‹ Les Alpes françaisesChapitre 46 sur 212 · V. Hugo, Magniludo parvi · texte numérisé non relu

V. Hugo, Magniludo parvi

J'ai parlé des encouragements que mérite Vinstallation de la propriété particulière en montagne, ou la formation de sociétés ayant pour but de tirer parti des pâturages^ de la même façon que les particuliers. Une monographie d'une montagne pastorale particulière bien gérée offre donc le plus grand intérêt ; je vais décrire une de celles qui existent à Beaufort, en Savoie.

Le territoire de Beaufort occupe l'extrémité supérieure de la vallée du Doron, rivière torrentielle affluente de TArlj ; il est formé par des terrains cristallins et jurassiques du genre alpin schisteux. C'est sur ces dernières que sont assis les beaux pâturages dénommés montagnes à gruyère, que nous avons bien des fois visités.

Sur d'autres points de la Savoie, on trouve des exploitations aussi bien conduites, mais il n'y en a probablement pas qui le soient mieux.

Je choisis comme type la première c montagne d que Ton rencontre en arrivant à Roselend, à 9 kilomètres en amont du chef-lieu de la commune, dans un des plus charmants sites pastoraux que Ton puisse rêver. Elle appartient à M. Adrien

Viallet.

La Montagne Viallet est située sur la rive gauche du Doron, et est comprise entre 1,500 et 2,000 mètres d'altitade; elle est exposée au nord, à l'ouest et à Test, mais ses pentes principales regardent ces deux derniers côtés. Elle part d'un point où, il n'y a pas bien longtemps, on cultivait encore du seigle; on voit toujours les traces des anciens sillons, et YEgopode podagraire, qui ne pousse jamais qu'en des lieux antérieurement occupés par dea céréales, rappelle par places la transformation qui s'est faite.

La contenance totale de la montagne est de 150 hectares, dont 75 à Tétat de rochers. Cette superficie nourrit à présent 140 vaches, plus 3 taureaux et 3 mulets magnifiques, pendant 82 jours à partir du 24 juin ; il y a 20 ans, elle supportait à peine 120 bêtes bovines. 10 moutons et 20 chèvres trouvent en outre leur nourriture dans les parties les plus accidentées et rocheuses. Enfin, 10 porcs sont engraissés avec une partie du petit-lait des vaches. Cela représente en somme une possibilité de 1 tête de gros bétail par hectare moyen, ou de 2 têtes par hectare pleinement productif, ou de 0.8 et 1.6 pour un estivage qui serait fait dans le temps normal de 100 jours.

L'ensemble des parcelles composant la montagne est exploité avec ordre, et divisé en trois groupes superposés, affectés: Y\xm;a commencement de l'estivage, le second au milieu, le troisième à la fin, avec retour du 30 août au 14 septembre sur les parcelles pâturées du 24 juin au 5 juillet, pour recueillir un regain.

L'augmentation progressive du rendement provient de ce

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que le propriétaire appelle la culture de sa montagne. Cette culture consiste simplement dans une application continuelle de sa part à rendre toutes les parcelles fumables directement par le bétail. On y parvient, en pratiquant sur les pentes trop rapides de petites plates-formes, appelées creux (fig. i)y sur lesquelles les vaches se reposent et passent la nuit, une fois que ces parcelles ont été pâturées ; ce sont des carrés de 2 mètres de côté, dont le fond est presque horizontal; lorsque le bétail est au pâturage, on répand aux alen-

Fig. 1. — PUte-forme pour le coacher du bétail appelée « orenx » en Savoie.

tours Tengrais qu'il y a laissé. Ces creux sont régulièrement espacés, et séparés entre eux par 2'",50 dans le sens horizontal et de 8 à 10 mètres dans le sens de la plus grande pente. A distance, on dirait d'immenses damiers. Chaque creux se regazonne naturellement dans Tannée après sa confection.

L'héliogravure III représente une série de vaches dans leurs creux.

Sur certaines parcelles en pente très douce, les creux sont remplacés par des plates-bandes de 2 mètres de large, et longues d'une quinzaine de mètres.

Lorsque les 140 vaches sont placées sur 7 rangées de 20 creux, elles dessinent un rectangle de 62 mètres de hau-

teur sur 87"',50 de base, couvrant une surface de 54 ares 25 centiares. On répand le fumier dans tout l'intérieur de ce rectangle, et sur une largeur de S'^^ôO à droite ou à gauche de sesbords^ et à 7''^50 en dessous de son enceinte. On fume ainsi une surface de 90" x 70 = 63 ares. Mais on ne déplace le campement que chaque deux jours. Il en résulte que^ pendant les 82 jours d'estivage, le troupeau fume 63' x 41 = 25 hectares 73 centiares^ soit largement le tiers de la surface totale accessible au gros bétail, et par vache 18%37.

Dans beaucoup de montagnes^ afin de diminuer le travail, on ne déplace les piquets que chaque trois jours; en revanche on espace davantage ces piquets. Mais^ d'habitude^ Testivage dure 100 jours. D'après les données qui précèdent, une vache fumerait dans cette période 22%03. Nous pouvons donc dire en principe et en chiffres ronds, que dans un alpage pûluré 100 Jours, il y a lieu, si Ton veut se conformer aux pratiques savoisiennes, de fumer 20 ares par vache.

Deux analyses faites sur deux points de la montagne, par M. Perrier de la Bâthie, professeur d'agriculture de la Savoie, la première au lieudit sur Frettes, réputé bon, la seconde au lieudit les Prarieux, qui est regardé comme fournissant le meilleur pâturage, ont donné les résultats suivants :

SUR FRETTBS

Ghratmlnées. Parti».

Ayoine jaonfttre {Aoena flavescem) 4

Canehe éleyëe {Aira c€8pito$a) 7

Dictyle pelotonné {Dactyltê glomerata) 1

Fétoque novAtre (Feituca nigreseeru) 16

Fléole des Alpes (Phleum cUpinum) 1

Flonve odorante (AnÛioxanthum odoratum) 12

Patarin annuel {Poa annua) 1

— des Alpes (P. tnvipara) 8

A reporter 50

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Report 50

I«6gamineuaaB. Ptrtia.

Lotier comiculé (Lottut cormctdatus) 2

Trèfle bai (Trifolium badium) 2 } 10

— des pré« (T. jpra/e/wc) 6

Plantes diverses.

Alchemille commane (-4. mdgaris) 6

CampaDole à feuilles rhomboîdales (C rhomboidalis). . 3

Carex de Scopoli (C. Scopolii) 1

Liondent des Alpes (Leontodum alpînum) ...... 3

— hispide (L. hispidum) 3

Luznle spadicée (L, spadlcea) 1

Patience-K)8eille {Bumex acetosa) 1

Pédiculaire verticillé {Pedicularis vertieillcUa) .... 3

Plantain des Alpes {Plantago cUpina) . 3

— de montagne (P. montana) 1

Potentille dorée (PotetUilla aurea) 3

Renoncule à feuilles d'aconit (R, aconitifolius) .... 3

Safran printanier (^Crocus vernus) 6

Soldanelle des Alpes {8, alpina) 3

LES PHARIEUX

Qramlntes.

Ag^stis stolonifère (^. stolonifera) 6

Avoine jaunâtre {Avena flavescetis) 8

Canche élevée (Aira ccspitosa) 3

Fétuque noirâtre (Festuca nigrescefis) 8

Fléole des Alpes (Phleum alptmim) 1

Flouve odorante (Anthoxanthum odoratum) 14

Légumineuses.

Gesse des prés {Lathyrm pratends) 3,50

Trèfle bai {Trifolium badium) 4

— des prés (T. pro^e/wc) 4 v 20

— rampant {T, rqpens) 5 \

Vesce multiflore (Vicia cracca) 3,50 J

A reporter 60

Report 60

Plantes divenes. Pviies.

Alcbemille commune {Â, vulgaris) 4

Campannle à feuilles rhomboïdales (C rhomboidalii). . 2

Géraniom des forêts (G. sylvaticum) 5

Liondent des Alpes {LeorUodum alpinum) 0,25

— hispide (L. hispidum) 0,25

Liyèche matelline (Meum mutellina) 20

M01epertaisàtige8qaadrangalaire8(Hiyper»ci«mc{u&/um). 3 ) ^^

Pédicolaire verticillé {Pedicularis verticillata) .... 0,75

PotentiUe dorée (P. aurea) 0,60

Raiponce de Haller (Phyteuma Halleri) 0,50

Renoncule des bois (R, nemorosus) 2

Renouée bîstorte {Polygonum bistorta) 1,25

Safran printanier (Crocus verntuî) 0,50

"ÏÔÔ

Il ressort de ces tableaux que les plantes peu utiles, indifférentes ou nuisibles, n'occupent que 20 parties du premier mélange, et 13 à 14 parties dans Tautre. Ces plantes sont celles des genres Campanule, Carex, Géranium, Patience, Pédiculaire, PotentiUe, Renoncule, Safran et Soldanelle.

D'après le propriétaire, les deux plantes les plus recherchées du bétail sont le Plantain des Alpes, et la Livèclie muteUine; ce sont elles qui communiquent aux fromages de gruyère le goût de noisette si recherché. La Livèche athamanie, Fenouil des Alpes ou Cistra, encore plus appréciée des montagnards, se trouve aussi dans la montagne, mais elle est plus rare. LeNard vB,\àt{Nardus strict a) n'existe pas dans les parcelles qui viennent d'être analysées, mais il abonde dans d'autres; lorsque les vaches pâturent celles-ci, le lait produit un dixième de fromage en plus, prétend M. Viallet. Mais cette observation ne peut s'entendre, à notre avis, que par comparaison avec les parcelles les plus élevées, où à défaut du nard raide, plante si rustique, la pelouse est très

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clairsemée. La Patience des Alpes {Rumex alpinum) pousse très dru autour des chalets, elle est employée à la nourriture des porcs. Le Vérâtre ou Ellébore blanc ( Veratrum album) y plante nuisible à grandes feuilles plissées, est assez fréquent ; on cherche à le faire disparaître en le fauchant chaque année aussitôt que possible ' ; une autre espèce nuisible^ parasita des graminées, le Bhinanthe hérissé {R. hirsiUa), se rencontre encore, mais est plus rare.

1,400 creux ont été créés depuis 1875; ils coûtent 0 fr. 20 c. Tun ; un ouvrier en taille 25 à 30 par jour.

Les traités de constructions rurales recommandent, pour éviter les accidents pendant la parturition, de ne pas faire coucher les vaches sur des pentes supérieures à 10 ou 15 millimètres par mètre, on comprend donc combien il est prudent, si Ton veut faire fumer directement les montagnes par le bétail, d'y multiplier ces petites plates-formes. On ne peut pas, en montagne, pousser les précautions à Textrême. Mais à partir de 15 p. 100, les creux sont considérés toujours comme fort utiles; entre 20 et 30 p. 100, le coucher des vaches ne peut plus se faire sans eux que par les temps secs; au-dessus de 30 p. 100, ils sont absolument nécessaires ; nous avons traversé des parcelles présentant exactement cette dernière pente, qui, grâce aux creux, produisent aujourd'hui Quatre fois plus qu'il y a vingt ans.

Des fossés d'assainissement ont été ouverts également sur plusieurs points par les domestiques de l'exploitation ; ils ont 0-,30 de profondeur, 0",30 d'ouverture, 0-,15à0'",20 au plafond. On est obligé de les refaire chaque cinq ou six ans ; faute de pierres, on regrette de ne pouvoir entreprendre des drainages véritables.

1. Dans certûnes montagnes, on se débarrasse du Térfttre de même que de la gentiane jaune, dont on emploie les racines en pharmacie, en en concédant l'extraction moyennant une légère redevance.

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