‹ Les alliés qu'il nous faudraitChapitre 15 sur 16 · S2 UNE LETTRE, QUI, A ELLE SEULE · texte numérisé non relu

S2 UNE LETTRE, QUI, A ELLE SEULE

surtout que 'le vent soufflait assez dur. Heureusement que nous avons eu affaire à de bons officiers turcs, jusqu'à même se déshabiller pour nous couvrir. Aussitôt que j'ai été ramassé par une baleinière, je me suis vu déguiser en lieutenant turc, on nous a envoyés à côté, d'un foyer d'une chaloupe à vapeur, on nous a amené la bouteille de whisky ; vous parlez de lui envoyer une secousse... nous tremblions comme un tas de feuilles mortes. Heureusement que deux ou trois heures après on était complètement rétablis. Aucun de nous n'a même chopé la moitié d'un rhume. Nous avons resté vingt-quatre heures là, le lendemain on nous a envoyés à Gonstantinople et voilà cinq jours que nous y sommes. Nous nous y trouvons tous bien et. je vous assure que le carnet de sommeil on le met à jour, on n'a plus besoin de faire le plat, on est servi à table comme des messieurs.

Signé : le gall.

Adresse,

Prisonnier français . Commandème?2t de la Place .

Constantinople .

Turquie.

LA CILIGIE

En commençant, je demande la permission de faire connaître ce manifeste turc, qui me paraît aussi net qu'il est décisif, et: qui me semble constituer un avertissement utile- et grave :

La Ligue ottomane, ayant pris connaissance des arrangements conclus entre diverses puissances et concernant les territoires ottomans,. considère comme un devoir impérieux de faire savoir son point de vue à l'opinion publique du monde civilisé et particulièrement a celle des pays dont lés gouvernements ont conclu lesdits arrangements La Ligue ottomane, en émettant son point de vue, a la certitude absolue d'être en parfaite commu-

nion d'idées non seulement avec l'immense majorité des populations autochtones des territoires en question, mais aussi avec les musulmans du monde entier.

La Ligue attire tout d'abord et très spécialement l'attention publique anglo-française sur la clause relative à la province d'Adana, désignée, dans le dernier accord conclu entre leurs gouvernements respectifs, sous son nom historique de Cilicie.

La population de la Cilicie, de l'aveu même des journaux français, est turque dans son écrasante majorité et elle parle le turc le plus pur. Les ancêtres de ces Turcs, gouvernés par la dynastie turque des Kozan, y sont arrivés plusieurs siècles avant la conquête ottomane ; ils se sont ralliés à l'Empire ottoman et ont accepté, de leur propre gré, la dynastie d'Osman.

Les Turcs de cette province ne veulent pas, comme ils l'ont catégoriquement déclaré à la mission américaine, se séparer du corps ottoman; ils sont décidés à n'accepter aucune domination étrangère, sous n'importe quelle dénomination qu'elle se présente.

Gomme Sa Majesté Impériale le Sultan Khalife Ta déclaré, la nation turque est fermement décidée de s'opposer jusqu'à la dernière limite de sa force, jusqu'à son anéantissement complet, à l'occupation d'une parcelle quelconque du patrimoine national dix fois séculaire.

La Ligue ottomane croit de son devoir de pré-

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venir l'opinion publique du monde civilisé que^ si la Conférence de la Paix décide de partager les territoires du Proche-Orient , habités par les peuples musulmans qui n'ont jamais subi une domination quelconque, il lui faudra imposer sa décision à ces peuples par le sang et par le feu.

La nation ottomane est prête à introduire dans sa constitution toutes les garanties et toutes les modifications pouvant assurer les droits des minorités non musulmanes. Mais elle ne consentirait jamais à céder une parcelle de son patrimoine national soit à une puissance étrangère, soit à l'une des minorités ethniques qui se trouvent dans son sein.

Si les gouvernements des puissances alliées et associées veulent ne pas imposer à leurs nations, déjà fortement éprouvées par une guerre atroce de quatre années et demie, de nouveaux sacrifices et prolonger indéfiniment ta perturbation et la lutte en Orient, ils s'abstiendront de prendre une dé,cision tant soit peu en contradiction avec le Point Douze du programme de M. le Président Wilson, solennellement et intégralement accepté par tous les gouvernements des puissances de l'Entente.

La Ligue ottomane est convaincue que les nations anglaise et française, qui se sont imposé les plus lourds et les plus pénibles sacrifices pour faire triompher le droit et la justice, respecteront les nobles principes de la liberté et du droit de l'autodisposition des peuples.

Nul pays n'aura la folie d'imposer à ses natio-

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naux des privations immenses, des souffrances inimaginables pour permettre à ses dirigeants de répéter, en plein vingtième siècle, le crime du partage de la Bologne.

Cette Gilicie, visée dans le manifeste cidessus, est la partie la plus inaliénable de la patrie turque, elle en est le cœur même, et on se demande en vérité comment et pourquoi les diplomates européens ont pu concevoir un instant le projet inique de Fasservir.

C'est du reste un pays qui eût mérité d'être protégé de tous les contacts par de hautes murailles sans porte, pour que, dans notre monde trépidant et déséquilibré, restât au moins quelque part un coin pour le calme et le rêve. C'est la véritable terre de l'honnêteté sans tache, une sorte d'éden qui né se laissa jamais contaminer par le mercantilisme et la fourberie des Levantins; un pays où l'on traite lés affaires sans avoir besoin de rien écrire et où il suffit d'une parole donnée. Les mœurs y sont restées patriarcales et pures ; une hospitalité chevaleresque y est pratiquée comme une vertii courante même par les plus pauvres; le respect des jeunes pour les vieillards, des

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fils pour les parents y dépasse absolument nos conceptions occidentales ^ La résignation devant la mort y est plus sereine que partout ailleurs; ea. effet la perspective doit être sans effroi, d'avoir ^a place, pour le grand sommeil, marr quée par une petite stèle exquise, à l'ombre des arbres^ au milieu du tranquille va-et-vient des vivants... Et sur les villages, sur les campagnes, plane une foi mélodieuse, que lés muezzins traduisent en vocalises candides et claires*

La Gilicie, je me souviens d'y avoir: voyagé à cheval, à l'époque de mon extrême jeunesse, sans armes, seul avec un domestique turc; c'était à la saison où les fleurs roses des rhododendrons couvraient les montagnes. Partout, dans les moindres hameaux, nous étions reçus comme des amis.

Plus tard' j'ai gardé longtemps à mon service des montagnards de ce pays-là. Turcs de vieille so^clie et de vieilles coutumes., qui ignoraient toutes nos ^angues européennes ; ils étaient francs comme l'or, d'une scrupuleuse délicatesse et, bien entendu, n'avaient jamais goûté aux poisons de l'alcool. Oh ! les braves gens î

Comme on se sentait en confiance arec eux! Ils étaient naïfs, mais jamais ils n'étaient vulgaires. Je me rappelle même qu'ils me communiquaient des lettres que leurs parents leur faisaient écrire par l'écrivain public du village natal, et je m'y intéressais tant il y avait là' dedans de dignité et d'élégance native.

Les mœurs hospitalières de ces Turcs de Cilicie, que leurs pires ennemis, les Arméniens, sont obligés eux-mêmes de reconnaître, voici en quels termes je les trouve constatées dans le rapport officiel du capitaine Robert qui, accompagné du lieutenant Gautherin, fut chargé d'une mission de pénétration dans ce pays, au mois de mai de cette année 1919 :

Nous avons parcouru près de 600 kilomètres, en dehors de toute voie ferrée, en voiture, à cheval, ou même à pied, et, contrairement à toutes les affirmations, nous avons trouvé, jusque dans les moindres villages, la sécurité la plus complète, des hôtes extrêmement empressés, une hospitalité touchante et toujours gratuite, des guides très sûrs; même dans les villages les plus pauvres nous n'avons pu indemniser les habitants de leur bon accueil qu'en recherchant quelques gamins à qui glisser une rémunération.

Partout les habitants et les autorités locales ont

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montré plus que de l'obligeance à nous fournir, à titre gracieux, des chevaux de selle pour des randonnées de parfois une semaine.

L'impression générale, maintes fois constatée, est que la venue des Français est souhaitée et que notre prestige est grand jusque dans le moindre village. Dans tout centre un peu important, la hangue française est répandue, et c'est une stupeur pour les Anglais qui s'efforcent de combattre notre influence par tous les moyens.

Aujourd'hui, au dire de tous nos envoyés qui ont parcouru leur pays, ces montagnards paisibles sont tellement las de la guerre qu'ils accepteraient le protectorat de n'importe quelle nation européenne, sauf de la Grèce contre laquelle tout le monde quitterait les travaux des champs pour prendre les armes, car la haine si justifiée qu'elle inspire est irréductible. Déjà, aux abords de la zone qu'elle- a envahie, le pays, si tranquille autre part, vit dans l'exaspération et la terreur ; le pillage, le meurtre sont partout.

Naguère, c'était nous que les Ciliciens auraient surtout désirés comme protecteurs, et dans ce pays qui est un réservoir de soldats admirables, si sains de corps et d'esprit, nous

aurions trouvé les Alliés fidèles qu'il nous aurait fallu pour conserver notre situation séculaire en Orient. Mais nous les avons tant dédaignés et blessés,. qu'aujourd'Jiui ils se détournent de nous. Si le rapport officiel que je viens de citer était vrai en mai, il ne l'est plus hélas! autant en octobre. Si les Turcs de Gilicie nous préféreraient encore à toutes autres nations européennes, ils ne nous désirent plus comme autrefois. L'atroce invasion grecque, dont ils nous rendent en partie responsables, les a outrés, et nos Alliés de l'Entente exploitent contre nous-mêmes l'indignation que ces envahisseurs inspirent. Si divisés sur tous- les autres points, ces bons Alliés- se sont. mis d'accord sur un seul : leur ligue inavouée contre nous en Orient,, leurs manœuvres collectives et acharnées dans le but de nous y. supplanter..

Pour finir, voici à ce sujet ;un passage extrait d'un autre de nos rapports officiels :

Profitant de notre politique philhellénique, les Anglais, par l'intermédiaire d'agents de renseignements ou de propagande, vont, à intervalles très rapprochés, rendre visite aux fonctionnaires

turcs, grands ou petits, compatissent volontiers aux malheurs de la Turquie, en en rendant les Français responsables. Chaque pas en avant des Grecs a été exploité par eux, mis au compte de M. Clemenceau, intime ami de M. Venizéios, disent-ils, et apparenté à des familles grecques. Notre Président du Conseil, d'après eux, imposerait ses vues à la Conférence, le Premier anglais, pourtant turcophile, serait obligé de suiv'te le mouvement. Elc, etc..

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J'ai reçu d'admirables lettres de collectivités turques, des lettres signées de cent, de mille noms. Toutes témoignent de leur affection persistante pour notre pays, et de leur confiance en sa justice, de leur inébranlable espoir qu'un jour nos yeux s'ouvriront à la vérité. Je ne puis les citer toutes, hélas! mais en voici une, prise bien au hasard :

Constantinople, juin i949.

Cher Maître,

Au nom de tous les intellectuels turcs ainsi qu'au nôtre nous venons vous exprimer la pro-

fonde reconnaissance de notre peuple en détresse^ peuple que vous défendez, parce que vous l'avez compris et apprécié, tandis que la grande majorité de l'Europe intellectuelle ignore ses excellentes qualités.

Non, les peuples ne sont pas responsables des crimes de leurs gouvernements. Vous êtes un de ces, rares grands esprits qui se sont pénétrés de cette incontestable vérité et l'ont défendue contre les arguments théoriques des politiciens à courte vue.

Il est juste de réduire son adversaire à l'impuissance ; mais il faut s'arrêter là : écraser, n'est pas vaincre.

Vous, cher Maître, dont la voix est écoutée, ne fericz-vous pas bien d'avertir les hommes d'État que TEntente, par suite de ses mesures trop dures contre les vaincus, court le danger de voir l'affaiblissement de la sympathie du monde civilisé envers elle, affaiblissement qui, inutile de vous le prédire, aura des conséquences incalculables.

L'humanité, dupe de ses meneurs vivants' €fu morts, a trop saigné : il faut que, désormais, la paix règne sur la terre, mais non pas comme dans des cimetières et dans des prisons.

Un de nos aînés avait divinement dit :

(( Partout où l'on pleura, mon âme a sa patrie )).

Et en Turquie, plus que dans tout autre pays vaincu ou vainqueur, beaucoup pleurent et on pleure beaucoup.

L'Orient reconnaissant envers ses bienfaiteurs

d'Occident sait espérer, de même qu'il a su attendre et souffrir.

Veuilloz accueillir avec bienveillance le courageux espoir que nous mettons dans votre inébranlable et rayonnante amitié pour la Turquie.

(Suivent une centaine de signatures d'éminents personnages ottomans.)

A quoi j'ai répondu en ces termes :

45 août 1919, Messieurs,

Combien profondément m'a ému la belle lettre que vous avez bien voulu m'écrire et qui réunissait tant d'éminentes signatures ! Elle a mis plus de deux mois à me parvenir, hélas! arrêtée je ne sais où, et c'est pourquoi j'ai ainsi tardé à y répondre, ce dont je suis infmiment confus.

Quelle douleur de recevoir un si vibrant appel et de se sentir accablé par son impuissance à y répondre autrement que par des mots, — de pauvres mots d'affection, que je n'ai même pas la possibilité de publier.

Pendant la guerre, surtout depuis l'armistice, je n'ai cessé de lutter pour votre chère Turquie, mais toujours et partout ma voix a été étouffée par une trop partiale censure... Veuillez, je vous en supplie, le dire à tous ceux qui ont signé la si touchante lettre.

Ah ! de grâce, ne croyez pas que la France soit

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la principale nation hostile à la vôtre, ni la vraie responsable de vos malheurs. Surtout ne croyez pas que tous ceux de nos officiers ou soldats revenus de votre pays ne vous aient point gardé dans leur cœur un sympathique et reconnaissant souvenir ; tous au contraire plaident pour vous, tandis qu'ils n'ont rapporté que du dégoût pour vos ennemis et calomniateurs levantins. Mais ils sont restés une minorité, dont de vieux préjugés étouffent la voix, et ce sont les légendes tenaces, c'est la propagande effrénée des Grecs et des Arméniens qui partout triomphent encore. Je souffre avec vous, je suis dans l'angoisse avec vous, et je m'enorgueillis de ce que, à cause de vous, je vis au milieu de^Ja basse insulte et de la menace. Je parlerai dès que j'aurai le droit de parler, mais ma parole sera si peu de chose et surtout elle arrivera si tard!...

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