A PROPOS D'UNE INTERVIEW
Dans une toute récente interview de M. Politis, publiée par V Éclair, je' suis heureux de relever cette constatation, faite même par les amis les plus obstinés de la Grèce : « Il est hors de doute qu'un mouvement se dessine en France en faveur du maintien de TEmpire turc en Europe. » Oh! oui, Dieu merci, les yeux des Français commencent enfin de s'ouvrir ; les voix unanimes de tous nos représentants officiels à Constantinople, de tous nos officiers, de tous nos soldats revenus d'Orient, commencent tout de même à triompher des préjugés les plus
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enracinés, des calomnieuses propagandes les plus acharnées. Et M. Politis avoue du reste lui-même que ces voix sont « autorisées » ; oli! sur ce point, je lui donne raison.
Ce qui m'étonne, dans cette interview, c'est l'insigne maladresse d'un politicien comme M. Politis dans le choix des mauvaises raisons qu'il invoque ; il est tombé, comme à plaisir, sur celles qu'il est le plus facile de réfuter.
Eh ! quoi ! vraiment, l'Entente avait promis à la Grèce de refouler à son profit les Turcs en Asie ! Je demande que l'on me montre quelque part trace d'une telle promesse ! En fait de promesse, je trouve au contraire un engagement solennel envers la Turquie, le douzième point de M. Wilson, ainsi conçu : «: Aux parties du présent Empire ottoman seront pleinement assurées la souveraineté et la sécurité », et la Turquie, lorsqu'elle a signé l'armistice, pouvait se croire en droit de compter sur cet engagement-là, puisqu'il était garanti par toutes les puissances de l'Entente ; or, il a été violé outrageusement du seul fait que les Alliés ont admis la sanglante invasion grecque en Anatolie, et quand le délégué du sultan est venu à
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Paris pour protester, il a été éconduit comme un laquais.
M, Politis se plaint du « malaise grec » ; je me permets cependant de ne pas le trouver comparable au malaise turc, car les Grecs n'ont pas, que je sache, dans leur capitale, de continuels et terribles incendies pour tout anéantir, surtout ils n'ont pas, comme les pauvres Turcs en Anatolie, une armée barbare qui tue, massacre, brûle, viole et torture ; or, tel est le rôle de l'armée grecque à Smyrne et à Aïdin, et ces faits ont eu trop de témoins français ou anglais, ont été trop constatés et dénoncés, malgré une censure vigilante et partiale, pour que M. Politis puisse encore les dénier.
M. Politis se plaint aussi que l'Entente ait chargé la Grèce d'un mandat trop lourd à Smyrne : j'admets, hélas! qu'un mandat lui a été donné, mais j'ose prétendre qu'il a été exécuté d'une façon criminelle et sauvage que les puissances n'auraient jamais attendue de la part d'une nation qui se targue d'être chrétienne.
Où l'imprudence et la maladresse de M. Politis deviennent stupéfiantes, c'est quand il ne craint pas d'énoncer les paradoxes que voici :
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1** D'après lui, en Grèce, en Bulgarie, l'influence morale de la France s'était librement et largement développée, et il ne craint pas d'ajouter qu'il n'en a pas été de même en Turquie ! C'est tellement colossal comme contresens qu'il n'y aurait rien à répondre. La Turquie, personne n'ignore qu'elle était, depuis des siècles, le pays du monde le plus ouvert à l'influence française, un pays où, hier encore, nous étions chez nous, un pays où la seule langue européenne vulgarisée était la nôtre ; on nous aimait à Constantinople et, malgré tout, si nous faisions seulement un geste moins implacable, on nous aimerait encore; depuis l'armistice on nous appelait à grands cris ; pendant les plus dures batailles, les Turcs cessaient le feu pour épargner nos ambulances; et nos blessés, nos prisonniers, étaient traités toujours avec la plus exceptionnelle sollicitude, j'en appelle sans crainte au témoignage de tous nos combattants !
2° « Si la question d'Orient, dit encore M. Politis, n'est pas réglée une fois pour toutes en faveur des Grecs, véritables amis de l'Entente et de la France (I), la paix du monde sera
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à jamais compromise. » Qu'il me pardonne d'affirmer absolument le contraire. Si les envahisseurs étrangers, installés à Smyr ne contre le droit des gens et contre la foi des traités, ne sont pas retirés bientôt, l'indignation des pauvres Turcs les poussant alors aux résolutions extrêmes, nous verrons commencer une interminable guerre d'extermination, où beaucoup Je sang français coulera encore...
M. Politis, pour nous gagner à sa cause, veut bien nous offrir l'avantageuse amitié de la Grèce. Il prétend que son pays sert déjà l'influence française, et, pour le prouver, il fait miroiter à nos yeux les minuscules institutions fondées, ou projetées, à Athènes dans notre intérêt. Mais, qu'est-ce que ces négligeables et incertaines choses, auprès de l'immense et universel prestige séculaire que la Grèce va nous faire perdre en Turquie et dans tout l'Islam I Et qu'est-ce que la petite Grèce elle-même, auprès de cette Turquie encore si vaste et, malgré ses mutilations^ capable de redevenir demain pour nous, si nous le voulions, une alliée si puissante? M. Politis, et c'est là surtout que s'affirme la naïveté de ses paradoxes,
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nous parle de tout ce que pourrait faire la petite minorité grecque d'Asie-Mineure pour le développement de notre influence là-bas. « Aujourd'hui, dit-il, le prestige de la France en Orient est immense, et un avenir économique plein des plus riches promesses s'ouvre là pour elle ; tandis que son influence diminuerait du coup, le jour où elle cesserait de soutenir les Grecs. y> Il est impossible de pousser plus loin le contresens, et on dirait une gageui^e. Notre influence séculaire là-bas, mais justement elle est aux trois quarts perdue depuis que nous avons souscrit à l'invasion grecque, et nous ne sommes même pas loin de nous y faire haïr ; la preuve en est que les Turcs, qui demandaient à grands cris le protectorat de la France, ne lui ont même plus fait l'honneur de prononcer une seule fois son nom, au congrès récent où les Américains les avaient consultés sur le choix d'une nation protectrice. V^oilà donc un premier résultat indéniable, facile à vérifier pour tous, que vient d'acquérir notre nouvelle politique orientale ! J'ajouterai, pour les banquiers et les commerçants, que nous étions là-bas les maîtres incontestés des mar-
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elles, et que notre brouille avec la Turquie va nous faire perdre, au dire des spécialistes, une moyenne de deux milliards et demi par an.
Quant à la tendre amitié de son pays, que M. Politis nous promet en termes si touchants, je me permets d'en douter ; elle surprendrait sans doute beaucoup nos officiers, nos fonctionnaires, nos religieux qui ont fréquenté les villes orientales, car tous se plaignent de l'animoslté des Grecs, de leur jactance et de leur fourberie.
Je ne crois pas non plus que cette tendresse se soit beaucoup manifestée à Salonique, du temps où nous y vivions côte à côte avec ces amis-là. A côté de leurs mille petites traîtrises, combien était reposante la belle et sûre honnêteté turque! Nous avons trop vite oublié la grande trahison d'Athènes, qui fut la plus odieuse de toutes celles de l'histoire humaine, le massacre de nos matelots sans armes ! Je veux bien que ce forfait a été conçu par la sœur du Monstre, mais il n'en demeure pas moins qu'elle a trouvé sans peine des complices grecs pour l'exécuter.
J'ai bien hésité à publier les lettres qui suivent. En effet, l'ennemi (arménien ou grec) ne manquera pas dédire : « Eh! quoi, c'est tout ce qu'il en possède ! )> Cependant, les publier toutes, c'eûtété rendre ce livre bien long et plus fastidieux encc^e. Mais peut-être eût-il mieux valu n'en publier aucune (?) Et puis, pourquoi plutôt celle-ci que celle-là? Combien il était difficile de choisir, puisque toutes étaient belles et se ressemblaient !
Voici d'abord celle d'un officier dont je ne Y>\iis pour le moment donner le nom, parce qu'il est encore en service à Constantinople :
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Constantinople, 40 mai 1919.
Commandant,
De tout cœur je m'ajouta à la liste des nombreux officiers de l'armée d'Orient auxquels vous faites allusion dans vos pages généreuses. Vous dites ce que nous pensons tous, et puissent vos paroles détruire l'effet des articles qu'acceptent trop facilement certains journaux de Paris.
C'est notre ferme espoir que les quelques milliers d'entre nous qui sont rentrés en France finiront par faire entendre leur voix. Mais pourront-ils jamais redresser l'erreur d'appréciation monumentale que nous commettons à l'égard de tout ce qui est grec ou levantin? Quelle funeste erreur que notre sympathie aveugle —à la Denys Gochin, comme on dit ici — pour les Grecs, que nous voulons rattacher aux Grecs antiques, alors que c'est un tout autre peuple, un peuple de mercantis, dont les dirigeants sont xénophobes.
Faut-il que les Turcs soient tolérants et patients pour laisser, avant la signature de la paix, les Grecs et les Arméniens (qui sont encore sujets ottomans, j'imagine) faire flotter leurs drapeaux! On voit le drapeau grec à toutes les fenêtres et sur nombre d'églises. On voit des gravures représentant Sainte-Sophie sans minarets et pavoisée de drapeaux grecs. Les Grecs s'imaginent-ils qu'ils ont conquis Constantinople? Ils ne comprendront jamais que s'ils promènent ici librement leurs uniformes, c'est grâce aux cinq années de
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tortaro"^infligées à la France. Sait-on en France qu'aucun des officiers grecs qui se pavanent ici grâce à notre victoire ne nous salue dans les rues, où ils se livrent aux manifestations les plus impudentes, et, comme remerciement, ils nous appellent « ces niais de Français ».
On voit plus incroyable encore ici : des drapeaux de nations qui n'existent pas encore : le drapeau arménien et le drap3au juif! Oui, les Turcs sont tolérants et patients!
Et nous nous compromettons avec les Grecs comme il n'est pas permis. Ne savons-nous pas que, s'ils étaient les maîtres ici, leur xénophobie nous mettrait immédiatement à la porte et que c'en serait fait de la langue française et de notre influence ?
Quand saura-t-on en France ce que vaut un Levantin? On dit ici qu'il faut cinq Juifs pour rouler un Arménien. En effet le pauvre Juif, honni des Français, ne vient qu'en troisième ligne comme rapacité. Pour la rouerie commerciale et le manque de scrupule, l'Arménien a le premier prix, le Grec le second, le Juif n'a qu'un accessit.
En tout cas, tout ce qui est levantin profite de notre victoire pour nous plumer à vif. Il faut voir comment ils ont exploité ici notre honnêteté ei notre générosité. Pauvre Turquie, constamment aux prises avec ces sangsues, comment de temps à autre ne les aurait-elle pas jetées à terre d'un mouvement de fureur.
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l>o tout uu>u {'{viw ol do loulo nuui Aujo jo vituis ilirt^ iri(|ut\i'Hi Irouvt^ unîijUi'tnt'nt ohoz(>ux la droilui'(\ lu l>ouU^ l'houuour, (a^ sont vôritablouuuil los \\ soids ^oulilsluMuuu>s dos lîullvuns v tU jt^ suis llor {{o vouii' ioi l'uriiriuor,
Siiinc : lu» Cl K II K i;p\i;i>.
<JIIfc:L(jUKS TIÎMOIGNAGKS 109'
Lettre du chef de bataillon [liehet.
Rcvenanl d'un séjour do trois ans en Orient et (1(5 six mois passés à Gonslantinople je serais heureux de vous présenter l'ex[)ression de mon admiration [)Our la cami)agne que vous avez menée et Continuez ù. mener en laveur de nos anciens amis les Turcs. Pour ma j>.irt, une suite de circonstances heureuses et excoptionufdles m'ont pormis de voir dci près et de vivre môme dans l'intimité de ramilles grecques, arméniennes et turques; j'ai pu les apprécier les unes et les autres et mon choix a été rapide.
Arrivé dès novemI)r(! 18 à Scutari-Kadikeny^ commandant militaire de C(dte agglomération à un(^ é|)0([ue où la désorganisation d(î tous les servi(.es était absolue, sans aucune directive de la part du commandemetit ignorant comme nous l'avons toujours été d(; la mentalité t»ir(|ue, j'ai cherché à orienter ma pensée et à me composer pour moi-môme une directive qui fiU empreinte de justice autant qu'il m'était possible. J'ai donc, en tous les milieux, réglé quantité de questions litigieuses entre Grecs, Arméniens et Turcs, assisté ;i des réunions do toutes sortes, fréquenté un grand nombre de familles, assisté à des diners turcs, grecs ou arméniens, fréquenté des comités (le dames turques, des personnes dévoilées, demivoilées ou très voilées, et la conséquence est qu'à
mon tour et à mon rogret j'ai fini par massacrer, moralement bien entendu, des Arméniens.
Je suis navré de voir les erreurs que nous continuons à commettre et la plus grande eût été de donner Constantinople aux Grecs, comme ceux-ci le revendiquent de plus en plus.
Stamboul est toujours la seule partie de Constantinople où il fasse bon de vivre et où l'on se sente dans une atmosphère d'amitié et de bonté, loin du tapage et de la débauche et où le portefeuille ne risque pas de s'échapper dans des mains inconnues.
A Stamboul, j'avais quelques amis turcs qui ne comprenaient pas ma langue, mais dont la poignée de main était éloquente et d'une cordialité qu'on ne rencontrait pas à Péra ; à Péra ce n'est, comme toujours, que le vol, la luxure et la saleté exposées dans les rues.
Les Grecs vantent leurs victoires imaginaires, oubliant qu'ils nous ont tiré dans le dos en 1915, 16, 17, qu'ilsn'ont jamais pu mobiliser et que leur action en septembre 1918 a été presque nulle; ils revendiquent dans leurs églises transformées en salles publiques des conquêtes qu'ils ne doivent qu'à leur esprit d'intrigue. On est. étonné d'entendre dans ces sanctuaires de paix vociférer des cris de haine et de vengeance, et on regrette d'avoir quitté les doux endroits de repos à l'ombre des mosquées de Suleimanié ou de Sultan Selim.
Je n'ai jamais autant regretté qu'aujourd'hui mon absence de talent et la médiocrité de ma
QUELQUES Te'mOIGXAGES IJl
situation, car j'aurais été heureux de pouvoir continuer l'œuvre restée inconnue que j'ai commencée là-bas et qui n'aura pas été tout à fait inutile, je l'espère.
Si les Arméniens me détestaient, je crois avoir conservé quelques sympathies parmi les Turcs, et, quoique catholique, j'éprouve pour les chrétiens de Constantinople, Grecs et Arméniens, le même mépris qu'éprouvent pour eux les musulmans.
Je ne puis actuellement que joindre l'expression de mon admiration profonde pour l'œuvre que vous poursuivez à celle de mes camarades d'Orient. Etc., etc.
Signé : Richet, chef de bataillon, 11, rue de la Tour, Paris.
Lettre du capitaine de Courson,
Commandant,
J'ai fait plusieurs séjours en Turquie, et j'ai été chef de la base de Volo pendant cinq mois : c'est vous dire que timeo Danaos et que je partage votre sympathie pour les Turcs. Gomme vous, je trouve que notre politique avec eux est absurde : actuellement, vos amis les Turcs ont bien raison de tomber sur les Grecs autour de Smyrne et n'exercent sur eux que de justes représailles pour leur guet-apens et leurs lâches excès. Pendant le dé-
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barquement grec de Smyrne, j'étais en mission aux environs de Koniak et d'Afioun Kara Hissar. Je connais bien la mentalité actuelle delà Turquie et je serais heureux de pouvoir vous fournir quelques renseignements utiles à la cause des braves Turcs, que je défends comme vous, mais malheureusement avec moins d'autorité^ etc..
Signé : capitaine de courson,
Le petit Bel Air, Saint-Servan (Ille-et-Vilaine).
Lettre du lieutenant Dupuy.
Constantinople, 2 mai 49 i9.
Commandant,
Non, la cause <le la Turqui;^ n'est pas perdue, car tous les camarades que j'ai trouvés ici sont bien d'accord sur ce fait que, dans ce pays, seuls les Turcs sont intéressants. La signature des préliminaires de paix nous donnera certainement la possibilité de témoigner bien haut les sentiments qu'à l'heure actuelle nous contenons à peine. Nous ^sommes tout dévoués aux Turcs parmi lesquels nous nous trouvons et pour qui nous éprouvons la sympathie la plus vive, etc..
Signé : dupuy.
QUELQUES TE'mOIGNAGES 113
Lettre du lieutenant de vaisseau RoUin,
Commandant,
J'ai une dette de reconnaissance à acquitter envers vous, car, étant tombé aux mains des Turcs après ma blessure, votre influence a beaucoup contribué à l'accueil que j'ai reçu de tous leurs officiers avec qui je me suis trouvé en contact pendant mes six mois d'hôpital. A chaque instant d'ailleurs on me demandait de vos nouvelles ; j'ai pu constater la reconnaissance que vous gardaient les Turcs de tous genres, de toutes provenances et l'influence que vous aviez sur eux. Avec quel esprit chevaleresque j'ai été soigné et traité et quel prestige la France conservait là malgré la guerre !
Une chose m'a péniblement frappé pendant les quelques jours que j'ai passés en France entre mes deux séjours en Turquie. J'ai vu défendre dans les journaux français les revendications grecques, arméniennes, etc., il n'y a que l'influence française en Turquie dont, à part vous, on ne se préoccupe pas. Pourtant il n'y a pas, je crois, un Français connaissant la Turquie qui ne doive être tout à fait d'accord avec vous à propos de ce que vous avez écrit au sujet des « Massacres d'Arménie ».
Cela fait peine de voir ainsi négliger l'œuvre de nos devanciers en Orient, qui est le résultat de tant d'efforts et dont on a pu constater la solidité
dans les circonstances les plus critiques. Au cas où vous jugeriez utile et intéressant de publier quelques anecdotes de ma captivité chez les Turcs, je n"y verrais aucun inconvénient, au contraire. Etc..
5l\^?ie ; LIEUTENANT DE VAISSEAU ROLLIN.
Base navale de Gonstantinople.
Lettre du lieutenant Louis Antier.
Commandant,
Permettez à un petit sous-lieutenant de vous remercier, en son nom et au nom de quelques camarades, de la généreuse brochure que vous venez de publier sur les « Massacres d'Arménie ». Notre audace est grande sans doute, mais elle a pour excuse les discussions qu'autour de nous nous voyons engagées au sujet de votre livre. Certainement partout elles doivent être aussi violentes et aussi passionnées : les uns y mettent toute l'obstination de leurs préjugés; les autres, pour vous défendre, toute l'ardeur de leur conscience et leur amour de la vérité. Sûrement l'écho en arrive jusqu'à vous ; vous ne vous souciez guère des imbéciles qui ne vous comprennent pas, des gens de mauvaise foi qui vous déchirent, et des pauvres malheureux qui croient faire montre de beaucoup d'esprit en mettant votre magnifique campagne
sur le compte de ce qu'ils appellent votre « exotisme )) ! ! ! Mais peut-être que nous vous ferons plaisir en vous exprimant très simplement notre respectueuse sympathie et toute notre reconnaissance.
Personnellement j'ai, pendant la guerre, beaucoup vécu en Orient ; bien que parti ià-bas avec pas mal de préjugés contre les Turcs, j'ai pu me convaincre que, seuls, ils étaient de braves gens et des gens civilisés ; par-dessus le marché, il n'y a qu'eux qui aiment vraiment la France et sans arrière-pensée. A coté du Bulgare sauvage, du Grec fourbe et lâche, le Turc cultive toutes les vertus familiales et sociales.
Quant aux Arméniens, c'est la pire race des Balkans : faux, lâches, menteurs, ce sont des gens répugnants. On dit « les Massacres d'Arménie » ; tout en étant un peu exagéré, le terme d' c Exécutions d'Arménie » se rapprocherait mieux de la vérité.
En effet, tous les massacres, — puisque massacres il y a, — furent provoqués par cette vilaine race. Dans les régions où ils se sentaient les plus forts, ils rançonnaient, ils pressuraient, ils assassinaient les Turcs qui se trouvaient en état d'infériorité. Mais voilà, c'étaient des massacres par petits paquets et nul en Europe n'y faisait attention. — Mais allez donc raconter ça en France!... Vous pouvez publier ma lettre tant qu'il vous plaira, et avec mon nom et mon prénom. Je regrette seulement de ne pouvoir faire davantage.
liQ QUELQUES TEMOIGNAGES
Depuis que j'ai pu approcher les Turcs, je les aime ; ils ont toutes les qualités qui manquent à leurs (( victimes ».
Voulez-vous que je vous cite deux petits faits personnels qui sont la contre-partie l'un de l'autre? En juillet 1917, je dirigeais à Salonique la popote de notre dépôt. Un jour arriva à la cuisine un Turc qui vendait des légumes et je lui en fis acheter, trop heureux d'échapper pour une fois à nos fournisseurs grecs. Il accepta d'être notre fournisseur habituel et devint la Providence de notre popote. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle sollicitude il s'occ^upait de nous, il se serait fait un scrupule, non pas d'augmenter d'un centime le prix des achats qu'il faisait pour nous, mais même de nous causer trop de dépenses quand, à force d'ingéniosité et de courses lointaines^ il pouvait arriver à nous approvisionner à bas prix d'une façon qui rendait jaloux tous nos voisins.
La contre-partie, la voici : Je connaissais à l'école d'aviation de Sédès, un officier grec, d'extérieur charmant, d'allures aimables, le type du Grec francisé, cultivé d'ailleurs et affectant de nous considérer un peu comme des compatriotes : un ami, quoi ! Il me devait de l'argent. Un beau jour, on apprend que je vais rentrer en France. J'attendis une semaine et ne revis mon bonhomme qu'auparavant je rencontrais tous les jours. Voulant en avoir le cœur net, je le fis prévenir démon départ; il répondit à plusieurs reprises « qu'il me cherchait ». Naturellement, jamais ne le revis. Par
acquit de conscience, je lui écrivis trois fois : pas de réponse.
Comparez, Grec d'élite et Turc du peuple!
Qu'il me tarde que votre livre paraisse ! Ce sera une belle exécution morale des gens qui vous déchirent. Les amis des Turcs, — tous ceux qui les connaissent, — y applaudiront.
Signé : lieutenant louis antier.
à l'aviation, rue de Rivière, Bordeaux.
Lettre d'une sœur A'.-, qui vient de retourner en Syrie.
Les pachas étaient bons pour nos sœurs et pour les enfants. Un leur a dit : (( Je fais comme si je ne voyais rien et n'entendais rien; mais je sais très bien que les Français ravitaillent le Liban: c'est un bienfait, je ne dis rien et ne veux pas faire de misères, d
Bien de nos sœurs ont été employées dans les hôpitaux turcs, dans les ambulances, partout elles ont été bien considérées et bien traitées.
Renseignements
fournis par une sœur de charité, qui durant
toute la guerre est demeurée en Syrie.
Les Turcs ont employé nos sœurs dans leurs hôpitaux où elles ont été traitées avec égards. Cer-
tains hauts fonctionnaires, comme Ali Munif Paciia, gouverneur du Liban, ont même approvisionné durant de longs mois les maisons de charité et les asiles, comme l'orphelinat de Youk qui n'a presque pas souffert de la faim durant tout le cours de la guerre. Dans ces maisons ils les ont laissées entièrement libres pour l'exercice de leur culte et les pratiques religieuses en usage.
Lettre du lieutenant Xavier François.
Saint-Louis-de-Montferrant (Gironde) .
44 mars 4949.
Maître,
Je savais par M. Georges Gain que des lettres que je lui avais envoyées d'Orient vous avaient intéressé, en particulier celles où je parlais sans tendresse des Grecs et des Arméniens, tandis que je faisais l'éloge enthousiaste de vos amis les Turcs; j'ai toujours eu une très vive sympathie pour ces derniers, mais je ne les connais réellement que depuis près de quatre ans, après avoir fait la campagne des Dardanelles, puis celle de Macédoine. Cependant, Maître, permettez-moi de les nommer aussi mes amis, ou mieux nos amis.
Je sais que vous préparez un livre ; beaucoup d'officiers et soldats d'Orient vous ont donné leur impression, et je voudrais y joindre les miennes... qui, en quatre ans, sont devenues mieux que des impressions, car j'ai fait successivement toute la
QUELQUES TE'mOIGNAGES 119
Macédoine, la Grèce et les Iles, la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie et Constantinople.
Lettre du lieutenant Martin.
Commandant,
Je lis dans le Figaro votre appel en faveur des Turcs, et à l'appui de la thèse que vous défendez^ je me permets de vous citer le fait suivant : Au début de l'expédition des Dardanelles, alors que le P. G. était installé au château d'Europe, oa avait établi un hôpital à l'abri de ses murailles. Or, un jour les Turcs firent parvenir un message annonçant leur intention de bombarder le château d'Europe et disant qu'ils n'ignoraient pas que l'hôpital était installé à proximité, et qu'ils prévenaient d'avance à seule fin qu'on puisse l'évacuer avant le bombardement.
Je ne pense pas qu'on puisse relever un seul exemple de cette courtoisie chevaleresque, en faveur de nos autres ennemis.
Signé : lieutenant Martin, en convalescence à Arcachon.
Deux lettres de Frcinçaises.
Au sujet des agents provocateurs entretenus en Turquie par certaines puissances européennes, voici le récit que m'envoie une Fran-
çaise, fille du grand médecin français de Gonstantinople du temps d'Abd-ul-Hamid, et qui a passé la plus grande partie de sa vie en Turquie, surtout dans le palais, en compagnie des princesses impériales :
<^'était sous le règne d'Abd-ul-Hami<l, nous étions au courant de tout ce qui se passait et se disait à Yeldiz.
Un évêque arménien, réputé- comme agent pro- Tocateur salarié, allait et venait entre VanetConstantinople; on avait remarqué qu'une certaine effervescence régnait en Arménie depuis que ce cher (( Despote » (comme disent les Arméniens) se livrait à ces randonnées. Mais vous connaissez les Turcs de ce temps-là, bons, généreux ; aucune mesquinerie, aucune petitesse d'esprit, mais par contre beaucoup de négligence, de lenteur ; bref, l'éternel Bakaloum! (Nous verrons!)
Cependant un jour on a découvert le pot aux roses. Le a despote » était payé par les *^* pour susciter une vraie révolte, dont on « parlerait en Europe »... et voici que les Arméniens s'étaient mis tout à coup à égorger des enfants musulmans et, détail absolument exact, ils étalaient sur des tables, comme devant une boucherie, et offraient à vendre des morceaux d'enfants turcs et kurdes, en criant : « De la viande de Turc, de la viande de « damouz »! (porc!)
Vous connaissez trop bien les Turcs pour que
QUELQUES TE'mOIGNAGES 121
j'en dise plus long. Ils ne se posséidaient plus après cela!
Vers cette époque arrivaient le fils et la fille d'un grand chef kurde. Ils venaient dévoiler au Sultan, l'un au Selamlik, l'autre au Harem, tout le danger de ces intrigues de provocation.
Histoire que me rapporte une autre Française qui a passé presque toute sa vie en Turquie et qui, en particulier pendant la guerre, na cessé d'être comblée d'égards :
Une dame arménienne, sérieuse et intelligente, qui s'occupe beaucoup en ce moment des orphelinats arméniens fondés ici, m'a raconté ces faits d'hier :
On recherche partout dans les familles turques les enfants arméniens pouvant s'y trouver, pour les reprendre.
Une jeune fille est signalée dans le harem d'un prince fils d'Abd-ul-Hamid. On va la réclamer, et tout de suite on la laisse libre de s'en aller. Elle a une quinzaine d'années et a été recueillie il y a dix ans chez le prince. Elle a toujours été admirablement traitée, elle a gardé son nom chrétien d'Isabelle, on ne lui a jamais parlé religion, on l'a respectée et parfaitement élevée. On la quitte à l'egret et on lui paye même une voiture pour faire
le chemin. (Les voitures en ce moment sont à des prix fous, personne n'en prend.)
Le lendemain on voit arriver à l'orphelinat un nègre porteur d'un trousseau complet, robes, étoffes, lingerie, et en plus de beaux bijoux. Cela lui était destiné, on ne voulait pas la laisser quitter la maison de son enfance sans l'avoir comblée. Voilà nos Turcs! Remarquez bien ce détail délicat : ce fut fait le lendemain, non pas sous l'influence d'une intimidation quelconque, mais par pure bonté et générosité.
Le fait m'a été conté par la dame qui venait de recevoir elle-même la jeune fille dans son orphelinat. Cette dame, Arménienne, donc pas amie des Turcs, ajoutait fort raisonnablement qu'elle ne pouvait pas aimer les massacres de ses frères (à propos de ces massacres, il y aurait beaucoup à répondre!) mais qu'elle se trouvait tous les jours quand même devant des faits d'une délicatesse et d'une noblesse telles qu'elle était obligée d'admirer.
Lettre du docteur Leremboure.
Commandant,
J'ai été trois ans chirurgien de l'armée d'Orient et j'ai eu partout en Macédoine à donner mes soins à la population civile. J'en rapporte cette conviction : les Turcs sont en Orient le peuple le
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plus (( près de nous ». J'ai pu chez eux pénétrer dans tous les milieux ; c'est partout la même dignité, la même honnêteté, la même affabilité pour nous Français. Et, chose rare, c'est partout de leur part la même persistante reconnaissance pour le moindre service rendu, — reconnaissance souvent traduite par des traits d'une délicatesse charmante. En dehors d'eux, que l'on cherche donc en Orient d'analogues sentiments, la récolte sera maigre ! En Macédoine, dans le moindre village on regrette la domination turque et, quand par hasard on rencontre des Grecs honnêtes, ils disent la même chose.
Vous êtes le grand ami des Turcs parce que vous les connaissez. Nombre de Français ont enfin appris à les connaître aussi à présent ; mais ils connaissent aussi les Grecs et il n'est pas un poilu de l'armée d'Orient ayant campé près de ces derniers qui ne les juge en termes fort nets et plutôt.. . sévères. Et derrière vous, qui seul avez osé élever la voix, nous allons tous nous demandant avec inquiétude si vraiment nous allons assister à l'agonie du seul peuple d'Orient ami des Français, au plus grand profit des Grecs, Arméniens, Levantins et autres métèques de ce genre.
Croyez-moi, etc.
Signé : docteur leremboure, 39, Galle de Prim,
Saint-Sébastien.
Lettre de M. le docteur Guégan, Directeur du Service de Santé, à Tunis.
Commandant,
Au moment de l'arrivée à Tunis des grands blessés des Dardanelles, comme j'avais repris du service et que je dirigeais l'hôpital militaire du Belvédère, je reçus l'ordre du général en chef de faire une enquête sur la façon dont nos blessés avaient été traités par les ambulanciers turcs. La réponse fut unanime : tous avaient été parfaitement soignés par les infirmiers ottomans : les officiers ne tarissaient pas d'éloges sur les soins dont ils avaient été entourés.
La plupart de nos grands blessés me firent des déclarations verbales, mais quelques-uns d'entre eux tinrent à me donner des relations écrites. Je viens d'en retrouver une que je vous envoie : elle est éloquente dans sa simplicité ; la terminaison ne prête à aucune équivoque.
11 est temps que la légende du Turc massacreur prenne fin, en même temps que celle de TArménien, victime innocente. Mais, hélas! détruira-t-on jamais les légendes?
Je vous adresse, commandant, etc..
iSi^ne : GuÉGAN, Directeur de la Santé de Tunisie.
Je transcris, en respectant les fautes d'orthographe, la touchante lettre au crayon communiquée par M. le docteur Guégan :
Ayant été blessé pour la quatrième fois, sur les huit heures du soir je suis tombé sur le^oup et ai attendu quelques moments que la fusillade ait ralenti pour remuer. Je me suis trainé ensuite sur Ips coudes pendant environ 50 mètres et là j'ai rencontré une petite tranchée où je me suis laissé tomber dedans. Là un peu à l'abrit des balles et des obus, j'y ai passé la nuit du 2 au 3 mai, sous les balles et les obus qui faisaient rage. Enfin vers midi tout paraissant à peu près calme, étant épuisé de fatigue, je sort du trou, mais, ayant à peine fait 100 mètres, que je tombai évanoui. Ayant repris connaissance je vis venir un Turc qui ramenait un camarade françait blessé. Je les appelais et ils vinrent s'asseoir à côté de moi. Je demandais de l'eau au Turc, il me fit comprendre qu'il n'en avait pas mais qu'il allait aller en chercher, ce qu'il fit aussitôt; il revint quelques moments après en compagnie d'un autre brancardier turc en apportant deux bidons d'eau, ils en donnèrent un à mon camarade et l'autre à moi, ainsi que du sucre et deux cigarettes. Gomme nous étions reposez un peu, les Turcs nous firent comprendre que nous étions en danger et qu'il fallait partir, mais je leur fit comprendre à mon tour que nous ue pouvions pas marcher et au même moment" un des brancardiers turcs me monte sur
126 QUELQUES TE'mOIGXAGES
le dos de son camarade et l'autre ramène mon camarade en lui donnant le bras et prennent la direction des lignes françaises. Mais de ce moment là ayant été aperçu par les tirailleurs sénégalais, un groupe de quatre brancardiers de tirailleurs accompagné d'un sergent vinrent au devant de nous, et c'est en nous serrant la main que les deux Turcs nous remirent sur les brancards des tirailleurs sénégalais qui me portèrent au poste de secours du 135^ bataillon. Et c'est ainsi que les Turcs me sauvèrent la vie.
Sig7ié : michenaud marcel,
du 135® Régiment d'infanterie démarche,
3° bataillon, 9*^ compagnie.
J'arrête là ces citations, que j'aurais pu indéfiniment continuer et que d'ailleurs je n'ai pas choisies, mais plutôt prises au hasard. Elles ont, il me semble, un accent de sincérité et de conviction qui s'impose. Que ceux qui dési.^ent se documenter davantage veuillent bien interroger n'importe lequel de nos combattants revenus de Turquie ; j e suis sûr d'avance des réponses qui leur seront faites.
Auprès de tels ténoignages, que valent les insultes de quelques petits journalistes, abusés ou salariés, qui n'ont jamais mis les pieds en Orient, et qui — sans s'en douter, je veux le croire — travaillent directement contre notre France bien-aimée !