LES QUATRE SAISONS, OU LES ÉTRENNES EN OPERANT UN ALMANACH
Air : Tendre fruit des pleurs de l'aurore.
Que cet almanach véritable Nous annonce le jour heureux, Philis, qui d’un Amant aimable, Doit enfin couronner les feux.
Qu’un tendre et galant hyménée, Vienne vous offrir à foison.
Pendant le cours de -cette année, Les douceurs de chaque saison.
Que tout le temps de la froidure Soit pour vous un long Carnaval :
Chaque jour nouvelle parure; Ayez toujours concert ou bal.
Ici, quand nous verrons éclore Les Amours avec le printemps, Bien plus aimable que n’est Flore Ayez des amours plus constans.
En été que toujours la glace,
En été que souvent le bain Vienne rafraîchir votre tasse,
Vienne rafraichir votre teint.
Que Bacchus, pendant cette automne,
Presse pour vous son meilleur jus ;
Si par vos mains, il nous le donne,
Vous ferez triompher Vénus.
S'il ne faut, Iris, pour vous plaire,
Qu’un cœur tendre et rempli de feux,
Je n'aurai plus de vœui à faire,
Et nous serons tous deux heureux.
En somme, ce sont des motifs sur les airs les plus agréables et les plus nouveaux, des vaudevilles et ariettes, des pots-pourris, des bons mots, des couplets galants accompagnés de ligures émoustillantes qui, très certainement, offusqueraient la pudeur de nos modernes Bérenger et qui, invariablement, portent sur ce qui plait aux dames (tj — et ne déplait point aux messieurs, pourrait-on ajouter. — Ou bien encore des recueils de « costumes et de coëffures », pour respecter l’orthographe du jour; « les différents habillements des hommes et des femmes, gravés en miniature et en pied, pour qu’ils se puissent mieux distinguer ». Les marchés de Paris sont mis, ainsi, en chansons et en adorables vignettes, tout comme LesBelles Marchandes , ce petit bijou qui nous fait pénétrer dans l’intérieur des boutiques comtcmporaines. La toilette et l’amour; les deux plus puissants objectifs de l’époque, les deux passions maîtresses de la femme !
Plus le siècle touche à sa fin, plus les titres deviennent expressifs; ces étrennes érotiques , comme elles s’intitulaient naïvement, ne sont point « érotiques » dans le sens moderne, mais elles sont ouvertement amoureuses. L'Amour en bonnes fortunes , — L'Amour parmi les Jeux, — Etrennes de l'Amour, des Ris, des Jeux et des Plaisirs, — Les Ruses de l'Amour,
— Les Escapades de l'Amour , ou les dissipations de tous les âges, — Les Trophées de l'Amour, — Les Caprices de l'Amour et de Bacchus, ou chacun à son goût, — Les Ruses et les Jeux de l'Amour, — Étrennes du Sentiment, de VAmour et de l' Amitié, — L’Amour à l'Olympe, ou le triomphe de Cupidon, — Les Bigarrures de Cythère, ou les Caprices de l’Amour, — Les filets de r Amour, ou les pièges tendus à Cythère,
— Étrennes aux Amateurs de Vénus, — Les Lacets de Vénus , —
Digitiz
(i) C’est le titre d’un almanach de 1778.
L ALMANACH A TRAVERS LES AGES
Les Loisirs de Paphos, — Les Soirées de Paphos , — Les Niches de Cupidon, ou le triomphe des Sens, — Le Trottoir du Permesse, — Les Fastes de Cythère, — Le prix dû à l’ Amour je l'offre à vous que j'aime, — L'Amour dans le Globe — les ballons eui-m£mes furent un prétexte à grivoiseries, — autant de titres d'almanachs publiés entre
1778 et 1790, suffisamment éloquents par eux-mêmes, et qui chantent l’amour sur tous les tons, en mode majeur comme en mode mineur. L’amour ! il est caché sous toutes les couvertures : là même où il n'est pas question de lui, c’est encore lui qui règne et qui parle. Les bords
riants de la Seine, — Les suppositions de l'enjouement ou les épisodes mytologiques, — Le microscope des visionnaires ou le hochet des incrédules, — Étrennes de toute saison, — L’optimisme des nouveautés, — La Vie pastorale, — La Fête des bonnes gens ou les mœurs champêtres, — voilà, ce semble, des titres parfaitement innocents. Eh bien ! détrompez- vous, le petit dieu malin y dit là, comme partout ailleurs, la messe de Cythère.
La galanterie, la polissonnerie n’étaient-elles pas dans le sang de cette époque heureuse ! Si quelquesuns de ces petits volumes incomparables chantent les délices de Cérès, de Pomone et de Flore, c’est par pur hasard ; si Cochin grave les figures de l’Almanach Iconologique, c’est parce que l’antique exerce encore un puissant attrait sur ce monde enrubanné, mais Gravelot, lorsqu’il dessine les estampes de l 'Almanach utile et agréable de la Loterie de l'École Militaire, ne craint pas d’aller jusqu’aux dernières limites du.... graveleux.
Vignette d'almanach, non signée, faisant partie d'une suite inconnue.
(Collection de M. de Savigny de Moncorps).
C’est à peine si, dans cette corbeille d’amours, il reste une place pour noter au passage quelques titres dus à des actualités, — tel l'A/manach du Cabriolet, en 1756, — cette voiture d’un nouveau genre ayant joui, alors, de la même popularité que les t omnibus » et « Dames blanches » sous la Restauration ; — tel l’Almanach des béquilles du pire Barnabé, en 1733, un capucin tenant une béquille, dont Victor Cham-
LES ALMANACHS français
pair nous donne l’explication en son livre sur les almanachs à estampes (t) — c’est à peine si Y Almanach des Muses peut encore nous retenir quelques instants. Et cependant elle rentre bien dans le goût de l’époque pour les petits vers, impromptus, stances, odes, élégies, madrigaux, pour les poésies fugitives, en un mot, cette publication à cheval sur deux siècles, commençant en 1764 pour prendre fin en 1 833, où mille poètes invoquèrent, tour à tour, les Flore, les Glycère, les Zélis, les Daphné, les Zelmis, où les plumes françaises sacrifièrent sur tous les autels, depuis Bouffiers, Dorât et Florian, jusqu’àVictor Hugo, Alexandre Dumas et Lamartine.
Mais l’almanach du xvut' siècle est un de ces bijoux qu'on ne quitte point facilement. Après avoir parlé de ses éditeurs, de ses titres, de ses estampes, de ses poésies galantes, il faut bien dire quelques mots de son enveloppe, de ses richesses extérieures, de ses vêtements coquets dus à des relieurs-doreurs dont c’était la spécialité (2). a Les uns, » nous dit M. de Savigny de Moncorps, dans son intéressant travail : Coup d’œil sur les almanachs illustrés du xvin' siècle , « étaient reliés en maroquin rouge ou vert, souvent ornés, sur les plats, d'attributs tels que : colombes se becquetant, instruments de musique, carquois garnis de flèches, coeurs enflammés avec le flambeau allumé de l’hymen, accompagnés de devises : « je brûle pour vous », — « l’amour les couronne », — « agréable à tous », — « il ne m’en faut qu’un », — « Je les aurai tous », etc. (3) Les autres, recouverts de soie peinte
(1) « Au commencement de l'année içî?,» écrit cet auteur, « toutes les étrennes furent aux béquilles : les almanachs, les boîtes de bonbons, les tabatières et jusqu’aux morceaux de pain d’épices représentèrent un capucin tenant une béquille. Et pourquoi cela? Uniquement parce que, l’année précédente, un musicien de l'Opéra, nommé Charpentier, avait retrouvé l’air d'une chanson populaire, vieille déjà de plus decin* quante ans, la Béquille du père Barnabas, mettant en scène un capucin qui aurait oublié ses béquilles dans une maison publique. »
(2) Voici une des annonces-réclame de Boulanger, doreur et éditeur, prise dans les Plaisirs de la Ville et de la Campagne (17 77):
c Vend différons Almanachs pour les Berloquesde Montre, en Papier et en Rubans, et des Vues d'optique. Almanachs pour les Étuis à ressorts, les Piramides et pour les Tableaux, Almanachs pour les Caves, des Nécessaires et pour tous autres Bijoux de Poche, Almanachs de Cabinet de toutes grandeurs, avec figures gravées par d’habiles Artistes, le tout encadré. >
Voici, d’autre part, dans le même genre, une réclame de Janet:
« Janet, Libraire, Marchand de Musique et Doreur sur cuir, fait et tient magasin de toutes sortes d’Almanachs, avec et sans gravures, de jolies couvertures d’Almanachs, maroquins de toutes couleurs, avec glaces et sans glaces, brodés de toute façon, avec médaillons, peintures et cercles. Il tient tout ce qu'il y a de plus nouveau en ce genre et de mieux fait en dedans, le tout avec glaces et petit gousset; souvenirs de toute grandeur, de toute façon, et à secret, pour mettre un portrait avec glaces. Petit Almanach avec de jolies gravures et glaces pour les Dames. Il pose les chiffres en of et en peinture, ainsi qu’on le désire, des jç>lis Médaillons et toutes sortes d'inscription sur les Porte-Feuilles et Registres. »
(3) Voir la reproduction de la page 329.
L ALMANACH A TRAVERS LES AGES
à la gouache, brodée de soie et d’or, ou garnis de paillettes étincelantes; d'autres, plus riches encore, avec un médaillon contenant une délicieuse miniature, le tout protégé par un étui de maroquin doublé de tabis, vert ou bleu. Ceux-là, sans doute, étaient destinés à être offerts en présent à Céphise, Dorise ou Cydalise. »
Le Calendrier de la Cour, surtout, qui, par sa nature spéciale, se trouvait entre toutes les mains, donne bien l’idée de la hiérarchie de la reliure à cette époque. « Pour le Roi, la Reine, les Princes de la Maison Royale, les grands Seigneurs, les gens de qualité, » nous dit, ici encore, en une notice spéciale, M. de Savigny de Moncorps, « les reliures étaient à compartiments de pièces de rapport, de différentes couleurs, et ornées de peintures sous mica réprésentant leurs chiffres et armoiries. Pour les personnages de moindre importance, dentelles à petits fers, le milieu des plats orné d’armes poussées en or, d’attributs emblématiques ou de sujets empruntés, le plus souvent, aux principaux faits de l’année, aux estampes les plus en vogue. C’est tantôt la figure de Moreau, les amours de Glycère, pour les Chansons de Laborde, reproduite sous le nom de : Sollicitations pressantes, tantôt la France en extase devant Mgr. le Dauphin couché dans son berceau, tantôt le portrait d’une comédienne dans le costume de son rôle, ou bien l’enlèvement dans les airs d’un ballon et de sa nacelle, plus tard enfin, la prise de la Bastille, etc. Les dentelles souvent compliquées, qui servaient d’encadrement à ces milieux frappés en or plein, étaient de composition très variée, et venaient d’un seul coup. Tessier, doreur, possédait dans sa boite à dorer vingt plaques gravées pour les Collombat, treize pour les Étrennes Mignonnes, et une cinquantaine de milieux d’almanachs, petits personnages en pied, portraits du Roi et de la Reine, petits et grands bouquets, groupes d’oiseaux, vases et corbeilles de fleurs, etc. . . (t).
« Les exemplaires ordinaires étaient simplement reliés en maroquin de différentes couleurs, doublés de tabis bleu pâle ou rose, en veau façon écaille, doublé de papier d’ornements à fond d’or, ou simplement encore couverts de ce môme papier et dorés sur les feuillets. »
D’autres étaient avec fermetures, o de manière à ne pas s’ouvrir dans la poche. » C’était une invention du sieur Desnos qui déclarait, en cela comme en toute chose, n’avoir pas » d’autre but que la satisfaction du public. » D’autres avaient des petits goussets ; tous étaient disposés de fa çon à recevoir, à l’intérieur, une glace, à l’usage des petites-maîtresses,
(i) Voir les motifs pour reliures d’almanachs provenant du Catalogue des fers qui sont dans la boéie à dorer de Tessier, reproduits par M.de Savigny de Moncorps dans son intéressant article sur cette curiosité unique {Le Livre et l’Image , tome I, fascicule 6, août 1893.)
et non dédaignée des petits-maîtres. Les glaces de volume étaient, alors, un commerce fort achalandé : il ne s’en fabriquait pas moins de huit numéros, dont les prix variaient de losols à 5 livres, suivant le Tarif des glaces de la manufacture Royale, imprimé en 1754. Bref, ces petits bijoux avaient, pour toutes les branches, leurs spécialistes choisis parmi les ouvriers les plus renommés. Destinés à un public délicat, ils n’étaient touchés que par des mains délicates.
L’almanach aux figures finement gravées était tellement entré dans les mœurs, que les premiers échos de la Révolution le laissèrent pour ainsi dire insensible. Ne voit-on pas encore apparaître, à la date de 1793, L'Heureux mariage , Étrennes anacréontiques au goût du siècle d’or. Il y a plus ; le genre déteignit sur certaines publications politiques. Telles : les Époques les plus intéressantes des révolutions de Paris (1790); les Étrennes Nationales (1790), avec compositions de Duplessi-Bertaux ; La Lanterne magique ou Fléau des Aristocrates (1790) ; l 'Almanach de la Fédération de la France (1791}; Le Fanal des Patriotes ou les LXXXIII Départemens {1791); Le Panthéon des Philantropes ou l'École de la Révolution (1791); La Réunion des Uniformes ou l'Almanach des Trois Couleurs (1792); Les Goguettes Parisiennes (1792). Jubert et son successeur, Janet, publient même de petits in-32, remplis de vignettes d’actualité dues à Dorgez, au premier rang desquels il faut citer L'Ecole de la Modestie ou le Manteau civique (1791), La Civilogie portative ou le Manuel des Citoyens , tandis que Moreau grave les figures bien connues de V Almanach de la Révolution française , et que Borel dessine un frontispice pour V Almanach du Père Gérard (1792). Assurément, certaines illustrations montrent, déjà, de façon probante, la décadence de l’art et du goût si caractéristique en ces premières années de transformation ; les compositions ont moins d’allure, les estampes sont gravées moins finement, quoique l’influence du xviii* siècle laisse encore des empreintes ineffaçables sur toute cette littérature politique. Mêmes conséquences dans la reliure : sur les plats, le bonnet phrygien et les attributs du nouveau régime remplacent invariablement l’Amour et son carquois, et le métier, en lui-même, se ressent vivement de ce brusque changement.
On ne se sert plus guère, dit M. Léon Gruel, dans son très intéressant Manuel historique et bibliographique de l’amateur de Reliures, que dequelques fers mal dorés, et ce praticien émérite ajoute : a Ainsi, j’ai rencontré un petit volume: La Constitution française, présentée le 3 septembre 1791 et acceptée par le Roy, relié en maroquin rouge, présentant au centre de chaque plat, un milieu de ce genre sur fond de mosaïque verte. Le
l’almanach a TRAVERS LES AGES
dos, qui reflète déjà l’effervescence des esprits, porte, en guise de titre, cette fameuse devise : vivre libre ou mourir. — J’ai aussi trouvé l’ Almanach National de 1793, relié avec les emblèmes alors le plus communément employés ; ce motif (1), répété au dos, dans chaque entrenerfs, forme l’ensemble de la composition ; les plats sont ornés d’un trois-filets or et, aux angles, figure le bonnet phrygien au bout d’une pique. Au centre et en forme d’armoirie, un milieu, dont le principal sujet est composé d’un faisceau de piques surmonté du bonnet phrygien. Cette reliure, qui était spéciale à ces almanachs, est une des plus soignées de l’époque (1). »
Dans leur ensemble, les almanachs de la Révolution n’ont rien de bien particulier. Ici, ce sont les pamphlets violents ou orduriers contre les gens et les choses de l’ancien régime, tel le Calendrier du Père Duchesne ou le Prophète sac-à-diable ; et, dans le même esprit, les satires, les parodies contre les représentants et les institutions du nouveau régime, toutes les Constitution en vaudevilles , les Folies nationales, les Lubies d’un aristocrate, VA B C national, tous les Almanach des honnêtes gens, toutes les Étrennes aux gens de bien, littérature endiablée qui répond aux massacres par des bons mots, qui transforme l'Assemblée constituante en Assemblée destituante, les républicains en brissoteurs (on dirait, aujourd’hui, plus prosaïquement:» chapardeurs ») et ne respecte, guère plus, la Marseillaise :
Allons, enfants de la Courtille,
Le jour de boire est arrivé. (2)
(i) Le Musée Carnavalet possède une intéressante collection de reliures et de fers à dorer de l’époque révolutionnaire. Deux de ces motifs ornant la reliure du petit Calendrier de la Cour, l'un à la date de 1791, l’autre à la date de 1792, ont été reproduits par M. Gruel. Le premier représente la prise de la Bastille, dans un médaillon rond orné de petits fers, couronné au sommet par un bonnet phrygien accompagné d’une crosse et d’une épée en sautoir; dans le bas du terrain on remarque un petit canon braqué sur le monument principal.
Le second nous donne une scène tirée d’un épisode révolutionnaire, alors que le peuple, dans les rangs duquel il y avait beaucoup de femmes, se rendit en masse à Versailles pour réclamer la rentrée du Roi à Paris; on y voit des femmes en train de boire, ramenées de Versailles à Paris sur les canons de la Garde Nationale. Au-dessous de cette composition, on lit : a la santé du roi et de la nation.
(1) Rivarol eut, on le sait, une grande part à la publication de ces pamphets. Une note du Discours de la Lanterne aux Parisiens , de Camille Desmoulins, le constate sous la forme suivante : a On ne peut plus parler d’almanachs, qu’on ne se rappelle le divin faiseur, Monseigneur le comte de Rivarol. On sait tout le mal que lui fait la Révolution et le mélange impur des trois Ordres. Les lettres de Bagnoles mandent que les paysans ont brûlé l’ancien et superbe château de Rivarol... Heureusement la manufacture des almanachs va lui rendre de quoi faire rebâtir un château bien plus magnifique. Voyez quels beaux almanachs vous avez à faire, monsieur le comte: l’Almanach de l’Assemblée nationale, l’Almanach de l’Hôtel-de-Ville, l’Almanach des Districts, l’Almanach des douze mille brochures de cette année, l'Almanach des quarante mille pensionnaires du Roi, l’Almanach des soixante mille filles, l’Almanach des cent mille cocus. •
xnv
iâ, les almanachs purement politiques ; ailleurs, les chansonniers, les almanachs techniques. Les chansonniers portent des titres significatifs : la Gamelle Patriotique ; la Muse Républicaine, publiée par Saint-J ust ; Anthologie patriotique ; Les Concerts républicains ou choix lyrique et sentimental , avec gravures de Queverdo ; La Lyre de la Raison ; Les petits Montagnards ou le bonheur des habitants des campagnes, et ce sont, ou des chansons guerrières, sentant la poudre et le salpêtre, ou des hymnes, cantiques, odes et stances à l’Etre suprême, « propres, » pour parler le langage du temps, « à former la jeunesse aux vertus civiques et à entretenir dans l’esprit des bons citoyens la gaîté républicaine. »
Les almanachs techniques, géographiques, militaires, agricoles, ont également en vue l’enseignement, l’école et la diffusion des idées nouvelles. Ils affectionnent, toujours, la forme d’entretiens portant sur la morale, sur la justice, sur le gouvernement, sur les questions sociales, sur les vertus républicaines. Beaucoup, il faut le reconnaître, ceux qui s’adressent au cultivateur surtout, sont conçus dans un esprit assez élevé. Après l'almanach galant, l’almanach instrument de propagande et de moralisation. Si, sous le Directoire, l’empire de la beauté et les charmes de la sensibilité reprennent leur influence ; si Paul et Virginie est mis en almanach ; si les Incroyables, les Merveilleuses, les Inconcevables, les Raisonnables prennent place, dans les in-32, concurremment avec toutes les folies du jour, il n’en est pas moins vrai que ces deux tendances, la propagande et la vulgarisation, se retrouveront, sans cesse, à certaines périodes déterminées de notre histoire moderne.
Mais la Révolution ne se contenta pas de modifier l’esprit général des anciennes publications; il est un point, capital, celui-là, sur lequel elle fit table rase des usages admis, le calendrier. La réforme officielle, due à la Convention Nationale, fut le germe de toute une série d’almanachs nouveaux, imbus des idées philosophiques, ou inventés par des cerveaux déséquilibrés. Dès 1788, Sylvain Maréchal avait publié son Almanach des Honnêtes Gens, daté a l’an premier du règne de la Raison, » et appelé ainsi parce que, aux noms des saints et saintes du calendrier grégorien, se trouvaient substitués des noms d’ 1 honnêtes gens », « dans le but, pensait l’auteur, de rapprocher au moyen d’un lien commun de fraternité, tous les habitants de la terre divisés entre eux parles religions. » Plus tard, d’autresdonnèrent aux mois les noms des grands hommes, et remplacèrent les saints par des députés (voir le Nostradamus moderne, n° 988). Voilà une idée qui ne nous viendrait plus, aujourd’hui. Certains aussi, personnifièrent les grandes divisions de l'année au moyen de qualifications
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l’almanach a TRAVERS LES AGES
génériques, telles la Loi (c’était janvier) ; le Peuple (février) ; les Époux (avril), etc. Mais, chose inconnue, ce genre de calendrier ne datait, en vérité, ni de Sylvain Maréchal, ni de la Convention ; le véritable inventeur, à qui je considère comme un devoir de rendre, ici, publiquement justice, était l’auteur des Heures nouvelles à l’usage des Magistrats et des bons Citoyens (1776), dans le calendrier duquel prenaient place des évêques, des graveurs, des historiens, des horlogers, des ministres, des imprimeurs, des jurisconsultes, des littérateurs, des orfèvres, des médecins, des philosophes, des rois, des savants, et même, chose assez hardie pour l’époque, des comédiens. Quoi qu’il en soit, ces calendriers de fantaisie ne survécurent pas à la publication de l’almanach lui-même, alors que le calendrier révolutionnaire officiel devait se rencontrer, dans nombre de publications, jusque vers l’an XIV (1).
Combien multiple l’almanach du xix* siècle ! Et c’est cette variété même qui constitue son intérêt. Il a emprunté de tout aux siècles précédents, ayant des recherches d’élégance, visant à un style particulier durant le premier Empire et la Restauration, popularisant dans les campagnes les idées ou les créations nouvelles, telles les caisses d’épargne, les assurances, la coopération, les programmes socialistes, les chemins de fer, servant de pamphlet pour ou contre les idées libérales, pour ou contre l’influence jésuitique : aujourd’hui, républicain-démocratique; demain, napoléonien ou monarchiste de droit divin. En fait de chansonniers, il laissera une production considérable; en fait d’annuaires, il a multiplié ce genre dans des proportions telles que, parvenu à l’an de grâce 1895, on est en droit de se demander si les escarpes, les rouleurs et les rouleuses du pavé parisien, n’auront pas, eux aussi, demain, leur annuaire.
Pénétrons plus avant dans cette production, et cherchons à esquisser les physionomies des genres et des époques.
Sous le premier Empire et sous la Restauration, les almanachs à figures, encore fort nombreux, abandonnent peu à peu le burin et l’eauforte, et se cantonnent dans le pointillé anglais, bien certainement la chose la plus grise, la plus terne, qu’il soit possible de voir. Les autres, je veux dire les publications de colportage, perdront leur élégance relative, comme typographie surtout, préparant ainsi la voie aux
(1) Le calendrier républicain s’ajouta, alors, à une foule de publications qui n'avaient rien de l’almanach. On le trouve, ainsi, à la suite de la plupart des nombreuses t Constitution française » qui se publiaient dans le format in-3a ou in-64.