SOL, AGRICULTURE ET POPULATION
{ I*'. — Ijiixiites de la régrion étudiée. — I>e8cription orograph.iq.iie et géologique. — Cultures les mieux appropriées à la nature xninéralogique des terrains.
La partie des Alpes françaises sujette aux multiples applications de la loi du 4 avril 1882, est délimitée : au Nord et à TEst, par les frontières suisse et italienne ; au Sud et à TOuest par une courbe partant d'Ëvian, et aboutissant à la Roy a par Annecy, Chambéry, Voreppe, les confins occidentaux du Lans et du Yercors, les crêtes de la vallée de la Drôme rive gauche, le Buëch, Sisteron, Digne, Castellane et Sospel.
Les montagnes les plus belles et les mieux conservées que 1 OD y voit se trouvent dans les deux Savoies ; les plus dégradées appartiennent à la Drôme et aux Hautes et Basses- Alpes. La richesse forestière et* les ressources pastorales y décroissent conjointement du Nord au Sud, du Léman à la Méditerranée.
Cette portion des Alpes se partage longitudinalement en deux groupes : les Chaînes alpines ou principales à TEst ; les Chaînes subalpines ou secondaires à TOuest ; ces deux groupes nettement séparés entre eux par une suite de dépressions profondes formées par le col de Taneverge, le llaut-Gifire, le col d'Anterne, TArly, Tlsère d'Albertville à
ÉTUDES SUR l'ÉCOXOMIE ALPESTRE.
Grenoble, le Drac jusqu'à Saint-Bonnet, le col Bayard, la Durance de la Saulce à GroUier, la Blanche, le col du Labouret, TArigeol, le col de la Cine et TAsse.
Puisque ce sont les productions fourragères que partout on éprouve le besoin de développer le plus, nous tenons tout d'abord à faire ressortir d'une rapide description géologique et minéralogique, dans quelle mesure le pays est physiquement apte à r agrandissement des herbages.
Pour nous suivre, le lecteur se reportera à la carte placée à la fin de ce volume, sur laquelle la nature des principaux terrains est représentée par neuf teintes conventionnelles, dont les contours ont été dessinés, avec toute l'exactitude que réchelle comporte, en tenant compte des plus récentes études des géologues ^
Les Chaînes alpines renferment de l'Est à l'Ouest quatre zones distinctes, déterminées pour la première fois par Lory, dans sa célèbre <c Description géologique du Dauphiné».
La Première Zone (4* zone de Lory), ou zone du Mont-Rose, est composée, dans sa partie française, de schistes gris lustrés dits calcaréo-talqueux, très métamorphiques et d'âge discuté, traversés fréquemment par des éruptions de roches vertes, serpentines et euphotides, et accompagnés sur beaucoup de points, de calcaires dolomitiques en grande partie
1. Nous devons dire toutefois que les contrastes accusés en grand par notre carte reparaissent dans l'enceinte de chaque zone, car Tintensité des dislocations a été telle que souvent sur de très petits espaces, ont affleuré des terrains extrêmement variés. Ces différences ne pouvaient être indiquées à la petite échelle que nous avons adoptée : aussi, pour chaque massif, devra-t-on avoir soin, lorsqu'il s'agira de tenir compte des rapports généraux établis dans cet ouvrage entre la base minéralogique et les cultures, la flore, le bétail, les eaux, etc., de recourir à la carte géologique, au 1/80,000, du ministère des travaux publics.
LIVRK l". — LES FAITS.
triasiqueS; compactes^ d'un aspect ruiniforme caractéristique. — Les schistes occupent à peu près exclusivement le bord oriental de la zone, englobant les sources de Tlsère, de TArc et le bassin supérieur du Guil. — Les calcaires régnent sur le côté occidental ; ils constituent en grande partie le gigantesque pâté de la Yanoise, gagnent Briançon par Modane, le Thabor et le col de TÉchelle, et se développent ensuite sur ia rive gauche de la Durance où ils sont coupés transversalement par la fameuse gorge de la Chapelue, creusée par le Guil dans le Bas-Queyras. — Les trouées de roches vertes forment les alentours du col du Mont-Genèvre, et à deux kilomètres de notre frontière le Yiso, puis des taches plus ou moins importantes en Tarentaise, en Maurienne, et dans la Haute-Ubaye. — Enfin, h ces terrains s'entremêlent, en de nombreuses localités, des roches siliceuses, tantôt gréseuses, tantôt schisteuses, que les géologues rattachent à Tépoque permienne, et qui affleurent principalement de Modane à Tignes.
1,2k Deuxième Zone (3* zone de Lory), ou zone houillère, est uniquement formée de grès à anthracites. Elle part du Petit-Saint-Bernard, longe l'Isère de Sainte-Foy à Aime, forme toute la région des AUues, et traverse ensuite la vallée de TArc, entre Saint-Michel et Modane, où elle atteint sa largeur maxima; de là, elle pénètre dans les Hautes- Alpes par la Ponsonnière et le Chardonnet ; elle y occupe le sommet de la vallée de Né vache, encastre les deux rives de la Guisanne du Monestier à Briançon, ainsi que les bords de la Haute- Durance, et vient expirer en pointe près de TArgentière.
La Troisième Zone (2* zone de Lory), remarquable par le ravinement profond des masses qui la composent, renferme ; 1* des quartzites, des dolomies et des gypses du Trias, sur lesquels s'est développée une masse considérable dé calcaires noirs, schisteux ou, plus rarement, compactes du Lias, allant du col du Bonhomme au Lautaret par le col de la Made-
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leine, le pays des Arves et la Grave; 2" une bande de conglomérats et de brèches aux reliefs très déchiquetés^ associés à des grès et des schistes nummulitiques appartenant au Tertiaire inférieur (Eocène et Oligocène)^ des confins de l'Italie à Moutiers par le col du Cormet et le Quermoz ; cette bande se prolonge, souvent mélangée d'ardoises, par Saint-Jean-de-Belleville et les Aiguilles d'Arves jusqu'à Vallouise en passant par le Goléon et Prorel ; de là, ce même terrain s'épanouit avec une physionomie nouvelle résultant de l'adjonction de calcaires à Nummulites et de la disparition des brèches, entre le Pelvoux et le Mercantour, pour former les montagnes du Haut-Champsaur, de TEmbrunais et de Barcelonnette.
La Quatrième Zone (1~ zone de Lory), ou zone du Mont- Blanc, est constituée : l"" par sept massifs très saillants de roches primitives cristallines, fréquemment schisteuses, qui forment les Aiguilles-Rouges, le Mont-Blanc, la chaîne de Belledonne avec petits massifs annexes à la Motte-d'Aveillans et à Aspresrles-Corps, le Rocheray ou Grand-Châtelard près Saint-Jean-de-Maurienne, les Grandes-Rousses, le Pelvoux^ enfin le Mercantour dans les Alpes-Maritimes; 2"" par une large ceinture de schistes calcaires jurassiques de teinte foncée qui embrasse ces sept massifs à l'Ouest. — La protogine, le granité, les granulites, les gneiss, les schistes sériciteux, micacés et amphiboliques, avec quelques lambeaux de grès anthracifères et des calcaires argileux noirs et ardoisiers du Lias, enserrés dans leurs plis ou étalés sur leurs plateaux, composent presque entièrement les massifs cristallins. — Quant à la bordure jurassique de l'Ouest, elle est formée : dans sa première partie, du col de Taneverge au Champsaur, par des calcaires liasiques assez consistants; dans sa seconde partie, du col Bayard à Saint-Martin-Vésubie, encore par des calcaires de même nature, mais beaucoup plus marneux, et qui, joints à des schistes bathoniens, oxfordiens
et du Flysch (Oligocène), ainsi qu'à des gypses éminemment ravinableS; font des environs de Gap^ d'Embrun et de Barcelonnette^ où cet ensemble présente son plus large développement; la terre classique des torrents à affouillements et à dévastations redoutables. — Finalement^ cette zone se confond momentanément avec la précédente par une importante pénétration du Nummulitique^ allant du col d'Allosà Annot, et se soude le long de la Bléone et du Var, à un massif crétacé^ entrecoupé de bandes et de couronnements nummulitiques^ dont la direction dessine^ pour le géologue^ de TAsse à la Roya^ le prolongement du système de Belledonne^ mais dont la constitution minéralogique rappelle complètement les chaînes subalpines^ par ses calcaires jurassiques supérieurs, ses marnes aptiennes^ etc. On y remarque quelques bombements de Lias^ et des calcaires en plaquettes blanches du Crétacé supérieur dans les vallées du Yerdon et du Yar, très remarquables au Cheval-Blanc au nord de Thorame.
Les Chaînes subalpines^ topographiquement beaucoup moins importantes que les précédentes^ se composent de terrains appartenant aux divers étages du Jurassique supérieur et du Crétacé^ au Nummulitique^ à F Oligocène et à la Mollasse. — Le Lias y apparaît aussi, mais il n'affleure que sur de très rares points^ reposant quelquefois sur des roches triasiques^ localement mises à nu par des dislocations compliquées^ comme en Haute-Savoie^ où le Môle près Bonneville^ les Aimes au Sud-Ouest de Cluse^ et le mont Sulens au Sud de ThôneS; forment des îlots liasiques d'aspect analogue à celui des montagnes de même nature des chaînes alpines.
Le Jurassique s'étend du Valais à la Durance^ généralement sous forme de marnes argileuses^ mélangées de calcaires noirâtres^ à veines spathiques blanches^ extrêmement ravinables, appartenant à l'Oxfordien^ le long d'une série de ver-
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sants la plupart exposés à l'Ëst^ et constamment couronnés par des corniches de calcaires grisâtres ou blancs^ dits tithoniques ou de la Porte de France^ qui appartiennent au Eimméridien et au Fortlandien^ et qui impriment à de nombreuses localités des environs de Chambéry, de Grenoble et de Veynes particulièrement, un relief très caractéristique.
Mais c'est le Crétacé inférieur ou Jîéocomien qui forme, sous deux faciès difierents, le trait le plus typique des montagnes subalpines : — 1*" de Bonneville à Die, il s'accuse par une série de bandes marneuses, couvertes de beaux pâturages, mais presque toujours surmontées de longues crêtes de calcaires blancs, cristallins et durs, dits urgoniens, généralement à pic d'un côté, en pente régulière de l'autre, dont la physionomie spéciale rappelle les bastions rocheux du Jura, et caractérise toute la partie nord-ouest de la Savoie et de l'Isère ; — 2* de Die à Sisteron, il se manifeste par des roches exclusivement marno-calcaires, tantôt plus argileuses, tantôt plus calcaires, mais toujours tendres, de la base au sommet, qui occupent les bassins elliptiqiies des sources de la Drôme et de tous les affluents supérieurs de cette rivière; ces marnes omposent, avec l'Oxfordien, que l'on trouve au pied des versants de même qu'au fond de la vallée principale, un groupe de montagnes énergiquement ravinées par les eaux, dans lequel les calcaires de la Porte de France émergent seuls en arêtes ou barres rocheuses un peu saillantes.
Le Crétacé supérieur est beaucoup moins important pour nous : on ne le trouve guère que de Sassenage à Villard-de- Lans et sur tout le contour intérieur du Dévoluy, formant des montagnes de calcaires gréseux, en dalles ou en lauzes, solides, mais très arides.
Le terrain nummulitique ne se développe avec une certaine importance qu'en Haute-Savoie; il réapparaît ensuite, mais beaucoup plus étroitement, dans les Beauges et le Dé-
voluy. — L'Oligocène n'occupe que de très faibles surfaces, près de Chambéry, de Barrême et de la Motte-du-Caire.
Quant à la Mollasse, on la rencontre au Sud-Ouest de Bonneville, où commence le vaste bassin qu'elle remplit entre les chaînes subalpines et le Rhône ; elle se montre ensuite par taches peu étendues dans les massifs de la Chartreuse, du Lans, du Vercors; on la retrouve enfin à l'Ouest de Digne, où elle occupe un nouveau bassin important compris entre le Vanson et le Verdon inférieur.
Cette analyse succincte, jointe aux altitudes inscrites sur notre carte, suffit pour nous fixer sur les genres de cultures les mieux appropriées à chaque partie des Alpes.
Les Terrains primitifs, Granulites ouProtogines, Gneiss ou Micaschistes, étant presque dépourvus de carbonate de chaux, élément nécessaire aux bonnes céréales, doivent être préférablement voués à la forêt et au gazon, les seuls genres de végétations qui s'accommodent parfaitement des graviers gras siliceux résultant de leurs décompositions, et qui puissent les fertiliser à la longue.
Les Grès à anthracites se désagrègent assez rapidement ; mais la chaux leur fait aussi défaut ; ils sont également impropres à la production des céréales supérieures, et ne deviennent fertiles que par des mélanges de terres et des arrosages d'eaux, de provenance calcaire.
Les Schistes lustrés, dits calcaréo-talqueux, formés surtout de grains de quartz et de calcite, se délitent en paillettes minces quelquefois micacées, et en parcelles quartzeuses qui produisent une terre végétale hygrométrique et fertile, assez riche en calcaire. Mais leur altitude est généralement trop considérable pour l'agriculture proprement dite. Ils forment, le long de la frontière italienne, une zone de beaux pâturages, et le pays du mélèze par excellence.
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Les Grès permiens ou triasiques et les Quartzites ne produisent qu'un sol stérile, que sa pauvreté destine nçiturellement à la végétation peu exigeante des forêts.
Les Gypses et les Dolomies forment des sols très chargés en sels solubles de chaux et de magnésie, mais qui, malheureusement, s'effondrent trop aisément en raison de la dissolution du gypse par les eaux d'infiltration. C'est cette action qui a produit tant d'affaissements en forme d'entonnoirs, comme ceux delaGrande-Forclaz au Sud-Est d'Aimé, des Encombres auNorddeSaint-MicheljdesOullettes entre Méolans et Savine. Cet inconvénient ne peut être atténué que par l'influence protectrice d'un couvert permanent, forestier ou herbacé.
Les Calcaires compactes et dolomitiques du Briançonnais ne se désagrègent que par fragments volumineux, et ne donnent naissance qu'à la longue à des couches de terre très minces et irrégulières, qui ont absolument besoin d'être retenues sur les pentes, par des enchevêtrements serrés de racines ligneuses, ou par des gazons épais.
Les Schistes argilo-calcaires du Lias sont les meilleurs terrains. Ils se délitent très facilement et engendrent des sols riches en chaux, en acide phosphorique et en potasse, propres aux cultures les plus variées. Exemples : la rive gauche de l'Isère dans le Graisivaudan, le bassin de la Mure, le petit plateau des Peines et le vallon de Navette en Valgaudemar^ le plateau de Paris à la Grave, le Bas-Champsaur, et divers alpages que nous allons signaler tout à l'heure.
Les assises balhoniennes, oxfordiennes et néocomiennes produisent également des terrains agricoles de bonne qualité, mais qui sont très exposés au ravinement des eaux et réclament le secours des gazons pour se maintenir sur les pentes rapides. Citons comme types : le Bathonien etl'Oxfordien, du Riou-bourdoux à Barcelonnette, des torrents de Vachères et de Boscodon dans l'Embrunais, le Néocomien du Diois.
Les Couches portlandiennes, tWioniques et urgoniennes, et les Calcaires en dalles du Crétacé supérieur, donnent lieu aux mêmes observations que les calcaires compacts du Trias.
Les Grès éocènes et oligocènes et les Calcaires numnitilitiques seraient de composition chimique assez satisfaisante ; toutefois ils ne parviennent à s'ameublir^ sans trop de lenteur, que par l'action énergique et continue des racines d'arbres ou de gazons. Ces terrains ne deviennent réellement propres à toute espèce de culture, que quand s'y adjoignent les schistes argileux mêlés de petits bancs d'un grès facilement désagrégeable, appartenant à ce faciès spécial connu sous le nom de Flysch, qui existe à Saint-Paul, Jausiers, etc..., dans la Haute-Ubaye, et dans tout l'Ëmbrunais.
La Mollasse est fertile, mais peu étendue; elle est d'ailleurs très ravinable, ainsi que le fait voir le petit bassin de la Roize près Voreppe, sur les confins ouest de notre zone.
On voit que dans l'ensemble de la région, la prairie et le gazon doivent être préférés le plus souvent à la culture arable, tantôt en raison de l'altitude et de la pente, tantôt pour de pures considérations miner alogiques.
La qualité des herbages de montagne confirme bien nos appréciations. Elle se révèle supérieure dans la plupart des terrains les plus répandus. Il sufiit pour le prouver de rappeler les flores célèbres de Saint-Martin-de-Belleville et de Valmeinier, dans l'anthracifère; de Roselend à Beaufort, du col de la Madeleine, entre la Chambre et Moutiers, de l'Alpe à Villard-d'Arène, et du Lautaret, dans les schistes argilocalcaires ; de l'Iseran, du MontrCenis, de tout le Queyras, dans les schistes calcaréo-talqueux ; des cols de Vars et de Larche, dans les grès à nummulites et les schistes du Flysch.
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g II. — Manque de capitaux.
Les environs immédiats des chefs-lieux de département et d'arrondissement, ainsi que la riche vallée du Graisivaudan étant presque exclusivement exceptés, des transformations économiques, plus ou moins profondes, sont désirables partout. Mais quel qu'en soit l'objet, mises en valeur de terrains communaux, drainages, irrigations, colmatages, endiguements, etc., toute amélioration nécessitera des capitaux, malheureusement très difficiles à trouver sur place. Le manque de bras et d'argent est en effet un des caractères les plus saillants de la situation agricole des hautes vallées, et Tun des motifs qui justifient le mieux l'intervention gouvernementale, sous forme d'avances ou de subventions en leur faveur.
Produire le nécessaire à sa consommation, plus le montant de l'impôt, c'est le seul but du montagnard alpin qui ne s'expatrie pas. Ailleurs, l'impôt se répartit par l'échange entre le producteur et le consommateur; mais ici, le cultivavateur, s'il n'exporte rien, comme il arrive souvent, en subit entièrement le poids, qui a toujours été énorme ; dans les Hautes et Basses-Alpes l'impôt n'a jamais cessé d'atteindre jusqu'à la réforme de 1890, le cinquième du revenu, proportion deux fois plus forte que la moyenne nationale.
Aux contributions s'ajoutent bien d'autres charges, également très lourdes : l'entretien des chemins dégradés par les torrents, des travaux de défense contre les rivières, puis, les pertes de récoltes et de terrains occasionnées uniquement par les ravages des eaux, pertes qui s'élèvent jusqu'à 1 million dans les années d'inondations.
Ces frais considérables de toute nature expliquent la fai-
blesse du capital d'installation et de roulement affecté à la terre. Dans les Hautes- Alpes, on a évalué ce capital à 166 fr. seulement par hectare, chiffre six fois moindre que celui jugé nécessaire par les agronomes les plus compétents, et le revenu du capital foncier, dont la moyenne est en France de 50 fr. par hectare, ne dépasse pas 10 fr.
Malgré le rapport énorme entre l'impôt et le revenu, le produit du centime additionnel, ce critérium des ressources locales, est des plus minimes : sur 7 départements alpestres, 5 font partie des 21 départements français où le centime est inférieur à 20,000 fr. et se trouvent classés entre le 73* et le 85* rang. — Le centime vaut :
' Dans les Alpes-Marîtiïnes. . . . 15,500 fr.
— les Basses-Alpes 9,400
— les Hautes-Alpes 7,500
— la Haute-Savoie ..... 8,900
— la Savoie 10,700
La Drôme et l'Isère, grâce à des plaines fertiles et très riches, s'élèvent à une meilleure moyenne, et occupent les 63* et 42* rangs ; mais leurs portions montagneuses ne diffèrent en rien de celles des autres départements.
g m. — céréales et plantes fourragrères.
La production du blé n'est avantageuse qu'à la condition de fournir 25 hectolitres par hectare.
Dans nos montagnes, on n'y arrive point. L'hectare donne à peine 14 hectolitres, valant au prix moyen de 21 fr 294 fr.
Les frais de culture, engrais non compté, s'élèvent, d'après les calculs les plus modérés, à . . . 250
le bénéfice net est donc au maximum de 44 fr.
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Il s'ensuit que les cours en dessous de 20 fr. cessent d*être rémunérateurs.
Des prix très hauts peuvent seuls soutenir la culture des grains dans les contrées pauvres. Or^ sans parler de la concurrence étrangère, plus ou moins redoutable suivant les théories économiques qui prévalent, le perfectionnement de nos propres voies de communications intérieures crée à lui seul un obstacle à un revenu satisfaisant, car il permet aux départements riches en bétail et en engrais, où le rendement attteint douze fois la semence, au lieu de cinq comme dans nos hautes vallées, d'exporter avantageusement au loin, des blés au prix de 1 9 fr. et au-dessous.
Pour parer à cette concurrence inévitable, déjà ressentie fortement, et que les chemins de fer récemment construits, ou sur le point de l'être, jusqu'au fond des vallées de l'Arve, de l'Arc, de l'Isère, de la Durance, du Var, ne feront qu'aggraver, il n'y a qu'un remède : étendre les prairies, afin de produire plus sur des surfaces moindres, tout en diminuant la quantité de travail nécessaire.
Plus de fourrages, plus de bétail, plus d'engrais, plus de produits de toute espèce : telle doit être désormais la formule fondamentale de l'agriculture alpestre.
En réalité, danâ toutes les communes de forte altitude, les frais sont encore infiniment supérieurs à ceux que je viens de rappeler, et la production des grains ne procure absolument aucun profit. Dans les vallées affluentes de la haute Isère, de l'Arc, de la Romanche, dans celles de la Clarée, de la Guisanne, de l'Onde et du Guil tout entières, on laboure la terre trois fois, c'est-à-dire qu'on est obligé, pour ne re-
cueillir qu'un très maigre produit^ de réduire à plusieurs reprises dans un état de division extrême des terres légères et inclinées et dont la base rocheuse ne tarde pas à être mise è nu par les eaux^ si Ton neremonte^ dans chaque année déjàchère^ les couches végétales à dos d'homme ou de mulet. Surell a fortement insisté sur cet inconvénient de la charrue en montagne dans son € Étude sur les torrents )> et a rappelé une ancienne loi qui interdisait tout défrichement sur les talus rapides^ à moins que Ton n'y construisit des murs de soutènement.
Dans plus de cent communes^ l'altitude ne permet pas aux céréales de parvenir à maturité en moins de treize mois ; on y sème en juillet et août, et Ton ne moissonne que Tannée suivante en septembre. — Nos héliogravures I et V font voir de ces cultures si anormales.
Au sud du parallèle de Modane, l'assolement biennal ou triennal domine absolument : le ton gris des jachères répand un air de tristesse infinie sur tous les versants exposés au midi, en contraste frappant avec les aspects riants et toujours verts des paysages de Savoie et du Graisivaudan ; on ne cultive plus que le seigle, l'avoine, le chanvre et la pomme de terre ; le seigle donne quatre à six fois sa semence seulement, extraordinairement, huit à dix fois; la pomme de de terre, six fois.
L'étendue des jachères explique la préférence que vouent aux moutons les propriétaires de nos Alpes centrales et du Midi^ les bêtes à laine étant les animaux qui en tirent le mieux parti. On constate que leur nombre se maintient, ou diminue, dans la même proportion qu'elles : ainsi, dans le Trièves où les prairies artificielles ont été depuis quarante ans doublées.
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et même quadruplées en certaines communes^ la suppression des jachères a fait diminuer des deux tiers, au profit de l'engraissement du bœuf, le nombre des moutons hivernes qui dévoraient les communaux au printemps. Mêmes tranformations en Tarentaise et en Maurienne au profit de\la vache. Et Ton trouve maintenant dans ces régions, des familles auxquelles leurs bénéfices permettent de faire venir annuellement, de l'extérieur, pour 1,000 à 1,500 fr. de denrées alimentaires
Les prix des diverses natures de propriétés traduisent bien la préférence qu'elles méritent : aujourd'hui, les plus chères et les plus recherchées sont les prés; les montagnes pastorales viennent ensuite ; les terres arables, en troisième lieu seulement.
« Il n'y a guère de pays plus froid, ni plus sujet aux humidités que le Haut-Dauphiné, la Savoie et la Haute-Provence, écrivait Vauban il y a deux cents ans ; cependant il n'y a point de pays où Ton arrose tant, et avec tant d'adresse et d'industrie que dans ceux-là; aussi n'y trouve-t-on pas une pièce de terre grande comme la main qui ne s'en sente. ^
Les belles irrigations de montagnes admirées par Vauban n'existent plus, hélas ! toutes aujourd'hui. De nouveaux et grands canaux sans doute ont été construits de notre temps sous l'impulsion du Gouvernement, mais une foule de petits datant du moyen âge se sont embourbés, et n'ont pas été entretenus par la population, faute de bras.
Dans cinquante communes au moins, le déboisement impose des économies inouïes : afin de ménager le bois, on cuit le pain de seigle, en novembre, pour six mois, ou pour un an.
La consommation quotidienne normale de froment est théo-
riquement de 750 grammes par individu^ mais^ par suite de notables quantités de pommes de terre^ de châtaignes ou de légames quelconques qui entrent dans l'alimentation^ il suffit de compter une ration de 500 grammes de grains^ formée de trois cinquièmes froment, un cinquième seigle, un cinquième orge. L'hectolitre de froment pesant 75 kilogr., ceux de seigle et d'orge 73 et 65 kilogr., on peut dresser le tableau saivant :