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Chez Pion, i883, in-S

LES ALMANACHS LITTERAIRES Il5

le satiriste de Y Almanach des grands hommes, connaît un recueil charmant, intitulé: V Almanach littéraire ou Etrennes d'Apollon. Ce sont de ces livres qui, à la longue, donnent à la France une supériorité décidée sur tous ses voisins. M. de Château-Lyon y glisse parfois de ses vers, quand il n'est pas content de sa récolte... Quand nous aurions cent bouches et cent voix, nous ne pourrions compter tous les services que cet honnête citoyen rédacteur, poète, prosateur et médecin, a rendus aux corps et aux esprits de la capitale, et la foule de noms que son recueil a sauvés de l'oubli !... »

D'Aquin eut beau s'appeler Rabelais , ce nom célèbre n'augmenta ni la valeur de ses productions ni le mérite de son almanach. On y trouve cependant, çà et là, quelques traits piquants, qui méritent d'être relevés. Toutefois, malgré l'affirmation de M. Eugène Maron, qui prétend que l'esprit de l'époque avait sérieusement agi sur les poètes fournisseurs des almanachs et s'appuie sur ce passage du Journal de Paris : « L'influence des événements politiques sur les arts, et particulièrement sur la poésie, pourroit donner lieu à d'intéressantes observations : en se bornant à ce qui concerne l'almanach, on peut remarquer que les pièces où dominoit ce qu'on appeloit autre-

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fois le ton du jour, y sont moins nombreuses depuis deux ou trois ans^ que Ton n'y voit presque plus de pièces de persiflage, que le ton général est plus franc et plus libre... » Nous ne remarquons rien, par exemple, dans YAlmanach littéraire, qui corrobore cette affirmation et qui prouve que le ton en soit plus élevé. Ce sont tout au plus de petites observations légères, futiles, mondaines, précieuses, qu'on découvre dans cet opuscule. C'est ainsi qu'un poète parle en termes galants d'une belle à sa toilette de nuit : « Sa toilette s'achève. Rubans et lacets de sauter. Bientôt dégagée de tout lien et de toute entrave, elle espère livrer ses appas à Morphée. L'Amour n'en avait pas ainsi décidé. Respectons ses arrêts... » Manuel envoie à Mlle de X... la pièce suivante, intitulée : les Boutons de rose...

Reçois sans t'alarmer cette modeste rose, Qui, belle comme toi, n'a point de rejetons. L'Amour, qui soigne tout quand il fait quelque chose, Pour achever ton sein, lui vola ses boutons.

Les rimeurs de YAlmanach littéraire chantent les femmes, « ce sexe enchanteur, né pour le bonheur de la moitié du nôtre et pour le tourment du reste » ; ils leur enseignent une manière agréable d'arranger leurs fichus, afin « de ne pas

voiler les trésors de la nature » ; ils écrivent des épîtres sur le sentiment, sur l'Amour tel qu'il est, l'Amour et l'Hymen, l'Amour délicat, le portrait de Glycère, les avantages de la constance et les charmes de Sophie. La gravure qui orne le frontispice de VAlmanach littéraire de 1793, représente l'Amour avec une carmagnole, le carquois sur l'épaule, les jambes nues, et disant à une jeune beauté, à laquelle il montre la Nature sous la forme d'une femme à neuf mamelles :

Ne prends plus tes leçons de l'Art, Ne les prends que de la Nature !

Le petit Cupidon, le petit dieu folâtre, l'espiègle enfant de Vénus, fait les frais de VAlmanach littéraire. Ici, c'est le critique du salon de 1 791 qui s'écrie : « L'Amour est le sentiment des Arts, voilà mes guides, voilà le maître dont j'écoute les leçons. N'est-ce pas un véritable magnétisme qui vous appelle et qui fixe vos regards sur la Bergère prête à se baigner. Que d'esprit dans cette expression qui montre à la fois le saisissement de l'onde et l'embarras virginal d'être aperçue ! Quelle grâce ! quelle pudeur dans ce joli visage!... etc. » Là, — c'est en 1793, — le même almanach chante la Clef d'amour. Écho et Narcisse, Y Amante abandonnée. Le citoyen Pasquet

fait dire à une pauvre femme, dont les Grâces ont dénoué la ceinture :

« C'en est donc fait. Dorval n'est qu'un parjure. L'Amour l'enchaîne en de nouveaux climats; Il reste sourd au cri de la Nature, Quand son enfant l'appelle dans mes bras ! »

Un inconnu écrit une nouvelle émouvante : l'Assassin par amour. «Amour! amour! passion délicieuse et cruelle, toi sans qui l'existence n'est rien , toi par qui l'existence est empoisonnée, que ta puissance est dangereuse! que tu sais faire aisément un scélérat d'un honnête homme! Oh! que tes flammes sont douces! mais que tes conseils sont perfides ! Heureux qui peut s'arracher de tes bras caressans, avant d'avoir offensé la vertu, ou fait gémir la Raison!... » Le citoyen Boutillier adresse d'aimables couplets à une demoiselle nommée Constance. Nous ne citerons que le premier :

Air : Non, non, Dovis, ne pense pas.

Comme un autre, dans mes amours,

Je parlois beaucoup de Constance;

Sans la connoître en rien, toujours

J'allois citant, prônant Constance.

Aujourd'hui que je la connois,

Je peux bien vanter ma Constance,

Car ne veux plus aimer jamais,

S'il faut que j'aime sans constance!... (Bis.)

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M. de Miramond envoie ces vers galants à une sœur nouvellement admise dans la franc-maçonnerie :

Air : Que ne suis-je la fougère!

Un bandeau sur ta paupière Te fit prendre pour l'Amour; Mais l'on reconnut sa mère Dès qu'on t'eut rendu le jour.

Lorsque nos pointes cruelles Te causèrent tant d'effroi, Que n'as-tu vu toutes celles Que ton fils tendoit pour toi?

Le citoyen Gaudbert compose des Regrets d'amour, et le citoyen Bret écrit à sa Sophie :

Pour rajeunir le vieil Éson Médée employa la magie; C'est que l'e'pouse de Jason N'avoit pas les yeux de Sophie !

On voit qu'on était galant, amoureux et gai en i793.

Les anecdotes de YAlmanach littéraire sont assez plaisantes. Nous en citerons quelques-unes des moins connues :

— Un de nos ministres des finances ayant fait donner une déclaration qui alarmoit le clergé, l'abbé D... fut un de ceux qui s'en plaignirent le plus vivement. « Vous sonnez le tocsin? lui dit le ministre. — En

êtes-vous surpris, quand vous avez mis le feu partout? »

— Au sortir de la séance de l'Assemblée nationale du 2 novembre 1789, séance où les biens du clergé avoient été mis à la disposition de la nation, un prélat à qui des pauvres demandoient l'aumône répondit en montrant ses poches vides: «Il ne me reste plus rien. J'ai tout laissé là dedans. »

— Quelques jours après la prise de la Bastille, M. Lemierre rencontre un de ses amis qui lui dit : « A quand une nouvelle tragédie? — Y pensez -vous? répond le poète. La tragédie à présent court les rues. »

— Le jour que les titres furent détruits, M. de Savines, évêque de Viviers, plaça un tronc dans son salon. « Que voulez-vous en faire? lui dit un ami.

— C'est pour y recevoir douze sols d'amende de tous ceux qui m'appelleront monseigneur. »

— Mirabeau l'aîné, étant allé voir son frère, que de trop fréquens sacrifices à Bacchus retenoient dans son lit, lui dit : « Est-il possible, mon frère, que vous ne rougissiez point d'un vice aussi crapuleux?

— Parbleu, mon frère, répondit le malade, c'est le seul que vous m'ayez laissé ! »

— Un jour qu'on crioit à l'Opéra, plus haut qu'à l'ordinaire, le Réveil du peuple, un plaisant se lève et dit : « Ne l'éveillez pas. Qui dort dîne. »

— Un ami des bonnes mœurs, voyant la facilité avec laquelle on abusoit de la loi du divorce, appeloit le divorce : le sacrement de l'adultère.

— Un rentier que la voiture d'un fournisseur venoit d'éclabousser s'écrioit : « Comment ces genslà vont-ils si vite? — Ils volent », dit un passant.

La seule influence des événements politiques sur YAlmanach littéraire se constate par des insultes aux moines, « qui jouent dans l'église le rôle des rats dans l'Arche», et par un mot peu spirituel de Vaucanson, qui, fabriquant des prêtres automates, se serait écrié : « Hélas! combien il en a coûté aux hommes de n'avoir pas de prêtres de cette nature ! » Voilà ce que le Journal de Paris appelait un ton plus franc et plus libre !...

Nous trouvons encore dans YAlmanach littéraire quelques détails sur la prise de la Bastille, lesquels méritent d'être signalés : « On a aperçu parmi les assiégeans une fort jolie femme se distinguer au siègede la Bastille. Ellevoyaitsonamant prêt à partir pour cette périlleuse 'expédition. Le jeune homme se débarrasse de ses liens chéris. Il s'arme d'un fusil, de deux pistolets et d'une épée!... « Tu voles à la gloire, malgré moi?... dit rince trépide Parisienne. Eh bien ! ne crois pas y «aller sans moi!...» A ces mots, elle quitte les habits de son sexe, se déguise en homme, s'arme à son tour, va combattre, participe à la victoire par ses exploits et revient couverte de lauriers et d'honorables blessures!... » — « On a vu une femme,

continue le même almanach, se saisir du fusil de son mari, pendant le siège de la Bastille et monter la garde à sa place, pendant qu'il risquoit sa vie... O courageuse Jeanne d'Arc ! O immortelle Jeanne Hachette! avez-vous montré plus de grandeur d'âme, de courage et de patriotisme?... » On ne dira pas que le rédacteur a ménagé les éloges aux héroïnes de la Bastille.

C'est encore dans Y Almanach littéraire de 179 1 , que l'on trouve ces vers de Caron de Beaumarchais , placés dans l'endroit le plus solitaire des jardins de sa retraite, située boulevard de la Porte Saint-Antoine :

Adieu, passé, songe rapide Qu'anéantit chaque matin !

Adieu, longue ivresse homicide Des Amours et de leur festin!

Quel que soit l'aveugle qui guide Ce monde, vieillard enfantin, Adieu, grands mots remplis de vide, Hasard, Providence ou Destin!

Fatigué, dans ma course aride, De gravir contre l'incertain, Désabusé comme Candide Et plus tolérant que Martin, Cet asile est ma Propontide, J'y cultive mon jardin.

On ne pouvait guère attendre de ce sceptique acharné une profession de foi à la Providence ;

cependant il est permis de s'étonner que certaines déclarations de Beaumarchais soient en contradiction formelle avec ces allusions aux grands mots remplis de vuide... Mais à quoi bon chercher la persévérance et l'uniformité dans les idées d'un homme qui avait passé sa vie à se moquer des autres et de lui-même?

UAlmanach littéraire de 1792 nous restitue les vers suivants du poème des Mois, de Roucher, jadis supprimés par la censure :

Que dis-je? O de mon siècle éternelle infamie! L'hydre du fanatisme, à regret endormie, Quand Voltaire n'est plus, s'éveille et, lâchement, A ses restes sacrés refuse un monument!

Voltaire avait dit, en 1764, à M- de Chauvelin : « Les jeunes gens qui me succéderont seront bien heureux; ils verront de belles choses! » Ce mot avait été fort applaudi. Roucher, qui rendait hommage au courtisan de Frédéric , pensait-il qu'en fait de belles choses, il monterait un jour avec André Chénier sur l'échafaud, victime d'un fanatisme politique plus cruel que le fanatisme religieux?...

Mirabeau est moins bien traité que Voltaire, et YAlmanach littéraire demande qu'on exile ses mânes coupables du Panthéon, qu'ils ont souillé... Mais , désireux de glorifier tous les grands hommes sans exception , le même almanach ne

veut pas laisser perdre un discours du citoyen Chaumette, président de la Commune. Nous nous reprocherions, nous aussi, de ne pas en citer au moins une ou deux phrases : « Jeunes époux qu'un tendre engagement a déjà unis, c'est sur les autels de la Liberté que se rallument pour vous les flambeaux de l'Hymen. Le mariage n'est plus un joug, une chaîne; il n'est plus que ce qu'il doit être : l'accomplissement des grands desseins de la nature, l'acquit d'une dette agréable que doit tout citoyen à la patrie... » Il est assez amusant de voir pontifier cet original, qui avait substitué le nom d'Anaxagoras, « saint pendu pour son républicanisme », à ses prénoms de Pierre- Gaspard. Le peuple, qui se piquait peu d'exactitude, l'appelait tout simplement Lanaxagoras. Ce président de la Commune, qui donnait de si sérieux conseils aux jeunes époux, n'était guère sobre, si l'on en juge par l'extrait curieux d'une lettre de l'observateur Dutard au ministre Garât, en date du 9 mai iyg3 : « Il est des choses extrêmement basses avec lesquelles il faut presque s'identifier pour les sentir et les connaître. Un rot de l'ivrogne Anaxagoras m'a porté à mille réflexions morales... » C'est le même Chaumette qui, dans un autre discours à plusieurs époux, leur parlait ainsi du divorce :

Citoyens et Citoyennes,

Vous nous prouvez aujourd'hui que la liberté reposera chez nous sur des bases éternelles : déjà le règne des mœurs commence. Il était réservé au divorce de rajeunir d'anciennes alliances et de remplacer par des charmes inconnus jusqu'alors les dégoûts et la fatigue inséparables d'un lien indissoluble. La facilité d'une rupture rassure les âmes timides. Rien ne coûte plus que ce que l'on fait par contrainte, et le plaisir même est à charge, lorsqu'il devient un devoir. Le divorce est le dieu tutélaire de l'hyménée !...

Avant de prendre le nom de Rabelais, d1Aquin nous a vanté, à plusieurs reprises, dans l'Aimanach littéraire, la bonté de Louis XVI, « excellent et vertueux monarque ». Aussi, pour faire oublier, en 1793, ce juste hommage, Rabelais dAquin a eu soin de prévenir ses lecteurs que le plus pur patriotisme animait et animerait toujours son auteur. C'est, en résumé, un pauvre caractère que cet écrivain : la médiocrité de son talent égale la médiocrité de son courage. Meister a bien apprécié Y Almanach littéraire en quelques lignes : « C'est toujours le même mélange de prose et de vers, d'anecdotes anciennes et nouvelles, de mots plus ou moins connus, de pièces fugitives d'un choix plus ou moins heureux; à côté d'un vieux

madrigal ou d'un trait de la cour de Louis XV, on trouve un discours aux représentants de la nation, un conte erotique, une harangue municipale, etc. '.

Le Journal de Paris constatait que l'esprit du siècle avait agi sur les almanachs : Charles Nodier remarque le contraire, au moins sur Y Almanach des Muses2. « C'est en 1793, écrit-il, le plus innocent de tous les almanachs des Muses passés et à venir, et on ne peut pas dire davantage. Mettez-y un peu plus de talent qu'il n'y en avait alors en circulation, et je le tiendrai pour classique. Le vieux Parnasse des païens soutint dignement la concurrence de la Montagne. » La correspondance de Grimm dit à ce sujet : « Cet almanach n'est pas aussi riche que celui des années précédentes. Hélas! les Muses se cachent et se taisent pendant les révolutions. Clio seule les anime, parce qu'elles lui fournissent de grands tableaux qu'elle peint d'une manière plus large et plus avantageuse. Ce recueil, cependant, offre encore quelques jolies pièces fugitives de MM. de Boufflers, Florian, Ducis, La Harpe, Fontanes, Charlemagne, etc.

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