CHAPITRE XIX
KPILOOCK.
Si avant comme depuis 1792 jiisques en 1848 l'Anglelerrc a dominé le concert européen, si le plateau de la balance européenne a toujours penché pour elle, il n'en est plus ainsi aujourd'hui.
L'Angleterre est toujours, sans contredit, une des plus grandes et des plus fortes nations du monde; mais, réduite à elle seule, elle n'esX rien. Juxtaposée à la France qu'elle tient sous son joug, elle ne peut pas davantage : car cette apparence d'alliance surexcite lEurope continentale et anéantit à l'avance tous les effets qui pourraient en être espérés.
L'Europe a vu, surtout depuis que lord Palmerston pèse dans les affaires britanniques, le jeu de la politique de l'Angleterre. Toutes les roueries anglaises, toutes ses exportations de constitutions et d'idées libres, tout son salmigondis de propagandes libérales sont percés à jour. L'Europe y voit clair et ne s'y laissera plus prendre.
Aussi l'Angleterre avec ses mille vaisseaux de guerre, avec ses quarante-deux colonies , avec ses cent vingt-cinq millions d'esclaves, avec le tapage injurieux de sa presse comme de son parlement, a cessé d'en imposer à l'Europe
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continentale. Celle-ci prend ses résolutions, combine ses opérations, arrête ses mouvements, exécute ses projets sans l'Angleterre et contre l'Angleterre.
Le concert européen n'a plus son siège h Londres, mais à Pétersbourg, Vienne et Berlin.
L'Europe continentale donne la prépondérance à l'Europe continentale. Là est non la force d'occasion, non une force ambulatoire, non une menace qui avance et se retire, non un nuage qui obscurcit, un éclair qui brille, un tonnerre qui gronde pour se taire et recommencer ensuite , mais là est la force permanente, calculée, résolue, assise sur des principes qui ont besoin d'énergie, de stabilité et qui ne peuvent cbanger même au milieu des plus grands orages. La prépondérance continentale est donc dans la logique des positions, des situations, des sentiments moraux des peuples qui foulent les continents.
L'agitation incessante de l'Angleterre a été, jusqu'à ce jour, un des procédés politiques les plus habiles de cette nation pour faire croire à l'ubiquité comme à la suprématie universelle de cette puissance. En agitant sans cesse les passions, en maintenant un trouble universel, elle a, pendant longtemps, empêché le jour de se faire sur sa conduite et paralysé les efforts réunis qui pouvaient lui faire obstacle ; mais ses artifices sont découverts; elle est jugée et bannje du concert des nations. Elle pourra troubler encore; mais elle doit plus craindre pour elle que faire craindre pour autrui.
11 n'y a plus d'équilibre dans le sens de M. de Girardin, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de suprématie dans le gouvernement anglais. L'Europe continentale s'en moque et elle a raison... Cette rupture d'équilibre prétendu me plaît parce
qu'elle indique une défaillance dans les forces morales de l'Angleterre. L'Europe continentale a assez de sens commun pour ne pas s'en laisser imposer par la Grande-Bretagne, pour ne pas se laisser museler par elle. Il est temps de réduire la Grande-Bretagne à son véritable rôle.
Il y a quelque chose d'affligeant dans la rupture du véritable équilibre européen; c'est ce qui concerne la France. Celle-ci se trouve privée de toute la force qu'elle a comme puissance continentale et affaiblie par toute la déconsidération politique qui lui vient de ce qu'on appelle son alliance avec l'Angleterre. C'est sous ce double rapport que la France doit êlrc étudiée ; c'est par ces deux côtés que la France doit reprendre un jour tout son ascendant.
La France est une puissance continentale de premier rang. Elle serait la première puissance maritime de l'Europe, si l'Angleterre n'était pas là.
La France ne peut pas avoir la prétention, à son tour, d'être à la fois la première puissance continentale et la première puissance maritime; rtiais elle doit prétendre à atteindre ce but que, puissance Continentale, elle ne doit point être tout spécialement subalternisée par une puissance maritime sa voisine.
La France a donc beaucoup à faire pour rétablir cet équilibre rompu et outrageusement rompu surtout depuis 1815 : car la principale rupture est là et non ailleurs. Si l'Orient fait ce qu'il veut, c'est que tout est troublé dans l'Occident.
Et si l'Occident continuait de vivre de cette vie brisée, de ces alliances équivoques, de ces méfiances justifiées, de ces soupçons qui inquiètent tout, l'Orient finirait par le 'subjuguer...
Il faut donc que l'Occident s'allie, qu'il ne fasse qu'un
— 26Cy — corps et qu'une âme. Mais, en l'état, il ne le peut pas. Il ne le pourra que lorsque les conditions d'existence de la France et de l'Angleterre auront changé.
Il n'y a , je le répète , qu'une puissance continentale qui puisse avoir la prétention et les moyens d'acquérir une prépondérance continentale. Cette puissance n'est pas l'Angleterre, mais la France.
Pour acquérir cette prépondérance, la France n'a besoin ni d'incendier les ports, ni de brûler les vaisseaux de l'Angleterre. Elle doit, au contraire, faire tout ce qui dépendra d'elle pour les conserver. Mais cette pensée de conservation n'exclut pas les moyens dont elle peut disposer pour soumettre et non pour asservir.
Le peuple anglais est grand, fort, généreux, sympathique au peuple français ; le peuple anglais est le premier navigateur du monde.
Mais le gouvernement anglais, Tol-igarchie anglaise est, politiquement parlant, ce quïl y a de plus infâme dans l'univers. C'est ce gouvernemiçut, c'est cette oligarchie qu'il iaut détruire pour donner ?.u gouvernement anglais les mêmes aspirations, les mêmes tendances, le même but civilisateur qu'à nous.
La France n'entendra jamais asservir l'Angleterre ; mais la France doit tout sacrifier pour anéantir dans la Grande- Bretagne l'aristocratie et les privilèges nobiliaires, les privilèges terriens, les privilèges cléricaux, etc. ; la France ne doit avoir de repos et de trêve que lorsque les derniers vestiges'féodaux auront disparu des trois royaumes, que lorsque l'égalité civile et l'égabté politique auront été proclamées, que lorsque la liberté régnera chez ce peuple qui n'en a que les ridicules semblants. La France ne doit aspirer qu'à établir
dans la Grande-Bretagne des principes d'existence civile, politique et sociale en harmonie avec les nôtres, à fonder en Angleterre le droit commun d'un peuple libre.
Lorsque le peuple anglais aura été appelé à une telle existence, les Palmerston auront disparu pour toujours. L'Angleterre ne songera plus à troubler le continent par de sanglantes révolutions ; elle ne proclamera plus, dans un but égoïste, les principes les plus contradictoires ; elle ne trafiquera plus, en même temps, de la liberté et de l'esclavage des peuples ; elle ne sera plus suspecte à la France, a l'Europe, à l'univers. L'Angleterre aura son existence de peuple grand et fort; les mers et les continents seront libres pour elle comme pour nous. Alors il y aura affinité de peuple à peuple, il y aura sympathie, il y aura alliance certaine et durable parce que les intérêts seront identiques.
Alors seulement l'équilibre rompu se rétablira. L'Occident continental et marin n'aura pas d'égal et de supérieur; l'Occident dominera. L'Angleterre, dans cette alliance, n'aura pas ])lus à se défendre du joug continental que la France du joug navaK La pondération faite d'elle-même entre les deux puissances n'apparaîtra que dans les dehors de la force et, de la puissancç.
Ce n'est pas tout : il serait injuste, dans ces grandes prévisions de l'avenir, de ne pas compter, pour leur haute valeur, les puissances qui sympathisent déjà avec nous. Avec des peuples comme l'Espagne et l'Italie, l'Occident européen dominerait le monde. On peut être sûr qu'avec de telles conditions, la tranquillité de l'Europe, celle de l'univers seraient assurées. Qui oserait vouloir alors ce que la France, l'Espagne, l'Angleterre ne voudraient pas?...
Mais pour atteindre un tel but, il faut que l'oligarchie
anglaise disparaisse et que le gouvernement anglais soit effacé jusqu'à son dernier vestige.
L'entreprise est grande; mais elle est loin d'être impossible. Le peuple anglais, lui aussi, commence à y voir. Le jour où il aura acquis toute la conscience de sa force, l'aristocratie aura cessé d'être... Ce jour est peut-être plus près qu'on ne pense. Je crois à son éclatante apparition comme je crois en Dieu, comme je crois à la religion de mes pères.
Ce qui est injuste peut scandaliser le monde pendant un temps toujours trop long; mais la main de Dieu finit par Tatteindre et le détruire.
Oui, je crois à la destruction du brigandage anglais organisé, parce que je crois en Dieu !
Je ne crois pas moins à notre alliance la plus franche avec ce peuple dans l'avenir, lorsque toutes ses aristocraties et ses monopoles auront été broyés !
Là est le travail de l'avenir !
Là, seulement y est le principe de la grandeur de la France !
Jusque-là, tout ne sera ent^e l'Angleterre et nous que déceptions et mensonges!...