‹ Les Allures cliniques de la Syphilis et les formes de paralysie générale consécutiveChapitre 9 sur 152 · André Collin, loc. cit · texte numérisé non relu

André Collin, loc. cit

nous soit libre des obscurités laissées en arriere. Nous avons dit que les choses en clinique ne se passent pas avec le même aspect et la même marche que les expériences de laboratoire, et que les formes pathologiques ne sont pas délimitées par groupes nosographiques nettement tranchés. Il y a parfois en effet des formes spéciales qui sont comme de petits groupes plus rares et reliant entre eux les groupes mieux définis, véritables formes de passage comme on en voit en zoologie. Par exemple, entre certaines espèces animales, une famille ou un sous-groupe apparaît comme une résultante de groupes bien séparés; ainsi les dipnoïques ont à la fois des poumons comme les animaux qui respirent dans l'air et des branchies comme ceux qui vivent exclusivement dans l'eau. N'y a-t-il pas là une chaîne intermédiaire entre deux groupes ? On peut dire qu’il en va de même pour un certain type de paralysie générale ; entre la syphilis qui ne produit pas de manifestations cutanées, muqueuses ou viscérales, sauf quelques petits signes isolés, et celle qui d’allure ordinaire et banale entraîne tout un cortège d’accidents secondaires ou tertiaires, il existe, quoique très peu nombreuses, des méningo-encéphalites dans lesquelles la syphilis présente de multiples symptômes extérieurs, fait absolument contraire à ce que produit ordinairement la syphilis neurotrope et qu'il faut bien distinguer des cas dans lesquels nous citions quelques manifestations externes d'apparition exceptionnelle, et qui ne changent pas la conception de syphilis neurotrope. Trois

de ces cas ont été cités par A. Collin dans lesquels la paralysie était venue se greffer sur une syphilis banale, fleurie, meurtrière pour la descendance. Rien dans l’interrogatoire ne montrait la cause de dérogation à la règle de bénignité apparente ; pourtant, chez l’un de ces malades, on pouvait noter une suite ininterrompue d’accidents syphilitiques nerveux permettant de supposer qu'il s'agissait d’une de ces formes intermédiaires entre la syphilis cérébrale et la paralysie générale dont parlent Claude et Lévy- Valensi. Dans: les deux autres cas, où la syphilis avait été tout aussi grave, un violent traumatisme cérébral avait précédé l'apparition de la méningo-encéphalite (1). Enfin, de nos observations enregistrées à l’Asile de Sienne, nous croyons pouvoir inscrire à ce paragraphe un cas dans lequel des phénomènes de syphilis secondaire eurent lieu, au cours de l'infection, entre le chancre-et les premiers symptômes de la neuropsychose. Le cas que Claude et Lévy- Valensi enregistrent (Joc. cif,) et qui tenait de la syphilis cérébro-spinale et des phénomènes nerveux, fait penser par ces auteurs et, nous croyons, non sans raison, à des formes intermédiaires entre la syphilis cérébrale et la paralysie générale qui méritent d’être décelées. Ces formes constituent un pont entre la syphilis nerveuseet la paralysie, sans

qu'on puisse se dire en face d’une syphilis nerveuse pure

1. Claude et Lévy-Valensi, Sur un cas d'amnésie à prédominance antérograde au cours d'une sypbilis cérébro-spinale fruste. (Encéphale, 10 Mars 1911.)

ni de la paralysie générale, car elles tiennent assurément de

l’une et de l’autre.

Le Traumatisme

On trouve souvent, dans les recherches sur telle ou telle paralysie générale, un incident qui mérite de nous arrêter un instant à cause de la conception de syphilis légère ou neurotrope qui nous intéresse : c’est le traumatisme.

Plusieurs auteurs ont appelé l'attention sur ce phénomène brusque dont l'action peut être d'éveiller de son état latent une méningo-encéphalite chronique. On a fort discuté sur la question : faut-il admettre ou non la paralysie générale traumatique comme une entité morbide ex se ? Pour les Allemands, et pour Koppen qui l’a étudiée en détail, il y a une démence post-traumatique, simple état démentiel qui se distinguerait par des caractères spéciaux de la maladie de Bayle. Barrère admet aussi une paralysie générale traumatique pure, dans laquelle le traumatisme est le seul agent des troubles mentaux. Nous ne parlons ici qu'incidemment de la question, et pour ce qui nous intéresse à savoir que le traumatisme,souvent rencontré dans les anamnestiques des paralytiques généraux, ne change en rien Pidée qu'il faut se faire de la syphilis bénigne ou neurotrope dans son rôle de préparation d’une méningo-encéphalite chronique, quoique nous verrons combien il est plus fré-

Al

quent dans les cas de syphilis banale. Ce phénomène n’est qu'une complication de plus qui peut, en troublant le cerveau et diminuant sa résistance, accélérer l’éclosion de la neuropsychose qui aurait infailliblement éclaté dans un avenir plus ou moins proche. Ce n’est point sur la syphilis que le traumatisme agit, mais sur l'organisme qui, déjà malade, y perd la faculté de se défendre un peu de temps encore du mal qu’il portait en soi. L'agent de la syphilis ne peut être changé dans sa nature par le traumatisme. Intéressant à ün autre point de vue nous apparaît le rôle du traumatisme. Nous avons vu que la syphilis bénigne ou neurotrope est celle qui, dans la grande majorité des cas, donne la paralysie générale. Il y a pourtant des cas moins nombreux où il apparaît qu’une syphilis grave, à manifestations cutanées, muqueuses ou viscérales, peut. aboutir aussi à la méningo-encéphalite. Or; dans ces cas, on trouve souvent que c’est le traumatisme qui a joué un grand rôle, qui a déterminé une paralysie dont la date dépend de lui. Et la fréquence de ce rapport est beaucoup plus grande, comme nous l’avons dit pour la forme banale de la syphilis. On pourrait au point de vue médico-légal envisager ici plusieurs questions, par exemple la variation des responsabilités et du rôle d’un traumatisme dans la méningo-encéphalite selon qu'il existait antérieurement une syphilis neurotrope ou banale. Pour intéressantes qu’elles soient,

ces questions ne peuvent nous retenir maintenant.

Biologisme du Spirochète

Le problème nouveau qui se pose, important et encourageant pour mieux comprendre le rôle de la syphilis dans la paralysie générale, est celui de la nature du spirochète, problème dont la solution apparait comme la récompense possible et le prix de beaucoup de recherches.

Dans l’idée même que nous avons émise d’une syphilis qui, pour aboutir plus généralement à la maladie de Bayle, devait être fixée électivement sur le système nerveux, se trouve impliqué, comme un postulat, que cette syphilis ne peut être produite par le spirochète commun qui donnerait normalement tous les symptômes externes de la syphilis banale. |

Y a-til alors un autre agent infectieux que le Treponema pallidum, produisant de préférence la méningo-encéphalite chroniquerIl n’est pas sans intérêt d’envisager cette question, car elle a été étudiée de telle sorte jusqu'ici que les auteurs se sont partagés, faisant de la paralysie générale les uns une maladie syphilitique, les autres une affection parasyphilitique, sans parler de la tendance à diminuer le rôle de la syphilis et à la mettre au même rang que l'alcoolisme et la tuberculose, comme ont essayé de le faire plusieurs auteurs de grande réputation. Fournier, Strumpell, Westphall, Mœæbius, Kraft-Ebing, Raymond l'ont déclarée

nettement syphilitique. Voici ce qu'a écrit Strumpell, cité par Dupré dont l'œuvre magistrale est l’un des plus riches chapitres du Traité de Gilbert Ballet : «Elle serait due à une toxine syphilitique qui circule dans les vaisseaux piemériens, et transsude de ceux-ci dans les cavités lymphatiques, dans les plasmas intercellulaires de l'écorce. » Les expériences citées par Kraft-Ebing au Congrès de Moscou (1897) tendent à démontrer « l’immunité des paralytiques généraux inoculés vis-à-vis de la syphilisy (1). Aujourd’hui, les résultats de la réaction de Wassermann, qui se montre quatre-vingts ou quatre-vinet-dix fois pour cent positive dans le sang, et davantage encore dans le liquide céphalo-rachidien, en cas de méningo-encéphalite, confirment « la nature foncièrement syphilitique du terrain sur lequel se développe la maladie » (2).

Mais pour d’autres auteurs, les plus nombreux et non moins éminents, la paralysie générale ne serait pas syphilitique, elle serait parasyphilitique. Selon eux, la syphilis est bien toujours le facteur pathogénique principal, mais ce n'est point le seul, ou du moins agit-il non directement, mais par voie de conséquence et d'une manière indirecte. La paralysie serait posi-infeclieuse, post-loxique, paratoxique. Ainsi pensent Angiolella, Kræpelin, E. Dupré, Régis, Sérieux, etc. Krœæpelin, par exemple, est d'avis que la syphilis, cause pathogène primitive, « produit un

“1. Cité par Régis, Loc cit., p. 8096.

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