Grimm, tome XVI
Anastasie. C'est le sage M. de Fontanes qui ouvre le feu eu faveur de la charmante actrice Desgarcins.
Oui, l'amour veut que je te chante; Le premier, j'ai senti le charme de tes pleurs, De ta jeunesse en deuil et de ta voix touchante Et de tes naïves douleurs.
Le sévère Carnot, qui va organiser la victoire et prendre part aux décisions du Comité de Salut public, console une Sophie abandonnée et publie la Revue des amours, sur l'air : En jupon court, en blanc corset. Il nous dépeint l'amour fidèle l'amour papillon, l'amour bigot, l'amour physique, l'amour platonique :
Paraît enfin l'amour sincère, Qui me décoche un trait vainqueur...
Je m'éveille en nommant Glycère.
Mais le trait reste dans mon cœur.
Il compose aussi un dialogue burlesque entre Mme Fagotin et M. Barbichon, dans le genre de M. et Mme Denis. Cubières, dont nous avons déjà parlé, se souvenant qu'il a été écuyer de la comtesse d'Artois, regrette le :
Temps heureux où régnoient Louis et Pompadour !
Un autre galantin écrit à une dame, qui lui avait envoyé un baiser dans une lettre :
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Votre chimérique faveur Me laisse froid comme du marbre, Et ce fruit n'a point de saveur Quand il n'est pas cueilli sur l'arbre.
Celui-ci compose Fépître de l'Enfant de V Amour à l'Enfant de l'Hymen, celui-là le Baiser de charité et le Dépit d'un amant. Ce ne sont que des : Apprenez mon secret, des Invocations à l'amour, des Bouquets aux muscadins et aux vaporeux % des Cantiques à Vénus, des E pitres à Zclmire, des Confidences à Dorval, des Méprises de l'amour, des Soirées amoureuses où les poètes invitent les galants zéphyrs à rafraîchir le sein de leurs bergères, etc. Cette littérature fugitive s'incarne, comme le dit Nodier, dans la personne de Pons de Verdun 2, « homme habile à formuler une historiette obscène ou une mordante épigramme dans un huitain ou un dizain bien tournés. C'était certainement, de tous nos législateurs, celui qui rimait le plus richement, et on ne peut lui contester sous ce rapport quelques avantages sur Robespierre, dont les madrigaux à la reine, tout parfumés d'ailleurs de fleurs mythologiques, laissent
1. Les crevés, les boudinés, les gommeux , les poisseux, les pschulteux de ce temps-là. Mais on était plus poli en 1795.
2. Rivarol l'appelait Hercule littéraire, pour n'avoir pas craint de signer environ 10,000 épigrammes ou contes en vers.
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la victoire presque incertaine entre Fouquier- Tinville et lui... »
Le chevalier de La P... luttait d'esprit avec Pons pour Tépigramme. En voici une dirigée contre un jeune homme qui se lit comédien, après avoir longtemps blâmé les spectacles :
Damon contre la comédie,
Comme le doit tout bon chrétien,
Déclamoit avec énergie;
Mais, voyant qu'il ne gagnoit rien
Sur notre esprit opiniâtre,
Il a pris un plus sûr moyen
De nous dégoûter du théâtre.
Le spirituel Marchant se moque ainsi de Tarare, opéra amphigourique de Beaumarchais :
Mais du dernier des opéras Veux-tu savoir ce que je pense?
Belle Charlotte, patience!
Dans un moment tu le sauras.
Depuis quelques jours, à Paris, Un monstre, enfant de la folie, Fait au temple de l'Harmonie Courir les badauds ébahis.
Cette merveille, c'est Tarare, Chaos informe, œuvre bizarre De la musique, du fracas, Des machines et des combats, Et le soleil de la nature, Lourdement chargé de dorure, Qui, dans un très long entretien,
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Parlant beaucoup, ne disent rien ; Un prêtre, un he'ros imbécile, Un temple, un sérail, un jardin, Un être aux femmes inutile, Une bégueule, une catin, Un enfant, un jargon barbare, En quatre mots, voilà Tarai e.
Ceux qui, comme nous, ont analysé et étudié cet opéra, reconnaîtront que jamais critique ne fut plus juste ni plus mordante.
Pons de Verdun nous offre des vers qui, vu leur ressemblance avec une prose vulgaire, réussiraient assez de notre temps. Qu'on en juge :
Monsieur Grognard entre, l'hiver passé, Dans un café : « Garçon, vite une tasse De chocolat. Versez !» — Il est versé. Monsieur Grognard le prend, fait la grimace, Vole au comptoir. « Que vous faut-il? — Dix sous.
— Sur ce louis, en ce cas, payez-vous!
— Monsieur, lui dit la maîtresse polie, Du chocolat seriez-vous mécontent.''
Tous ces messieurs le trouvent bon pourtant. ^ — Peut-être aussi vous trouvent-ils jolie?»
Cerutti fait le portrait historique du charlatanisme «dans un moment de franchise», et reproduit des vers que la censure avait interdits en 1784. Les voici :
J'ai plus d'un fauteuil en Sorbonne, Plus d'une chaire à l'Université,
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Mais ma première place est dans la Faculté, Et ma seconde auprès du Trône.
Cerutti déclare que cette pièce est du nombre de celles que le charlatanisme lui-même empêchait souvent de glisser dans ce recueil, et il promet de réparer de temps en temps ces sortes d'omissions. Nous avouons ne pas comprendre les raisons de la censure contre un quatrain aussi inoffensif. Décidément les censeurs ont eu de tout temps le cerveau fait d'une façon différente de celui des autres hommes.
UAlmanach des Muses attribue au grave Sieyès cette lourde épigramme sur la réduction des pensions :
« Quelle lésine désastreuse!
De la cour, par intrigue, au moins on obtenoit. — Je le crois bien : elle étoit généreuse. Ce n'étoit pas son bien qu'elle donnoit. »
Charlemagne ridiculise assez spirituellement la manie qui consistait à prendre desj noms nouveaux :
Allons, bravo! point de scrupule! Débaptisons-nous, mes amis; S'appeler Jean, Jacque ou Denis, Tenez, rien n'est plus ridicule !
Fi donc! des saints du Paradis, Cela sent trop le vieux régime.
Ils furent trop prônés jadis Pour avoir droit à notre estime.
Vive la moderne méthode, Les noms romains, les noms en us!
Appelons-nous Quintus, Sextus; Pour être encor mieux à la mode, Prenons pour patron saint Brutus!
Chénier s'appellera Voltaire, Fauchet l'évêque Massillon, D'Eglantine sera Molière, Et Robespierre Cicéron !
Un couplet joyeux raille Crébillon fils, qui s'était indigné du mauvais accueil fait à une tragédie de son père :
Il fait grand bruit parce qu'on a
A tous les vers de son papa
Préféré Racine et Voltaire !
Laire la,
Laire lan laire !
Après les épigrammes viennent quelques pièces politiques, d'un genre pompeux qui ferait pouffer de rire l'homme le plus grave. Ici, c'est Ginguené qui fait hommage d'une ode aux états généraux. Nous ne citerons que quatre vers de la seizième strophe :
Venez au soc patriotique Unir le glaive et l'encensoir,
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Et former un pouvoir unique Des nœuds de ce triple pouvoir!
Et le bon Ginguené fait l'éloge du Roi, de ses sages ministres et du Cygne du lac genevois, qui va enfin voguer sur des eaux paisibles!... Une note placée au bas de la page a soin de nous apprendre que le cygne, c'est M. Necker.
Lebrun, jaloux des lauriers de M.-J. Chénier, publie un fragment de son poème sur la Nature, dirigé contre Charles IX. Écoutez le poète :
Vois ce Louvre encor teint d'un massacre odieux, La Seine regorgeant de meurtres sous tes yeux, Et ce tube enflammé, complice de ta rage, Et ton affreux sourire insultant au carnage!
Que dites-vous du tube enflammé?... Le doux Lebrun accumule contre Charles IX les épithètes les plus violentes : « Roi bourreau ! — Lâche conspirateur! — Criminel de lèse-humanité, etc. » Comme contraste, nous trouvons plus loin des vers de Voltaire au roi de Prusse, où le vieillard de Ferney appelle le monarque :
Protecteur d'Apollon, grand génie et grand roi!...
M.-J. Chénier écrit de son côté un dithyrambe sur l'Assemblée nationale, et dit de Louis XVI, en s'adressant à la France :
Le fils du grand Pépin, roi plus grand que son père, De tes droits abolis fut le restaurateur.
Le futur grand maître de l'Université et le premier des adulateurs de Napoléon, Fontanes, compose une fable sur l'Aigle et le Rossignol et la termine par cette morale un peu obscure :
Rois, cherchez le talent qui fuit la tyrannie Dans le sein de l'obscurité.
Ximenez lui-même, le poète galant, chante à sa manière les avantages de la Révolution :
Oh! combien de faiseurs de bouquets inodores, D'épigrammes sans sel et de vers bien sonores, Profonds dans l'art subtil de cadencer les mots, Aux jours de la Raison vont passer pour des sots!
Pieyre adresse ce compliment au buste de Voltaire, lors de la reprise de Brutus au Théâtre- Français, le 17 septembre 1790 :
Les beautés de Brutus, aujourd'hui mieux senties, Trouvent enfin leur place au Théâtre-François; Par un peuple nouveau tu les vois applaudies : La seule liberté manquoit à tes succès.
VAlmanach des Muses de 1793 s'ouvre par Y Hymne des Marseillois, dont l'auteur est « M. Rougez, officier du génie ». Ayez donc composé un appel aux armes sublime, pour qu'on écorche ainsi votre nom ! Ayez eu la volonté
de rappeler « Chant de guerre de l'armée du Rhin » , pour qu'un recueil de flonflons vous le renvoie sous le titre d'Hymne des Marseillois ! C'est toujours le sic vos non vobisl... Dans ce même almanach on apprend aux lecteurs que le couplet des enfants a été ajouté à la Marseillaise à la fête civique du 14 octobre.
Le branle est donné et les poètes chantent à l'envi les nouveaux événements. La politique trouve ici un asile plus favorable que dans Y Almanach littéraire. L'un célèbre la suppression des cloîtres ou la superstition abolie, l'autre poursuit les émigrés avec le vers d'Horace :
Qiio, quos scelesti, ruîtis !
Celui-ci offre à l'Assemblée une ode à l'Egalité, celui-là adresse ses hommages à la Fédération. Ce ne sont que couplets sur l'autel de la Patrie, les mânes de Lepelletier, la reprise de Toulon, l'Être suprême, la Liberté couronnant Apollon, le 14 Juillet, etc., etc. Le citoyen Sade compose ces vers pour le buste de Marat :
Du vrai républicain unique et chère idole,
De ta perte, Marat, ton image console;
Qui chérit un grand homme adopte ses vertus.
Les cendres de Scévole ont fait naître un Brutus.
Le dernier détail qu'il importe de relever dans
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YAlmanach des Muses, mais autrement intéressant que ces vers de mirliton, appartient à Palmanach de Tan IV. On y voit paraître le poème de la Jeune Captive d'André Chénier, qui avait. passé inaperçu dans la Décade philosophique du 20 nivôse au III. On se sent enfin devant un vrai poète, quand on lit ces adorables vers :
L'épi naissant mûrit, de la faux respecté, Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été,
Boit les doux présents de l'Aurore; Et moi, comme lui belle et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
Je ne veux point mourir encore.
Cette jeune vierge, qui regrette et qui pleure la vie, ces envolées naïves vers l'espérance, ces désirs d'un beau voyagea peine commencé, cette fleur qui veut achever sa journée, ces cris touchants qui ordonnent à la Mort de s'éloigner, ces appels émus à Paies, aux Muses, aux Amours, nous ravissent et nous reposent des fadeurs de YAlmanach des Muses et des compositions étranges des Cemtti, des Ximenès et des Cubières.
Place maintenant à YAlmanach des Grâces1, qui tient à accentuer son titre galant en y ajou-