XL VI
horribles petits volumes qui, des années durant, répandront à flots, les mêmes mauvais vers, les mêmes horribles calembours, les mêmes historiettes privées de tout sel. S’ils conservent un frontispice, d’un par tradition, par habitude, ce sera une vignette au coloris grossier, tirage tellement primitif, qu’on hésite un temps avant de se prononcer sur la nature de l’ceuvre, avant de pouvoir définir si l’on a devant soi un bois ou quelque cuivre fortement usé.
Le colportage monte et bientôt envahit tout, avec ses éditeurs attitrés encore plus nombreux qu’au siècle dernier.
Jusqu'en i83o, c’est, toujours dans les vieilles boutiques de leurs prédécesseurs, Tiger, rue du Petit-Pont, qui s’intitule tantôt imprimeurlibraire , tantôt rédacteur et éditeur , Tiger qui aura bientôt pour successeur Demorainc et Boucquin ; Montaudon, successeur de la veuve Quillau, rue Galande; Caillot, rue du Hurepoix, puis rue Pavée Saint- André; Stahl, rue St-Jacques; Aubry, au Palais de Justice; Marcilly, rue St-Julien-le-Pauvre, faisant à la fois, le luxe et le colportage; Jourdain, quai des Augustins; Delarue, quai des Grands-Augustins, qui inondera Paris d 'Étrennes annuelles (i). — Et après i83o, Gauthier, rue du Marché-Neuf, près le pont Saint-Michel, et son successeur; Derche, Desloges, rue St-André-des-Arts; Krabbe, rue Dauphine; Passard, rue des Grands-Augustins; Vieillot, rue N.-D. de Nazareth; Durand, rue Rambuteau, jusqu’à ce que Pagnerre, en créant le grand dépôt de tous les almanachs, donne au colportage un centre dont la maison Pion fera, par la suite, un véritable royaume.
De ci, de là, dans la production illustrée qui se respecte encore, quelques réminiscences de la belle époque, Les Secrets de l'Amour dévoilé (1802), Les Costumes des Dames Parisiennes (i8o3), Les Délices de Paris (i8o3), L'Almanach des Modes et de la Parure (i8o5), Le Bijou de l’Amour (1807), La Clef des Cœurs (1807), mais, après 1810, on ne trouverait plus trace des anciens bijoux. Et comme tout cela est lourd, empâté; comme tout cela indique bien que le secret de ces jolies choses est à jamais perdu.
(1) Mentionnons, ici, à partir de 1825 jusqu'en 1845, les Etrennes mignonnes, astronomiques et géographiques, les Etrennes Astronomiques et Géographiques, les Etrennes sans pareilles de Falaise, les Etrennes Mignonnes, véritable trésor des marins , les Etrennes Militaires, les Etrennes désirées des Français, les Etrennes morales et religieuses, les Etrennes intéressantes des cinq parties du monde, les Etrennes d’Or ou la Quintessence des Etrennes, La perle des Etrennes, ou le Messager de la Cour, les Nouvelles Etrennes Royales , le Petit Théâtre de l'Univers, — toutes dans le classique format in-32, et dans le goût typographique des publications similaires du xviii® siècle, ayant, en guise de frontispice, des cartes ou des planches de portraits et d'images populaires se dépliant.
ii il
L ALMANACH A TRAVERS LES AGES
Le triomphe est pour certaines publications spéciales d’une allure tout à fait particulière, une sorte de xvm« siècle, mis à la portée des idées et des goûts du jour; les Almanach des Dames, avec leurs
petits portraits en buste, — les Ménestrels, — les Troubadours, — les Chansonnier de la Cour et de la Ville, — les Chansonnier de Mars et de l'Amour, — les Almanach dédiés aux Dames ou aux Demoiselles, — les Hommage aux Dames ou aux Demoiselles, — les Chansonniers, dédiés aux mêmes, — les Guirlande des Dames, — les Corbeille de Roses, — les Abeilles,— les Lyres, aux sons et aux soupirs particuliers , qu’elles soient dédiées aux dames ou consacrées aux théâtres ; — les Luth, — les Romanciers, toujours « des dames » ou des « demoiselles»;— les Pèlerin, — les
F ronlispice de l'almanach Le Chjmonnier du Jour EchOS deS BardeS , — et bien
(i remier Empire,. d’autres types ou collections,
sans compter toute la série des « Fleurs » et des « Bouquets » : Fleur de myrte, la Rose et l’Immortelle, le Lys et la Violette (almanach politique, cela va de soi), les Bouquets de roses, de pensées , de camélias, de violettes. 11 y aura des recueils entiers sur les roses ; l’on verra même apparaître l 'Almanach de V Hortensia. Jamais encore la fleur naturelle, quelque peu réléguée à l’arrière-plan au siècle précédent, tout occupé à cueillir d’autres fleurs, n’avait joui d’une telle popularité.
Même chose pour la nature, débordant alors de toutes parts, dont les almanachs chanteront les charmes, les douceurs, les spectacles, les chefsd’œuvre incomparables. Conséquence de l’influence exercée sur les idées par Rousseau et Bernardin de St-Pierre (t).
Ajoutez à cela les publications qui subissent l’influence musicale, — encore une chose ignorée des générations précédentes, sous cette forme tout au moins, — le Grétry des Dames, le Petit Favarl, le Rossini
(i) Ces qualificatifs se lisent sur les titres d'almanachs publiés de 1S02 à 1810.
français, le Moçart des Dames, le Petit Boleldieu, la Dame blanche, célèbre comme opéra comique et comme omnibus ; puis toute la série des chansonniers et des recueils de sociétés bachiques, — une vraie pluie — Caveau, Nouveau Caveau , Caveau Moderne, Enfant lyrique du Carnaval, Soupers lyriques, Dîners du Vaudeville, Soupers de Momus, Soirées de Momus, Giboulées de Mars, les chansonniers multiples des Variétés ou du Vaudeville, tout cela avec des frontispices, avec une petite vignette gravée sur le titre, servant également d’illustration à une chanson du recueil, tout cela avec des couplets et des rondes d’Armand Gouffé, de Brazier, de Charles Malo, de Désaugiers, de Ducray-Duménil, de Jacquelin, Ourrv, Piis, etc., puis les Almanachs des Gourmands, auxquels on répondra par l'Almanach des Affamés-, et enfin, les almanachs de modes, inaugurés en 181 5, avec les dessins au coloris si délicat d’Horace Vernet, constituant, à côté des recueils sur le théâtre : Étrennes dramatiques, Théâtre des Dames, Musée des Théâtres, Abeille des Théâtres, une des particularités du jour, et vous aurez la caractéristique exacte de ce premier quart du siècle, qui, lui aussi, Napoléon régnant, eut la manie des Annuaires officiels, des Indicateurs et des Étrennes donnant les noms des gens en place .
Il convient d’ajouter que la plupart de ces almanachs se remarquent aussi par leur aspect extérieur. Si le maroquin est encore couramment employé pour les petits calendriers de la Cour, tous les autres, in-18 ou in-32, se présentent cartonnés, avec des emboîtages également de carton, recouverts de papiers de toutes couleurs : rose, bleu, vert, gris, jaune, et sur lesquels courent tantôt des figures, femmes ou amours, tantôt des ornements, roses, papillons, oiseaux, cygnes, tantôt des compositions gouachées se détachant sur des fonds blancs et qui présentent, quelquefois, un véritable intérêt documentaire au point de vue des mœurs ou des modes. D’autres sont reliés en étoffe, principalement en velours, alors l’indicateur suprême de la richesse; d’autres encore montrent, sous
En-têtes de pages de Souvenir et de calendrier (Restauration'.
L ALMANACH A TRAVERS LES AGES
verre, des bariolages bizarres qui jouent au véritable tableau. Des glaces avec des appliques de cuivre, comme les commodes, comme les lits (i). L’almanach traité à la façon d’un meuble. Ce n’est pas positivement joli, mais, avec un pareil vêtement, pas moyen de se tromper sur l’origine. A l’intérieur, ce sont des Souvenirs historiés,des têtes de femmes, ou des vignettes, en médaillon, des encadrements de fleurs ou d’ornements, des vues; tout cela au pointillé anglais, toujours lourd, sentant le papier à lettres ou les feuilles de compliment, quoiqu’on y trouve, quelquefois, des perles dans le genre Prudhon (2). Comme l’almanach lui-même, ces Souvenirs ont leur titre, mélange de professeur d’écriture et d’ornement, mélange de guirlandes de fleurs et de motifs d’architecture ou de bijouterie, avec
Dos de cartonnages du premier Empire et de la Restauration.
Dos de cartonnages de la Restauration.
(1) Plusieurs de ccs spécimens de reliure sc trouvent dans la collection de M. Félix Meunié, une des plus riches en almanachs à figures du premier Empire et de la Restauration.
(2) Ccs « souvenirs » sont, aujourd'hui, fort recherchés. Voici quelques fiches, empruntées au catalogue du libraire Greppe, qui montreront les prix qu’ils atteignent :
« I2o33. — Souvenir. Paris , Le Fuel, s. d., in-18, en feuilles. 8 fr.
t titre aYec vignette et 12 vign. dans le genre Prudhon. Attributs des arts libéraux.
Le calendrier est avant la lettre. •
* 12034. — Souvenir. Paris, Le Fuel , s. d., in-18, en feuilles. 8 fr.
Suite de 1 titre et i3 ff. gravées, avec vignettes allégoriques en médaillon et guirlandes de fleurs à chaque page, avant la lettre. ■
« I2o36. — Souvenir. Paris, Le Fuel, s. d., in-18, en feuilles. 20 fr.
1 titre avec vignette et ta ff. pour le calendrier , avant la lettre, avec un portrait de femme illustre en tête de chaque ff. parmi lesquels on remarque Ma** de Sévigné, La Vallière, Ninon de Lendos, Montespan, Maintenon, etc. •
c 12037. — Suite de 24 feuillets gravés, publiés par Le Fuel, au commencement du siècle, in-18, en feuilles. 5 fr.
Ces 20 ff. comprennent le calendrier avant toutes lettres ; au haut de chaque page on remarque une vignette allégorique. »
des sphynx, avec des lyres, avec des corbeilles, avec des papillons. Calepin de poche à l’usage des dames, habillé au goût du jour, continuant la tradition du xviii* siècle, accompagné d’un choix de poésies, et transformé en almanach par l’adjonction d'un calendrier.
Titre de « Souvenir > provenant de l'almanach : L'Eloge de s Belles (l8llj.
Titre de « Souvenir » provenant de l'aima* nack : Hommage aux Dames (1817).
Et maintenant, si vous voulez savoir ce que contiennent tous ces almanachs, tous ces chansonniers, pénétrez à notre suite, dans la boutique du libraire, guidés par l’auteur du Tableau du premier jour de Fan pour 1816, un contemporain qui connaît bien son sujet :
Approchez de la boutique d’un libraire du Palais-Royal, dit-il : elle est chamarrée de toutes sortes de couleurs, comme la palette d’un barbouilleur d’enseignes. Voyez, examinez, et connaissez les prodiges que peut opérer l’amour du gain. Ce livret magnifique, ce volume que l'on n’ose toucher, ces pages qui assureraient la réputation de Didot, ces vignettes qu’on ne peut trop admirer, cette reliûre (sic) en taffetas moiré, ouvrage de l’adroit Lefuel, ces peintures délicates qui ornent l’étui de ce chef-d’œuvre, ce bijou enfin qui fera sourire les grâces auxquelles il est destiné, tout cela, hélas) n’aboutit qu’à nous faire voir les vers de MM. Mouffle, Brichard, Brulebœuf, Broisse, Cochet, Charamond, Dochelet, Durzi, Fauchou, Gallimée, Guiet, Hédouin, Jubé, Labitte, Malignon, Soulié et Bizien du Lézard. On rapporte que les fameuses pyramides d’Egypte n’ont été élevées que pour servir de
< iso38. — Suite de 12 ff. grav., Le Fuel, commencement du siècle. 6 fr.
Calendrier avant la lettre, avec uo joli portrait de femme à chaque mois et médaillons allégoriques. •
l’almanach a TRAVERS LES AGES
Lt
tombes. Les beaux-arts se seraient-ils donc réunis pour ensevelir les grands poètes que je viens de nommer ? O perfides beaux-arts 1 vous ferez bien
vendre leurs vers, mais je vous défie de les faire lire. Jolis Almanachs dédiés aux Dames, vous entrerez dans la gibecière des élégantes; mais elles ne perdront pas leur temps à connaître les richesses que vous renfermez : elles s’en tiendront à la couverture. C’est tout ce que veut Lefuel, qui vous vend; c’est tout ce que veulent les galans qui vous achètent C'est un spectacle vraiment curieux que la boutique d'un libraire, le matin du jour de l’an ; la foule s’y presse ; vous croiriez que chacun court après l’instruction, et craint d’arriver trop tard. Ecoutez un peu : cet homme qui donne vingt francs d’un brillant Almanach, ne voudrait pas payer Titre de « Souvenir » provenant de l'aima- dix sous le même ouvrage s’il était imprimé ...Cl. : Hommag, ... D'moiull» (,8>5j. comrae on in,prime ordinairement Bossuet et Corneille. Il veut faire un cadeau, et il achète une reliure. Ce jeune homme qui, placé devant l’étalage, écarte avec crainte les feuillets non coupés du Chansonnier des Grâces, est l’auteur de deux couplets qu’il a envoyés à l’éditeur, en le priant de les insérer dans son recueil, s'il les en trouvait dignes ; il tremble de ne pas voir figurer son nom inconnu parmi les noms si célèbres qui font la gloire et la fortune de cet almanach; c’est à la table alphabétique qu’il apprendra son sort; malheureusement c’est là que les feuillets ne sont point coupés; que faire? Achètera-t-il ? C’est qu'il est bien dur de payer trois francs les vers de ces Messieurs. Il s’ingénie, il élève le volume au-dessus de ses yeux, il place le feuillet recéleur à l’opposite du jour, il découvre... Oh ! comme son coeur palpite! comme le jour lui couvre les jours ! Il tire son argent, paye sans demander combien, sans même s'inquiéter si MM. Moufjle et Bijien du Lézard ont contribué à grossir le précieux volume ; et, bientôt retiré en quelque coin, il lit avec avidité les deux couplets que son génie ait créés ; il les contemple bien imprimés ; il lit, il épelle son glorieux nom pour
bien s’assurer que c’est le sien; il est heureux heureux comme un sot.
Parmi cette multitude d’ Almanachs qui apparaissent un moment, à la fin de l’année, il en est un qui vit encore, mais qui n’a guère conservé que son nom : c’est Y Almanach des Muses. Il est toujours aussi gros que de coutume ; je vois toujours une liste d’auteurs aussi étendue ; il est encore couvert de son modeste papier bleu ; rien n’y est changé hormis les vers. Mais c’est la faute
du temps qui nous a emporté tant de bons poètes, et qui ne nous a laissé que MM”*. C’est aussi la faute du public, qui n’aime plus les vers; il lui faut de la prose; cela lui suffit.
Que dis-je de la prose ? il lui faut des chansons.
Voyez comme il accueille le Caveau moderne, où l’on répète avec tant d’esprit : Buvons et mangeons ; où l’on se bat si bien les flancs pour dire : Soyons gais ; c’est maintenant le trésor du Parnasse. Il n’est plus question
de poème épique, de tragédie; on ne connaît que la chanson. La chanson I Ecoutez un de ces messieurs qui soupent ou qui dînent poétiquement, et puis vous saurez avec quel respect on doit parler de la chanson. Boileau n’avait pas une plus haute admiration pour le sonnet. La chanson a ses Homère et ses Virgile, et l’on ne peut nommer Panard, Collé et Piron sans se découvrir aussitôt. N’allez pas croire que ce dernier soit révéré à cause de sa Métromanie, ou de quelques-unes de ses épigrammes, c’est pour avoir fait deux ou trois bons couplets ; car
A peine en compte-t-on deux ou trois entre mille.
Fujélier a aussi ses admirateurs, et nos neveux rediront un jour les grands noms de Désaugiers, Bérenger , Gouffé et Brasier. Ils diront : c’étaient les plus illustres chansonniers du xix* siècle; c'étaient les seuls hommes qui soutenaient dignement notre gloire littéraire. En effet, la chanson est une grande consolation pour tout ce que nous avons perdu.
Voilà, appréciée par un contemporain, la production littéraire des Le Fuel, des Janet, des Marcilly, des Rosa, ces héritiers des élégances et du procédé de Desnos. Voilà le petit bijou du jour de l’an (i) dont le calendrier et le souvenir se changent à volonté, qui s’offre aux élégantes accompagné d’un cornet de papillotes et dont les titres, souvent étranges, remplissent les pages des catalogues spéciaux imprimés, pour la circonstance, par les libraires à la mode (2).
L’almanach se promène ainsi jusqu’en t83o, continuant à cultiver les Grâces et la Galanterie, se laissant même facilement aller, peut-être parce que troubadouresque, aux gauloiseries sur les trous, quittant les attraits du sexe charmant, pour chanter le retour des Lys, en 1816, ou les exploits des braves de la grande armée devenus officiers à demisolde, pour donner les derniers coups de pied de l’âne au César tombé, pour conseiller les électeurs et populariser la Charte, pour critiquer les députés « dont le seul objectif est de venir, à la tribune,
(1) Les in-3î et les in-16 de ces libraires-éditeurs étaient surtout destinés aux étrennes à l'usage du beau sexe. Sur un tirage à 1.000 exemplaires, par exemple, 600 recevaient des reliures élégantes et des cartonnages de fantaisie avec adjonction d’un calendrier, tantôt en un cahier de 12 pages, tantôt sous forme d’une feuille ajoutée et repliée. Les autres restaient brochés, recouverts d’un papier de couleur, quelquefois d'un titre imprimé, destinés à quelques acheteurs que 11c tentait point l’habit du jour de l’an, ou attendant l'occasion pour être, à leur tour, luxueusement habillés. Des soldes de chez Le Fuel sont ainsi sortis, ces dernières années, des arrière-boutiques de quelques libraires; certains avec l’adjonction d’un second titre destiné à rendre plus facile l’écoulement d’un produit ancien. J’ai ainsi en main Le Petit Rôdeur ou l’Ecouteur aux Portes , de chez Le Fuel (1828), avec titre factice de chez Delarue, quai des Augustins, ainsi libellé : Le Petit Rôdeur de Société, Recueil d'historiettes intéressantes.
(2) Je signale, entre autres, d’après les indications de la Bibliographie de la France, les pièces suivantes : — Catalogue des Almanachs et autres livres de Le fuel, imprimerie de Fain (1814). In-4. — Notice des Almanachs et livres nouveaux qui se trouvent en vente pour l'époque du jour de Van 1818, chez Rosa. In-4 (la même pour les années 1819 et 1820}.
L’ALMANACH A TRAVERS LES AGES
un
déclamer des phrases », pour servir les passions des partis politiques, pour flageller les ultra et les jésuites, les ventrus et les girouettes.
Dans cet ensemble, ce qui se développe, surtout, ce sont trois spécialités , d’ordre bien différent, les almanachs de modes, les étrennes religieuses, les annuaires de médecine.
Après i83o, l'Almanach de France inaugure les publications dont l’objectif sera d’apprendre aux Français leurs devoirs, leurs droits, leurs intérêts; peu à peu, la tendance à ressusciter l’astrologie, tout en remplaçant les anciens pronostiqueurs par des prophètes soi-disant plus véridiques, plus sincères, se fera jour; on cherchera même à substituer « des choses tant soit peu raisonnables aux folles et absurdes prédictions du temps passé » (■}, et tandis que les courses de chevaux auront, à partir de 1834, leur calendrier officiel, les questions sociales et les souvenirs napoléoniens deviendront, aux approches de 1840, la grande préoccupation des faiseurs d’almanachs. Communistes, fouriéristes, socialistes, démocrates exposeront, ainsi, leurs doctrines coram populo en des petites brochures aux couvertures imprimées, et d’aspect peu séduisant. Après avoir été aristocratique, mondain, galant, l’almanach se popularisait, abandonnant toute originalité, vivant d’emprunts, se contentant de réunir, de grouper, de couper ce qui avait déjà eu les honneurs de je ne sais combien de reproductions. Auguste Lireux, dans un article publié par l’Almanach
Frontispice d'un almanach politique de la Restauration.
(1) A vrai dire, les® prédictions» du temps passé avaient toujours leur public. Les almanachs dits « de Liège », notamment, peuvent être considérés comme n’ayant jamais cessé de paraître, imprimés à Paris, à Troycs, à Lille, et autres lieux. En 1817, Tiger avait inauguré le Double Almanach Liégeois ; en 1819, Stahl entreprenait Le Double Liégeois. L’éditeur Pagnerre, en créant, en 1837, Le Petit Liégeois , Le Triple Liégeois, le Double Almanach français ou le nouveau Nostradamus, voulut réagir contre les prédictions absurdes, contre les mensonges éhontés de tous les éditeursastrologues spéculant sur l’ignorance, sur la crédulité du public. Ses entreprises, dans cet ordre d’idées, paraissent avoir été accueillies favorablement (voir, au supplément, sous la rubrique Petit Liégeois , les explications fournies par l’éditeur).
du jour de l'An de 1846, a pu définir ainsi, avec exactitude, ces banales publications :
« Voyez tous ces petits livres, jaunes, verts, gris, bleus, qui prennent un petit air sournois sous leurs couvertures imprimées. L’aspect est séduisant. On ne s’y trompe pas, ces petits livres sont des almanachs; les almanachs seuls se présentent cher les libraires avec cette outrecuidance friponne, qui n’appartient qu’aux petits livres à peu près certains d’être vendus et achetés. Ouvrez-les maintenant. Ohl décidément, ce sont bien des almanachs ; tous commencent par un calendrier. — Continuez... sous prétexte d’almanach, voici que vous trouvez : — ou bien un certain morceau de roman qui n’a encore été publié que sous trois ou quatre formes diverses de publication ; — ou bien la brave histoire des braves grognards de ce brave Napoléon, la meme qui causa tant d’aise aux braves lecteurs du brave journal Le Siècle, et dont le succès fut si grand, que les braves porteurs eux-mêmes de ce brave journal, entraînés par l’enthousiasme, furent rencontrés à midi, en plein soleil, assis sur des bornes, et achevant de lire ces braves feuilletons dont l’intérêt les emportait au point de leur avoir fait oublier le service des braves abonnés.
■ Ces Almanachs-là sont faits pour plaire particulièrement à ceux qui aiment & lire plusieurs fois la même chose. On a trouvé, d’ailleurs, le moyen de leur donner une grande actualité, c’est de mettre en vente, au mois d’août de i’an 1845, les almanachs de l’an 1846. — Il est probable qu’en 1846, c’est avant la fin de janvier qu’on fera paraître ceux de 1S47. — Et enfin la concurrence pourra en faire paraître quatre ou cinq d’avance, et d’une fois, pour quatre années à venir. La rédaction ne retardera pas les astrologues. Les vieux feuilletons, les vieux romans sont tout prêts, un coup de ciseau suffit. Jamais on n’a servi plus à souhait un public aussi peu impatient. »
Mais la caractéristique de cette époque troublée qui va de 1 835 à 1 852, c’est bien réellement l’almanach astrologique, prophétique, astronomique, dressant un piédestal aux astrologues du passé. Nostradamus eut, à nouveau, ses partisans, scs fanatiques, et l’on peut dire que les almanachs des dernières années du règne de Louis- Philippe, en réveillant les prophéties et les superstitions napoléoniennes, contribuèrent grandement au rétablissement de l’Empire. (1) On cherchera ainsi, pour employer les expressions d’un pronostiqueur contemporain, 0 à frapper la conscience des hommes du jour les plus incrédules sur la grandeur des événements qui se préparent », on annoncera pour les années à venir, 1842 notamment, de terribles catastrophes, on ira jusqu’à affirmer que la mort du duc d’Orléans avait été prédite dans une des Centuries de l’astrologue provençal. L'Almanach
(1) Signalons ici, parmi ces publications significatives : le Messager du Grand Homme (1849), le Neveu du Grand Homme [ i85o et 1831), l’un par Mathieu Laënsberg, l’autre par Nostradamus, le Prophète français (1849), Ie Veeu de la France I18S2 et 1 853) et tous les double et triple Almanach Napoléonien, à l’imitation des a Liège », à partir de t853.
l’almanach a travers les aces
prophétique fondé en 1841, publiera des « prophéties algébriques » révélant les événements futurs, politiques et religieux, et, douze ans après, avec la plus entière bonne foi, avec une conviction digne d’un meilleur sort, il s’évertuera à démontrer le bien fondé de ses prévisions.
« Si les recherches de ceux qui s’occupent de l’avenir sont encouragées parl’approbation de quelques penseurs sérieux », lit-on en tête de l’année i853, < en revanche, elles rencontrent bien des incrédules, toujours prêts à fermer leurs yeux à la lumière. Le meilleur ou plutôt le seul moyen de convaincre ces sceptiques endurcis, c'est de leur prouver, par des faits précis, que la science prophétique n’est pas vaine, que ses calculs atteignent souvent leur but, et que les choses futures cessent d’être un mystère pour ceux qui les abordent avec une foi sincère et un esprit droit.
« Qu’on parcoure la collection de Y Almanach prophétique, déjà composée de douze volumes, et l'on y trouvera, presque à chaque page, des prophéties clairement énoncées, concluantes, dont l’avenir s’est chargé de justifier l’exactitude.
» Qu’on lise l’Almanach de 1843, p. 18, 19 et 33; celui de 1843, p. 56; celui de 1844, p. 14 et 3o ; celui de 1846, p. 34, 35 et 36; celui de 184S, p. 41, 48 et suiv.; celui de t85o, p. 38 et 48 ; celui de 1 85 1 , p. 60, 85 et 86 ; celui de t85x, p. 33, 35 et 71, et il sera impossible de douter du caractère grave et utile des travaux de V Almanach prophétique. »
Faut-il ajouter foi aux déclarations, aux affirmations de tous ces modernes pronostiqueurs, lorsqu’ils nous disent que le marchand accoudé sur son comptoir, l’ouvrier courbé sur son métier, tous, aux approches de 1 85 1, croyaient à un je ne sais quoi devant sauver la société. On ne saurait trop se prononcer. Mais un fait certain, c’est que les événements aidèrent singulièrement le prince Louis-Napoléon dans ses préparatifs de coup d’état.
L’astrologie, le magnétisme, la chiromancie, la phrénologie se donnaient la main ; il y avait du Diable dans l’air, une sorte d’influence satanique pesait sur tout le colportage (1 J. Les almanachs publiaient, très sérieusement, « l’explication des charmes, maléfices, philtres et talismans », l’histoire du Diable, des dictionnaires des songes, et môme, discutaient sur la bête de l’Apocalypse. Comme un retour au moyen âge, aux années sombres des siècles encore plonges dans l’ignorance. A ce point de vue, la publication des almanachs prophétiques jette un jour particulier sur la littérature populaire de 1840 à 1 855. Les Mathieu Laënsberg, les Liège, les Nostradamus, poussaient drus, simples, dou-
(1) Voir, notamment, au cours de notre Bibliographie .La queue du Diable (1846). — Etrennes de Satan (1847). — Almanach du Diable amoureux (1849). — Conseils de Satan aux Jésuites (1849). — Le Diable rouge (t85o). — Le Diable vert ( 1 864). — La malice du Diable.
blés, triples, vrais, véridiques, indispensables, venant de tous les coins de France, pénétrant partout, se plaçant sous l'égide du grand homme, du grand prophète (i). C’était comme une trainée cabalistico-napoléonienne à travers les villes et les campagnes.
Battant la grosse caisse, vantant leurs prédictions, les almanachs menaient grand bruit autour de leurs blagues : ils forçaient le public à se retourner, quand ils n'attiraient pas sur eux l’attention de la Censure, de cette même Censure qui ne leur fut point tendre, sous la Restauration (2), qui, bientôt, allait les détruire à coups de jugements (3), ou lancer contre eux la gendarmerie des divisions militaires (4).
Du reste, ils répondaient d’eux-mémes, en publiant le 0 grrrrand jugement, condamnation et exécution de tous les almanachs pour l’année 1847 », ou la « discussion et controverse entre prophètes almanachiens ». Théâtre, chanson, caricature, toutes les productions leur réser-
(1) Derche, Dcmorainc et Boucquin, Moronval furent les éditeurs de tous ces nouveaux c Liégeois », à partir de 1844.
(2) La censure de la Restauration frappa les almanachs politiques, surtout à cause de leurs prédictions libérales et napoléoniennes.
(3) Sous la présidence du prince Louis-Napoléon et durant les premières années de l’Empire, l’autorité s’attaqua, surtout, aux publications démocratiques. Des jugements ordonnèrent la destruction de l’Almanach-Cathéchisme (1834), de VAlmanach de la France démocratique et de VAlmanach populaire de la France (1802), tous deux par Bouton, de VAlmanach de l'Organisation sociale, par Dczamy.
(4) Plusieurs compositions de Vernier, dans le Charivari, feront allusion à ces rafles d’almanachs opérées par la gendarmerie. (Voir la collection de ce journal entre 1849 et t853).
l'avant-garde des ltrennes Vignette de Chant
L'Almjnoch comique. — Achetez -moi, je suie le plut cocasse.
L’Almjiuch pour rire . — Ne l’écoutez pas, le vrai farceur, c'est moi.
LAlmanjch prophétique. — • Prenez -moi ! je suis un aimanach sérieux.
L'Almanach lunatique C'est un vieux blagueur ! adressezvous à moi.
Chceur Jet Almanachs. — Donnez-moi la préférence.
Le Bourgeois ahuri. — Pour l'amour de Dieu! laissex>moi tranquille, je vous prends tous!
L ALMANACH A TRAVERS LES ACES
vaient une place : plus rien ne se faisait sans le couplet, le chapitre ou la vignette des almanachs. En 1 838, Clairville qui avait débuté l’année précédente, à l’Ambigu, avec Mil huit cent trente-six dans la lune, faisait jouer Mathieu Laénsberg est un menteur, amusante revue mêlée de couplets; en 1845, une autre revue à succès : Vl’à ce qui vient de paraître, contenait toute une curieuse scène sur les avant-coureurs des étrennes; au Palais-Royal, Levassor chantait Le véritable Mathieu Laénsberg , tandis que Cham, Vernier et autres, dans leurs mois comiques, paraphrasaient par le crayon, les prédictions des nouveaux prophètes. Bientôt tout Paris répéta avec Levassor les paroles de Bourget, chansonnier aujourd'hui bien oublié :
< Or, écoutez, petits et grands ; car je vais lire dans les tems, moi. Pour vous prédire je braque ma lorgnette sur le zodiaque et je lis : oui 1 je lis : le Verseau, les Poissons, le Bélier, et je dis : Tous ceux qui naîtront sous ces signes seront des personnes malignes ne craignant rien en se disant : Petite pluie abat grand vent.
( Agitant sa baguette divinatoire, et d'un air inspiré ). « L’horizon s’obscurcit... les ombres de la nuit dérobent à ma lunette... le temps qui fuit... et l’année nouvelle commence le premier janvier. •
« Orage et giboulée d’Étrennes ! Averse de Pralines ! Pluie de Papillot (sic). — Désespoir d’une danseuse après avoir reçu des bijoux de six milords. — Apparence d’une gelée qui ne gèlera rien... la Seine y sera prise. — Inauguration de la statue de Molière sur la fontaine, avec une certaine pompe. — Plusieurs rivières, fatiguées de leurs eaux dormantes, sortiront de leur lit. — Malgré la loi sur le duel, un locataire froissé demandera à son propriétaire une réparation.
• Apparition subite d’une comète dans le Firmament; les Astronomes qui seront sur la trace distingueront sa voie dans le ciel où elle causera de la pluie et du beau tems. >
Refrain :
« C’est le destin qui se prononce. Par la suite on découvrira que tout ce que je vous annonce, tôt ou tard arrivera; et, d’ailleurs, comme le dit un adage fort sage : Qui vivra verra !... >
Le « véritable Mathieu Laénsberg » ira si loin, dans ses prédictions fantaisistes, que, quelques années plus tard, c’est-à-dire en i8!>4,Nadar, Commerson, Vachette, pourront hardiment lancer l’ Almanach du Tintamarre rédigé par Mathieu Lanceblague (1).
(1) Les plaquettes et placards satiriques poussaient depuis 1840 avec une rapidité vertigineuse. A toutes les prédictions froidement sérieuses des almanachs prophétiques répondaient autant de prédictions comico-facétieuses. Le bon sens protestait contre les entorses que de soi-disant a astrologues véridiques » prétendaient lui infliger, et l’on verra, par les citations suivantes, que le rire n’avait point perdu ses droits. Écoutons Maître Vilhelmus, de Dantzick, d’après le très intéressant placard qu’a bien voulu me communiquer M. Maindron :
L’humaine nature se plaît aux contrastes. Tandis que tous les pronos* tiqueurs, en des prédictions historiques, astronomiques et même comiques, continueront à intriguer les masses, faisant appel à ce vieil instinct du merveilleux, toujours vivace chez les foules, les penseurs, les réformateurs se serviront de l’almanach, aux approches de 1848, pour chercher à éclairer le peuple, pour vulgariser leurs idées humanitaires. « Après s’être évertué à créer des livres à l’usage du peuple » disait M. Anatole Jamais, dans sa préface à l’ Almanach- Revue de Paris (1844), « et avoir fait des essais presque toujours infructueux, on
« Prédictions certaines, positives , infaillibles et vraisemblables, déduites de l'observation du soleil, de la lune , des planètes, comètes, et autres astres, appliquées à l'art magique au moyen des sciences occultes et de mystérieuses spéculations ; par maître Vilhelmus, de Dantqick, dernier et unique successeur d'Alcofribas, Xostradamus, Cagliostro, Campabollino- Romani, Mathæus-Caffski, Mathieu Laé nsb erg et autres : pour l'an de grâce 1840.
« Au liseur bénévole, salut et pair.
a 11 ne sera tenu de croire aux présentes que quand il en aura vu l'effet.
Accourez à toutes jambes, Tronçons, bancroches, boiteux, Culs-de-jatte, vieux goutteux,
Et pieds-bots, non moins ingambes, Écoutez, tous, mes discours,
Et rapportez-les aux sourds.
L'on mettra plus d'un cautère Sur une jambe de bois;
L'on verra, du haut des toits, Tomber trois couvreurs parterre; Plusieurs marins se noieront Quand dans l'onde ils périront.
Enfin voici l'an quarsnte, Attendu depuis cent ans ;
On disait à tous venants :
« Attendez à l'an quarante. »
On tiendra donc cet an-ci, Ce qu'on promettait ainsi :
Au milieu de l'obélisque Un crocodile éclora.
Alors on s'apercevra Qu'il était venu d'Égypte, Etant encore dans son oeuf.
Et cela paraîtra neuf.
L'on verra les incurables Guéris des le sept janvier ; En foule iront s'acquitter Les débiteurs insolvables ; Les poules auront des dents, Et les merles seront blancs.
Ce monstre couvert d’écailles, Et même assez étonnant, Dévorera en naissant L'invalide sans défense Qui faisait voir aux Anglais L'intérieur de l'objet.
Lors, on verra d'une pomme Un poisson se soucier;
Ce qui devra bien vexer Victor Hugo, ce grand homme!
Dorénavant, son beau vers Sera compris à l'envers.
On construit un grand navire A Nevcrs, en Nivernais,
Pour couper l'isthme de Suez (Chose facile à prédire)
Au moyen d'un grand rasoir Mis à l'avant du bossoir.
Sur l'air de Femme sensible On chantera Marlborough,
Et le rat mort en la boue,
A l'odorat moins sensible, -Plairont plus que rose, oeillet, Ambre, vsnille ou muguet.
Sous forme d'épidémie,
Un mal fréquent de nos jours Poursuit son terrible cours ; Cette affreuse maladie Règne généralement.
Elle a nom : Faute d'argent.
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L ALMANACH A TRAYERS LES AGES