les plus vives sympathies pour la France. En dehors de ces manifestations générales, nous avons vu, dans des circonstances mémorables, et notamment à l'occasion des vives et brillantes discussions sur la loi céréale, le génie du peuple anglais se développer tout entier. On ne peut pas, en effet, aller plus loin, dans le domaine des idées libérales, grandes et généreuses, que les orateurs de la ligue dont M. Gobden a été le chef illustre et qui a exercé une si profonde influence sur les réformes douanières accomplies par Robert Peel.
On ne se méprendra donc plus sur notre sentiment visà-vis de l'Angleterre et de ceux que nos justes malédictions cherchent à atteindre. Nous savons admirer ce qui est digne de l'être ; mais le gouvernement anglais ne nous inspirera
jamais ce sentiment : car, nous le disons froidement, c'est, à nos yeux, le gouvernement le plus atroce de la terre.
Si je ne veux pas Textermination de lAngleterre, parce que je ne suis ni ridicule ni barbare, je veux pour mon pays le rang qui lui appartient, et, avec lui, l'ascendant incontesté qui est la conséquence de toutes les libertés conquises et placées à labri de toute atteinte. Pour la conquête de ces libertés, je ne me laisse point décourager par la pensée d'une lutte toujours déplorable, mais nécessaire. Qu'on ne nous dise pas qu'une guerre compromettrait nonseulement les intérêts de la France, mais ceux de l'Europe, pendant un grand espace de temps, et que nous ne retrouverions jamais, même dans le succès, tout ce que nous aurions perdu. Je ne disconviens pas que de grands intérêts sont engagés de toutes parts ; mais ce qu'il faut reconnaître aussi, c'est la souffrance plus grande que le bien-être, l'inquiétude plus grande que la sécurité, l'avenir plus menaçant que le passé qui a été, à tous égards, mortel pour nous. Faut-il donc accepter pour la France le statu quo du déshonneur et de la misère?... Croit-on donc qu'on s'affranchira par la voie pacifique des traités de ce que la guerre, la haine et la vengeance ont imposé avec fureur? Croit-on que pacifiquement on nous rendra ce qu'on nous a pris? Je laisse cette croyance aux niais , aux hypocrites ou aux serviles; mais à coup sûr elle n'entrera jamais dans hi tête d'un homme d'intelligence et de cœur.
Sans doute la paix devrait être l'état normal des peuples, parce que la paix est mère du travail et que le travail est la source du bonheur de l'individu comme de la prospérité des nations. Aussi, le travail, synthèse de la liberté humaine, devrait-il être partout dégagé d'entraves.
Tel n'est pas le caractère de l'homme, à quelque degré que ce soit du progrès social. Peuplade, il se bat tous les jours pour des troupeaux, des pâturages et une place changeante au soleil; il est avide de ce qui ne lui coûte rien. C'est le germe grossier de tout ce qui se développera en lui à mesure qu'il avancera dans la civilisation. Groupe imposant, il s'élance comme un torrent dans des contrées que le hasard jette sous ses pas-, il renverse, il brise, il entraîne pour s'arrêter, quelquefois sans dessein, sur un sol auquel il donne son nom, sur des terres qu'il ne cultive pas et qui produisent pour lui, traînant à sa suite des esclaves pour obéir à sa menaçante oisiveté. Nation, l'ambition le domine; la passion des grands cœurs, la gloire, le subjugue ; il obéit à ses élans pour se reposer bientôt. S'il combat encore, c'est pour se faire respecter jusqu'à ce que la civilisation, après l'avoir poussé jusqu'au plus haut degré de splendeur, le fasse déchoir en le mettant en face de luttes plus redoutables que celles qu'il a soutenues avec le fer et le feu : la misère physique et la décrépitude morale.
Nous sommes vaincus par ce double fléau.
C'est qu'aujourd'hui il n'y a pas seulement en jeu, dans les différends des nations, des questions de force matérielle et de prépondérance brutale , mais des questions plus vives et plus profondes, des questions de liberté qui renferment pour elle la vie ou la mort... Aussi les luttes en deviendront-elles plus sérieuses, plus acharnées, plus impitoyables.
Autrefois, on se battait pour piller ou pour satisfaire une vaine passion de gloire; aujourd'hui, on est forcé de se battre pour vivre. Les armées sont l'économie politique en action.
Autrefois, les armées ruinaient les peuples; aujourd'hui les armées doivent préparer les voies de leur prospérité.
Autrefois, les armées opprimaient, asservissaient les vaincus; aujourd'hui, les armées doivent ouvrir l'ère de la liberté.
Le sentiment de tous les peuples en Europe pour une alliance commune, empêchée en Europe par une seule nation, est la preuve que les missions armées ne sont point finies. Les guerres ne finiront qu avec la conquête de la liberté dans le commerce des peuples. Les guerres ne finiront en Europe qu'avec la destruction des monopoles anglais, l'anéantissement de toutes les aristocraties. Ces résultats sont nécessaires au repos du monde. Tùt ou tard, ils seront obtenus...
En résumant la politique de l'Angleterre vis-à-vis de la France, et en concentrant l'attention publique sur les traités de 1815, je devais peu m'attendre à ce qu'on imputât ceux-ci à la branche aînée des Courbons. L'histoire est là pour tout le monde. Les temps historiques sont venus pour ces traités comme pour les époques qui les ont précédés et suivis. J'ai dit qu'ils devaient être particulièrement imputés à l'Angleterre qui les avait rédigés ^ et qui en avait le plus profité. Ma pensée n'a point été développée comme elle aurait pu l'être. A ce sujet, chacun a repris ses passions et a discuté avec son aveuglement. Quelques appréciations justes ont été faites ; mais elles se
^ Qui ne se rappelle tout ce que les journaux anglais , et notamment le Coun'eretle Times, publiaient contre nous en 1815! La fureur aveugle de ces feuilles, qui traduisaient officiellement le sentiment du gouvernement arlglais, se montre tout entière dans cet article da Courier du 15 juillet : «... Avec rimpulsion guerrière de la nation , la vraie, la sage , la saine po- ]\li(\ue est de réduire la pttissance de la France; c''est la seule manière de rempêcher de troubler la paix de l'Europe. Nous devons insister sur la remise ou au moins sur la destruction de toutes les forteresses du nord de la France. Nous devrions lui faire rendre toutes les conquêtes de Louis XIV, Pourquoi ne pas donner la Lorraine à rAutriche et l'Alsace à la Prusse? — Enfin, on ne devrait pas lui laisser un seul tableau, ni une seule statue!!...» — Quand les Anglais écrivaient ces lignes sacrilèges, les coalisés étaient dans Paris et Ton sait que cet infâme conseil ne fut que trop suivi à la lettre !... Ai-je donc eu tort d'avancer et de soutenir que les Anglais étaient les barbares auteurs des traités de 1815?...
sont ressenties des froissements éprouvés par les uns et de la gène subie par les autres. La vérité n'a donc point été dite tout entière.
Ce n'est pas seulement cette omission que je viens réparer aujourd hui ; je viens encore fortifier, en l'agrandissant, ma thèse contre l'Angleterre, pour apprendre à mieux juger cette nation. Je dirai sa conduite depuis les traités jusqu'en 1830, et depuis cette dernière époque jusqu'à nos jours. Je signalerai l'opinion de tous les partis politiques *sur ces traités, les modifications que ces traités ont subies au profit de l'étranger contre la France, et les alliances qui doivent refaire, à mes yeux, la grandeur et la force de mon pays.
Tout le monde parle en France de ces traités de 1815, et peu de personnes les connaissent d une manière exacte. On n'en sait qu'une chose, c'est qu'ils ont humilié la France plus qu'une invasion, plus qu'une défaite : car une invasion, une défaite ont leur revanche; et les traités de 1815 sont restés un collier de force rivé par l'ennemie de notre patrie, l'Angleterre! et les traités de 1815 semblent nous condamnera un éternel mépris!...
Que dirait lEurope continentale si les traités qui lui furent imposés par la France, de 1799 à 1809, étaient encore debout? Elle les signait cependant, mais pour les déchirer ensuite, parce que ces traités violaient presque partout les lois, les droits des nations. Personne ne lui reproche ce qu'elle a fait : car elle obéissait au plus vif sentiment des peuples, des nationalités constituées.
Nous n'avons pas besoin d'interroger le passé; regardons ce qui se fait en Orient. Là il y a des traités qui n'humilient pas la Russie, mais qui modèrent seulement
son génie... qu'en fait-elle? Et au moment où j'écris ces lignes (i 5 juillet 1 853), que sont devenues toutes les stipulations de la Porte et du cabinet de Saint-Pétersbourg?
Comment se ferait-il qu'aujourd'hui l'Europe continentale trouvât injuste le sentiment qui nous anime au sujet de ces traités de 1815, cent fois plus injustes et plus spo^ liateurs que tous les traités imposés , si l'on veut, par la république à plusieurs États de l'Europe?... Mais n'anticipons pas.
On connaît mal, je le répète, ces traités. On n'en sait généralement que ce qui nous a le plus affectés en 1 81 5, la rançon. On ignore presque complètement les altérations graves qu'ils ont subies, non à notre avantage, mais à celui de la coalition qui nous les a imposés : car les traités de 1815 sont restés entiers contre la France ; mais la coalition les a déchirés dans presque toutes les parties qui lincommodaient.
Il ne sera donc pas sans intérêt de connaître la lettre de ces traités, qui ne sont plus bons qu'à servir de bourre au canon qui doit les détruire : car les voies pacifiques n'en viendront jamais à bout tant que l'Angleterre dominera le concert européen. «Déjà, au moment où j'écris, elle ne le domine plus... Déjà elle n'est plus assez forte pour commander ; elle n'est pas assez faible pour obéir. Sa puissance morale diminue ; c'est à la France à faire le reste.
Arles-sur-Rhône, IS juillet 1853.
Frédéric BILLOT.