COMMENT IL A ÉTÉ CONÇU
y a cinq ans, un jeune libraire, M. Alisié, envoyait aux amateurs de volumineux catalogues, d’une richesse extraordinaire en almanachs et autres volumes similaires. Ces catalogues étaient parcourus par moi avec la plus grande attention ; le hasard me mit en rapport avec leur éditeur et, peu de temps après, ma passion pour les in-24 et les in-32 prenant le dessus, nous esquissions ensemble, le projet d’une petite plaquette bibliographique, — pour mieux dire, un catalogue raisonné, sur lemodèle de ceux quele libraires étrangers font avec un soin et une science si remarquables, — entièrement consacrée aux almanachs, avec quelques notes explicatives et quelques pages d’avant-propos sur cette spécialité livresque. Ce devait être un choix, un recueil épuré, une sorte de collection triée sur le volet, le tout pris parmi les milliers de volumes en ce genre que possédait, alors, M. Alisié.
Mais, en feuilletant, en lisant avec soin ces livres aux aspects si différents, une idée plus vaste germa, peu à peu, en mon cerveau. M. Alisié se laissa gagner à mes projets et, d’un commun accord, lui comprenant le profit et l’honneur qu’il pourrait en retirer un jour, moi, ayant le cerveau hanté d’une conception bibliographique nou-
velle, nous décidâmes de faire, non plus un catalogue raisonné, mais une bibliographie iconographique des almanachs français.
Et voilà comment la petite plaquette rêvée à l’origine, — un classement de quelques jours — se trouva transformée en ce volume de 800 pages qui constitue la première partie, seulement, de l’énorme travail arrêté entre nous et dont l’apparition avait été annoncée dès 1893, — des années de recherches et d’un classement particulièrement méticuleux. Nous étions partis avec l’intention bien modeste de doter la librairie française de cette chose qu’elle ignore encore, — malgré les essais de classement tentés par MM. Leclerc et Cornuau, Sapin, Alexandre More, Chossonnery, Delaroque et autres (1), — un catalogue consacré en son entier à une spécialité, dans le genre de ceux que nous envoient les Quaritch de Londres, les Müller d’Amsterdam, les Rosenthal de Munich, les Baër de Francfort, les Hirsemann, les Kœhler et les Weigelde Leipzig, les Paul Neubner, de Cologne, les Scheibele de Stuttgart, les Georg, les Félix Schneider et les Detloff de Bâle, le Scluvei^er. Antiquariat de Zurich, les Hœpli de Milan — pour ne citer que ceux-là — et voici que nous arrivons avec une bibliographie qui, par sa volumineuse ampleur tout au moins, peut être appelée monumentale. Ainsi vont les choses, dès l’instant qu’on se laisse aller à les approfondir ; tout travail humain obéit aux mêmes lois. On voulait bâtir une maison, on construit une ville : on voulait écrire un lever de rideau, on met sur pied un opéra en cinq actes.
Assurément, la Bibliographie des almanachs français n’a point la prétention de se croire impeccable ; on n’est jamais complet en ce genre de travaux et l’auteur qui ouvre déjà des suppléments aux égarés, aux inconnus, à tous ceux, encore cachés dans des coins, d’où ils ne sortiront que par suite de certaines circonstances, de certains imprévus, sait fort bien à quoi s’en tenir sur le véritable sens de ce « complet », souvent employé avec tant de facilité.
(1) Outre leur catalogue ordinaire MM. Leclerc et Cornuau, donnent, tous les deux mois, sous le titre de Bibliopoliana, un choix de livres anciens rares et curieux, M. Léon Sapin, qui vient d’inaugurer le catalogue avec vignette artistique s’est fait une spécialité de tout et qui touche au théâtre, à la musique, au journal littéraire ou illustré, aux almanachs, à la curiosité parisienne, tandis que M. Chossonnery se confine dans les ouvrages historiques sur Paris et les provinces et que M. Môre nous donne sur les différentes périodes de l’histoire de France des catalogues qui pourront être consultés avec fruit.
AVANT-PROPOS
A ceux qui le liront, il demande, dès à présent, de vouloir bien lui donner les moyens de « compléter » cet ensemble, parvenu à un chiffre respectable, malgré les dires de certains hâbleurs déclarant que le catalogue des almanachs imprimés en français exigerait au moins vingt volumes. D’aucuns n'ont-ils pas poussé la fumisterie — c’est le seul terme qui puisse convenir à pareille gasconnade — jusqu’à déclarer qu’ils possédaient sur la matière plus de 20,000 fiches.
Il y a fiches et fiches, et c’est sur ce point que je vais m'expliquer. Ce qui constitue le côté absolument précieux de cette bibliographie c’est qu’elle n’est point faite — comme beaucoup malheureusement — à coup de découpage parmi les numéros que groupent, au hasard de tout ordre, les simples « vendeurs de livres anciens » ; la plupart, que dis-je, presque tous les volumes ont été vus par moi, sont restés plus ou moins longtemps dans mes mains, leur source est toujours soigneusement indiquée, afin qu’on puisse désormais les suivre, afin que ceux qui désireraient les consulter sachent où les rencontrer. Si je n’ai pu les tenir, les placer sous mes yeux, alors les mentions: d'après un catalogue de librairie , d'après le catalogue de l'éditeur , d'après la Bibliographie de la France , d’après telle bibliographie spéciale, disent en termes suffisamment explicites, aux bibliographes si souvent déçus, que je n’assume aucune responsabilité, que je n’entends nullement me porter garant des bévues, des erreurs de catalogues rédigés dans un but unique : la vente.
Ce qui constitue le côté entièrement neuf et, j’ose le dire, quelque peu original de cette Bibliographie, c’est qu’elle a voulu être autre chose qu’un pur catalogue, qu'un simple alignement de titres rangés les uns au-dessous des autres, autre chose qu’un livre d’entrée inscrivant les volumes pour faciliter les demandes de ceux qui les recherchent. De toutes ces bibliographies-catalogue que reste-t-il, que peut-il rester dans l’esprit de ceux qui s’en servent ? rien autre que la mention d’un numéro ou d’une cote. Et il ne saurait en être autrement puisqu’elles n’ont pas eu autre chose en vue.
Dire d’un livre qu’il a tant de pages, tant numérotées en chiffres romains, tant en chiffres arabes, tant pour les avant-propos,
introductions, préfaces, tant pour les tables, donner le chiffre exact des gravures qui s’y trouvent, c’est peut-être . fort intéressant pour les coupeurs de fils en quatre, pour les myopes, pour ceux qui se contentent de l’extérieur des choses, qui éprouvent une suprême jouissance à pouvoir, la bibliographie-catalogue en main, inscrire sur leur exemplaire à eux : « collationné avec X.., complet, » mais c’est vraiment bien peu pour ceux qui ont une conception plus élevée du métier et de la science icono-bibliographique.
Et c’est pourquoi je crois devoir m’arrêter avec quelque insistance sur ce point. Déjà le baron Roger Portalis, dans la cinquième édition du Guide Cohen, déjà Paul Lacombe — érudit et travailleur consciencieux, — dans sa Bibliographie parisienne , avaient entrevu ce côté nouveau en joignant aux titres, des notes, des aperçus, des renseignements complémentaires. Premier acheminement vers la conception analytique et descriptive.
Aujourd’hui, j’estime avoir donné la note juste, trouvé la forme précise de ce que doit être la bibliographie; non plus une nomenclature sèche, aride, non plus une simple inscription sur une sorte de registre ad hoc, mais bien une analyse, une description du sujet des gravures, un dépouillement complet du texte, avec la reproduction des passages curieux pouvant présenter un intérêt pour l’histoire, les modes ou les mœurs ; un aperçu vivant, coloré, une véritable photographie, si l’on ose s’exprimer ainsi, tenant en quelque sorte la place de l’objet lui-même pour celui qui ne le possède point et ne pourrait l’avoir sous les yeux.
Donc, d’une part, la copie minutieuse du libellé, soit de la couverture, soit du titre intérieur, malgré toutes les longueurs de certains sommaires, et avec toutes les excentricités de certaines orthographes — c’est l’objet que l’on présente — et, d’autre part, les curiosités, littéraires ou graphiques, du livre ainsi mis sur la table de dissection. Le titre indique; les notices donnent la physionomie pittoresque. Double travail qui a été poursuivi jusqu’au bout.
A la fois alphabétique et chronologique, afin de faciliter les recherches, cette œuvre a été soigneusement étudiée dans ses moindres détails : chaque volume cité est numéroté parce quec’est le moyen
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le plus pratique pour les citations; il a son extrait de naissance, par le nom du possesseur mis au bas ; il a son « casier financier » par les prix, également placés au-dessous, — prix de ventes publiques, prix de libraires, prix dus à l’appréciation de l’auteur. — En principe, j’ai donné la préférence, au point de vue des sources, aux établissements publics ; le nom des possesseurs individuels n’a été mis que lorsque le livre n’existait pas dans une quelconque de nos bibliothèques. Si j’ai eu à me louer de la bonne volonté dont ont fait preuve, à mon égard, les fonctionnaires de la Bibliothèque nationale — M. Blanchet aux Imprimés, M. Henri Bouchot, aux Estampes ; — si j’ai à remercier, tout particulièrement, les fonctionnaires de l’Arsenal, de la Mazarine — MM. Paul Cottin et Marais — les directeurs du Musée Carnavalet, M. Jules Cousin et M. Lucien Faucou (i), je ne dois pas oublier, non plus, avec quelle amabilité des amateurs, des collectionneurs de cette spécialité — M. le baron Pichon, le comte de Savigny de Moncorps, M. de Bonnechose, M. Victorien Sardou, M. Ollagnon, M. Arthur Pougin, M. Georges Salomon, M. Gaston Tissandier, M. Paul Lacombe, M.Weckerlin, M. Bégis, M. Paul Eudel, M. Gabriel Cottreau — ont mis à ma disposition leurs richesses, poussant même la gracieuseté jusqu’à se séparer, des semaines entières, de leurs chers almanachs, les confiant à mes soins, afin de me donner ainsi tout le temps nécessaire pour le collationnement et la comparaison entre exemplaires. Quelques libraires aussi se sont fait un plaisir de faciliter mes recherches : tels MM. Morgand, F. Greppe, Leclerc et Cornuau, Bihn,Gougy, Sapin ; je les remercie avec d’autant plus d’empressement que les livres qu’ils amoncellent sont, avant tout, destinés à 1 1 vente.
Et ici, il me sera bien permis de rendre à mon éditeur, M. Alisié, libraire lui aussi, cette justice qu’il a patiemment attendu, quatre années durant, l’achèvement de ce travail pour lequel il avait fait de très réels sacrifices pécuniaires, qu’il m’a laissé entreprendre et terminer cette volumineuse Bibliographie dépassant toutes nos prévisions, malgré le surcroit considérable de dépenses qui devait
(i) Depuis que cette préface était écrite, M. Lucien Faucou est mort, enlevé en quelques jours, par une terrible maladie. En inscrivant son nom, ici, je ne croyais pas devoir enregistrer, en même temps, sa brusque disparition qui sera vivement ressentie par tous les travailleurs habitués de Carnavalet.
en résulter pour lui. Au lieu d’une œuvre tronquée, réduite à la portion congrue, afin de ménager la bourse du libraire, comme le sont tant de catalogues bibliographiques, parus en ces derniers temps, je puis présenter, aujourd’hui, au public qui me suit, l’œuvre conçue par moi, dans son entierdéveloppement.
Nous aurions pu servir à nos souscripteurs la Bibliographie des Almanachs par tranches, je veux dire en quatre ou cinq fascicules. M . Alisié ne l’a pas voulu, et sur ce point encore, je ne puis que le remercier, les travaux de cette sorte ne valant quelque chose que lorsqu’ils seprésentent complets. Enfin, nous avonsvoulu qu’elle fût illustrée de nombreuses reproductions de titres, frontispices et autres vignettes, parceque l’image, le document graphique sont absolument indispensables en matière de livre analytique et descriptif. Et ce n’est pas lorsqu’on voit paraître des catalogues édités avec un luxe inouï d’images, comme le catalogue de la vente Herédia, par exemple, que l’on pourrait demander aux bibliographies spéciales de négliger un côté aussi important.
Au premier coup d’œil, l’illustration paraîtra avoir été répartie de façon assez inégale : deux reproductions pour le xvne siècle, quelques titres seulement pour la période de i83o à 1894, c’est, dira-t-on, bien peu de chose ; mais le xvne siècle a été volontairement sacrifié en ce volume, au point de vue graphique, afin de réserver toutes les reproductions documentaires pour les almanachs de Troyes et autres lieux qui constituent une des parties capitales du tome II, une série particulièrement riche, et d’autre part, l’almanach moderne, à quelques exceptions près, est, comme valeur d’art, d’une nullité désespérante. On trouvera, ici, des titres dessinés par Girardet, Victor Adam, David d’Angers, Ch. Jacque, Edmond Morin, Cham, Bénassit, Marcelin, Gill, Grévin, Bertall, Nadar, Boutet; et ces compositions suffisent amplement à représenter la période actuelle, alors surtout que d’autres dessinateurs, tels Stop, Vernier, Patrice Dillon, prennent place dans le chapitre spécial que nous consacrons aux affiches d’almanachs. Tous nos efforts ont donc porté sur l’almanach xvme siècle qui figure avec des compositions signées Cochin, Gravelot, Eisen, Moreau, Choffard, Monnet, Queverdo, Marillier, Binet, Bord, Dambrun, Desrais, Dorgez, c’est-à-dire les maîtres de la petite vignette destinée à l’in-24 ou à
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l’in-32 (i). La Révolution a eu, également, sa grande part dans le choix des reproductions, sans que nous ayons négligé, pour cela, le premier Empire et la Restauration, périodes jusqu’alors peu étudiées, dans ce domaine spécial. Enfin, à côté du document prenant place dans le texte, quelques planches tirées à part et coloriées au patron, viennent rehausser la valeur, l’intérêt de cette illustration dont aucun travail similaire, à l’exception du Bulletin mensuel de la librairie Morgand, édité avec un soin tout particulier, ou de quelques catalogues de bibliothèques d’amateurs, — tels le Cabinet d'un Curieux, du baron Double, le catalogue de la Bibliothèque James de Rothschild savamment rédigé parM. Emile Picot, Estampes et Livres de Henri Beraldi, Mes Livres de Quentin- Bauchart — n’avait encore eu la faveur.
Notre bibliographie devant comporter deux volumes, l’un consacré à Paris, l’autre aux départements et à l’étranger, une question délicate et assez difficile à résoudre se posait pour nous. De quelle façon comprendre Paris, de quelle façon comprendre la Province ? Fallait-il procéder par endroits, par villes d’impression, ou bien marcher d’après les indications de lieux ou de vente figurant sur la couverture ?
En principe, il peut paraître logique de donner à Lille, à Troyes, à Châtillon-sur-Seine, à Nancy, tout ce qui sort d’imprimeries lilloises, troyennes, châtillonnaises ou nancéennes : dans le fait, ce serait une classification fausse et absolument illusoire. Voici pourquoi. D’abord nombre d’almanachs parisiens sortent d’officines provinciales, ensuite quantité d’almanachs imprimés en province par des imprimeurs-éditeurs locaux — tels Vanackère, Blocquel Castiaux à Lille, Lebœuf à Châtillon-sur-Seine, Anner-André, Baudot à Troyes, Hinzelin à Nancy et bien d’autres — ou portent en premier, le nom d’un libraire parisien, placé là, non comme simple dépositaire, mais comme éditeur, ou se contentent des mentions générales : « Paris, chez les principaux libraires. » — « Paris, au grand dépôt des almanachs. » — Ce qui indique suffisamment l’idée bien arrêtée chez leurs imprimeurs lanceurs, de se réclamer des
(i) M. de Savigny de Moncorps, dans son intéressant travail : Coup-d’œil sur les Almanachs illustrés du XVIII • siècle, a donné une courte nomenclature des figures qui doivent être attribuées à chacun de ces artistes.
officines parisiennes, de ne point faire œuvre uniquement restreinte à leur région.
Une autre considération était encore à retenir : le point de vue général, le point de vue local. Comment admettre, par exemple, que l’Almanach officiel, aujourd’hui Almanach national de la République Française, puisse être considéré comme une publication nancéenne parce qu’il sort des presses de l’imprimerie Berger-Levrault; comment admettre qu’un annuaire intéressant toute la France, fait pour Paris comme pour le reste du pays, appartienne au département où il a été imprimé, et non à la capitale !"
En tenant compte de ces observations multiples, nous avons donc procédé comme suit : à Paris toutes les publications d’intérêt général, surtout celles revêtues d’un caractère officiel, même lorsqu’elles portent, sur leur titre, le nom d’une ville de province ; à Paris toutes les publications de colportage, déposées à la Bibliothèque et au ministère de l’intérieur par le fait même qu’elles ont, sur leur couverture, la mention de la capitale.
Toutefois, une exception a été faite pour les almanachs troyens, parce que ceux-ci constituent un ensemble tel qu’il eût été malaisé de les diviser et parce que Troyes lut, réellement, au xvne siècle, le centre de publication de cette littérature spéciale. C’est donc au tome II de notre Bibliographie qu’il faudra aller chercher les almanachs sortant des officines troyennes, alors même qu’ils portent sur leur titre : « A Troyes et se vendent à Paris ». Cette mention, du reste, n’était point générale, car dans la série innombrable des Éphémérides, des Almanach Historial, des Almanach Royal du Palais , il m’a été donné de rencontrer les mêmes années avec indications différentes, c’est-à-dire tantôt avec « Troyes » tout court, tantôt avec « Troyes et Paris », ce qui indique bien une sorte de tirage spécial, fait en vue de la vente dans un endroit donné, mais à titre de pur dépôt, quelquefois même par des succursales d’imprimeries dont la maison-mère était à Troyes.
(i) « Les Almanachs ordinaires imprimez â Troyes, » nous apprend une note du Livre Commode, « se vendent à Paris, en gros et en de'tail, chez le sieur Raflé, rue du Petit-Pont, et chez la veuve Oudot, rue de la Vieille Bouderie. » — J'ajoute que d’autres se vendaient, aussi, chez la veuve Jean Promé, également rue de la Vieille- Bouderie.
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De nombreuses critiques seront certainement adressées à cette Bibliographie : je ne veux en retenir que trois.
La première n’est pas sans offrir quelques objections sérieuses; elle consistera à nous reprocher d’avoir pris comme point de départ le xvne siècle, alors que l’almanach naît et triomphe déjà en plein xvie, mais ce que nous n’avons pas fait, aujourd’hui, nous avons l’intention de le reprendre lorsque les documents’ amassés par nous à cet effet, présenteront un ensemble plus complet. Ce sera l’objet d’une plaquette spéciale qui pourra servir d’introduction à la bibliographie actuelle. Ce n’est pas une omission ; c’est un oubli voulu.
La seconde portera sur la valeur, ou plutôt, sur le peu de valeur de certaines pièces cataloguées, mais dès l’instant qu’on entreprend un travail de généralisation, les choix sont la chose la plus arbitraire, la plus fausse qui se puisse imaginer. Il n’y a aucune raison pour rejeter a priori les plaquettes populaires, nulles au point de vue littéraire ou artistique, nulles comme prix marchand, et il serait illusoire de vouloir établir entre elles des distinctions : tous les Liège , tous les Prophètes , tous les Astrologues, tous les Villageois, tous les Cultivateurs ont autant de droits à figurer ici que V Almanach prophétique , Y Almanach Astrologique ou Y Almanach facétieux. Toutes les publications de colportage se valent. Et puis un travail de cette espèce n’est point fait en vue du présent seulement ; il doit avoir en vue, au même titre, l’avenir. Un annuaire de l’Électricité ou de la Boulangerie, un Almanach de la Coopération, un Agenda des Huissiers ou des Commissaires-Priseurs, datés de 1893 sont, évidemment, pour nous, sans intérêt : dans cent ans il seront recherchés par nos descendants pour mille choses, pour mille petits détails que nous ne sommes pas à même d’apprécier, et cela par la même raison que nous allons, nous, gens de la fin du xix8 siècle, chercher dans les annuaires et calendriers corporatifs du siècle passé des renseignements qui, en dehors des seuls intéressés, étaient, certainement, de nulle valeur pour leurs contemporains.
J’ai donc fait entrer ici, en vertu de ce principe, le seul vrai en la matière, toutes les pièces vues par moi ou saisies au passage, sans m’occuper d’aucune considération bibliographique.
La troisième critique visera un point de vue plus particulièrement technique ; l’explication du mot almanach lui-même. Où commence, où finit ce genre ? Des volumes s’intitulent almanach sans présenter aucune des formes extérieures particulières à cette sorte d’ouvrages: des publications multiples, parues sous un titre quelconque, se remettent en vente avec un de ces qualificatifs factices : Almanach, Calendrier , Etrennes ; on ne pouvait les exclure puisque, par leur vocable, elles entraient de droit dans notre bibliographie (i). D’autre part, sous le premier Empire, sous la Restauration surtout, nombre de petits volumes destinés aux étrennes se vendaient avec l’adjonction d’un calendrier : par ce fait même, par le choix de l’époque prise pour leur mise en vente, ils ne pouvaient pas, non plus, être écartés de notre nomenclature. D’où la présence, en ces pages, de plusieurs livres que beaucoup de gens, peut-être, ne pensaient pas devoir considérer comme tels et qui rentrent, cependant, dans la catégorie des Almanachs où les avait déjà rangés l’appréciation des contemporains.
J’ai donc considéré comme almanachs : i° les volumes portant ce titre générique, 2° les volumes mis en vente avec calendrier, en vue des étrennes, 3° toutes les publications annuelles, — annuaires, agendas, livres d’adresses, états d’administrations publiques ou de sociétés, — accompagnées ou non d’un calendrier, paraissant à date fixe, avec des compte-rendus d’exercice, avec des revues des événements, avec des listes de membres. En un mot, l’almanach et l’annuaire, les deux formes du livre destiné à remémorer les faits passés, à apporter, annuellement, les renseignements et les documents nécessaires à toutes les classes de la société ou à des groupes spéciaux de citoyens. Et de la sorte, au moins, toute difficulté d’interprétation est écartée : les amateurs de l’élégant almanach du xvme siècle y trouveront leur compte tout comme
(i) Le qualificatif : Étrennes ayant pris, au xviii* siècle, un sens très large, nous avons pensé que mentionner toutes les publications parues sous ce titre générique eût été quelque peu sortir du cadre que nous nous étions tracé. On ne cherchera donc point, ici, tous les recueils de vers ou de prose qui, "comme les suivants : Etrennes gentilles suivies de l’oracle du jour (1754), Étrennes pour les Enfants à l’usage des grandes personnes Étrennes aux amateurs de vers et de prose [l'jbb], Étrennes de Clio
et de Mnémosine (1760), Étrennes du goût ( 1 775), Étrennes fourrées, dédiées aux jeunes frileuses (1770) et tant d’autres, n’ont qu’un rapport absolument éloigné avec les almanachs.
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ceux qui voudront rechercher les ancêtres de nos livres d’adresses, qu’il s’agisse des Didot-Bottin ou des Tout-Paris.
Chose assez rare, ce travail aura eu la bonne fortune d’être cité bien avant son apparition, par des bibliophiles et des bibliographes de marque auxquels je m’étais fait un plaisir de communiquer des bonnes feuilles. C’est ainsi que le baron deClaye lui a fait les honneurs d’un article dans son livre : La Bibliophilie en 18 gi-18 g2 , et que M. Maurice Tourneux, l’auteur de cette œuvre considérable : Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution, renvoyé sans cesse à mes fiches pour sa partie « almanachs ».
Une bibliographie imprimée se complète tous les jours parles adjonctions manuscrites des uns et des autres : c’est dans ce but, c’est en vue de faciliter ce travail, toujours si précieux, que le présent ouvrage est imprimé sur papier collé, afin que les annotations puissent être écrites à la plume.
Les indications des sources sont conformes à celles généralement employées : B. N. [Bibliothèque Nationale], — B. Ars. [Bibliothèque de l’Arsenal], B. Carn. [Bibliothèque Carnavalet], B. Maz. [Bibliothèque Mazarine] ; inutile donc d’insister autrement sur ce point. Les cotes de la Bibliothèque Nationale n’ont été indiquées que lorsque le volume cité ne se trouve point sur le catalogue imprimé de notre grand établissement public [série allant du chiffre LC 22 au chiffre LC30]. Avec le catalogue les chiffres peuvent être facilement trouvés par le travailleur lorsqu’il rédige sa fiche de demandes; pour les volumes non catalogués la cote était, au contraire, nécessaire, d’autant plus que quantité d’almanachs ont été rassemblés, à mon intention, de toutes les parties et de tous les coins de la Bibliothèque.
C’est à l’usage que s’apprécient les choses : c’est en se servant de ma bibliographie que amateurs, spécialistes, libraires verront si la forme adoptée par moi est la bonne. Mais, dès à présent, on peut bien le constater, le domaine de la bibliographie pure se trouve élargi par l’adjonction, à la liste des almanachs cités, d’une table analytique dont il n’est pas besoin de faire ressortir l’intérêt. Ce n’est donc plus une sèche énumération de livres, des titres et des prix à l’usage des seuls bibliophiles, mais toutes sortes de documents et de renseignements, touchant aux multiples côtés de la vie que
les curieux pourront venir chercher ici et qu’ils trouveront comme en cet admirable livre d’Édouard Fournier : Le Vieux Neuf . Ainsi comprise, la Bibliographie des Almanachs français n’intéressera pas uniquement les collectionneurs d’almanachs; elle sera consultée avec fruit par les travailleurs, quel que soit le domaine de leurs études. Et si elle peut, ainsi, aider aux recherches de ses confrères dans le double domaine de l’image et de la curiosité rétrospective, l’auteur s’estimera satisfait : son désir aura été pleinement réalisé.
John Grand-Carteret.
Paris, 1891-1894.