LAVANT-GARDE DES ETRENNES
Vignette de Cham
L'ALMANACH A TRAVERS LES AGES LVII
vaient une place : plus rien ne se faisait sans le couplet, le chapitre ou la vignette des almanachs. En 1 838, Clairville qui avait débuté l'année précédente, à l'Ambigu, avec Mil huit cent trente-six dans la lune, faisait jouer Mathieu Laënsberg est un menteur, amusante revue mêlée de couplets; en 1845, une autre revue à succès : VVà ce qui vient de paraître, contenait toute une curieuse scène sur les avant-coureurs des étrennes; au Palais-Royal, Levassor chantait Le véritable Mathieu Laënsberg, tandis que Cham, Vernier et autres, dans leurs mois comiques, paraphrasaient par le crayon, les prédictions des nouveaux prophètes. Bientôt tout Paris répéta avec Levassor les paroles de Bourget, chansonnier aujourd'hui bien oublié :
t Or, écoutez, petits et grands ; car je vais lire dans les tems, moi. Pour vous prédire je braque ma lorgnette sur le zodiaque et je lis : oui ! je lis : le Verseau, les Poissons, le Bélier, et je dis : Tous ceux qui naîtront sous ces signes seront des personnes malignes ne craignant rien en se disant : Petite pluie abat grand vent.
{Agitant sa baguette divinatoire, et d'un air inspiré ), 0 L'horizon s'obscurcit... les ombres de la nuit dérobent à ma lunette... le temps qui fuit... et l'année nouvelle commence le premier janvier. »
« Orage et giboulée d'Étrennes ! Averse de Pralines ! Pluie de Papillot [sic). — Désespoir d'une danseuse après avoir reçu des bijoux de sixmilords. — Apparence d'une gelée qui ne gèlera rien... la Seine y sera prise. — Inauguration de la statue de Molière sur la fontaine, avec une certaine pompe. — Plusieurs rivières, fatiguées de leurs eaux dormantes, sortiront de leur lit. — Malgré la loi sur le duel, un locataire froissé demandera à son propriétaire une réparation.
« Apparition subite d'une comète dans le Firmament; les Astronomes qui seront sur la trace distingueront sa voie dans le ciel où elle causera de la pluie et du beau tems. »
Refrain :
a C'est le destin qui se prononce. Par la suite on découvrira que tout ce que je vous annonce, tôt ou tard arrivera; et, d'ailleurs, comme le dit un adage fort sage : Qui vivra verra !... »
Le « véritable Mathieu Laënsberg » ira si loin, dans ses prédictions fantaisistes, que, quelques années plus tard, c'est-à-dire en i854,Nadar, Commerson, Vachette, pourront hardiment lancer ÏAlmanach du Tintamarre rédigé par Mathieu Lanceblague (1).
(1) Les plaquettes et placards satiriques poussaient depuis 1840 avec une rapidité vertigineuse. A toutes les prédictions froidement sérieuses des almanachs prophétiques répondaient autant de prédictions comico-facétieuses. Le bon sens protestait contre les entorses que de soi-disant « astrologues véridiques » prétendaient lui infliger, et l'on verra, par les citations suivantes, que le rire n'avait point perdu ses droits. Ecoutons Maître Vilhelmus, de Dantzick, d'après le très intéressant placard qu'a bien voulu me communiquer M. Maindron :
L'humaine nature se plaît aux contrastes. Tandis que tous les pronostiqueurs, en des prédictions historiques, astronomiques et même comiques, continueront à intriguer les masses, faisant appel à ce vieil instinct du merveilleux, toujours vivace chez les foules, les penseurs, les réformateurs se serviront de l'almanach, aux approches de 1848, pour chercher à éclairer le peuple, pour vulgariser leurs idées humanitaires. 0 Après s'être évertué à créer des livres à l'usage du peuple » disait M. Anatole Jamais, dans sa préface à YAlmanach- Revue de Paris (1844), « et avoir fait des essais presque toujours infructueux, on
« Prédictions certaines, positives, infaillibles et vraisemblables, déduites de l'observation du soleil, de la lune, des planètes, comètes, et autres astres, appliquées à l'art magique au moyen des sciences occultes et de mystérieuses spéculations ; par maître Vilhelmus, de Dant^ick, dernier et unique successeur d'Alcofribas, Nostradamus, Cagliostro, Camp abollino- Romani, Mathœus-Caffski, Mathieu Laënsb erg et autres : pour l'an de grâce 1840.
« Au liseur bénévole, salut et paix.
« Il ne sera tenu de croire aux présentes que quand il en aura vu l'effet.
Accourez à toutes jambes, Tronçons, bancroches, boiteux, Culs-de-jatte, vieux goutteux, Et pieds-bots, non moins ingambes, Écoutez, tous, mes discours, Et rapportez-les aux sourds.
Enfin voici l'an quarante, Attendu depuis cent ans ; On disait à tous venants :
« Attendez à l'an quarante. »
On tiendra donc cet an-ci, Ce qu'on promettait ainsi :
L'on verra les incurables Guéris dès le sept janvier; En foule iront s'acquitter Les débiteurs insolvables :
Les poules auront des dents, Et les merles seront blancs.
Lors, on verra d'une pomme Un poisson se soucier; Ce qui devra bien vexer Victor Hugo, ce grand homme!
Dorénavant, son beau vers Sera compris à l'envers.
Sur l'air de Femme sensible On chantera Marlborough, Et le rat mort en la boue, A l'odorat moins sensible, Plairont plus que rose, oeillet, Ambre, vanille ou muguet.
L'on mettra plus d'un cautère Sur une jambe de bois; L'on verra, du haut des toits, Tomber trois couvreurs par terre; Plusieurs marins se noieront Quand dans l'onde ils périront.
Au milieu de l'obélisque Un crocodile éclora.
Alors on s'apercevra Qu'il était venu d'Egypte, Etant encore dans son œuf, Et cela paraîtra neuf.
Ce monstre couvert d'écaillés, Et même assez étonnant, Dévorera en naissant L'invalide sans défense Qui faisait voir aux Anglais L'intérieur de l'objet.
On construit un grand navire A Nevers, en Nivernais, Pour couper l'isthme de Suez (Chose facile à prédire) Au moyen d'un grand rasoir Mis à l'avant du bossoir.
Sous forme d'épidémie,
Un mal fréquent de nos jours
Poursuit son terrible cours ;
Cette affreuse maladie
Règne généralement.
Elle a nom : Faute d'argent.
L ALMANACH A TRAYERS LES AGES