‹ Les almanachs de la RévolutionChapitre 13 sur 58 · Paris, 1792, in · texte numérisé non relu

Paris, 1792, in

Celui-ci fait une nouvelle parodie de la Constitution et écrit, au chapitre des Droits delà femme et de la citoyenne : « Art. ix. Tout amant ou mari qui ne peut pas remplir convenablement ses droits n'a point de constitution. » Celui-là envoie un salut à son roi, se déclare son sujet fidèle et jure de lui rendre l'amour d1un peuple égaré. La fameuse romance d'un troubadour béarnais, dont une copie surprise chez Mme Du Barry fut une des pièces à conviction de son procès ', est naturellement offerte au lecteur, avec son naïf et douloureux refrain :

Louis, le fils de Henry, Est prisonnier dans Paris.

Parmi les députés, Condorcet, Chabot, Bazire, Lacroix, Merlin, Isnard, Fauchet sont les plus maltraités. Certains couplets sur la manière de décréter à 18 livres par jour seraient chose piquante à citer; mais ils nous semblent un peu trop libres pour être mis sous les yeux du lecteur. Enfin YAlmanach de Coblenti2, dont nous avons pu consulter un exemplaire, découvert par lès policiers de la section de la Fidélité chez un sieur Le Tronne, père du célèbre critique Jean-Antoine

i. Voy. notre ouvrage sur les Bijoux de Madame l>u Barry. 2. Paris, 1792, in-18.

LES ALMANACHS POLITIQUES 3j

Le Tronne, fut un de ceux qui excitèrent Je plus l'indignation des démocrates. Cet opuscule n'avaitil pas l'audace de se dire « le plus joli des recueils catholiques, apostoliques et français, à l'usage de la belle jeunesse émigrée, émigranteetàémigrer» ? Aussi la gravure, qui représente le roi, la reine et le Dauphin, a-t-elle été, dans notre exemplaire, criblée de traits par les bons citoyens qui ont dénoncé Le Tronne comme suspect. La constance et l'intrépidité des royalistes, qui répandent partout des écrits où se lisent ces trois mots, leur Credo politique : « Vive le roi ! » effrayent à tel point les patriotes, qu'ils cherchent un moyen de combattre avec succès ces œuvres contre-révolutionnaires inspirées, disent-ils, par le fanatisme. Ils crurent l'avoir trouvé en partie dans la réforme du calendrier.

Parmi les motifs invoqués, en 1793, pour remplacer le calendrier grégorien, nous trouvons la nécessité de créer une nouvelle mesure de la durée, dégagée des erreurs transmises depuis des siècles par une routine superstitieuse, de consacrer l'ère nouvelle de la France et de constituer en même temps un calendrier purement civil qui convînt

également à tous les citoyens, sans distinction de culte. Le comité d1instruction publique de la Convention fut chargé de cetie importante besogne, et parmi ceux qui y travaillèrent on remarque Romme, Lagrange, Monge, Dupuis , Guyton de Morveau et Lalande.

Gilbert Romme, représentant du Puy-de-Dôme, que Mercier appelle dans son Tableau de la Révolution « le Mulet d'Auvergne», à cause de son entêtement et de sa laideur, s'était inspiré des plans de l'astronome Lalande pour le nouveau calendrier. Il présenta son rapport à la Convention le 20 septembre iyg3. Suivant lui, le travail du comité de l'instruction publique était une des réformes les plus nécessaires au progrès des arts et de l'esprit humain, réforme qui ne pouvait réussir que dans un temps de révolution. « L'ère vulgaire, disait-il, fut l'ère de la cruauté, du mensonge, de la perfidie et de l'esclavage; elle a fini avec la royauté, source de tous nos maux... Le temps ouvre un nouveau livre à l'histoire, et dans sa marche nouvelle, majestueuse et simple comme l'égalité, il doit graver d'un burin neuf et vigoureux les annales de la France régénérée! » Après avoir proposé de compter l'ère républicaine à partir du 22 septembre 1792, jour où le soleil était arrivé à l'équinoxe d'automne, Romme donnait

aux mois les noms de la République, de T Unité, de la Fraternité, de la Liberté, de la Justice, de l'Égalité, de la Régénération, de la Réunion, du Jeu de Paume, de la Bastille, du Peuple et de la Montagne. Chaque mois, calqué sur les mois grecs, était divisé entrais décades. Les jours de chaque décadedevaient s'intituler : jours du Niveau, du Bonnet, de la Cocarde, de la Pique, de la Charrue, du Compas, du Faisceau, du Canon, du Chêne et du Repos '. Les mois étant égaux, en vertu du principe égalitaire qui brisait tout privilège, il restait cinq jours pour les années ordinaires et six pour les années bissextiles, que Romme offrait de nommer, comme Sylvain Maréchal, jours épagomènes en les consacrant à l'Adoption , à l'Industrie, aux Récompenses, à la Fraternité, à la Vieillesse, par imitation des fêtes maçonniques. Le sixième jour intercalaire était le jour olympique et la réunion

i. C'était dans les mêmes sentiments que la section des Arcis proposait à la Convention, le 14 brumaire an II, de faire pour le peuple un cours de morale muet, en appliquant aux places et aux rues les noms de toutes les vertus. L'orateur de la députation, Chamouleau, demandait que le Palais National s'appelât Centre du Républicanisme; la place du Parvis Notre- Dame, place de l'Humanité Républicaine; la Halle, place de la Frugalité Républicaine. Les rues adjacentes devaient prendre les noms de la Générosité, de la Sensibilité, de la Tempérance, de la Sobriété, etc. L'Assemblée applaudit cette étrange pétition et en ordonna le renvoi au comité de l'instruction publique.

de quatre années républicaines formait une Franciade. Enfin le 10 vendémiaire de chaque année était réservé à la fête de l'Etre suprême et de la Nature.

La discussion de cette réforme eut lieu à la Convention nationale, le 5 octobre 1793, sous la présidence de Charlier. Les quatre premiers articles du décret, relatifs à la nouvelle ère des Français, à l'abolition de l'ère vulgaire, au commencement de chaque année, furent adoptés sans difficulté. Mais lorsqu'on arriva au changement des subdivisions du temps et à leurs nouvelles dénominations, Bentabole fit observer que c'était là une innovation inutile et même dangereuse. « Lorsque Mahomet, conquérant et législateur, dit-il, donna une autre ère aux peuples soumis à sa puissance, son but fut de les séparer du reste des hommes et de leur inspirer un respect superstitieux pour le culte qu'il prescrivait. Notre but est contraire à celui de cet imposteur : nous voulons unir tous les peuples par la fraternité; ainsi, loin de rompre nos communications avec eux, nous devons, s'il se peut, les multiplier encore. Je demande qu'on ajourne le reste du projet. » Lebon combattit l'ajournement, parce que si le fanatisme avait cru par ce moyen affermir son empire, pourquoi négligerait-on maintenant de

remployer pour affermir la liberté? La proposition fut écartée.

Le rapporteur présenta ensuite les dénominations morales qu'il convenait de donner aux mois, aux décades et aux jours, telles que la République, le Niveau, le Bonnet, etc. « Citoyens, s'écria Duhem, la Révolution française n'a point encore touché au terme marqué par la philosophie, et déjà cependant elle a présenté des époques mémorables qu'il serait doux aux législateurs de consacrer ; mais qui peut leur répondre que ce qu'ils inscriront sera ce qu'elle aura produit de plus grand? Ne faisons pas comme le pape de Rome : il remplit son calendrier de saints, et quand il en survientde nouveaux, il ne sait plus où les placer. « Duhem proposait, en conséquence, de s'en tenir à la dénomination ordinale qui paraissait la plus simple : c'était ainsi que le calendrier philosophique pouvait devenir la base de la république universelle. « Mais vous n'imprimerez pas à votrt calendrier, répondit Romme, le cachet moral et révolutionnaire qui le fera passer aux siècles à venir !...

— Il est vrai, répliqua Duhem, qu'il ne présentera pas un tableau moral, mais êtes-vous sûr que ce tableau serait jugé tel par notre postérité ?. .. Etes-vous sûr qu'il ne servirait pas un jour de

canevas aux sottises que les prêtres civiques et inciviques pourraient y attacher ? N'avez-vous pas vu déjà les prêtres constitutionnels vouloir religionner notre révolution?

— Si vous laissez la nomenclature en blanc, observa Fourcroy, les aristocrates et les fanatiques la rempliront à leur manière. »

Après cet échange d'observations, l'Assemblée ferma la discussion et adopta les dénominations morales. Ici nous ne pouvons mieux faire que de citer encore quelques lignes du procès-verbal :

Romme. — Le premier jour est celui des époux.

Albitte. — Tous les jours sont les jours des époux. {On applaudit.)

Lebon. — Cette dénomination doit vous faire sentir le ridicule de quelques-unes de ces dénominations et vous déterminer à les abandonner toutes.

L'Assemblée rapporta immédiatement son premier décret et se détermina pour la dénomination ordinaire des mois, des décades et des jours. Ce fut alors que Fabre d'Eglantine fit la motion qu'on devait adopter un peu plus tard : « Je propose, dit-il, de donner à chaque jour le nom des plantes que produit alors la nature, et des animaux utiles. Ce serait un moyen d'instruction publique. » Sur l'opposition de Duhem, qui repro-

duisit ses précédentes objections, l'Assemblée repoussa la motion de Fabre d'Eglantine.

Mais Femploi exclusif de la dénomination ordinale fit naître bientôt une confusion extraordinaire. Comment, en effet, se reconnaître dans ces indications : le cinquième jour de la deuxième décade du troisième mois de la deuxième année?... Après vingt et un jours d'essai, les mathématiciens revinrent au poète pour les tirer d'embarras, et Fabre d'Eglantine fut chargé de préparer un rapport dont les conclusions pussent donner à l'âme populaire, par une dénomination caractéristique, quelque chose de moins abstrait que les termes secs et scientifiques de Romme et de Lalande.

L'ancien comédien de province, l'auteur de VIntrigue épistolaire et du Philinte de Molière, lut son poétique rapport à la Convention, le 240ctobre i jg3 . « La régénération du peuple français, disait-il dans le style pompeux et déclamatoire de l'époque, l'établissement de la République ont entraîné nécessairement la réforme de l'ère vulgaire. y> Suivaient les éternels et indispensables clichés sur l'oppression des tyrans, les préjugés du Trône et de l'Eglise, les mensonges qui souillaient l'ancien calendrier, etc. Il était donc nécessaire de substituer à ces visions de l'ignorance les

réalités de la Raison et au prestige sacerdotal la vérité de la Nature. Il fallait, en outre, saisir l'heureuse occasion de ramener les Français au goût de l'agriculture par le calendrier, le livre le plus usuel de tous. L'agriculture, n'était-ce pas l'élément d'un peuple que la Terre, le Ciel et la Nature regardaient avec tant d'amour et de prédilection? Il convenait d'employer les images de la Nature pour frapper l'imagination populaire; les prêtres d'ailleurs ne s'y étaient pas trompés. « Instituoient-ils la Commémoration des morts,s déclamait le poète, c'étoit pour nous inspirer du dégoût pour les richesses terrestres et mondaines, afin d'en jouir plus abondamment eux-mêmes; c'étoit pour nous mettre dans leur dépendance par la fable et les images du Purgatoire... Ce n'est point sur un théâtre riant de fraîcheur et de gaieté, qui nous eût fait chérir la vie et ses délices, qu'ils jouoient cette farce, c'est le second de novembre qu'ils nous amenoient sur le tombeau de nos pères ; c'est lorsque le départ des beaux jours, un ciel triste et grisâtre, la décoloration de la terre et la chute des feuilles remplissoient notre âme de mélancolie et de tristesse, c'est à cette époque que, profitant des adieux de la Nature, ils s'emparoient de nous pour nous promener à travers l'Avent et leurs prétendues fêtes multi-

pliées, sur tout ce que leur impudence avoit imaginé de mystique pour les prédestinés, c'est-à-dire les imbéciles, et de terrible pour le pécheur, c'està-dire le clairvoyant!... » Il fallait donc en finir avec l'habileté sacerdotale, frapper à son tour l'imagination du peuple par de poétiques dénominations, et l'instruire par la Nature et par la variété des images.

Il fallait porter un nouveau coup à la religion. C'est ce que constatait le conventionnel Durand de Maillane : « Après avoir tout détruit dans l'ordre politique, les révolutionnaires renversèrent ce qui existait encore dans l'ordre religieux ; ils entassèrent ruines sur ruines; le calendrier grégorien et le clergé constitutionnel, seuls restes du christianisme, furent attaqués à leur tour; les montagnards abjurèrent l'un et voulurent forcer l'autre à l'abjuration. L'antique calendrier chrétien fut remplacé par un calendrier nouveau très analogue aux mœurs nouvelles de ce siècle. Il fut accueilli très gracieusement par la Montagne, dans l'intention de fonder une ère tout à fait nouvelle pour l'humanité... » Joseph de Maistre fait la même constatation : « Le calendrier de la République, qui ne doit point seulement être envisagé par son côté ridicule, fut une conjuration contre le culte. »

« Nous avons imaginé, continuait Fabre d'Églanîine, de donner à chacun des mois un nom caractéristique qui exprimât la température qui lui est propre, le genre de productions actuelles de la terre et qui , tout à la fois, fît sentir le genre de saison où il se trouve. » Ce dernier effet lui semblait obtenu par quatre désinences affectées chacune à trois mois consécutifs et qui faisaient harmonie imitative. On avait choisi un son grave et une mesure moyenne pour l'automne : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire; un son lourd et une mesure longue pour l'hiver : Nivôse, Pluviôse, Ventôse; un son gai et une mesure brève pour le printemps: Germinal, Floréal, Prairial; enfin un sort sonore et une mesure large pour l'été : Messidor, Thermidor, Fructidor. Les jours de la décade s'appelaient primidi, duodi, tridi, quartidî, etc. Le calendrier étant un livre auquel on avait souvent recours, il fallait profiter de la fréquence de l'usage, disait le rapporteur, pour glisser parmi le peuple les notions rurales élémentaires. « Nous avons pensé, ajoutait-il, que la nation, après avoir chassé cette foule de canonisés de son calendrier, doit y retrouver en place tous les objets qui composent la véritable richesse nationale, les dignes objets, sinon de son culte, du moins de .sa culture, les utiles productions de la terre, les

instruments dont nous nous servons pour la cultiver, et les animaux domestiques, nos fidèles serviteurs dans ces travaux, animaux bien plus précieux sans doute, aux yeux de la Raison, que les squelettes béatifiés tirés des catacombes de Rome!... » Il rangeait donc par ordre, dans la colonne de chaque mois, les noms des trésors de Téconomie rurale. A chaque quintidi était inscrit un animal domestique. Chaque décadi était marqué par le nom d'un instrument aratoire, a Idée touchante, s'écriait le poète ému, qui ne peut qu'attendrir vos nourriciers et leurs maîtres, et leur montrer enfin qu'avec la République est venu le temps où un laboureur' est plus estimé que tous les rois de la terre ensemble !... »

Restaient les jours complémentaires qu'il appelait sans-culottides. On n'apprendra pas sans curiosité l'origine attribuée par Fabre d'Églantine à cette expression : « Il nous a paru possible et surtout juste de consacrer par un mot nouveau l'expression de sans - culotte qui en seroit l'étymologie... Dès la plus haute antiquité les Gaulois, nos aïeux, s'étoient fait honneur de cette dénomination. L'histoire nous apprend qu'une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnoise, étoit appelée la Gaule culottée , Gallia bracata. Par conséquent, le reste des Gaules, jusqu'aux bords du Rhin, étoit

la Gaule non culottée. Nos pères étoient donc des sans-culottes ' î... » Les sans-culottides devaient être consacrées aux fêtes du Génie, du Travail, des bonnes Actions, des Récompenses et de l'Opinion.

Après lecture du rapport, la Convention revint sur l'article 9 du décret du 14 brumaire et décréta que la nomenclature, les dénominations et les dispositions du calendrier seraient conformes au tableau dressé par le comité d'instruction publique. Le décret du 4 frimaire an II consacra définitivement l'ère nouvelle et il fut suivi d'une instruction qui se terminait ainsi : « C'est aux bons citoyens, aux sociétés populaires, aux soldats de la patrie qui se montrent les ennemis implacables de tous lespréjugés, à donner l'exemple dans leurs correspondances publiques ou privées et à répandre l'instruction qui peut faire sentir les avantages de cette loi salutaire. C'est au peuple français tout entier à se montrer digne de luimême en comptant désormais ses travaux, ses plaisirs, ses fêtes civiques sur une division du temps créée pour la liberté et l'égalité, créée par

1. C'était avec la même fierté qu'Anacharsis Clootz s'écriait un jour : « Gallophile de tout temps, mon cœur est sans fard et mon âme est sans-culotte !... »

LES ALMANACHS POLITIQUES 4g

la révolution même qui doit honorer la France dans tous les siècles ! »

S'il n'en coûte rien d'admettre que les noms des mois républicains étaient heureusement trouvés et se présentaient sous une forme à la fois ingénieuse et charmante, on ne peut en dire autant des jours qui, à la place des noms des saints adoptés par la foi ou par l'usage, offraient des mots tels que : « Chiendent, Echalote, Vache, Rhubarbe, Canard, Concombre, Truffe, Bouillon- blanc, Ecrevisse , Topinambour, Bitume, Raiponce, Chat,' Pissenlit, Bouc, Cochon, etc., etc. ' ». Ces dénominations prêtèrent immédiatement au ridicule, malgré le zèle de certains fanatiques qui , comme le représentant Milhaud ou le général Peyron, prirent, le premier, le prénom de Cumin, et le second, celui de Myrte. Quand on remarque qu'entre autres, Prosper correspondait à Concombre, Frédéric à Champignon, Simon à Asperge

1. L'Annuaire du Républicain, par Eleuthérophile Millin, professeur de zoologie à la Société d"histoire naturelle (Paris, an II), fournit l'explication des 372 noms imposés aux mois et aux jours. Cet ouvrage, suivant l'auteur, donnait aux jeunes gens et rappelait aux hommes faits les connaissances les plus nécessaires à la vie commune et les plus applicables à l'économie domestique et rurale, aux arts et au bonheur de l'humanité. Or, il s'y trouve çà et là certaines explications peu faites pour des jeunes gens. Cf. par exemple le mot Sabine. — Voir aussi Brutus, tableau historique précédé d'observations sur le nouveau calendrier par le citoyen Bulard : an II, in-i 8.

et Pascal à Civette, on comprend pourquoi ces prénoms baroques n'eurent pas de succès '. Dans une pièce jouée plus tard au Vaudeville et intitulée Un violon pour tout le monde, un couplet raillait assez malicieusementcette méthode qui, changeant les anciennes coutumes, avait fait de nos saints des légumes, des arrosoirs, des râteaux et jusqu'à des animaux.

Jugez de ma surprise extrême, Lorsque, cherchant saint Nicodème, Qu'on m'avait donné pour patron, Je trouve que je suis... Dindon!

Nous trouvons un couplet analogue dans la pièce : Encore un Curé. C'est le curé qui, changeant son nom de baptême contre celui d'Aristide, chante :

Aux saints que l'on vous fît prier Dès ce moment cessez de croire Et de l'ancien calendrier Perdez à jamais la mémoire!

A votre usage, mes enfants, Nous en composerons un autre Des républicains du vieux temps Et des sans-culottes du nôtre.

I . On demandait, dans une séance des Jacobins, à Dorat-Cubières, pourquoi il portait ce double nom et s'il n'était pas noble.

c< Je ne suis pas noble, répondit Cubières, et je m'appelais Antoine, mais je n'ai voulu avoir aucun rapport avec les saints du Paradis et surtout avec un saint aussi sale. » Cette déclaration fut couverte d'applaudissements, et Cubières, reconnu pour un frère, fut admis à entrer dans le cénacle jacobin.

En outre, deux modifications dans les habitudes populaires ne firent pas accueillir avec enthousiasme la nouvelle réforme. La première fut la suppression des étrennes, qu'on déclara d'inutilité publique, et qui porta au négoce de détail un coup terrible. Déjà les compliments officiels du nouvel an avaient été supprimés le 3i décembre 1702, ainsi que le constate le Moniteur. Au moment où les administrateurs du département de Paris se présentaient à la Convention nationale pour lui offrir leurs hommages, M. Pastoretse leva et dit : « Je demande que l'Assemblée détruise cet usage vicieux. Le seul hommage que nous ayons à recevoir, le seul compliment digne de nous, c'est la satisfaction et le bonheur du peuple. {On applaudit.) » Sur cette motion, la Convention abrogea, à l'unanimité, tous les compliments de vive voix ou par écrit au sujet du nouvel an. De plus, sur la demande de Goupilleau et de Fauchet, la Convention décida qu'elle n'irait point faire de félicitations. Le Roi et la famille royale étaient au Temple : quel hommage obligatoire redoutaient donc les conventionnels?

La seconde, plus grave encore, et qui excita souvent des troubles sérieux, fut la substitution du décadi au dimanche, avec défense formelle de célébrer l'ancien jour de fête et obligation de

chômer le dixième jour. On murmurait déjà de n'avoir plus que trente-six jours de repos dans Tannée au lieu de cinquante-deux; mais les réclamations furent plus vives quand on voulut empêcher la publicité du culte. Il est vrai qu'à ces réclamations succéda bientôt le silence de la Terreur. Les chrétiens qui fêtaient le dimanche furent emprisonnés; on regarda même comme suspects ceux qui portaient ce jour-là un vêtement plus soigné ou une parure plus riche qu'à l'ordinaire. « On n'oubliera pas, écrit La Harpe, comment Lebon et presque tous les commissaires dans les départements traitoient les pauvres gens qui osoient s'endimancher, qui ne célébroient pas la décade. La tyrannie fut poussée au point que, quand les habitants de la campagne venoient, les jours ordinaires de marché, apporter leurs denrées dans les villes, ils étoient chassés outrageusement par les autorités constituées et menacés de la prison et de la confiscation de leurs denrées, s'ils ne revenoient pas au jour marqué par la décade, surtout si ce jour étoit un dimanche "... »

i. Voy. Du fanatisme dans la langue révolutionnaire. Paris, an V. — Il convient de mentionner ici que Robespierre proposa un jourau comité de Salut public l'ajournement indéfini du décret sur le calendrier, comme le prouve une note de son livret que nous avons tenu en main et étudié. M. Hamel se demande, à ce propos, si Robespierre n'a pas eu quelques doutes sur l'efficacité

La Harpe s'étonnait de voir des politiques, des philosophes, tourmentés d'une belle haine contre le dimanche, s'ingénier à l'abolir et croire qu'il leur suffirait pour cela de substituer la division décennale à la division septénaire. Quelle étrange pensée que d'essayer de faire une sorte de religion du nombre dix!... Il n'était pas plus donné à l'homme de changer les idées qui forment la représentation intellectuelle des objets que d'en changer la nature même. Pouvait-on songer sérieusement à constituer des fêtes de calendrier?...

En l'an III, le calendrier révolutionnaire eut à subir plusieurs assauts. Le 10 thermidor, un pétitionnaire en sollicita la suppression, affirmant que ce calendrier mettait le désordre dans les affaires et entravait les relations commerciales. Boissieu soutint cette pétition et demanda qu'on jetât le calendrier nouveau au feu, mais La Réveillère-Lépeaux

de ce décret, sur l'inopportunité de rompre subitement avec de vieilles habitudes et de susciter un nouveau motif de fermentation, de soulever une foule de réclamations bruyantes parmi les dévotes et les gens ayant le culte du dimanche, enfin de fournir aux malveillants l'occasion de colorer d'un prétexte légitime leurs persistantes hostilités contre la Révolution. — Barnave, de son côté, avait dit : « Le réquisitoire de Chaumette contre les tilles publiques et les ouvrages obscènes est mille fois plus raisonnable que le renouvellement du calendrier. » (Catalogue d'autographes d un Amateur parisien. Institutions républicaines; Charavay, i883.)

observa que des ignorants ou des aristocrates pouvaient seuls déclamer contre cette institution et fit adopter l'ordre du jour. Le 24 thermidor, une députation de la section Bonne-Nouvelle réclama le rétablissement de l'ancien calendrier, parce que le nouveau n'était connu qu'à Paris et créait de nombreuses difficultés. On renvoya cettepétition au comité d'instruction publique, avec injonction de faire un rapport sur les réformes propres à perfectionner le calendrier républicain. Enfin, lors de la discussion du projet de Constitution (article cclx), le 3o thermidor an III, Lanjuinais proposa d'abroger ce calendrier, qu'il qualifiait de « calendrier des tyrans et des assassins ». Il invoqua pour motifs l'inexactitude et la divergence de ses termes, l'isolement où il nous plaçait vis-à-vis des autres nations, les embarras causés par son application dans les villes et les campagnes. La Convention passa outre et affirma son intention de maintenir le nouveau calendrier.

Aussi, sous le Directoire, trois lois, celles des 17 thermidor, i3 et 23 fructidor an VI, prescrivirent des mesures sévères pour coordonner les jours de repos avec le calendrier républicain et pour imposer la stricte célébration du décadi. Le gouvernement voulait supprimer l'observance des dimanches et des fêtes catholiques ou, tout au

moins, les transférer au décadi ; mais les évêques s'y refusèrent formellement. De nombreuses protestations se renouvelèrent contre ce jour qui froissait d'anciennes habitudes et des usages sacrés. Une lettre d'un campagnard du Nord au conseil des Cinq-Cents leur rappela ces paroles de Fénelon à Louis XIV : « Quand les souverains s'accoutument a ne connaître d'autres lois que leurs volontés absolues, ils sapent les fondements de leur puissance. » Les citoyens Armand Gouffé et Rouhier-Deschamps essayèrent de concilier les croyants et les incrédules en faisant représenter leur Nicodème à Paris, ou la Décade et le Dimanche ' . Dans cette comédie, Nicodème, qui revient de la lune, découvre qu'il y a quelque chose à reprendre dans le gouvernement de la France. « Par exemple, dit-il, c'est aujourd'hui dimanche. Je choisis ce jour-là pour rentrer dans Paris, parce que je pense trouver tout le monde dans la joie. Pas du tout : une moitié des boutiques est fermée, une partie est ouverte, comme tous les jours. Je demande pourquoi... » On lui apprend que le dimanche est aboli et que le décadi l'a remplacé. On se querelle partout sur cette question de calendrier. Le bon Nicodème réconcilie le républi-

i. Paris, Barba, an IV.

cain Delaune et la dévote Barbe, brouillés sur ce point, en leur faisant admettre que le dimanche on mettra son habit du décadi, et le décadi, son habit du dimanche. C'est le moyen terme qu'avait proposé également un petit pamphlet intitulé : Dispute du diable avec le bon Dieu... Mais les tentatives de paix et de raccommodement que nous venons de constater n'aboutirent pas. Aucune mesure d'ailleurs ne fut efficace; ainsi, d'après des documents inédits récemment découverts par nous aux Archives nationales, le Directoire faisait dresser en 1 798 des procès-verbaux contre les marchands d'Orléans qui refusaient de fermer leurs boutiques le décadi; il défendait aux imprimeurs de l'Allier, du Cher, du Bas-Rhin, de la Lys et de l'Yonne de publier des almanachs où figurait le calendrier grégorien; il adressait d'amères remontrances aux curés qui ne consentaient pas à transférer leurs cérémonies dominicales au décadi; il allait jusqu'à interdire les danses du dimanche sur les places publiques, et chassait les pauvres violoneux suspects de malveillance et de fanatisme... Ici, il faut citer intégralement la réponse du ministre de l'Intérieur, François de Neufchàteau , au commissaire du Directoire exécutif près l'administration munici pale du canton de Lorris (Loiret) :

Paris, 20 fructidor an VI.

Citoyen, j'ai reçu votre lettre du i3 messidor, par laquelle vous me demande^ un moyen d'empêcher les ménestriers de la commune de Lorris de se réunir le dimanche dans les places publiques et d'y faire danser le peuple, sous le ridicule prétexte que l'arrêté du Directoire du 14 germinal, en ordonnant la clôture des lieux d'amusement ouverts au public les ci-devant dimanches et fêtes, n'a entendu parler que des salles de danse et non d'une place publique qui n'est pas susceptible d'être close. J'ai lieu d'être surpris que vous n'qyef pas reconnu dans une pareille objection les subterfuges de la malveillance, et que l'administration municipale ait hésité un moment à réprimer des mercenaires qui, en luttant contre le prononcé de l'article 12 de l'arrêté du Directoire, favorisent les vœux du fanatisme et profitent de l'aveugle soumission des citoyens égarés. Au surplus, si vous avie^ besoin d'être éclairé en pareil circonstance, il fallait en écrire sur-le-champ à l'administration centrale, qui eut levé vos doutes. Salut et fraternité l.

Qu'aurait dit, à cette lecture, le célèbre auteur

1. Archives nationales. — Le même ministre, par une circulaire du i5 prairial an VI, recommandait aux professeurs et bibliothécaires de composer des annuaires et des almanachs qui fussent dignes d'être placés dans les mains de tout le monde : car il déclarait avoir rougi lui-même du cynisme des almanachs publiés de 1792 à 1795.

de la pétition pour les villageois cTAzai que Ton empêchait de danser?... Aucune mesure d'ailleurs ne fut efficace et le dimanche reprit peu à peu son empire, jusqu'au moment où le premier consul lui rendit officiellement ses droits.

Quant au calendrier républicain, il dura jusqu'au 1 1 nivôse an XIV. Tout, du reste, avait été mis en œuvre pour le rendre populaire, et parmi les diverses manifestations auxquelles il donna lieu, nous tenons à relever un ballet et un poème. Lors des sans-culottides de l'an II, le théâtre de Bordeaux représenta un ballet intitulé le Calendrier républicain '. Sur la scène était dressé un temple devant lequel défilaient les douze nouveaux mois. Vendémiaire, vêtu d'un pantalon couleur chair et d'un habit de gaze garni de pampres, paraissait le premier, accompagné de vendangeurs. On voyait ensuite Brumaire, habillé de gaze grise imitant les brouillards et escorté de nuées et de vapeurs; Frimaire, couvert de peaux de bêtes féroces; Nivôse, tout en blanc, tenant un réchaud à la main; Pluviôse, sous la forme d'une naïade, entouré de vieux et de vieilles munis de parapluies; Ventôse, habillé en Éole et suivi de quatre vents vêtus comme Borée (sic); Germinal, couvert

i. A Bordeaux, de l'imprimerie du citoyen Delormel, an II.

de fleurs; Floréal, costumé en Flore, marchant au milieu de petits Zéphyrs; Prairial, avec une ceinture de violettes et des enfants portant des arrosoirs; Messidor, couronné d'épis; Thermidor, presque nu, un large soleil sur la poitrine, le visage couvert de sueur, agitant des flambeaux allumés au milieu de paysans « qui s'essuient le visage » ; enfin Fructidor, vêtu comme Pomone, avec une corne d'abondance. Les cinq sans-culottides étaient représentées par la Vertu, qui avait eu soin d'inscrire son nom sur son front; par le Génie, en chair et en gaze blanche, ayant sur la tête une couronne d'où sortait une flamme légère; parle Travail, paysan robuste, la bêche surl'épaule; par l'Opinion, habillée aux trois couleurs et suivie du peuple sans-culotte; par la Récompense , tenant d'une main des couronnes civiques et de l'autre un petit obélisque. Après ces différents personnages arrivaient : la Liberté portée par quatre sans-culottes à bonnet rouge; l'Égalité soutenue par un laboureur, un riche, un maure et un mulâtre ; la Fraternité représentée par deux femmes blanches ayant une femme noire entre elles ; la Surveillance avec un œil au milieu du front; la Victoire en Clorinde, et la Raison écrasant les préjugés sous les roues de son char. On célébrait alors une adoption

ÔO PREMIÈRE PARTIE

et un hymen civiques, puis la joie «Tune aussi belle fête se manifestait par une farandole générale '.

Après le ballet , le poème. Le chevalier de Cubières, qui signa quelque temps ses écrits du nom de Palmezeaux, puis s'appela définitivement Dorat-Cubières, lut à rassemblée publique du Lycée des Arts, le 10 frimaire an II, un poème sur le calendrier républicain. Le poète de la Révolution, — car il s'était donné lui-même ce titre, — faisait observer que l'existence de la République tenait en partie à l'existence de son calendrier. « Quel est, disait-il dans la préface de son poème, et quel est encore l'ennemi le plus redoutable de la République? Le fanatisme!... Et quel contrepoison le fanatisme a-t-il le plus à redouter? Le calendrier. » Aussi Cubières voulait-il chanter cette heureuse réforme « dans un de ces poèmes négligés qui, semblables à l'indolent berger, ne parent le corset de leur bergère que des fleurs qui. leur tombent sous la main ! » Voyons son début :

i. C'était probablement au sujet de ce ballet que Jullien fils demandait à Robespierre de l'autoriser à accorder des indemnités indispensables pour soutenir le théâtre de Bordeaux. (Voy. Papiers saisis chez Robespierre. — Rapport Courtois, an III.)

Il faut, mes chers amis, qu'aujourd'hui je m'applique A vous parler un peu d'instruction publique; Que ma muse, oubliant ses légères chansons, Sur le calendrier vous donne des leçons...

Et le voilà parti sur ce ton pédantesque !... Il met en vers épais le discours du président du comité d'instruction publique; il insulte en passant les religieux et les prêtres; il fait de Romme un Danton, de Lalande un Ergaste, de Guyton- Morveau un Valcour, de Fabre d'Églantine un Alcandre et de Dupuis un Théophile. Enchérissant sur les éloges adressés aux mois républicains, il fait dire à un membre de la Convention, jeune et sensible encore :

Germinal me verra caresser ma Lisette, Floréal de bouquets orner sa collerette, Prairial la mener sur de riants gazons, Messidor avec elle achever nos moissons, Thermidor près des eaux détacher sa ceinture...

Mais n'allons pas plus loin et laissons de coté le poème ridicule d'un homme dont Mme Roland elle-même a écrit : « Gubières prêche le sans-culottisme comme il chantait les Grâces, fait des vers à Marat comme il en faisait à Iris et, sanguinaire sans fureur, comme il fut apparemment amoureux sans tendresse, il se prosterne humblement devant l'idole du jour, fût-ce Tantale ou Vénus?... » Il

ne pouvait rien rester de ce poète fécond, médiocre et prétentieux qui disait avoir prouvé son amour pour la Révolution « comme un amant se pare ordinairement des couleurs de sa maîtresse ». Les vers de Cubières se rappelleront seulement à la mémoire des lettrés par le distique brutal qu'ils inspirèrent à Rivarol sous forme de charade, et qu'on nous pardonnera de reproduire :

Avant qu'en mon dernier le tout se laisse choir, Ses vers à mon premier serviront de mouchoir.

En même temps que le calendrier officiel, paraissent d'autres calendriers républicains avec des dénominations morales et des noms d'hommes célèbres mis à la place des noms des saints. Le premier que nous rencontrons est une nouvelle œuvre de Sylvain Maréchal, qui, grisé par le succès de Y Almanach des Honnêtes Gens, veut faire mieux encore avec Y Almanach des Républicains ' . Il appellera janvier la Loi; février, le Peuple; mars, les Pères; avril, les Epoux; mai,

i. Paris, 1793, in- 18.

les Amants, etc. Chaque jour prendra le nom d'un personnage fameux ou d'un événement important, comme Spartacus ou comme l'Invention de l'imprimerie. Mais ce qui donne un prix singulier à ces curieuses innovations, ce sont les commentaires dont Sylvain Maréchal les a gravement ornées. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques-uns. Voici ce que l'auteur dit de Fénelon : « Oublions qu'il était prêtre et, qui pis est, archevêque. Mais il avait de si belles mœurs, une âme si douce!... » Tite-Live lui paraît un historien laborieux. « Il nous faut de ces hommes -là, remarque-t-il, moins crédules cependant. » Molière est un poète de valeur : « Aujourd'hui on jouera son Tartuffe, quand on aura changé le plat dénouement de ce chef-d'œuvre dramatique. » Voltaire a rendu des services qui méritent de la reconnaissance. Jugez-en : « Il goguenarda les rois, il pinça les prêtres, il turlupina les nobles, il émancipa le peuple et lui inocula la raison. » Moïse a droit à une place d'honneur dans le calendrier, parce que « ce grand homme possédait à fond la théorie des insurrections ». Jésus-Christ lui-même n'est pas oublié. On le fêtera le 25 mars, et Sylvain Maréchal veut bien se donner la peine d'en exposer les raisons : « Ce Juif fut condamné au gibet par les aristo-

crates et les calotins, pour avoir tenté une sainte insurrection parmi les sans-culottes de Jérusalem. Au reste, il donna lieu au proverbe : Nul n'est prophète impunément dans sa vie. » Il est vrai que, pour se faire pardonner cette audace, l'auteur présente, le 2 3 juillet, à la vénération des sansculottes... Ninon de l'Enclos. « Citoyens, dit-il, nous vous demandons grâce pour cette femme. C'était une républicaine en amour et un homme en affaires!... » Cet almanach abonde en explications amusantes données, nous le répétons, avec le plus grand sérieux. Ainsi le capitaine Cook a été tué par les sauvages, parce qu'il a enfreint le droit des gens ; Aristote mérite des éloges, mais ce n'est pas pour avoir fait l'éducation d'Alexandre; Pascal est un homme de génie né trop tôt; Chaulieu a chanté le plaisir et l'amitié sur les genoux delà philosophie. Il faut pardonner à Virgile ses vers à Auguste, parce qu'il a bien décrit la nature et les mœurs rurales... « Si nous osions, ajoute l'écrivain, nous lui associerions Horace... mais!..,» C'est au moment où la Terreur règne et commet les actes les plus sanguinaires que Sylvain Maréchal s'écrie, en invitant les citoyens à fêter Théocrite : « Tâchons de trouver un moment pour aller lire deux ou trois de ses idylles à l'ombre d'un saule, sur le bord d'un ruisseau frais!... »

Aussi le procureur de la Commune propose-t-il, le 7 octobre 179 3, d'accepter le calendrier du citoyen Maréchal, afin qu'on ne célèbre plus de fêtes qu'en l'honneur de la liberté et de Tégalité. Il faut, en effet, « effacer jusqu'à la dernière trace du fanatisme! »

Rousseau-Jaquin et Etienne Dupin adoptent la méthode de Sylvain Maréchal. Avec leur Almanach du Républicain ' ils offrent aux citoyens une galerie philosophique des hommes les plus célèbres : Lycurgue, Zoroastre, Harmodius, Aristogiton, Miltiade, les Horaces, Phocion, etc. « Dénichons les saints, disent-ils, c'est le meilleur moyen de dénicher les prêtres. » Une société de philosophes arrive à son tour, apportant le « Calendrier du peuple franc»2. Elle appelle, à son tour, janvier le mois des frimas; février, le mois du serment; mars, le mois de la liberté; avril, le mois des fleurs, etc. Elle offre au culte des sans-culottes les noms de Zaleucus, Charondas, Cléobis, Biton, Aristide, Guillaume Tell, Lepelletier, Franklin, Lucrèce, Mme Dacier, Adrienne Lecouvreur et autres. « Nous abjurons solennellement, déclare la société des philosophes, le patronage desdemi-dieux

Page 1