CHAPITRE XVIII
SUITE. L,'»:4(2i;iE,IBHE ELHOPEEK.
Le Pi util est passé ; les colonnes russes occupent les provinces danubiennes. Iront-elles plus loin?...
Les flottes turque, anglaise et française réunies ont franchi les Dardanelles. Que vont-elles faire?
Au milieu de ce conflit, les uns crient que la paix ne sera pas troublée, que la diplomatie doit ou va reprendre les derniers errements, que le respect des traites, comme l'intérêt des nations européennes, l'exige; les autres soutiennent que les traités sont violés, que l'équilibre européen est rompu, que la guerre générale est déclarée...
Ces opinions diverses représentent des fluctuations, mais non des idées arrêtées, un parti pris en face de l'invasion russe.
Je ne me demande pas si le czar a tort ou raison. Il y a trop de confusion dans les choses, trop d'anomalies dans les faits, trop d'étrangeté dans les résolutions pour tourner son regard vers les personnes et les discuter.
Je m'arrête seulement en face des faits accomplis et je dis : Si les Russes occupent les provinces danubiennes, rien ne les empêchera d'aller au delà. Les trois flottes réunies n'y feront rien j et l'Angleterre ne lancera pas un seul boulet
contre la flotte russe! On oublie que l'Autriche, la Prusse et la Russie ne font qu'un ; qu'entre ces trois puissances il y un concert parlait; que la prépondérance européenne est là et non ailleurs. On oublie ((ue Tinvasion russe est le préliminaire non d'une luUe ou d'une suprématie navale que la Russie ne recherche pas, ne convoite pas, mais d'une extension de puissance continentale avec des armées de terre que les flottes coalisées n'arrêteront pas dans leurs marches, dans leurs succès. On oublie que la Russie, par l'occupation des provinces danubiennes, par la petite Russie, par la mer Noire, par la Crimée, tient la Tuniuie d'Europe comme dans les dards d'un scorpion. On oublie que la population esclave des Turcs en Europe est de 4 contre 1 , et que ces esclaves sont sympathiques aux Russes plus qu'à toute autre nation. On oublie (pie le Turc est au-dessous, et cent fois au-dessous, de ce qu'il était à l'époque de la conquête; qu'il n'a pasputcniràJVésibcontrequclqucsfellahsetqu'ilscra infailliblement détruit ou chassé si le czarle vent et sans que rien puisse l'empêcher... Que n'oublie-t-on pas encore!...
J'ai pitié vraiment d'entendre dire que rèqnilibre est rompu... Quel équilibre, s'il vous plaît? Y a-t-il équilibre entre la France et l'Angleterre, entre l'Autriche et l'Italie, entre la Prusse et l'Autriche, entre l'Autriche et la Russie? Y a-t-il équilibre véritable entre une puissance quelconque et une autre puissance? N'est-ce pas partout le contraire et la dérision de récpiilibre?
Que voulez-vous doue dire par votre équilibre rompu? Entendez-vous sim])lcni('iit (ce (pii n'est pas dans votre langage) la violation de traités et le morcellement de (juelqucs territoires? Si vous ne voulez parler que de niorcelleinent, que de fois, sans que vous vous en plaigniez beaucoup, cette
rupture d'équilibre n'a-l-elie pas eu lieu ! Il y a eu rupture d'équilibre alors entre la Hollande et la Belgique, entre la France, la Hollande et l'Angleterre à la même occasion ; il y a eu rupture d'équilibre entre la Grèce et la Turquie d'Europe, entre la France, l'Angleterre et les autres puissances continentales par la séparation de la Morée de l'empire du sultan; il y a eu rupture d'équilibre par l'incorporation de Cracovic à l'A utriche, par l'asservissement de la Hongrie et de la Pologne, par la pression autrichienne sur l'Italie ; il y a eu aussi rupture d'équilibre, il faut le dire, par la conquête de l'Afrique!... Où l'équilibre est-ildoncaujourd'hui,jeledemande?
Mais, le respect des traités! qu'en faites-vous?... Je demanderai à mon tour : Quel traité a-t-on donc respecté envers la France depuis 1789? A-t-on respecté le traité de Campo- Formio? A-t-on respecté le traité de Lunéville ? A-t-on respecté le traité d'Amiens? A-t-on respecté le traité de Tilsitt? A-t-on respecté même les traités de 181y?... Que dis-je! On n'a pas même respecté les traités d'Osnabruck et de iMunster, qui avaient, eux aussi, établit un équilibre conservé pendant plus de cent cinquante ans et que les traités de 1815 sont venus détruire...
Si les traités ne sont pas respectés, c'est qu'il n'y a pas d'équilibre. On ne brise donc pas ce qui n'existe pas; il n'y a pas, dans le fait russe, à l'endroit de l'invasion des provinces danubiennes, de rupture d'équilibre; il n'y a qu'une invasion ajoutée à tant d'autres...
Une des premières et des plus graves causes des révolulions de l'Europe, c'est l'absence de tout équilibre.
C'est que dans cette question multiple de l'équilibre européen , ce n'est pas le progrès véritable qu'on a cherché , mais c'est la force brutale qu'on a imposée au droit.
On ne (in't pas le contingent d'une nation par tant de têtes; on le fait par ordre, c'est-à-dire par groupes homogènes. Une nation, quelquefaible que soit son chiffre, sera heureuse si elle est indépendante et libre. L'équilibre par égalité de populations est un rêve, une impossibilité morale, une anomalie, ï/cquilibre naît, en grande partie, des alliances qui, loin de gêner les progrès industriels, commerciaux et intellectuels, les développent et les favorisent. L'équilibre n'est au fond qu'une question de j)rogrès ; et c'est à ce titre que l'expulsion des Turcs de l'Europe est le plus grand des progrès que puisse réaliser le xix* siècle. Là est l'équilibre européen.
Il n'y a point d'équilibre véritable en Europe; il n'y en a point pour la France en particulier. L'Italie ne peut pas se développer, elle est déchue depuis le jour où son indépendance et sa liberté sont devenues le patrimorne du despotisme qui l'opprime. La France ne peut pas se développer, parce qu'il y a un peuple qui a osé lui dire : «c Tu n'iras pas plus loin! » La Turquie, *quoi qu'en dise Reschid-Pacha, élevé à l'école anglaise où il n'a appris que de mesquines roueries diplomatiques, ne se développera jamais sous le sabre turc.
Véquilibre , dont il faut changer la signification usuelle qui est un mensonge quand ce n'est pas un non-sens, est d'abord Ihomogénéité dans une nation ; cette homogénéité devient ensuite harmonie, prospérité et bonheur par des alliances égales ou protectrices, sans que la protection implique, de la part du peuple inférieur en nombre, obéissance et soumission au peuple protecteur.
La France jouit de cette homogénéité intérieure; mais sa force d'expansion est comprimée, parce qu'elle n'a pas d'alliances harmoniques; il n'y a pas, en ce moment, d'écpiilibrc pour elle.
La nature a fait des peuples protecteurs et des peuples protégés.
La France, par son génie, est a la tôle des peuples protecteurs; et l'absence d'alliances dans le sens du progrès neutralise radicalement ses efforts et la pousse au rebours du but qu'elle devrait atteindre.
L'alliance de la France et de l'Angleterre constitue la plus étrange, la plus violente, la plus inconcevable des ruptures de l'équilibre européen. L'équilibre est rompu, parce que la France unie à l'Angleterre est alisorbée par elle ; l'équilibre est rompu, parce que c'est la volonté anglaise, l'intérêt anglais, l'égoïsme anglais qui prévalent partout. En veut-on la preuve? Supposez (ce qui n'arrivera pas) que les trois flottes coalisées détruisent la flotte russe, ainsi que les établissements russes dans la mer Noire ou ailleurs, qui en profitera? Est-ce la France? Je défie de l'établir autrement que par un chiffre nouveau au budget. Ce ne sera que l'Angleterre qui , dans cette occasion comme en tant d'autres, aura placé, pour quelque temps, une puissance redoutable dans l'impossibilité de l'inquiéter ou de menacer ses possessions d'Asie... Il n'y a donc pas d'équilibre quand les avantages sont tous d'un côté.
Et tout ce qui se passe, en ce moment, en Orient ne se fait qu'au profit de l'Angleterre.
J'ai dit que l'expulsion des Turcs de l'Europe était un progrès, et qu'à ce titre la France devait, de tous ses efforts, concourir à cette expulsion. Elle doit y concourir, nonseulement pour consommer un grand bien, mais pour en retirer des avantages aussi grands pour le présent que féconds pour l'avenir; elle le doit pour se remettre en équilibre.
Je sais que cette opinion me place en dehors de toutes les idées proclamées par la presse et la diplomatie. Je m*in(piiète peu de la presse : car elle est encroûtée, scrvile ou aveugle, ne lui en déplaise. Je m'inquiète moins encore de la diplomatie : car elle est cliangeante, et n'a d'inlérètque pour le fort ; le l'aiblc finit toujours par être enseveli par elle sous des monceaux d'intrigues qui ne lui permettent d'y voir ([ue lorsque le tour est joué.
Je me place donc à Tindex des folliculaires et des agents de la police des nations, parce que d'aucun de ces côtés je ne vois l'intérêt de la France.
Je me pose tel que je suis, tel que mes faibles lumières m'ont fait, tel que mes instincts tout français m'ont façonné.
Je vois avec douleur, et avec la douleur la plus profonde, la Turquie soutenue par la France ; je vois avec non moins de douleur, et avec un orgueil brisé, le drapeau français flotter au-dessous du pavillon anglais et se placer sous une direction qui peut lui devenir à jamais fatale !...
Vous êtes donc Russe? me dira-t-on.
Avant de répondre, qu'on me permette de poser, à mon tour, une double question : Vous (jui me demandez ou me demanderez si je suis Russe, étes-vousTurc ou Anglais, ou Turc et Anglais tout à la fois? Si vous êtes Turc, retirezvous! On ne discute pas civilisation avec la barbarie asiatique, avec le fatalisme musulman, avec le sabre du janisisaire, avec le lacet du Sultan. Où est le progrès qu'ont réalisé depuis quatre cents ans les disciples du Coran? Où est l'agriculture qu'ils aient fécondée, l'industrie qu'ils aient favorisée, les arts qu'ils aient protégés, les sciences qu'ils aient étendues?... Néant à toutes ces questions ! Qu'est donc le Turc? Un conquérant vivant des sueurs du peuple qu'il a
conquis, laissant an travail juste la liberté dont il a besoin pour produire pour le maître, et voilà tout. . . Et nous devrons nous courber devant lui parce qu'il n'étrangle pas jusqu'au dernier des Grecs et des chrétiens ! ! S'il ne le fait pas, croyez qu'il n'en a pas besoin, ou plutôt croyez qu'il est intéressé à ne pas le faire, parce que le Grec comme le chrétien le font vivre en lui payant les tributs qui peuplent ses harems et la soldatesque dont le ministère brutal n'est employé qu'à pressurer les provinces... Qu'on se passionne donc pour le Turc, si l'on veut ; mais je doute qu'un Français digne de ce nom osât formuler les causes de l'intérêt que le Turc lui inspire et de la passion qui lui fait plaider sa cause en déclamations si vides de raisons légitimes.
Vous ne voudrez donc pas être Turc ; le sentiment chrétien suffirait à lui seul pour éteindre jusqu'à la dernière des sympathies pour un peuple qui n'en a aucune pour les peuples de l'Europe.
Voudrez-vous être Anglais? Oh! ici la thèse change. L'Anglais, comme gouvernement, est habile par-dessus tous. L'aristocratie anglaise offre la réunion de toutes les intelligences possibles. Il n'y a rien, en Europe, qu'on puisse lui comparer : science de gouvernement, science de l'économie générale, science de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, science de la politique : rien n'y manque. C'est la perfection de l'aristocratie, je ne crains pas de le dire. Je n'aurais rien à critiquer; loin de là, je louerais tout chez ce peuple, si son gouvernement, au lieu de resserrer et de détruire, laissait à chaque peuple la liberté dont il jouit lui-même. Mais l'égo'isme, non du peuple anglais, mais de l'oligarchie anglaise, en est arrivé à ce point, surtout à notre égard , que nous ne pouvons nous développer nulle
part. Si l'Angleterre nous représente, chez elle, le développement de tous les progrès, elle est pour rEuro})e, et pour la France en particulier, la négation de tous les progrès. L'Angleterre ne veut pas notre développement comme puissance continentale-, elle ne veut pas notre développement comme puissance maritime; elle ne veut pas notre développement comme puissance industrielle et agricole : TAngleterre est, sous tous ces rapports, notre ennemie éternelle, et elle ne peut que le devenir davantage à mesure que son action industrielle et commerciale s'étendra. L'Angleterre nous a humiliés, opprimés dans le passé; je ne vois pas qu'elle nous ait fait des concessions dans le présent; et je tremble pour notre avenir, si elle y met encore les mains. Si javais donc à choisir entre l'alliance turque et l'alliance anglaise, je préférerais mille fois la première, comme moins dangereuse pour la France. Nous devons mépriser la barbarie musulmane; mais nous devons nous défier sans relâche de la fourberie anglaise qui ne recule devant rien, mais rien! pourarriver à son but... J'en ai assez dit ailleurs sur ce point pour ne plus avoir besoin d'y revenir. Un Français, encore une fois, ne peut pas aimer le gouvernement anglais sans déshonneur... A quoi bon le répéter ? Ce sentiment est dans toutes les âmes. Et quand nous répétons avec fureur :
Non! non, jamais!
Jamais , jamais en France , Jamais l'Anglais ne régnera !
notre pensée va au delà d'une royauté anglaise impossible. Ce sentiment du poëte signifie, pour le peuple (pii en répète la chaleureuse impression avec une indicible ardeur, que jamais, de loin coumie de près, l'Anglais ne doit comman-
der chez nous par ses influences. Eh hien ! l'Anglais régnera chez nous et contre nous, comme insultante influence, tant qu'il ne nous aura pas restitué nos colonies, tant que la liberté des mers n'existera pas, tant que notre commerce maritime sera raccourci, tant que les traités de 1815 subsisteront...
Que ceux qui aiment les Anglais le disent et s'en glorifient. Pour moi, je ne crains pas de le répéter avec toute l'énergie de mes convictions , je déteste le gouvernement anglais comme le plus hostile aux intérêts vrais de mon pays! Je déteste, non le peuple anglais, qui est bon et généreux, mais l'oligarchie anglaise, qui est, sous le rapport politique, la plus immorale et la plus infâme de l'univers!...
Je vais répondre maintenant au sujet de la Russie :
La Russie est un archipel de royaumes , s'il est permis de le dire, qui ressemble, par beaucoup de côtés, aux provinces autrefois conquises par les Romains. La civilisation est loin d'être avancée dans ce vaste empire; cependant elle progresse : c'est un fait évident pour tout le monde. L'unité de pouvoir, le despotisme d'un seul sont une nécessité pour la plupart de ces peuplades à demi ou tout h fait barbares... Je ne soutiens pas la cause du despotisme, j'explique seulement celte nécessité.
Pour ceux qui sont avides d'une liberté qu'ils ne comprennent pas et d'un despotisme qu'ils jugent avec leur courte vue, et au bout duquel ils ne voient que le knout et les Cosaques, je leur demanderai pourquoi nous nous conformons aux usages des Arabes en Afrique; pourquoi, au contraire, en hommes libres que nous sommes, nous ne donnons pas une charte constitutionnelle aux enfants d'Allah?...
Le czar gouverne donc de la seule manière possible dans
ses vastes États. J'ai dit que la civilisation faisait des progrès dans cet empire militaire, et, pour rétablir, il n'y a qu'à se rendre compte des réformes opérées par le souverain actuel et par les libertés qu'il concède aux serfs qu'il j)rotége contre l'oppression dest)oyards, libertés qui rappellent de notre histoire le mouvement qui prépara Taffranchissemcnt des communes.
Si l'aristocratie anglaise est éclairée, l'aristocratie russe ne l'est p.is moins. 11 y a cette différence entre les deux peuples que l'aristocratie anglaise commande et que l'aristocratie russe obéit : c'est, à mes yeux, ce qui fait la supériorité actuelle et à venir du gouvcincment de la Russie. Si, suivant les contrées, le commerce russe a de gi'ands développenients, par exemple dans la Baltique ou la mer Noire, ce commerce n'est pas jaloux ; il ne se procure de débouchés ni par les intrigues, ni par les révolutions : les rapports de l'Europe avec la Russie sont tous marqués au coin de la bonne foi et de la loyauté.
Ces données générales me suffiraient, comme Français, pour estimer ce peuple qui marche à grands pas vers des destinées nouvelles. Mais ce qui m'attache encore davantage à sa cause, c'est que, loin de craindre notre civilisation , il l'appelle ; loin de redouter notre agrandissement, il le désire j loin de craindre notre inlluencc en Europe, il veut l'accroître; loin de repousser notre alliance, il l'a toujours appelée de tous ses vœux ; loin de vouloir maintenir contre nous riiumilialion des traités de 1815, il a voulu les détruire; loin de nous comprimer dans nos élans, il a toujours voulu leur laisser leur liberté.
Mon choix n'est donc pas douteux : je préfère le Russe à lAnglais, àrAuliichicn, au Prussien. Je le préfère, parce
que, hors de nos guerres révoluLiomiaires, il n'y a pas dans notre histoire une page qui ne soit sympathique à la Russie, parce que la Russie a un entraînement pour nous, parce qu'il nous importe , comme à la Russie , que nous soyons forts , parce que k Russie partage tous nos sentiments contre FAngletcrre, parce que la France, alliée à la Russie, sans rcver de Tilsitt, reprendra toute sa prépondérance, tandis qu'alliée à l'Angleterre, elle ne fera qu'appesantir son joug.
Dites-moi maintenant que je suis Russe si vous le voulez : oui, je le suis et je m'en glorifie! La France et la Russie peuvent faire les plus grandes choses; la France et l'Angleterre ne feront jamais que des révolutions...
Que les flottes coalisées franchissent ou non les Dardanelles, je répète que l'Anglais, qui craint la guerre plus que personne au moment où nous sommes et qui a tant d'intérêts pour ménager la Russie, ne peut que nous compromettre dans ce grave conflit pour sauver ses propres intérêts et mettre les nôtres en danger. Je le crains...-, et quelque chose d'intérieur me dit que je dois en être sûr...
Que le gouvernement français reprenne donc la véritable politique de la France, politique d'intérêts et de principes à la fois. Que non-seulement il ne contrarie pas le mouvement des armées russes contre Constantinople, mais qu'il les seconde, et tire de la conquête sa juste part qui ne lui sera point refusée; que l'Egypte, où l'oncle de Napoléon a été si grand, devienne notre lot; que Malte nous soit rendue ; que l'Anglais soit expulsé du lac français et qu'un décret de l'Empereur apprenne à la France radieuse que cent mille hommes ont été, sans verser une goutte de sang, reprendre nos frontières du nord !
Telle doit être la politique de la France, tel l'équilibre nouveau, si l'on ne veut que la Turquie devienne une seconde Pologne...
Hors de là il n'y a que déception et mensonge...
Le coni})rendra-l-on une bonne fois?
On ne manquera pas de faire, dans l'bypotbèse d'une conquête par le czar, de nombreuses objections relatives à nos intérêts commerciaux dans le Levant. On dira sans doute que les douanes russes ne permettent, en ce moment, que l'entrée des matières brutes et non celle des objets confectionnés , que le régime russe est un régime proliibitif absolu, que le même régime serait imposé à l'Orient et particulièrement aux provinces daimbicnnes, qui reçoivent les articles de Paris; que si la Russie, enfin, nous vend les blés de Pologne et de la mer Noire, c'est pour se procurer notre numéraire en échange duquel elle ne prend rien et constitue ainsi, à son iuimcnse faveur, la balance du commerce. Je n'ai déjà plus besoin de donner ces craintes sous une forme hypothétique; c'est bien ainsi que je les entends formuler par des négociants, estimables sans doute, auxquels la perte temporaire de quelques centimes sur un article fait plus d'impression qu'une question de prépondérance qu'ils ne comprennent pas, et d'avenir fécond (ju'ils n'entrevoient pas : ce n'est pas leur faute. Eh bien! sur tous ces points, le commerce est à peu près dans une erreur complète.
On ne disconviendra pas que le gouvernement russe a le droit de faire chez lui ce que nous faisons chez nous; et, ce qu'il fait, toute la Fiance le sait. 11 développe l'industrie et le commerce dans ses États; il travaille à sa prospérité intérieure. La diversité des climats de la Russie et du génie de ses peuples rendent un tel régime nécessaire. Le czar
veut que le Russe travaille pour la Russie; il veut enrichir la Russie du travail russe; c'est de la bonne économie politique, de la haute sollicitude politique, c'est de la civilisation. Que dirait-on du gouvernement russe, s'il ne prenait aucun souci de toutes ces choses, s'il n'excitait rien, s'il n'encourageait rien, s'il laissait croupir ses peuples dans l'ignorance et la barbarie? Ne lui dit-on pas déjà assez souvent qu'il est barbare? Faudra-t-il que ce qu'il y a de plus intelligent, de plus éclairé, de plus progressif, de plus civilisateur, enfin, dans sa condm'te, soit encore blâmé, criliqué, impute à crime par une passion dont l'aveuglement tient de la stupidité, si ce n'est de la folie ?... Ah ! je comprendrais les craintes de notre commerce si la Russie en était au même point que l'Angleterre, si elle possédait en houille, en fers, en cotons, en forces et en produits industriels les moyens de la Grande-Bretagne. Je tremblerais justement et je dirais avec tout le monde : « L'Orient va devenir une colonie anglaise! » et l'on sait ce que cela veut dire... Mais nous n'en sommes fort heureusement pas là. En l'état, le régime prohibitif russe n'est point absolu. La Russie reçoit ce ({u'elle ne confectionne pas. Ce n'est pas, en Euroj)e, son régime douanier qui nous est le plus hostile; et la preuve en serait facile à administrer. Nous ne saurions le trouver mauvais, jusqu'à la proclamation du libre échange absolu ([ui viendra , sans doute, quand innivers formera une république universelle j une et indivisible, pour le j)lns grand bonheur des utopistes modernes...
J'affirme que le régime [)rohibitif russe n'est point absolu; que, loin de là, il a })lus d'élasticité (jue bien daiiires sur lesquels on garde le silence, et notamment que le régime anglais. Pour le prouver, je n'ai pas besoin de recourir
à des documents incertains, privés, prêtant à tous les calculs les raisonnements de la passion; mais je le rencontre dans des documents dont personne ne contestera le caractère, la certitude, la vérité, Tauthenticité. C'est dans le Tableau général du commerce de la France avec les puissances étrangèresj publié sous les auspices et par ordre du gouvernement français, que je trouve la réponse à toutes les déclamations ignorantes dirigées contre la Russie. J'y vois, aux chapitres de nos exportations de France en Russie, que notre commerce transporte avec avantage dans les États du czar les soufres, la houille, le fer de cémentation, le plomb, l'acide sulfurique, les alcalis, les sels marins, des produits chimiques, l'indigo, le rocou, la parfumerie, les savons, les couleurs, le sucre brut blanc ou terré, les sirops, le cacao, le café, les gommes, les huiles d'olive, les huiles volatiles, les aniandes, les garances, les sucres ralïlnés, les tabacs, les vins, les eaux-de-vie, les liqueurs, les eaux minérales, la poterie, les porcelaines, les miroirs, la verrerie, la batiste et le linon, les tissus de lin ou de chanvre, les tapis, les mérinos, les tissus de laine et de soie, les étoffes, etc., etc.; et cinquante autres articles importants. Ce n'est pas trop mal, je pense, pour un barbare^ de donner accès à tant de choses; et cela nous j)lace bien loin de la prohibition absolue soutenue avec tant de vivacité.
Tirons maintenant les conséquences : Si la Russie, dans la Baltique comme dans la mer Noire, a de tels rapports avec nous, la conciuèle ne peut les changer en aucune manière. Les besoins russe^ qui s'accroissent tous les jours, resteront les mêmes; et ce ne sera pas la Turquie d'Europe dans les mains du czar qui sera l'occasion d'un danger pour nous. L'expulsion du Turc fainéant et ignorant, son
remplacement par des populations en progrès, ne peuvent que doubler et tripler nos rapports avec cette partie de l'Europe : cela saute aux yeux. Qu'exportons-nous dans la Turquie d'Europe? Qu'on jette les yeux sur le même travail, et on le verra. On s'assurera, parla nature de nos exportations, qu'il est impossible qu'elles puissent se modifier à notre détriment.
Et quant aux provinces danubiennes en particulier, qui consomment ^n assez grande quantité des articles de Paris, elles continueront leurs consummations, parce qu'elles ne trouveront pas de similaires dans l'industrie russe qui, elle aussi , consomme en assez grande quantité les mêmes articles.
Toutes les craintes qu'on manifeste sont donc purement chimériques.
Et puis il y a deux données générales qui dominent toute cette situation. La première est celle d'un peuple dont le gouvernement est progressif comme les idées, comparé h un peuple immobile et sous l'influence duquel tout se dégoûte, s'ennuie et meurt. Cette ère nouvelle, qu'on peut appeler de liberté à côté de l'esclavage oriental, les mœurs, la religion et les habitudes grecques et slaves seront la cause d'une révolution immense toute à l'avantage de la France. La propriété, qui deviendra un droit, changera en un clin d'œil l'état moral de ce peuple asservi ; et il est permis de prévoir que l'Orient sera, pour tous les articles que la Russie reçoit déjà chez elle, un débouché décuple de ce qu'il est en ce moment. La seconde cause de prospérité pour nous doit résulter infailliblement de notre alliance avec la puissance conquérante, qui ne peut pas nous laisser sans partage dans les avantages dont clic serait appelée à jouir. Je n'ai jamais
pensé qu'à quelque époque que le czar entrât dans Constanlinople,ce Aiit immense, intelligemment compris et soutenu par nous, dût être sans profit pour la France. Non-seulement la conquête nous assurera les avantages attachés à une alliance nécessaire avec une des plus grandes puissances non-seulement de l'Europe mais du monde, mais encore nous en retirerons l'influence résultant pour nous d'une domination no7i moins nécessaire sur quelque continent nouveau que la conquête assignera à notre lot : cela est infaillible. Et ce sera de ce moment que datera notre prépondérance dans l'Occident comme celle de la Russie dans l'Orient; ce sera de ce moment que, sans coup férir, la France et la Russie pourront dire dune commune voix : Les mers sont libres ! Ce sera de ce moment que le système colonial sera jugé et que l'asservissement des peuples sera frappé de mort : car l'Europe par la Russie (je veux dire la partie la moins civilisée de l'Europe), lancée dans la voie du progrès, commencera l'ère de la fraternité des peuples dont l'Angleterre, par son gouvcrncnicnt, est la plus implacable ennemie, parce (pielle est protestante, et dont la France aura la haute mission, parce qu'elle a la force chrétienne expansive et que cette force n'aura plus, pour la comprimer, l'antagonisme anglais.
Que vient-on, après cela, nous parler de balance du commerce en faveur de la Russie? Qu'est-ce que cela signifie si ce n'est que la Russie nous vend des blés que nous lui payons? Il n'y a là que l'acte le plus ordinaire, le plus normal des transactions humaines.
Mais la Russie emporte, dit-on, notre argent et n'achète rien avec ! Cela nVst pas exact. Si la Russie emporte le numéraire parie Midi, clic le rend par les achats qu'elle
fait dans le Nord. Il suffit de jeter les yeux sur nos exportations avec cette puissance, de comparer son doit et son ai'o/r avec nous, pour être convaincu qu'il n'y a, à cet endroit, que de l'exagération.
Nous ne songeons pas que la Russie, en nous vendant ses blés, nous rend les plus grands services, et qu'en 1847 notamment nous avons été fort heureux de la trouver mieux approvisionnée que nous. Et puis, après tout, si nous lui donnons notre numéraire, elle nous donne sa marchandise ; c'est valeur pour valeur, produit pour produit dans le sens le plus large des principes de l'économie moderne.
Ajoutons qu'il nous arrive aussi souvent d'acheter les blés russes dans le Midi pour aller les vendre dans le Nord et notamment en Angleterre, et que nous refaisons largement la balance commerciale sur les éléments de laquelle les économistes ne sont même pas encore d'accord aujourd'hui.
Somme toute, au point de vue de nos intérêts commerciaux et sans parler de la question primordiale d'influence et de prépondérance, il est de l'intérêt de la France que le Turc soit expulsé de l'Europe, qu'il le soit par la France et la Russie alliées, que la France^et la Russie dominent en Orient à des degrés divers, pour émanciper les nations et les débarrasser du machiavélisme anglais qui corrompt les peuples pour les asservir, et qui ne les asservit que pour les placer dans les liens de l'abrutissement le plus complet.