LE VÉRITABLE MATHIEU LAENSBERG
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Page de titre dessinée par Bouchot (vers 1S44).
Le calendrier apparaît assez souvent dans la chanson : ii y a là, au point de vue biblio-iconographique, une mine précieuse à explorer. Contentons-nous de mentionner que, vers la même époque, parurent : Le véritable Xostradamus. Couplets prophétiques d'un vieil astrologue, Les grandes blagues et autres mensonges, prédictions des diseurs de vérités, Le grand, l'illustre et seul vrai prophète, M. Napolecnski. Et, invariablement, le vieil astrologue classique figure sur les couvertures de ces chansons, avec son livre ouvert, sa baguette divinatoire, le hibou symbolique perché sur le dossier de sa chaise. Quant aux étoiles, comme l'a spirituellement dit Clairville, « elhs filaient toujours ainsi que de vulgaires changeurs. »
en est revenu aux traditions du passé, et l'on a reconnu que nos pères avaient eu raison de composer, pour répandre les lumières dans les campagnes, de petits livres renfermant beaucoup de matières et coûtant peu d'argent ». — D'où la quantité d'almanachs à tendances réformatrices, philosophiques, éducatrices, que virent paraître les années antérieures et postérieures à 1848 : — Almanach de l'Émancipation des peuples, — Almanach de V ère nouvelle, — Almanach démocratique et social, — Almanach de la vraie science, — Almanach des associations ouvrières, — A Imanach des Opprimés, — Almanach des Réformateurs, — Almanach du nouveau monde, — Almanach du peuple, — Almanach d'un Paysan, — Almanach des corporations nouvelles, — La République du peuple, — Almanach du bien-être universel, etc., etc.. L'état-major, le ban et l'arrière-ban des écrivains républicains, des représentants du peuple, bientôt proscrits, fournissaient la copie de ces recueils annuels qui auront, que dis-je, qui ont déjà leur importance dans l'histoire de l'évolution des idées humaines.
C'étaient Louis Blanc, Etienne Arago, Pierre Leroux, le colonel Charras, André Gochut, Pierre Dupont, Lachambeaudie, Littré, Michelet qui, en des pages élevées, devait exposer l'almanach conçu par lui, pour les besoins et les progrès de notre époque, Edgard Quinet, Jules Simon, Robinet, Proudhon, Victor Considérant, de Girardin, Raspail, Hippolyte Magen, Martin Bernard, Armand Barbes, Barthélémy, le sergent Rattier qui aimait à s'intituler collègue du général Changarnier, Charles Fauvety, Alphonse Esquiros, Greppo, Joigneaux, Ledru-Rollin, Nadaud, Félix Pyat, Toussenel, l'auteur des Juifs rois de ï époque, un livre autrement sérieux, autrement pensé que toutes les attaques personnelles du journaliste Drumont, Lamennais, Cabet, de Pompery, — et, du côté des femmes, George Sand, Louise Colet, Desbordes-Valmore, Adèle Esquiros, Clémence Robert, Pauline Rolland. Tout un groupe de penseurs dont l'influence fut, à la fois, politique et sociale, qui s'était donné la double mission de combattre les Prophètes, les Astrologues, les Mathieu Laënsberg, les Nostradamus, et la candidature du prince Louis-Napoléon Bonaparte. Tout un groupe qui, mettant en pratique cette affirmation d'Emile de Girardin : « quinze millions de Français n'apprennent que par les almanachs l'histoire et les lois de leur pays, les événements du monde, les progrès des sciences et des arts, leurs devoirs et leurs droits », opposait au Livre-Trompeur ce qu'il estimait être le Livre-Vérité.
Quel chemin parcouru depuis 1770! au xvin" siècle, l'almanach est un prétexte à figures et à poésies délicatement gravées; en i85o, le voici
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devenu instrument de propagande, véhicule d'idées nouvelles, sans nul souci, de'sormais, du côté extérieur, du décor. Jadis, il créait pour ramusement d'une élite : aujourd'hui, il ramasse, il compile pour l'instruction des masses, pour la défense et la propagation de reformes et de personnalités politiques. Il vit de la desserte des grands journaux illustrés et des clichés vendus au poids par les feuilles comiques : telles le Charivari, la Caricature, le Caricaturiste, la Silhouette et autres de même nature. Jadis, il recherchait les papiers de luxe ; aujourd'hui, aucun papier à chandelles ne l'effraye. Il est devenu pratique : il a subi la loi des siècles.
Que dire de plus! N'est-il pas, en 1895, ce qu'il était en 1848! Tous les nouveau-nés des années intermédiaires entre 1841 et 1870 ne sont-ils pas encore sur la brèche ! Les principaux, du moins ; ceux qui avaient en eux ce qu'il faut, aux choses comme aux hommes, pour braver le cours des ans : Almanach Astrologique, Almanach Prophétique, Almanach pour Rire, Almanach Comique, Almanach Lunatique, Almanach Parisien, Almanach Amusant, Almanach du Charivari, Almanach de l'Illustration, Almanach des Parisiennes, Almanach Chantant, Almanach proverbial, Almanach du Calembour; éternels recueils de prédictions bouffonnes, d'historiettes parisiennes, de scènes de mœurs, de drôleries de la correctionnelle, servant les articles et les images, lus et vus un jour, pour être oubliés le lendemain.
Il convient, cependant, de noter au passage quelques particularités : les essais de pamphlets directs contre le prince-président, en 1 85 1; tel le très curieux Almanach des Débiteurs dont on trouvera, plus loin, la reproduction (voir page 587) — l'affluence des publications napoléoniennes, militaires, parisiennes, les tentatives d'almanachs du grand monde, du monde élégant, des salons, — pour la plupart de vulgaires réclames — l'abondance de recueils de faits divers se présentant, toujours identiques, sous cinquante titres différents — la reprise du procédé dans lequel avait excellé Desnos — et surtout la vulgarisation de ces almanachs de spécialités dont le xvnr9 siècle avait eu la primeur.
Politique ou sociale, musicale ou littéraire, l'actualité devait influer considérablement sur l'almanach du xixe siècle. Après avoir noté les tendances générales des époques, il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur les particularités du colportage, sur ces in-32 dont la spécialité appartient aux libraires déjà cités.
Dans la première moitié du siècle, encore toute à l'idylle, Florian, Gessner, Bernardin de St-Pierre, donnent leur nom aux petits recueils qui charment les élégantes : on voit apparaître le Petit Florian> le Petit Gessner, le Nouveau Gessner, Paul et Virginie. — Le Mérite des femmes, de Legouvé, se transforme en chansonnier et donne naissance au Mérite des Demoiselles, tandis que Y Amour maternel, de Millevoye» se prête à toutes les combinaisons. La physiognomonie dont l'influence fut alors profonde revit dans le Petit Lavater des Dames, tandis que l'Atala de Chateaubriand et la Corinne de Mme de Staël se retrouvent sur les vignettes et dans presque toutes les romances du jour. Plaisirs ou malheurs, jeux, opéras, vaudevilles, chansons qui s'accompagnent sur la harpe ou sur la guitare, tout laisse sa trace. Le Jeu du Diable est porté par le colportage, aux quatre coins de la France. Le mahreécuyer Franconi apte, sans doute, à dresser l'amour comme les chevaux, se retrouve dans le Petit Franconi de Cythère, tout comme les premiers essais de locomotion individuelle feront surgir le Vélocifère de la gaieté, tout comme les expériences d'aérostation se perpétueront avec VHomme Volant, chansonnier pour 1812.
En 1825, M. de Montyon, homme vertueux, aura son almanach, chose bien méritée, avouons -le; en 1822, M. Brunet, homme d'affaires, créera Y Almanach matrimonial, réclame pour son singulier petit commerce ; en 1820, Bolivar, le libérateur, grâce à la vogue de certain couvre-chef, verra également son nom servir d'enseigne à un de ces produits populaires; Bobèche, lui, une célébrité non dédaignée des souverains alliés, en 181 5, offrira des Etrennes aux Parisiens, comme jadis Tabarin. L'ours Martin, les éléphants du Jardin des Plantes, bêtes vertueuses citées en exemple, autres prétextes à almanachs. Comment la Girafe qui donna son nom à tant de choses, n'a-t-elle pas eu son petit recueil chantant : très certainement il a dû rester dans l'arrière-boutique de quelque libraire du quartier des Augustins. Les Cosaques servirent d'enseigne; cela ne doit point surprendre : plus tard, l'Algérie sera bien un qualificatif pour agendas et portefeuilles. Lorsque tout fut à la Charte, l'almanach ne chantait-il point la Constitution des Amours,
Mais, jusqu'en 1 835, ce qui prévalut, ici comme partout ailleurs, ce qui fut, par excellence, le fournisseur des titres d' almanachs, après avoir servi d'enseignes aux magasins de nouveautés, c'est le théâtre et la chanson. Le Pied de mouton, Fanfan la Tulipe, le petit Chaperon Rouge, M. Dumollet, le bon roi Dagobert, M. et Mme Denis, ces deux époux à l'ancienne mode, Fanchon la vielleuse, Cendrillon, Madame
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Grégoire, se lisent, gravés ou imprimés, sur nombre d'in-32; Délisaire de Jouy (i 8 1 8) et les Templiers de Raynouard(i8o5)ne rougissent point de se trouver en pareille compagnie. Ici, ce sera Joconde ou les coureurs d'aventures, suivant l'opéra-comîque de Nicolo (1814); là. le Ci ien de Montargis ou la forêt de Bondy, inspiré par le drame de Pixcrécourt (18 14) ; ailleurs Jean de Paris, descendu de l'Opéra chez Janet et chez Le Fuel (18 14) ; plus tard, la Dame Blanche et Fra Diavolo.
Malgré le chiffre des années, les titres nagent en pleine fantaisie xvme siècle. Les titres, c'est tout un poème ; quelque chose comme la parade d'un vendeur d'orviétan, comme le cri d'un colporteur poussant à la vente, comme l'affiche de la pièce à la mode. Ouvrez les yeux : voici ce qui s'étale à la devanture des papetiers, dans les quartiers populeux. Prêtez l'oreille, voici ce que vous entendrez annoncer : Flore et Zéphire ou les aventures d'un bouton de rose. — La joute amoureuse ou récréation des jeunes beautés. — Annette ou le plaisir des jeunes bergères. — L ingénue de quatorze ans et le plaisir de la vie. — L'amour ramoneur ou le petit séducteur . — Le galoubet des boulevards. — Sophie ou la petite marchande dans les cafés. — La consultation ou le pèlerinage à la chapelle de V Amour. — La fin du jour ou les amans surpris. — La belle Emma. — Ernest et Pauline. — Le boudoir de Mélanie. — Ouvrez un catalogue de Caillot, ou de Tiger, vous trouverez mieux encore : Les amans en voyages (sic) ou V amour satisfait (quand on a tant voyagé, c'est bien le moins !) — Jeannette à Vheure du rendez-vous. — Les baladins. — La partie carrée. — A^oline ou la jolie Italienne. — Que vous faut-il de plus ! L enfant de la joie et le baiser de l'amour couvrent de leur folle jeunesse tout ce que le colportage répand à foison. Pour 20 centimes, Stahl vous fait entreprendre un voyage à Vile de Cythère, et pour un demi-franc Janet vous donne les conseils du Docteur de Cythère, — car tous ces cahiers chantants, pour la présente année, sont à la dévotion des plus petites bourses.
Laissons s'écouler quelques années. Vers 1840, changement complet dans les noms et dans les idées, auquel répond, non moins caractéristique, un changement dans les titres. Anacréon et les Grâces s'affichent encore quelquefois, mais ce sont de vieilles perruques. Les échos du théâtre n'emplissent plus l'almanach. Par contre, voici deux titres significatifs : Les Grisettes (i838), Almanach de la rive gauche (1842), rive perdue, sortant de ses cendres, et s'insurgeant contre les vices de la rive droite. L'année d'après, les Gaudrioles de M. Gaillard se font condamner pour outrage à la morale publique, et le règne de Louis-Phiippe ne se termine pas sans nous donner, en un almanach spécial, les
commandements du garde national (1843). C'était justice. Lui aussi, le classique pipelet avait tenu une trop grande place dans les romans de l'époque pour ne pas avoir son bréviaire : 1844 vit apparaître l'Almanach des Concierges par M. Taillengros.
Vive la joie, la danse règne en souveraine. Théâtre et bals du pays latin — c'était alors plus qu'un quartier — grisent toutes les têtes folles ; les entrechats de « l'immortelle » Clara Fontaine, et les exploits du père Lahire, cet ancêtre du Père La Pudeur mettent la jeunesse en ébullition. Voici le Chansonnier de la guinguette, — YAlmanachde la polka, — Y Aimanach dramatique, pittoresque et physiologique des Écoles, — Étudiants et lorettes.
Les « physiologies » , cette littérature si particulière, ne pouvaient laisser l'almanach indifférent : on vit un Paris Voleur (1845) tandis que, la même année, Gavarni faisait naître YAlmanach du Diable à Paris. A son tour, Eugène Sue dotera le colportage de plusieurs Juif -Errant, sans compter YAlmanach des mystères de Paris, et très certainement les grosses farces de Paul de Kock ne durent pas être étrangères à YAlmanach des Cocus, à YAlmanach des Prédestinés, à toute la production cocufière de l'époque. A l'opposé, comme titre, apparaît, YAlmanach de Vamour conjugal.
1847 — Le peuple, mis en coupe réglée par les gens de bourse, s'arrache les Etrennes à Rothschild, que pourchassent les intéressés.
i85o. — Dès lors le colportage descend encore d'un degré comme forme et comme fond : peut-être faut-il remercier le papier et l'impression de rendre, aujourd'hui, si difficile la lecture de ces canards à calendrier. Trois tentatives, cependant, méritent de ne pas être oubliées : Jean Guétré, almanach des paysans, des meuniers et des boulangers, par Pierre Dupont (1 853), YAlmanach de Jean Raisin par Gustave Ma" thieu (1854), YAlmanach Parisien par Fernand Desnoyers (1860) : le reste n'a que faire quand il s'agit d'écrire la caractéristique d'une littérature.
Par contre, une nouveauté, une particularité de l'époque qui, dès lors, ira sans cesse en se dévelopant, c'est l'almanach publié, lancé par les journaux : à ce point de vue, YAlmanach du Figaro (1 856) est une date.
Le règne de Louis-Philippe avait vu surgir les almanachs africains : tels Victoires et Conquêtes en Afrique (1 85 1) ; le second Empire vit YAlmanach de Sébastopol (1 856), le Grand Almanach de la France et de V armée d^ Italie (1 85 9), YAlmanach des gloires de là France impériale (1862), sans parler de YAlmanach de la Guerre, de YAlmanach
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des conquêtes de V Empire, du Troupier, du Vieux Troupier-, toute une longue file de plaquettes guerrières se terminant, en 1 870, par VAlmanach des Victoires de Napoléon III. A la veille des défaites, quelle ironie du destin ! Louis-Philippe n'eut les honneurs d'un almanach qu'une fois détrôné (voir Almanach Louis-Philippe pour 1 85 1 ); Napoléon III, l'Impératrice, le petit prince impérial virent des centaines d'almanachs répandre leur biographie et leur portrait. Mais, en dehors de cette propagande bien naturelle, propagande qui certainement fut pour quelque chose dans la très réelle popularité dont jouissait, alors, la famille impériale, l'almanach à partir de i85o, se cantonne essentiellement dans les actualités de la littérature, de la mode, ou de la nouveauté parisienne.
En i85o, les œuvres de Raybaud susciteront un mauvais placard populaire : Jérôme Paturot dans la Lune ou la République des femmes ; en 1854, l'engouement pour Mme Beecher- Stowe se traduit par VAlmanach de l'oncle Tom. Et il en sera ainsi pour toutes les œuvres marquantes. Veuillot amènera VAlmanach des Odeurs de Paris ; les romans épiques de Victor Hugo, mis en parodie, se retrouveront dans V Almanach des Misérables, et dans VAlmanach de l'homme qui rit ; les thèses d'Alexandre Dumas donneront naissance à VAlmanach de V hommefemme ; les succhs de Lecocq produiront VAlmanach de Madame Angot. Les grandes figures du siècle légueront, même, leur nom à la postérité : il y aura VAlmanach de Béranger et VAlmanach de Victor Hugo, comme les victoires de 1866 feront surgir VAlmanach à aiguille et VAlmanach Bismarck ; comme, plus tard, le rôle considérable joué par M. Thiers, durant les événements de 1870, amènera la publication de VAlmanach du Petit bonhomme. Personnages ou choses d'inégale valeur, mais l'almanach, en baptisant ses sujets, considérera avant tout l'attraction exercée par eux sur les mœurs ou les idées : c'est ainsi qu'on verra un premier Almanach des Chemins de fer, avec les amusantes caricatures de Ch&m, un Almanach de la Crinoline, un Almanach du \ouave guérisseur, lorsque le zouave Jacob faisait courir tout Paris avec ses cures soi-disant merveilleuses, un Almanach de Thérésa, lorsque les salons parisiens se disputaient cette étoile de la chanson, un Almanach des petits crevés, un Almanach des Petites Dames, un Almanach des Cocottes, au moment où ces personnages commençaient à prendre, dans la société, la place considérable qu'ils ne cesseront d'occuper dès lors.
La satire, elle aussi, eut sa part dans cette nombreuse floraison. Pour protester contre les mièvreries des époques antérieures, le siècle commençant avait transformé VAlmanach des Grâces en un calembour-
dier Almanach des Grasses; de nos jours, au Journal des Abrutis ré* pondra Y Almanach des Aliénés; à Y Almanach des 5 00,000 adresses Touchatout opposera Y Almanach des 5 00,0 00 maladresses.
Comme forme extérieure, l'almanach du xixe siècle perd, en quelque sorte, tout caractère durant la période qui va de i83o à 1875 ; le Comic Almanach de 1842, orné de compositions deTrimolet et de Vernier est
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